CHAPITRE XVII
La paix. — Restauration de l’université. — Recherche d’un docteur ultramontain. — M. Fustier. — Charles Finet du Bonnet. — André Basset. — Impression des statuts de l’université. — Seconde conduite de Finet. — Sa mort.
Le rétablissement de l’université ne s’opéra qu’avec beaucoup de lenteur, et depuis 1592 jusqu’en 1598, on ne découvre dans les registres consulaires auciin fait qui signale quelque progrès dans cette œuvre de restauration. La guerre absorbait toujours les esprits, et le temps n’était pas encore aux études sérieuses de la jurisprudence. Enfin un édit de paix , publié dans notre ville le 15 juin 1598, mit un terme aux luttes déplorables qui désolaient depuis trop longtemps le royaume et surtout la province du Dauphiné. Ce fut un jour d’allégresse pour les habitants de Valence. « Ils rendirent grâces à Dieu de cet heureux événement par prières et processions publiques , et , après la proclamation de la paix au son des trompettes , ils firent force feux de joie sur la place des Clercs. »
Dès-lors les consuls songèrent à s’occuper sérieusement des besoins de l'université. Les cours d’études furent rétablis, les chaires pourvues de professeurs, les salles ellcs-
mêmes, « racoustées avec soin. » Mais, pour compléter cette restauration, il était nécessaire d’appeler à Valence un doedeur régent étranger, et le conseil de ville, épuisé de ressources, comme il est aisé de le comprendre, se hâtait lentement d’y pourvoir. Le 8 décembre , le conseil de l’université émit le vœu que Jehan le More fût reconduit, et les consuls le rappelèrent; mais, quelque savant que fût ce jurisconsulte, comme il était originaire d'une province voisine, il ne pouvait tenir lieu d’un docteur étranger, dont la présence était indispensable à la réputation du corps universitaire. Aussi, dès le 15 janvier 1599, l’évôque Charles de Léberon manda-t-il auprès de lui le premier consul pour lui dire qu’il fallait que la ville « s’efforçât d’appeler au plus tôt en icelle quelque docte fameux ultramontain, ajoutant qu’il ne pouvait restaurer les études qu’à cette condition, et offrant de s’y employer lui-même en tout ce qu'il pourrait. »
Sur ces entrefaites, le prélat se démit de son siège en fa- ■ veur de Pierre André de Léberon, son neveu , et les consuls profitèrent de cette circonstance pour ajourner encore la conduite d’un docteur étranger. Ils trouvèrent même le moyen de gagner du temps en offrant la première régence à un personnage illustre qui ne pouvait pas l’accepter. En effet, le 22 mars de l’année 1600, ayant appris que M. Fusticr, président au parlement de Grenoble, devait venir à Toumon sous peu de jours, pour y voir son fils qui était au collège, et qu’il passerait à Valence, le conseil de ville proposa de lui offrir la première chaire de droit en l’université, avec les gages donnés autrefois à Cujas. Des commissaires furent donc nommés pour en conférer avec les autres docteurs, et poursuivre la négociation avec
M. Fusticr ; mais leurs démarches, comme on l’avait prévu, n’eurent aucun résultat ; et deux années s’écoulèrent encore dans l’attente « d’un docteur ultramontain. »
Enfin, le 4 juin 1602, le premier président du parlement de Grenoble résolut d’intervenir, et il écrivit aux consuls de Valence pour appeler leur attention sur M. Charles Pinet du Bonnet, avocat, « très-capable de tenir la première chaire pour son intégrité et sa grande souffisance, » leur promettant « de rechercher les moyens pour son cntretencment. » Cette fois, le conseil de ville ne put reculer ; il chargea Aymar de Dôme, juge maje de Valence, et le consul Dcdeaux d’aller à Grenoble négocier la conduite de Charles Finet, et surtout d’insister auprès du premier président, pour qu’il voulût bien assurer à la ville l’octroi des subsides nécessaires à l’entretien de ses docteurs. Les députés valcntinois partirent le 11 juin. Quelques jours après, ils traitèrent avec Finet pour la première chaire de droit et lui promirent dix-huit cents livres de gages, non compris cinquante écus une fois payés pour le transport de scs meubles, de Grenoble à Valence.
Le 20 août suivant , les consuls renouvelèrent la conduite de trois autres professeurs. La seconde chaire fut dévolue à Claude Froment , la troisième à Jehan le More, et la quatrième à Faure des Bleins.
