‹ Histoire de l'Université de Valence, et des autres établissements d'instruction de cette villeChapitre 40 sur 72 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

L’instruction publique en France pendant la révolution.— Écoles centrales.

— École supplémentaire à Valence. - Fondation du collège de Valence, en 1803, dans le local de l'ancien séminaire diocésain. — Rétablissement des écoles chrétiennes. — Le frère Ëvariste. — Mgr Béchere! s’occupe de la création d’un séminaire. — École ecclésiastique de Crest. — Le prélat demande l’ancien couvent des Cordeliers, puis l'ancien séminaire.

— Négociations à ce sujet. — École ecclésiastique de Saint-Jean-en- Royans. — Réorganisation du collège de Valence. — Fondation du petit séminaire.

Tous les établissements d'instruction publique avaient été supprimés à Valence par la révolution. L’université, le séminaire, les écoles chrétiennes, les externats et les pensionnats des Ursulines, des sœurs de Notre-Dame, de la Visitation Sainte-Marie, tout avait disparu.

Épouvantée par les événements politiques qui la bouleversaient de fond en comble, la France s’agitait alors dans des convulsions dont il n’est aucun exemple dans les annales des peuples; on lui avait promis une ère de gloire et de prospérité, et elle voyait les ruines s’accumuler de toute part, la terreur, la proscription et la mort noyer la société dans des fleuves de larmes et de sang.

Les cahiers des trois ordres réunis en 1789 avaient

demandé la réforme de l'instruction publique ; mais de tous les pouvoirs éphémères qu'inaugura tour à tour la révolution, aucun ne sut réaliser ce vœu. « Aucune loi viable, dit M. Vallet de Viriville, ne fut enfantée par celte époque de tourmente qui pût assurer aux générations les calmes bienfaits de l'instruction et de l’étude (1). #

Cependant, le 9 thermidor (27 juillet 1794) vint tout-àcoup mettre un terme à la période sanglante de la révolution, elles dictateurs songèrent à pourvoir enfin à l’un des besoins les plus impérieux de la république. Dès le 14 fructidor suivant, Fourcroy, suscitant aux yeux de la Convention l’ignorance qui menaçait de replonger la France dans les ténèbres de la barbarie, l’adjurait de prévenir un tel opprobre. Des comités se formèrent, et une loi prescrivit l’établissement des écoles primaires. Le 7 ventôse (15 février 1795), une autre loi organisa les écoles centrales (jui devaient succéder aux anciens collèges. L'école centrale de la Drôme fut établie dans le couvent des récollels de Montélimar. Mais cette institution n'eut point de succès. « Les écoles centrales, ajoute M. de Viriville, au nombre de quatre-vingt-onze sur cent départements, n’avaient ni administration, ni règlement intérieur, ni discipline; les élèves y étaient abandonnés à leur libre arbitre, ce qui détermina bientôt la langueur et la dissolution de ces établissements. »

Nous avons dit précédemment que Valence avait résolu de fonder une école centrale supplémentaire dans les salles de l’université. Ce dessein ne se réalisa pas durant la période révolutionnaire, mais en 1805, Fourcroy, directeur

(I) Hitloire de Vinslructinnjiublique, | ir . 283.

général de l’instruction publique, permit aux conseillers municipaux de notre ville d’ouvrir une école secondaire dans le local du séminaire diocésain délaissé en 1 792 par les prêtres de la mission. Cette école prit bientôt le nom de collège, et la direction en fut confiée à M. Jean Jauffred, son premier principal, à qui la ville promit une somme annuelle de quinze cents francs (1).

