CHAPITRE XVIII
Restauration du collège Mord. — Du college des jésuites. — Du collège des arts, appelé Collége-Montluc. — Écoles publiques et privées. — Conduite de Godefroy négociée par André de Rostaing. — Le connétable de Lesdiguières.
Après la restauration de l’université , les consuls de Valence s’occupèrent des collèges, écoles et autres établissements d'instruction publique qui n’avaient pas moins souffert durant les troubles, et qu’il était urgent de réorganiser au plus tôt.
Il y avait alors , on le sait, plusieurs collèges dans notre ville. Les deux principaux avaient été fondés, l’un par le chanoine Morel en faveur des jeunes gens qui suivaient les cours de l’université , et l’autre par Montluc en 1575 en faveur des jeunes élèves qui se livraient à l’étude sous la direction des jésuites.
Le premier, ouvert aux élèves qui ne pouvaient subvenir aux frais de leurs études, rendit service pendant assez longtempsà plusieurs familles de la province. Parmi les pensionnaires que le conseil municipal de Valence y fit entrer, à diverses époques, on remarque François Colombier , Mathieu Thomas Vermenton , Pierre Desbosc, Balthasard de
Landes , Pierre Pan , Georges Mazet et plusieurs autres , tous originaires de notre ville. Au commencement du dixseptième siècle, cette maison menaçait ruine ; les consuls saisirent les revenus, et la firent réparer.
Le collège des jésuites n’existait plus à cette époque ; mais les Yalentinois n’avaient pas oublié les soins donnes à la plupart d’entre eux par ces habiles maîtres , et aussitôt après le retour de la paix, ils demandèrent avec instances que ce collège fût rétabli. Le conseil de ville, alors absorbé par toutes sortes de sollicitudes, et notamment par les besoins de l’université, ne put satisfaire immédiatement aux vœux de la population ; mais au mois de juin de l’année 1603, il députa quelques-uns de ses membres auprès de l’évêque pour le prier de vouloir bien concourir au rétablissementdu collège, ce que le prélat promit de grand cœur offrant de s’y employer et môme d’aller à Tournon pour en conférer avec les jésuites de cette ville. Le consul, heureux de cette réponse , arrêta « que l’on tâcherait par tous les moyens d’avoir messieurs les jésuites » et nomma une commission formée des consuls et de six notables , qu’il chargea « d’acquérir et approprier une maison pour ledit collège, avec tous pouvoirs pour les dépenses. »
Il paraît que les jésuites de Tournon ne purent acquiescer aux vœux de nos consuls , car le 19 juillet , le conseil municipal insista de nouveau auprès de l’évêque pour hâter leur retour à Valence , « le suppliant d’aider et de favoriser la communauté à cette bonne œuvre. » L’évêque, de son côté, réitéra la demande qu'il avait déjà faite plusieurs fois à ce sujet ; mais ne pouvant rien obtenir des jésuites de Tournon, alors très-peu nombreux dans le collège de cette ville, il résolut de s’adresser à ceux d’Avi-
gnon , cl le 3 septembre suivant , le consul Deslret et le chanoine Simeon furent députés auprès d’eux pour les prier de venir, au moins au nombre de trois , régenter au collège de Valence, « avec pouvoir de les choisir tels qu’ils pourraient être pour ce fait , et de contracter avec eux à des gages honnêtes et modérés. »
Outre ces deux établissements d’instruction, il y en avait un troisième dans notre ville que l’on désignait sous le nom de collège des arts libéraux. Il avait été fondé en 1564, par délibération du conseil de la cité , avec le concours de Montluc, qui promit d'y faire contribuer les chanoines de la cathédrale et ceux du ltourg-lès-Valcnce , pourvu que , — chose singulière ! — « les maîtres n’y parlassent point pour le fait de la religion, mais tant seulement instruisissent les jeunes gens des bonnes lettres. » Trois professeurs furent chargés de la direction de ce nouvel établissement , « un pour lire la grammaire, cl deux pour enseigner les humanités. » L’institution fonctionna d’abord assez bien ; mais au bout de neuf ans, elle fut abolie faute de ressources, et les élèves, renvoyés dans leurs familles, restèrent sans instruction. Cependant le 8 septembre 1573, le chanoine Joubert, docteur en théologie, s’étant présenté au conseil de ville , « remontra qu’il était déplaisant que la jeunesse de Valence perdît le temps sans être enseignée aux lettres et bonnes mœurs , à faute de redresser le collège de grammaire , et y avoir des régents, et que, comme patriote et citoyen de la ville , jusqu’à ce qu’on eût moyen de trouver maître suffisant, il offrait prendre ledit collège, et y tenir un régent pour les grammairiens , voire même un bachelier pour apprendre à lire aux enfants, le tout moyennant cent livre de gages. »
Le conseil accueillit avec plaisir la proposition de cet honnête et généreux « patriote , » et le collège des arts fut rouvert aussitôt. Joubert ne négligea rien pour en assurer l’avenir , et lorsqu’il le vit en voie de prospérité , il pria les consuls d’en confier le gouvernement à Antoine de. Brion, « personne bien idoine, » prêtre docteur en théologie, et prédicateur distingué , qui fut en effet nommé principal le 5 novembre 1574. Quinze jours après, Montluc écrivit aux consuls pour les féliciter du rétablissement du collège des arts, et les prévenir qu’à dater du 22 novembre, il leur donnerait trois cents livres de pension annuelle destinée à l’entretien de deux ou trois bons régents. Le conseil se rendit aussitôt à l’évêché pour remercier le prélat, et ce fut alors que le collège des arts prit le nom de Collégc-Montluc.
