‹ Histoire de l'Université de Valence, et des autres établissements d'instruction de cette villeChapitre 20 sur 72 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Jules Pacius. — Lesdiguières. — Le pain bénit du recteur. — Antoine Faure des Pleins. — Lettre de Louis XIII en faveur d’Antoine Froment. — Claude et Gaspard Froment. — Gui Basset. — Laurent de Mistral. Laurent Crozat.

Jules Pacius était né à Vafence, en 1550, et avait embrassé jeune encore le protestantisme. Contraint de s’éloigner de l’Italie, où il s’était livré à l'étude avec beaucoup de succès, il se réfugia en Suisse, puis en Hongrie, où il enseigna durant quelque temps la philosophie et la jurisprudence. A son retour , le duc de Bouillon le fit nommer professeur à Sédan , d’où il alla à Nîmes , puis à Montpellier, où il obtint une chaire, et où il eut, en 1602, le célèbre de Peyresc pour disciple et [tour pensionnaire. L’année suivante , celui-ci le conduisit à Aix , dans l'espoir de le convertiràla religion catholique. Mais Pacius, s’étant aperçu de son dessein, s’éloigna de lui et retourna à Montpellier. Ce fut sur ces entrefaites, que l’université lui oflrit sa première chaire de droit, et que Lesdiguières intervint auprès de lui pour l’engager à l’accepter.

« L’université de Valence, dit Louis Yidel , mère nourrice de l’étude des lois qui font fleurir les estats, et cutre-

tiennent les liens de la société civile , avait besoin d’un docteur qui remplit dignement sa première chaire. Notre connestable prit donc un soin particulier d'y establir Jules Pacius, gentilhomme italien, grand docteur entre les plus renommés, tant pour l’étude de la philosophie, où il estait profondément versé, que pour celle du droit, qui estait sa principale profession. 11 servait auparavant à l’université de Montpellier, qui en avait reçu de signalés avantages (1). »

Pacius était encore à Valence en 1619, époque où ses collègues réussirent à lui faire abjurer le protestantisme. Sa réputation se répandit alors dans toute l’Europe. On lui offrit des chaires de droit en Hollande, à Pise, à Padoue, etc. Il choisit Padoue, où il se rendit avec Jacques Pacius, le quatrième de ses fils, et fut reè^avec déshonneurs extraordinaires dans toutes les villes où il passa. La république de Venise lui offrit le collier de l’ordre de Saint-Marc, et accorda à son fils une chaire de professeur. Mais les prières de sa famille, qu’il avait laissée à Valence, l’obligèrent bientôt d’y revenir. II continua d’enseigner dans notre université, jusqu’en 1635, époque où il mourut. Il est souvent parlé de lui dans les délibérations du corps universitaire. Dèsl’annéc 1621, on l’y voit figurer en qualité de premier docteur régent. Il eut avec ses collègues de fréquents démêlés, qui provoquèrent de part et d’autre la publication de nombreux mémoires justificatifs, où les règles de la charité fraternelle ne furent pas toujours bien observées; ce qui n’empêcha pas cependant l’université de confier h Pacius le soin et la gestion de scs affaires, en plusieurs cir-

(1) Videl, Vie de tesdiguières, pag. 5C7.

constances. Nous n'entrerons pas dans ces détails; nous nous bornerons seulement à mentionner une singulière négociation dont il fat chargé en 1627.

Il était d’usage, dans l’université de Valence, qu’à chaque mutation de recteur, le nouvel élu offrît le pain bénit à tous les membres du corps , et les convoquât à dîner le jour de la fête de saint Sébastien. Or, en 1627, Jean Brenicr, ayant été nommé recteur, lit mine de vouloir s'affranchir de cette redevance. Aussitôt grande rumeur dans toutes les facultés; les régents invoquent les us et coutumes, les écoliers prononcent le mot d’insurrection , l’affaire devient sérieuse , on se réunit pour en délibérer, et Jules Paciusest chargé officiellement de se rendre auprès du recteur, et de <■ l’advertir qu’il eût à s’acquitter de son debvoir, soit pour le pain bénit, soit pour le festin, qui est ce qu'il est tenu, suyvant ce qui résulte des statuts et louables coutumes , et que, à faulte d’y satisfaire, ses droits et revenus luy seroient arrêtés et séquestrés entre les mains du secrétaire, pour luy estre restitués après qu’il aura satisfait. »