Le rétablissement à Valence des écoles chrétiennes pour les enfants du peuple date de la même époque que la fondation du collège dont nous venons de parler. Le frère Evariste, qui en était directeur en 1791, n'avait pas quitté notre ville pendant la révolution ; les officiers municipaux lui avaient même permis en 1793 de continuer à résider dans « la maison des écoles, » et il fut assez heureux pour y réunir clandestinement quelques élèves, dont il était connu sous le nom de citoyen Boyer. Mais le 16 prairial an xi (1803) , le maire de Valence, ayant représenté au conseil municipal <■ le grand bien que les frères de la doctrine avaient fait à Valence, proposa de rétablir leur maison dans son ancienne manière de vivre. Le conseil, plein d’estime et de reconnaissance pour le frère Evariste qui avait alors près de quatre-vingts ans, déclara qu’il faisait élection de ce vénérable directeur pour chef de l'établissement , que lorsqu'il serait pourvu d’hommes instruits pour le seconder, les écoles chrétiennes s’ouvriraient sans retard, et que les familles seraient invitées à y envoyer leurs enfants comme avant la révolution. »

(I) Mgr Bécherel, écrivant au ministre des cultes, lui disait : « Quelqu’encouragemcnt qu’on donne à cette école , je puis assurer à Votre Excellence qu’elle est loin d’étre florissante; elle est, au contraire, dans un véritable état de langueur. » Il ajoute en 1807 « qu’il n’y avait pas vingt pensionnaires.»

Aussitôt le frère Evaristc appela auprès de lui quelquesuns de ses anciens collègues qui venaient de se réunir i Lyon, et secondé par eux, il se remit à l’œuvre avec un zèle au-dessus de tout éloge. Il mourut à Valence 'en 1819, Agé de quatre-vingt-quatorze ans, après avoir dirigé les écoles de la ville pendant trente-deux ans, et il emporta dans la tombe les regrets de la population tout entière. L’établissement des écoles chrétiennes a prospéré jusqu’à nos jours, et il est superflu d’insister sur les services qu’il rend aux familles. La mort vient de lui enlever son directeur le frère Herodion, qui jouissait d’une grande considération ; nous reviendrons sur cet inappréciable établissement.

Mgr Béchercl, qui avait été nommé à l’évéché de Valence par le premier consul le 5 juillet 1802, et avait pris possession de son église le 8 septembre suivant, s’occupa aussi de bonne heure à doter le diocèse d'un établissement d’instruction destiné «aux aspirants à l’état ecclésiastique. Il exhorta d'abord le petit nombre de pasteurs qui, au retour de l’exil, avaient repris les fonctions du ministère, à donner tous leurs soins aux enfants de leurs paroisses doués de quelques dispositions pour l’étude, et à leur apprendre les éléments de la langue latine, en attendant qu’il pût les réunir tous dans la ville épiscopale où il se proposait de créer en leur faveur un petit séminaire. Cet appel au zèle du clergé fut entendu, et la plupart des pasteurs, quoique absorbés par toutes sortes de travaux, à une époque où il fallait pourvoir à tant de besoins, s’entourèrent de jeunes enfants qu'ils étaient heureux d’initier à l’étude en les formant à la vertu. Le prélat, écrivant au ministre des cultes le 17 février 1807, lui disait: « Je ne puis rendre

compte à Votre Excellence de la distribution des études des aspirants au sacerdoce épars dans ce vaste diocèse. Les uns étudient dans des écoles particulières, d’autres reçoivent des leçons de leurs pasteurs, d’autres enfin étudient chez d'anciens capucins, qui ont établi une école chrétienne et latine dans le ci-devant couvent de Crest, qu’ils ont racheté. Je ne puis donner trop d’éloges au zèle de ces bons religieux... »

Cependant, Mgr Bécherel ne cessait de gémir sur un état de choses qui, quoique consolant sous bien des rapports, laissait toutefois beaucoup à désirer au point de vue de l'instruction ecclésiastique. L'objet de ses vœux était la création à A r alence d’un grand et d’un petit séminaire. Nous avons sous les yeux les lettres qu’il écrivit à ce sujet au ministre des cultes depuis 1 80G jusqu’en 1812; nous voudrions pouvoir les reproduire ici, car elles méritent d’étre connues.