Ainsi, après une interruption de cinq ou six ans, fut rétabli dans notre ville le cours des études universitaires. L’honneur en revient sans contredit aux magistrats de Valence, qui en firent toujours le principal objet de leur sollicitude ; mais les docteurs qui n’avaient pas abandonné leur poste malgré les troubles, et qui, sans élèves et sans gages , se glorifiaient encore avec raison de leur litre de
régents ou d’agrégés, contribuèrent aussi beaucoup à cet heureux résultat. Ils se réunissaient fréquemment dans les salles désertes et silencieuses de l’université , et concertaient entre eux les mesures à prendre pour hâter l’œuvre de sa restauration ; ils compulsaient ses anciens statuts, les examinaient et les collationnaient soigneusement; ils étudiaient les besoins du corps et les devoirs de ses membres; en un mot, ils préparaient les voies à un avenir meilleur, et, dès le mois d’octobre de l’année 1G0I, ils avaient déjà réorganisé toute la discipline intérieure de l’établissement. On peut en juger par la préface du livre qu’ils firent imprimera cette époque, sous le nom d’André Basset , recteur de l’université. Ce volume, (pii est trèsrare de nos jours, contient, comme nous l’avons dit ailleurs, les lettres-patentes de Louis XI, la bulle du pape Pie II, les statuts primitifs rédigés en 1490 par Adhémar de l’Orme, et un assez grand nombre d'autres documents historiques. Il est précédé d’une introduction qui est l’œuvre de Basset lui-même, et où figurent avec honneur les noms de tous ceux qui concoururent à ce travail. On y remarque Aymar Mcyssonnier, doyen de la faculté de droit, Claude Froment, Guillaume Argoud, Blayse de la Boisse, Hercule Baron, Etienne de Cotte, Claude Frère, Jehan le More, Antoine Faure des Bleins, Mathieu Vermenton, et Gaspard de Borne, tous docteurs régents ou agrégés dans la même faculté; Jacques de Villeneuve, Antoine. Galliot, et Claude Rondet , docteurs en médecine. Parmi les personnes qui n’appartenaient point au corps universitaire et qui prirent part à la rédaction des statuts, André Basset cite Pierre, Antoine et Aymar de Borne, Barthélemy Marquet, et Joachim Mistral, conseillers au parlement, Martin Brillard,
chanoine de Saint-Apollinaire, Jean Roux, chanoine do la collégiale du Bourg-lès- Valence , et Pierre Dedeaux, premier consul. Il termine en faisant connaître Claude de Landes, secrétaire de l’université, et Louis Gordol, bedeau du recteur.
André Basset appartenait à une famille distinguée de la province. Il était lils de Félix Basset, homme d'une intégrité singulière et d'un profond savoir, qui fut d’abord avocat, puis conseiller au parlement de Grenoble. André lui succéda en 1612 dans son office de conseiller.
L’université de Valence honora toujours la mémoire de cet illustre recteur ; et , afin de perpétuer le souvenir des bienfaits qu’elle en avait reçus, elle composa les distiques suivants, qui furent placés au-dessous de ses armes :
Erigit elisum liellis academia nomen Legibus ut priscis restituatur bonus ;
Ubcrlim patriæ studium dccoratur, etalmo Nominc Basseti splendida florct adliuc.
Ce simple aperçu ne laisse aucun doute sur les efforts que l’on fit au commencement du dix-septième siècle pour la restauration de l’université de Valence. Le concours de l’illustre professeur que le parlement de Grenoble y envoya en 1602 acheva l’œuvre si bien commencée. Charles Finct était connu au loin; c’était un jurisconsulte de premier ordre; sa présence parmi les docteurs de notre ville y attira bientôt des élèves nombreux, y ranima le goût des études et ouvrit une ère nouvelle à l'université. Aussi, lorsque, au terme de sa conduite, c'est-à-dire vers l’année 1606, il fut question de contracter avec lui un nouvel engagement, tous scs collègues émirent le vœu qu’on lui assurât dix-huit cents livres de gages, et députèrent le doc-
teiir Pierre de Dorne auprès du conseil municipal pour solliciter le renouvellement de sa conduite, « parce qu’il était très-utile et très-nécessaire à l'université. » Malheureusement Finet partit sur ces entrefaites pour Grenoble , y prolongea son séjour au delà d’un mois, et il fallut que, le 9 juin, Pierre Blanc, premier consul de Valence, se rendit auprès de lui pour l’engager à revenir dans notre ville. La cour du parlement joignit ses instances à celles du député valentinois , et promit de faire payer au docte professeur deux mille livres d’honoraires pendant quatre années consécutives. Finet se rendit alors aux sollicitations du consul ; il se disposait même à le suivre à Valence, lorsque, pour des motifs restés inconnus, il se détermina à prolonger encore quelque temps son séjour à Grenoble.
Ses collègues de l’université ne tardèrent pas de lui écrire pour se plaindre de ce retard ; le conseil de ville, de son côté, lui rappela ses engagements, et recourut à toutes sortes de moyens pour l’engager à venir reprendre ses leçons; mais trois mois s’écoulèrent encore sans que Finet reparût. Le IG octobre, le conseil arrêta qu'on lui écrirait de nouveau « par homme à cheval, pour l’avertir que, s’il 11 e venait lire, on rechercherait un autre étranger. » Cet expédient ne réussit pas mieux que les autres. Enfin, le 24 octobre, le premier consul retourna à Grenoble pour prier Messieurs de la cour du parlement « d’expédier » à Valence le professeur tant désiré. Cette fois, Charles ne put tenir contre de si pressantes sollicitations; il partit de Grenoble, et, le 1" novembre, il reparut au milieu de ses élèves, qui l’accueillirent avec de grandes démonstrations de joie.
Finet enseigna le droit à Valence en qualité de premier
docteur-régent jusqu’à la fin de l’année 1609, et alla ensuite finir ses jours à Grenoble, oii « on lui esleva, dit Guy- Allard, un éloge en lettres d’or dans l’église de Saint- André (I). »
(I) Voir Expilly, Plaidoyer 27. Guy-Allard se trompe en disant que Finet succéda à Cujas en l’université de Valence.