Jules Pacius remplit sa mission; mais le recteur, vexé de la requête, n’y eut aucun égard, et le scandale fut à son comble dans l’université. Ordre fut donné sur le champ de séquestrer les revenus du recteur. Six mois après, cent cinquante livres étaient sous le séquestre; le secrétaire en donna avis à l’université, qui chargea de nouveau Pacius de réitérer ses instances auprès du recteur. Celui-ci , plus déterminé que jamais à s’exonérer d’une redevance que l’on réclamait si impérieusement, fit abandon de la sommé, et dit à Pacius qu’on pouvait l’employer à tel usage qu’on voudrait , « pourvu qu’il fût déchargé du festin et du pain

bénit; ce qui Tut accepté, encore que le tout lui eût coûté au double (1). »

Jules Pacius a laissé un grand nombre d'ouvrages de droit et divers traités de philosophie. Il avait pour Cujas une vénération profonde , et disait communément qu'autant les jurisconsultes surpassaient les élèves, autant Cujas surpassait lui-mème tous les jurisconsultes (2).

Parmi les collègues de Pacius, il en est quelques-uns dont la science et les leçons répandaient un certain éclat sur notre université. Dans le nombre, nous devons signaler Faure des Bleins, Claude et Gaspard Froment, Gui Basset et Laurent de Mistral.

Antoine Faure des Bleins naquit en 1569, à Anneyron ; son père était Arnaud on Armand Favre, neveu de l'illustre président Favre, ami intime de saint François de Sales, et sa mère Catherine d’Eure. Après avoir étudié, jeune encore, les bclles-lellrcs et la philosophie, il fut envoyé à Toulouse, où il étudia la jurisprudence, et parcourut ensuite plusieurs célèbres universités d'Italie, afin de perfectionner son instruction. De retour à Valence, il y fut pourvu, le 22 avril 1598, d’une chaire de droit, aux gages de cent écris par an,

et il s’y fit bientôt remarquer par sa vaste érudition. Il aimait surtout le droit canonique et l’enseignait avec un rare talent. « Nul, dit Chorier, ne le surpassoit à son époque dans la connaissance des lois. Il n'excelloit pas moins dans l’étude de l’histoire, des médailles, des mathématiques et de l’astrologie. » Son amour pour le travail était admirable ;

(1) Registres manuscrits, délibération du 26 juillet 1G27.

(2) Moreri, Dict. verbo : Pacius. Berriat Saint-Prix, Vie de Cujas, pag. 433. Terrassos, pag. 423, etc. Les descendants de Jules Pacius habitent de nos jours la ville de Die.

il n’interrompit jamais scs leçons durant tout le cours de son long professoral, et scs élèves le trouvaient toujours appliqué à l’étude dans son cabinet, qu’il ne quittait presque jamais.

En 1616, il publia son premier ouvrage, intitulé : Introductio in theoriam et praxim bcnc/iciorum ecclcsiasticorum, Turnoni, in-4. Ce livre, qui excita des applaudissements dans toutes les écoles, est peu connu de nos jours. 11 fut suivi d’un second, qui ne fut imprimé que plus tard, sous ce titre : Institutioms seu rudimenla juris canonici, Valentiæ, in-8. Nous en avons sous les yeux un exemplaire qui est précédé de l’éloge historique de l’auteur par Antoine de Marville. Nous lisons , dans cette courte biographie , que Faure des Bleins fut marié à Isabelle de Dornc, fille unique de Pierre de Dorne, doyen de l’université de Valence , et qu’il en eut douze enfants , six filles et six garçons. Parmi ces derniers, l’aîné, nommé Pierre, embrassa la carrière des armes , et s’unit avec Claudine de Marquet, fille de l’illustre Barthélemy de Marquet, conseiller du roi et président au parlement de Grenoble ; un autre, nommé Salomon, entra dans l’état ecclésiastique, devint abbé de la collégiale de Bourg, chanoine prévôt de Saint-Apollinaire, et vice-chancelier de l’université.

Antoine Faure des Bleins joignait à beaucoup de savoir une éminente piété. Il maintint 'en honneur la foi et la piété dans sa nombreuse famille , et soumit à l’Eglise tous ses ouvrages, imprimés et manuscrits. Il mourut le 3 janvier 1627, et fut inhumé dans la cathédrale de Valence. D’après Chorier , il reste de lui « des ouvrages touchant l’histoire, et même concernant celle du Valentinois , qui n’ont pas été mis en lumière. » Selon Antoine de Marville , il avait

aussi composé une grammaire hébraïque, car il connaissait parfaitement celte langue , ainsi que l’histoire des évôques de la province du Dauphiné. Tous ces manuscrits sont malheureusement perdus de nos jours.