II avait d'abord demandé, pour y fixer le séminaire diocésain, l’ancien couvent des Cordeliers, situé sur l’emplacement où se trouve de nos jours la caserne d’artillerie, vis-à-vis le musée, et le ministre des cultes le lui avait promis ; mais le décret de concession se faisant toujours attendre, le prélat crut devoir insister, et il le fit avec un zèle à toute épreuve. « Vous pardonnerez à mon ' impatience, écrivit-il air ministre le 9 mai 1807, si je viens de nouveau recommander à Votre Excellence l’article si important de mon séminaire. 11 est urgent que cet établissement se forme ; tout réclame la réunion des jeunes aspirants au sacerdoce, l'uniformité de doctrine et d’enseignement, l’émulation des talents et des vertus, la formation aux cérémonies de l’Église et à l’art de la chaire, cet art si

délicat, et qui a tant d’influence sur les mœurs. Je ne doute pas, Monseigneur, de votre sollicitude à ce sujet, et c'est ce qui m’enhardit à vous adresser cette nouvelle instance pour hâter, si c’est en votre pouvoir, l’émission du décret que j’attends de la bienfaisance de Sa Majesté impériale et royale, et qui doit me mettre en possession de l’ancien couvent des Cordeliers. »

Cependant le prélat, ayant fait examiner avec soin cet édifice, ne tarda point de s’apercevoir qu’il serait impropre à l’établissement de son séminaire, car, tombant en ruine de tout côté, il était devenu inhabitable. Revenant alors à son premier dessein, il résolut de demander le local qu’on avait affecté en 1803 au nouveau collège de Valence. « Celte maison, écrivit-il au ministre, avait été bâtie aux frais des derniers membres de la congrégation du Saint-Sacrement qui dirigeaient le séminaire, et on en a disposé à mon insu. Si je l’obtiens, j’y ferai deux établissements, mon séminaire diocésain d’abord, et puis une école chrétienne ou un pensionnat. On enseignera dans celui-ci tout ce qui était enseigné dans les anciens collèges, et dans celui-là la théologie dogmatique et morale. 11 y aura un directeur pour les deux établissements, nommé par moi, ainsi que les professeurs. La nourriture et le logement seront les mômes pour les pensionnaires et pour les ordinands, mais dans aucun cas ils ne communiqueront les uns avec les autres... Voilà mon projet, Monseigneur; pour le réaliser, je prie instamment Votre Excellence de solliciter la translation du collège dans un autre local, et je demande que celui qu’il occupe soit mis à ma disposition. »

Lorsque Mgr Béchercl formula cette requête, il n’y avait qu’un très-petit nombre d’élèves au collège de Valence, et

la ville payait annuellement une somme considérable au seul directeur qui gouvernait la maison. Toutefois le projet de la transférer ailleurs rencontra de nombreuses difficultés. Vainement l’évêque multiplia-t-il scs instances auprès du ministre des cultes, vainement chercha-t-il à intéresser en sa faveur lç cardinal Maury, archevêque de Paris, et Son Altesse, le prince archichancelier de l’empire; il ne réussit point ù obtenir le décret qu’il sollicitait. Enfin, le 19 avril 1808, il écrivit au ministre la lettre suivante :

« Monseigneur,

» La confiance que Votre Excellence m’a inspirée, les offres qu’elle a bien voulu me faire m’engagent à lui ouvrir mon cœur, en lui révélant les intrigues secrètes qu'on a fait jouer ici pour m’empêcher d’obtenir l’ancien séminaire.

» Lorsqu’il fut question d’établir une école secondaire dans cette ville, le maire demanda ce local pour l’y placer. Le motif qui l’y engagea fut de le soustraire à la vente qu’on en avait projetée, et qui était prête à s'effectuer. De peur, apparemment que je ne prétendisse mettre quelque obstacle à la disposition de ce local, on garda le plus profond silence, elje n’en fus instruit que lorsque le gouvernement eut approuvé cette destination. Je regrettai de n’avoir pas été instruit à temps, et je vous avoue, Monseigneur, que j'aurais sollicité ce local ; je crois y avoir quelque droit. Ce bel édifice avait été bâti peu de temps avant lu révolution aux frais de Messieurs du Saint-Sacrement qui régissaient alors cette maison , et chaque individu pouvait disposer de ce qu’il avait en propre. Le vœu de ceux d’entre eux qui ont survécu à la révolution a toujours

