L’ÉCOLE DE SALEBNE ET LE MOYEN AGE
A. — LES ARABES
Pendant une longue période, les médecins arabes se sont assimilé la somme des connaissances acquises avant eux et, à voir l’influence que leurs écrits ont exercée sur leurs contemporains et lem’s successeurs, on serait tenté d’admettre l’existence d’une école, d’un foyer scientifique entretenu et développé par les Arabes. Il n’en est rien ; les écrivains arabes ont été disséminés sur tonte l’étendue de la terre alors connue, des frontières de l’Inde à l’Espagne ; beaucoup étaient d’origine européenne, juive et même chrétienne. Enfin on chercherait en vain chez eux une doctrine ou des découvertes leur appartenant en propre. La base de tout progrès en médecine, l’anatomie, devait leur faire défaut puisque le Koran défend l’attonchement des cadavres.
On retrouve dans presque tous leurs écrits la trace des écrivains grecs de Rome et d’Alexandrie. Ce sont eux qui furent les inspii’ateiu’S des xVi’abes, mais ils l’ont été d’une manière indirecte. An vi® et au vu® siècle des étrangers, presque tous grecs, s’étaient réfugiés en Perse et y avaient traduit en syriaque les ouvrages scientifiques les plus connus, sur l’astronomie et la médecine par exemple ; de ces traductions les Ai’abes les firent passer dans leur langue. Bien que certains chapitres d’Hippocrate et de Galien y soient cités et analysés, trop souvent les iVrabes ne se font pas faute de prendre pour eux la doctrine et la pratique de ces grands hommes au point que leurs écrits nous paraissent une adaptation complète. Et cependant, quand au moyen âge les manuscrits d’Hippocrate et de Galien auront été tirés de leur obscurité, les Arabes, entre antres Avicenne, Rhazès, Averrhoès, etc., continueront à tenir une place considérable, sans que la flagrante imitation de leurs écrits nuise à leur autorité.
Nous serons donc très bref sur la plupart des auteurs arabes qui se sont succédé pendant la période de GOO à 1200 environ, nous réservant de concentrer notre attention sur le rôle que deux d’entre eux, Avicenne et Abulcasis, ont joué dans la pathologie urinaire. D’ailleurs si leur influence a été grande, en Europe, disons de suite (lue leurs coreligionnaires furent x^eu accessibles à la médecine scientifuiue et, à cette époque comme à la nôtre, les magiciens, les tabibs, les devins étaient seuls écoutés de la masse du iieuxde.
On range ijarmi les auteurs arabes Aaron, né à Alexandrie vers G22, qui traduisit en syriaque les Pandectes ; la chirurgie et la science des urines
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lui sont restées étrangères. Il en est de même de Masardschawaib et de Baclitishua, l’un juif, l’autre hindou ; ils ont traduit du syriaque en arabe les anciens ouvrages de médecine. Citons encore Honain et son fils Ysaac dont le Traité des urines, reproduction de celui d’Aetius, a joui d’une réputation imméritée aux xi® et xii® siècles.
Sérapion, né vers l’an 800, a beaucoup produit. On retrouve dans ses oeuvres les noms de 79 médecins arabes, auxquels il dit avoir fait des emprunts, mais il a surtout imité Galien, Dioscoride et Alexandre de Tralles. Il décrit sommairement la lithotomie, les fistules consécutives, et la néphrotomie, mais pour les frapper d’une interdiction presque comx)lète, excei)té chez l’enfant. iUnsi la taille continuait à être pratiquée, mais était tenue en médiocre estime en raison de ses dangers et du peu de valeur morale de ceux qui la pratiquaient.
jS'ous ne parlerions pas d’Alchindor ou Alchindus, grand magicien de cette époque, si sa prétendue magie ne relevait parfois du domaine de la physique et d’une prescience particulière tirée de l’examen des urines.