La chaire laissée vacante par Faure des Bleins fut longtemps convoitée par plusieurs docteurs , entre autres par Pierre Serpolet et Laurent Crozat, qui recoururent, pour l’obtenir, à toutes sortes d’intrigues. Mais le roi Louis XIII mit fin au débat par la lettre suivante :

« A nos chiers et bien amcz les recteur, docteurs et » agrégés de noslre université de Valence.

» De par le roi, dauphin,

» Chiers et bien amez, nous avons pourvu Antboine » Froment, escuyer, docteur agrégé de vostre université, » de la charge de l’ung de vos lecteurs ou professeurs en » droit civil et canon , en icelle , vacante par le décès de » feu Anthoine Faure des Bleins , dont nous vous avons » bien voulu donner advis, afin de tenir la main à ce qui » dépend de vous , après avoir prins et receu le serment » en tel cas requis, et le mettre et installer en ladite charge, » suyvant nostre intention portée par les lettres de provision » que nous lui en avons fait expédier. Si n’y faictes faillie, » car tel est nostre plaisir. Donné à Paris, le 20 mars 1027.

• Signe : Louis. »

Il y a eu , dans l’université de Valence , plusieurs professeurs distingués , qui ont porté le nom de Froment. Ils étaient natifs de cette ville. Claude , le premier , y fut pourvu d’une chaire de droit, en 1582. Son mérite lui valut des lettres de noblesse, données par Henri II à Paris , le 8 septembre 1607, et vérifiées à la Chambre des comptes

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de Grenoble, le 11 juillet 1609. « Il commença, dit Guy- Allard , une belle bibliothèque , que son fds a beaucoup augmentée. 11 estoit bien versé en la théorie du droit, et a laissé en manuscrit un commentaire sur les lois de Modestin et sur les cinquante décisions de Justinien. »

Claude Froment eut plusieurs fils, qui se livrèrent comme lui à l’étude de la jurisprudence. L’aîné, nommé Gaspard, eut « plus de nom que son père , dit Chorier; sa riche et curieuse bibliothèque aida à son mérite. » 11 enseigna aussi le droit dans l’université, depuis 1 624 jusqu’en 1668. On a de lui un livre intitulé : Adver tisse ment pour les universités de France contre les jésuites, au roi et aux seigneurs de son conseil; Paris, 1624, petit in-8. Il composa cet écrit à l’occasion de quelques démêlés survenus entre l’université de Valence et les jésuites de Tournon. Ceux-ci avaient obtenu, vers l’année 1621, des lettres-patentes de la cour, qui leur permettaient de conférer dans leur collège les degrés de bacheliers ès-letlres et de docteurs en théologie. Cette concession irrita l’université de Valence, comme attentatoire à ses droits et prérogatives. Elle en écrivit aux universités de Toulouse et de Cahots , afin de les mettre dans ses intérêts , et forma opposition à l’enregistrement des lettres-patentes. Les jésuites, informés de ces démarches, firent assigner au conseil privé du roi l’université de Valence, qui députa aussitôt à Paris le docteur Gaspard Froment, chargé de plaider sa cause devant le conseil et d’intéresser en sa faveur l’université de Paris. Ce fut durant cet intervalle, que le docteur valentinois composa l’écrit dont nous venons de parler (1).

(I) I.’écrit de Gaspard Froment contre les jésuites se trouve dans le Mercure Jésuite, Genève 1026, tom. I, pag. 653.

Gaspard avait deux frères, Pierre , et Pierre-André, qui furent agrégés à la faculté de droit en 1630. Nous ignorons si Antoine, pourvu par Louis XIII de la chaire de Faure des Bleins, en 1627, était de la même famille. Les registres de l'université, où il est souvent fait mention de lui depuis cette époque, disent seulement qu'il était né à Valence, en 1592, et qu’il avait été agrégé à la faculté de droit en 1620.

Les principaux collègues d’Antoine , furent Gui Basset , avocat agrégé, le 14 juillet 1627, frère du fqmeux recteur André Basset, Laurent de Mistral, issu d’une famille célèbre de Valence, où l'on voit encore son tombeau connu sous le nom de Pendentif, et Laurent Crozat , qui enseigna le droit avec quelque distinction, pendant près de cinquante ans. Il était né en Dauphiné, cultiva les lettres, et fut lié avec un grand nombre d’écrivains de son siècle , entre autres avec Chorier. On a de lui des thèses et quelques discours, dont la bibliothèque publique de Grenoble possède un recueil sous le n° 28,650.

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