été et est encore aujourd'hui que ce local soit rendu à sa première destination. Si les biens et les rentes invendus ou non rachetés ayant appartenu aux fabriques des anciens chapitres et cathédrales doivent être rendus aux fabriques des chapitres et cathédrales qui existent maintenant, il me semble que les anciens séminaires non aliénés devraient aussi être remis à la disposition des évêques diocésains, sm’tout aujourd’hui qu’un gouvernement sage et juste s’efforce de réparer, autant qu’il est en lui, les ravages de la révolution, et de rétablir les institutions utiles, et rend même, quand il le peut, les maisons où ces institutions avaient été fondées.

» J’ai tenté plusieurs fois de me faire étayer dans ma demande de l’ancien séminaire par une certaine autorité constituée ; mais on m’a répondu très-affirmativement que cela ne pouvait se demander et que je ne serais pas octroyé. Voilà pourquoi j’ai été obligé de m’isoler .11 n’en est pas moins vrai cependant que si Votre Excellence voulait se donner la peine de consulter la mairie de cette ville et MM. les membres du conseil général, je dirais presque toutes les mairies du département, tous vous témoigneraient le vœu de voir cet ancien local rendu à sa première destination.

» Je me permettrai de faire observer à Votre Excellence que l’école secondaire de Valence appartient à la ville, tandis qu'un séminaire appartient à tout le diocèse. Il semble donc que parmi les degrés d'intérêt que présentent ces deux sortes d’établissement, le séminaire doit occuper le premier rang...

» J’ai l’honneur...

« Bécherel , év. de Valence. »

Dans sa juste impatience, l’évêque eut aussi recours à M. de Saint- Vallier, président du sénat , et au cardinal Fescli, archevêque de Lyon, qui, l’un et l’autre, promirent d'appuyer sa demande auprès de l’Empereur ; mais en attendant l’heureux résultat qu’il se promettait de leur haute intervention, il sollicita d'autre part en faveur de l’école ecclésiastique de Crest le titre de petit séminaire diocésain. Nous avons déjà dit que les capucins de cette ville avaient ouvert cette école dans leur ancien couvent , et que Mgr Bécherel s’intéressait beaucoup à sa prospérité. Les élèves y étaient nombreux en 1808; le plus grand nombre se destinait à l’état ecclésiastique, et le prélat leur donna un règlement qui fut suivi par eux avec exactitude. « Je suis très-satisfait des bons pères qui dirigent cette maison, écrivait-il au ministre le 19 avril, et j’estime qu’après l’approbation donnée par notre auguste Empereur à leur établissement, ils pourront rendre de grands services à mon diocèse. » Il ajoutait encore le 18 juillet suivant : « J’ai l’honneur de prévenir Votre Excellence que j'arrive de Crest où j’ai visité en personne l’établissement formé dans la maison des anciens capucins. J’ai été très-satisfait de cet établissement, de la salubrité de la maison, de l’ordre qui y règne et du zèle des directeurs pour l’instruction de leurs élèves et pour la formation de leurs mœurs, de sorte que je n’ai qu’à me féliciter d’avoir choisi cette maison pour mon petit séminaire. »

Rendant ensuite compte au ministre du régime intérieur que l’on y suit, Mgr Bécherel ajoute qu’on y enseigne la grammaire française, le latin, la géographie, l’arithmétique, la philosophie, que cet enseignement est commun aux aspirants et aux non aspirants à l’état ecclésiastique,

mais que la théologie est enseignée exclusivement à ceux qui se préparent au sacerdoce ; il termine en faisant connaître le personnel des professeurs qui était composé de trois pères capucins, d'un prêtre séculier, d’un jeune tonsuré et d’un laïque.