Outre les gages promis à Brion et à ses professeurs, le conseil autorisa le principal à percevoir ce qu’on appelait alors le droit des enfants, c’est-à-dire une rétribution de six sols par mois pour chaque élève ; la somme était modique; aussi, en 1581, le principal demanda-t-il une augmentation d’honoraires, attendu « qu’il ne pouvait vivre ni vaquer à l’instruction. » François Goldot lui succéda en 1602, et fut remplacé à son tour, en 1604, par Pierre Moysson; celui-ci fut plus heureux que scs prédécesseurs ; il attira au collège un grand nombre d’enfants , et ses gages furent augmentés de cent livres par le conseil de la cité.
Enfin, il y avait aussi à Valence , au temps dont nous parlons, des écoles privées et publiques pour l’instruction de l’un et l’autre sexe. Ainsi, en 1574, Vermenton , « maître écrivain, enseignait les pauvres à écrire et à chiffre)' pour néant, aux frais de la ville. » L’évêque, qui s’in-
téressait beaucoup à son école, lui fit allouer, en 1577, une augmentation de gages de vingt florins , et en 1 582 , on l’exempta du payement des tailles et du logement des gens de guerre.
D’autre part , un valentinois nommé Chosson ayant demandé au conseil de ville l’autorisation d’ouvrir une école à ses risques et périls, le conseil se contenta de lui répondre « qu’il n’empêchait point les personnes capables d’enseigner la jeunesse, » et te môme jour , il gratifia de trois écus Rose Colombe qui apprenait à lire aux jeunes filles. Ainsi les citoyens avaient à leur disposition des écoles publiques dont les maîtres étaient salariés par les consuls et où les pauvres étaient admis gratuitement , et des écoles privées, tenues par des instituteurs ou des institutrices « capables » qui exigeaient de leurs élèves une rétribution mensuelle dont le taux ne s’élevait ordinairement qu’à dix ou quinze sols. Les registres de la cité nous en offrent la preuve à chaque page. Seulement, ces écoles , aussi bien que les établissements que l’on décorait du nom de collèges, n’avaient qu'une existence fort précaire, attendu que la ville ne passait avec ceux qui les dirigeaient que des contrats ou conduites de deux ou trois ans. D’ailleurs, sauf le collége-Montluc et celui du chanoine Morel , aucune de ces institutions n'avait de revenus assurés , et durant tout le cours du seizième siècle , nous n’avons pas découvert un seul exemple de fondations en leur faveur.
L’université seule avait, presque dès son origine, obtenu de nos rois des subventions annuelles qui de temps en temps lui firent défaut , il est vrai , mais qui toutefois perpétuèrent son existence à travers les plus rudes épreuves. Restaurée, comme nous l’avons dit, au début du
dix-septième siècle, l'université se maintint durant quelques années dans un état assez prospère, grâce à la réputation de ses professeurs qui , sans égaler leurs devanciers , étaient cependant des jurisconsultes d’un mérite incontestable. Tel était surtout le célèbre Finet dont nous avons déjà parlé.
Lorsque Finet se fut démis de ses fonctions en 1603 , le conseil de ville songea à lui donner un successeur , et il écrivit à noble André de Rostaing qui se trouvait alors à Paris pour les affaires de la cité , le priant de chercher un professeur auquel il offrirait la première chaire de droit vacante en l’université. Le 16 octobre, de Rostaing répondit « que si on le trouvait bon, il y aurait moyen de faire venir M. de Godefroy, personnage très-fameux. » Le conseil, avant de s'engager , en référa au maréchal de Lesdiguières qui portait alors un vif intérêt à la ville de Valence et surtout à son université. On lit , dans la vie de l’illustre connétable que « durant son séjour à Valence, ses divertissements étaient d’aller quelquefois à l’université honorer de sa présence la réception des docteurs ; cela lui remettant en l’esprit une agréable image de scs premières études ; qu’il avait même promis d’y faire venir le docteur Godefroy, l’un des plus fameux jurisconsultes de son siècle , quoique ce soin-là fût sans'effet pour des raisons qu’il serait inutile de dire (1). »
Une délibération consulaire du 24 novembre 1609 porte, en eflet, que Lesdiguières avait écrit « quej de son avis et conseil, il avait été passé contrat de conduite à M. de Godefroy par André de Rostaing, au nom de la communauté
(I) Vie de Lesdiguières, par Videi., pag. 481.
cl que ce contrat, communiqué à l’évèque de Valence ôt au recteur de l’université , avait reçu leur approbation. » Le 3 décembre suivant, Godefroy écrivit à son tour d’Eidelberg qu’il viendrait bientôt occuper la chaire dont il avait été pourvu ; mais il manqua de parole , et après avoir attendu jusqu’au mois de janvier 1613, le conseil de ville et l’ université s’adressèrent de nouveau à Lcsdiguières pour en obtenir « un personnage de réputation. » Le 12 février le connétable répondit au conseil : « qu’il avait fait son possible pour Valence et pour l’université, et pour faire avoir en icelle de quoi entretenir un docteur illustre , comme M. de Godefroy; lequel, ayant esté diverti de venir par plusieurs empêchements, il avait fait rechercher M. Pacius, l’un des plus fameux jurisconsultes de son temps, avec lequel il en estoit si avant qu’il lui avait presque donné parole de venir avec un entretenement honorable.... qu'il avait aussi écrit à messieurs de l’université, les exhortant à demander M. Pacius et faire en sorte qu’au plus tôt Valence possédât un tel homme , ce qu’il désirait extrêmement. » Après la lecture de cette lettre , le conseil décida qu’on s’en remettrait au maréchal pour tout ce qu’il trouvait bon de faire, et qu’on lui adresserait les remerclmenls de la communauté (1).
(I) Registres manuscrits des délibérations consulaires, du 12 février.