Au reste, l’établissement de Crest n’était pas le seul où l’on reçût à cette époque les jeunes gens qui se destinaient à l’état ecclésiastique ; un autre, fondé à Saint-Jean-en- Royans, en renfermait un certain nombre qui étaient aussi l’objet de la sollicitude de Mgr Bécherel. Il avait été formé par M. Fière, curé de cette paroisse, avec le concours de quelques hommes religieux, et la plupart des élèves y recevaient gratuitement l’instruction. « Cet établissement prospérera, disait Mgr l’évêque de Valence en 1808, je le soutiens de tout mon pouvoir, et mon dessein est d’engager plusieurs autres curés à en former de semMr.Mrs. C’est une source de sujets pour mon petit séminaire, comme celui-ci en est une pour mon séminaire diocésain. »

Malheureusement ce séminaire diocésain, sollicité, promis et attendu depuis si longtemps, n’existait pas encore. M. Bigot de Préameneu , ministre des cultes, savait que le prélat avait l’intention de réunir tous les jeunes ecclésiastiques de son diocèse dans les bâtiments de l’ancien séminaire, et lui avait fait espérer maintes fois que ce projet se réaliserait un jour; cependant, il lui écrivit le 8 septembre 1808:

« J’ai reçu la lettre par laquelle vous me priez de vous faire accorder, pour l’établissement de votre séminaire diocésain , au lieu du bâtiment des cordcliers, celui de l’ancien séminaire.

» L’ancien séminaire devrait , en effet , appartenir à

voire diocèse, j’en conviens avec vous; mais un décret l’a affecté à l’établissement d'une école secondaire, etM.le préfet, M. le maire, toutes les autorités qui demandent actuellement pour vous les bâtiments des cordeliers, réclameront au contraire contre vous pour l’exécution de ce décret, lorsque vous en demanderez la révocation. J’ai donc pensé que, vu le pressant besoin de votre diocèse, il valait mieux suivre la demande déjà engagée du bâtiment des cordeliers que de solliciter l’ancien séminaire au risque de ne pas l’obtenir.

» Cependant, si Son Altesse, Mgr le cardinal Fesch, qui me témoigne , ainsi que vous, le désir de voir l’ancien séminaire de Valence affecté à l’établissement du séminaire diocésain, veut appuyer votre demande, je me concerterai volontiers avec lui pour vous faire obtenir ce bâtiment , mais sans renoncer, en cas de refus, à demander l’autre.

» Agréez...

» Le ministre des cultes ,

» Bigot de Préameneu. »

Le ministre avait été induit en erreur sur les dispositions du maire de Valence. Celui-ci , en effet , avait toujours exprimé le vœu que les bâtiments de l’ancien séminaire fussent accordés au prélat, et il écrivit dans ce sens au ministre. Quant au préfet de la Drôme , « je ne suis pas étonné, disait Mgr Bécherel, de son opinion ; il m’a toujours été contraire sur cet article, et je présume bien que j’éprouverai encore de sa part d’autres contradictions (1). »

Pour surcroît d’embarras, la création récente de l’uni-

(1) Lettre de Mgr Bécherel au ministre des cultes, du 14 juillet 1809.

versité impériale, el l’assujélisscment de tous les établissements d’instruct ion de la Drôme au recteur de l'académie de Grenoble vinrent tout-à-coup susciter de nouveaux obstacles au dessein de l’évêque de Valence. Au surplus, de graves événements appelèrent bientôt ailleurs l'attention publique. Le prélat , attendant des jours plus heureux, s’appliqua durant le cours de l'année 1810 à pourvoir aux besoins des jeunes gens de son diocèse qui désiraient embrasser l’état ecclésiastique, et qui se trouvaient réunis dans ce qu'il appelait ses deux petits séminaires de Crest et de Saint-Jean-en-Hoyans (1). Quant à ceux d’entre eux qui se disposaient à- recevoir plus prochainement les saints ordres, il les avait confiés, durant le mois de septembre 1809, à la direction des sulpiciens rétablis depuis quelque temps dans leur grand séminaire de Viviers. 11 y avait, dans celte maison, au commencement de l’année 1811, quarante-cinq ecclésiastiques du diocèse de Valence.

A cette époque, Mgr Béchcrel se rendit à Paris pour le concile national. 11 n’oublia point l’affaire de son séminaire, et il en conféra souvent avec le ministre des cultes, qui parut disposé à réaliser enfin les espérances du prélat. En effet, le 14 septembre 1811, M. Bigot de Préameneu lui écrivit que : « Conformément à l’avis du ministre de l'intérieur, l'ancien séminaire de Valence serait rendu à sa

(I) M. l'abbé Ollagnier, vicaire général de Valence, écrivait à Mgr Bécherel, le l-i juin 1811 : « J'ai fait, la semaine dernière, mon voyage à Saint-Jean où j'ai passé (rois jours à examiner les quatre-vingts élèves de votre pelit séminaire. J'ai été extrêmement satisfait de leur tenue décente, île leur piété, et de leurs études. Ce M. Kière est réellement un sujet précieux qui sacrilie à cette bonne œuvre sa santé, son repos, et ses revenus qui lui deviennent insuffisants pour payer cinq professeurs, trois domestiques et une maison de louage. »

première destination , et que l'on ferait l'acquisition du couvent des cordeliers pour être cédé à l’université. # Le 19 du même mois, le ministre lit part de ce dessein au cardinal Fesch , archevêque de Lyon, qui s’intéressait toujours vivement à l’heureuse issue de celte aflaire; mais ce ne furent encore là que des promesses et des résolutions dont l’accomplissement fut indéfiniment ajourné.

Cependant, le 15 novembre de cette même année 1811 , parut un décret impérial, portant qu’à l’avenir 'il n’y aurait dans chaque département qu’une seule école secondaire ecclésiastique, qu’elle serait placée dans une ville où se trouverait un lycée ou un collège, et que toutes les autres écoles de ce genre seraient supprimées. Quelques jours après, le ministre décida que l’école ecclésiastique du département de la Drôme serait fixée à Valence, et que, le premier juillet 1812, celle de Saint-Jean-en-Royans serait fermée.

M. de Fontanes , grand maître de l’université , chargea le recteur de l’académie de Grenoble de l’exécution de ces mesures qui déconcertèrent Mgr Bécherel. 11 fit part de son embarras à M. Descorches, préfet de la Drôme, à M. de Fontanes, et aux ministres, leur représentant qu’il lui était impossible de trouver à Valence un local qui pût être affecté à l’établissement d’un petit séminaire, et réclamant de nouveau pour la centième fois les bâtiments de l’ancien séminaire diocésain ou du moins le couvent des cordeliers.

Il est vrai que ce dernier local , demandé en premier lieu par l’évêque, lui avait été offert au prix de dix-huit mille francs; mais le prélat, on le sait, ayant changé d’avis, n’avait pas jugé à propos de profiter de cette disposition,

qui était d’ailleurs trop onéreuse pour lui; il renouvela donc ses instances auprès du recteur de l’académie de Grenoble, et chargea M. l’abbé Andrau, chanoine de la cathédrale , d’aller se concerter avec lui sur les mesures à prendre pour la translation de l'école de Saint-Jean-en- Royans dans la ville de Valence. M. Andrau n’ayant obtenu du recteur que des promesses évasives, le prélat conjura M. Dcscorchcs d’écrire au ministre des cultes. Le préfet de la Drôme écrivit en effet que l’administration n’ayant pas de local à affecter à l’établissement d’une école ecclésiastique, il avait résolu de louer à cette fin une maison dont le bail s’élevant à la somme de neufcenls francs serait payé sur les fonds communs, pour dépense du culte. « Le prélat, ajouta- t-il, s’attend à cette nouvelle preuve de votre bonté pour lui, et m’a très-particulièrement recommandé de vous en témoigner d'avance toute sa reconnaissance. Il met avec raison le plus grand prix à la conservation de cette pépinière d’ecclésiastiques d’environ quatre-vingts élèves qui étaient réunis à Saint-Jean, pépinière très-précieuse, effectivement, pour son administration réduite à la plus déplorable pénurie de sujets, devenant chaque jour plus sensible, plus pénible, et véritablement extrêmement fâcheuse par ses effets de toutes sortes. »

Celle lettre fut communiquée par le ministre des cultes à M. de Montalivet , ministre de l’intérieur, originaire de Valence, où sa famille jouissait d’une très-grande considération. M. de Montalivet n’hésita point à se déclarer en faveur d’une requête qui intéressait à un si haut degré tous ses compatriotes; il fit môme plus que ne demandait le préfet de la Drôme, car au lieu de l’autoriser à louer un local pour y établir le séminaire, il obtint un décret de

l’Empereur qui affectait à cette destination les bâtiments contigus au collège et qui avaient été transformés en entrepôt pendant la révolution; le décret fut rendu le 25 août 1812. Le même jour il fut notifié par le ministre à Mgr Bécherel et à M. Descorches, qui prirent aussitôt des mesures pour réunir à Valence les élèves dispersés depuis un mois et demi.

Le collège fut maintenu dans le local où il avait été fixé en 1803, et que Mgr Bécherel avait en vain demandé pour son séminaire. Le décret du 25 août 1812 mit un terme à des instances si souvent réitérées.

Le 15 septembre suivant, un arrêté du sénateur, grandmaître de l'université impériale , réorganisa le collège de Valence, sous le titre de collège de première classe, et lui affecta de nouveau « le beau bâtiment, connu sous le nom de séminaire diocésain » (1).

Le 7 novembre eut lieu la séance d’installation des nouveaux fonctionnaires du collège, à la tète desquels fut placé, en qualité de principal, M. Borel, ancien censeur du lycée de Grenoble.

Les autorités constituées , l’évêque et un grand nombre d’ecclésiastiques et de personnes notables assistaient à cette séance. On remarquait au bureau M. Pal, recteur de l'académie, M. Planta, maire de Valence, M. Boveron-Desplaces, président du tribunal, M.Pernety d’Argentet M. deLacheisserie, membres du conseil de ville et de l’administration du collège; trois discours furent prononcés, le premier par le principal, le deuxième par le maire, et le troisième par le recteur ; celui du maire eut pour objet les succès qu'avaient

(I) Journal de la Drôme, numéro du 3 octobre 1812.

obtenus les anciens établissements d'instruction de la ville de Valence (1).

Le Journal de la Drôme , faisant part à ses lecteurs de la réorganisation du collège, leur annonçait que les classes présenteraient un concours nombreux, attendu que le décret impérial venait de fixer à Valence l’école secondaire ecclésiastique et que les élèves de cette école seraient tenus de suivre les cours d’études du collège {'2).

C’est ce qui eut lieu, en effet. Cependant comme malgré l’étendue de son programme qui comprenait jusqu'aux leçons d’escrime et de danse, le collège n’avait point de cours de rhétorique et de philosophie , Mgr Béchcrel , jugeant ces cours indispensables à l’instruction des élèves de son petit séminaire, résolut d'y suppléer en les établissant parmi eux. M. de Fonlanes, informé de ce dessein, lui écrivit le 21 décembre: « Je comprends l’indispensable nécessité de faire donner l’enseignement de la philosophie aux élèves de votre école secondaire ecclésiastique, et je viens d’écrire à M. le recteur de l'académie de Grenoble, pour qu’il se concerte avec vous, ainsi qu’avec les autorités compétentes, à l’effet d’aviser aux moyens d’établir dans le collège de Valence l’enseignement de la rhétorique et de la philosophie. Cette mesure est la seule qui doit être adoptée; les dispositions des décrets s’opposent à ce qu’il soit établi dans les séminaires diocésains un cours de philosophie. »

L’article XI du concordat avait garanti aux évêques le droit de fonder des séminaires; mais ce droit devenait

(I) Registre des deliberations du bureau d’administration du collège de Valence.

{T, Journal de la Drôme, numéro du :î octobre 1812.

illusoire devant les prétentions de l’université. Les petits séminaires surtout lui faisaient ombrage ; elle obtint du pouvoir qui l'avait créée des mesures qui lui assujétissaient en quelque sorte ces uombreux établissements, ou du moins devaient compromettre leur prospérité et jusqu’à leur existence. Le décret de 1811, entre autres, fut pour les écoles ecclésiastiques un véritable arrêt de proscription. Les séminaires devaient être organisés par l’université, régis sous son autorité, enseignés par ses membres , car ils ne pouvaient exister que dans les villes où se trouvait un collège pour vivre à son ombre et y envoyer forcément leurs élèves, et ceux-ci devaient porter l’habit ecclésiastique dès les plus basses classes.

Le 9 janvier 1813, M. Pal, recteur de l’académie de Grenoble, écrivait à Mgr Bécherel : « Le grand-maître de l’uni versi té impériale me charge de vous rappeler que le décret du 15 novembre 1811 indique d'une manière très-précise le costume que doivent porter les élèves des petits séminaires: c’est l'habit ecclésiastique. Son Excellence m’invite à veiller à la stricte exécution de ce décret. Je ne doute pas que si tous les élèves du petit séminaire de Valence n’ont pas le costume exigé, vous ne vous empressiez, Monseigneur, à donner les ordres nécessaires pour que la règle soit exécutée sur ce point comme sur tous les autres. *

En présence de ces mesures odieuses qui n’avaient leur raison d’être que dans l’ambition de l’université et dont l’unique but était de discréditer les écoles ecclésiastiques et de les dépeupler à son profit, la plupart des évêques firent entendre d’énergiques protestations; celui de Valence n’hésita même point à donner des professeurs particuliers aux élèves de son petit séminaire, et à demander que ceux-ci fussent dispensés de suivre les cours du collège.

M. de Fontanes lui écrivit à ce sujet : « Vous connaissez parfaitement les dispositions du décret du 15 novembre. Ce décret impose à tous les élèves des écoles ecclésiastiques l’obligation de suivre les cours des collèges et des lycées. Les seuls élèves que vous puissiez faire instruire et préparer par les répétiteurs de votre établissement sont ceux qui n'ont pas l/instruction suffisante pour se rendre au collège, c’est-à-dire , qui ne pourraient être reçus dans la classe élémentaire, correspondante à l’ancienne sixième. Je vous prie en conséquence de vouloir bien veiller à ce que le directeur de votre école ecclésiastique se conforme strictement à ces dispositions. »

En vérité, c’est un curieux enseignement que l’existence et la prospérité des séminaires à l'époque dont nous parlons. L’université s’épuise d’efforts pour les amoindrir, pour entraver leurs progrès, pour les rendre impossibles, et ils triomphent de cette puissante rivale, et tandis que ses collèges demeurent déserts, les séminaires se peuplent partout d’élèves innombrables. Rien ne démontre plus efficacement la nécessité et l’indépendance des écoles ecclésiastiques.

M. l’abbé Fière était alors directeur du petit séminaire de Valence ; ses élèves occupaient un corps de logis qui tombait en ruines, qui était étroit et malsain, et dont la restauration exigeait des frais très- considérables. Mgr Bécherel, bien que réduit aux seules ressources de son diocèse, fit mettre la main à l’œuvre, et vers la fin de l’année 1813, les travaux de premières et indispensables réparations s’élevaient à la somme de 12,260 francs. Le nombre des élèves augmentant de jour en jour, il fallut bientôt songer à agrandir le local et à relever les ruines que l’on avait négligées jusqu’alors, ce (pii imposa à l’administration ecclé-

siaslique une nouvelle dépense de trente-trois mille deux cent cinquante francs, et cependant la plupart des élèves, issus d'humbles et pauvres familles, ne payaient à l'établissement qu’une très-modique pension, sur laquelle il fallait encore prélever, bien entendu, la fameuse rétribution universitaire; mais rien ne rebutait le dévouement de l’évêque de Valence, rien ne lassait la patience du directeur et des élèves de son séminaire.

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