Toute autre est l’autorité de Rhazès car elle est ai)puyée sur une érudition véritable. Xé en 800, à Eay, ville de Perse, où une Académie aurait existé, il exerça à Bagdad, puis au Caire et enfin à Cordoue. Son « Continens » renferme 226 livres différents sur toutes les branches de la science. La partie consacrée à la médecine et à la chirurgie paraît n’être qu’une vaste compilation tirée surtout d’Aetius et de Paul d’Egine ; il s’étend longuement sur l’étude des urines et reproduit la description de la taille de Paul d’Egine. C’est tantôt l’excès de sel, tantôt la chaleur qui produit le calcul du rein ; on en obtient la réfrigération en se courbant en avant et en montant à cheval. Si le calcul est petit, on donne de la gentiane, de l’aristoloche, de l’armoise, du poivre ; on enduit la verge d’huile de scorpions. S’il est gros et anguleux, on incisera à la racine de la verge.
On reconnaît Héliodore dans sa description des rétrécissements de l’urètre, qui succèdent aux apostèmes. Il a surtout perfectionné l’instrumentation, en particulier la seringue qu’il décrit exactement et qu’il emploie ])our faire des ilijections contre la blennorragie. Il se sert de sondes de plomb, plus malléables et moins offensives, remplace l’orifice terminal de Paul d’Egine par des trous latéraux et, le premier, d’après Eoucayrol, introduit un stylet dans la lumière de la sonde pour la déboucher.
îlous nous bornerons à citer Hali-Abbas (980), et Mesué qui exerçait à Bagdad ; sa longue existence a rempli presque tout le xi® siècle ; il a laissé de nombreux écrits sur les simples et en particulier sur les diurétiques, les lithontriptiques et les balsamiques. Il y a dans sa thérapeutique des analogies avec celle de Suçruta qu’il connaissait certainement. Avenzoar, né à Taraflos, près de Séville, à la fin du xi® siècle, proscrivit la taille non pour des raisons scientifiques mais par pudeur ; il considérait comme indécente cette opération, comme toutes celles qui se pratiquaient sur les parties génitales chez l’homme et chez la femme, préjugé qu’une trop stricte observation du Koran explique, mais que ne partageaient pas d’autres médecins arabes, en particulier Avicenne et Abulcasis. On lui est redevable de l’huile d’Alquisemin dont la composition serait identique à l’huile de Harlem.
Il eut pour élève Averrhoès, qui exerçait à Cordoue au xir® siècle ; quoiqu’il
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ait appartenu à une époque bien postérieure aux premiers auteurs arabes : on ne voit ni progrès ni originalité en ce qui concerne l’anatomie des reins qu’il emprunte à Galien, pas plus que dans la description de leurs alîections et celles de la vessie, où on reconnaît Ehazès.
Nous avons bâte d’arriver à Avicenne ( Al-Hussain-Abou- Ali-Ben- Abdallab-Ebn-Sina). Né à Boukhara, ville du Tm’kestan, qu’il paraît n’avob- pas quîttée ; il y acquit une grande érudition, se livra à un labeur opiniâtre, sauf à la fin de sa vie qui se termina à Ispahan, au milieu des débauches. Son Canon medicinœ eut un retentissement tel que pendant plusieurs siècles il éclipsa les ouvrages grecs.
Les maladies de l’appareil uropoiétique occupent plusiem’s chapitres étendus. L’anatomie des reins est un peu plus détaillée que dans Gahen ; elle est entachée des mêmes erreurs, sur la position du rein gauche qu’il croit inférieur au droit, siu* le rôle des vaisseaux du hile, etc. L’uretère est destiné à conduire à la vessie la superfluité du sang qu’attii'e la substance charnue et sanguine du parenchyme, pour la purifier. Il établit des connexions entre le rein et les organes voisins, le rein droit amenant à lui les sécrétions du foie, le gauche celles de la rate et des parties plus éloignées.
La division des affections du rein est bonne et méthodique. L’mine épaisse, visqueuse, sanglante, des douleiu's locales et propagées, des titillations du méat, la fréquence des besoins, se retrouvent dans la plupart des affections rénales. Des urines tantôt rouges, tantôt blanches indiquent un excès de chaleur ou un refroidissement du rein dont la débüité rend les ruines troubles et retentit sm* l’état général ; les signes de locomotion sont attribués par Avicenne à la dilatation des voies d’excrétion, qui exige un traitement diurétique. Suivent de bonnes descriptions des apostèmes chauds des reins : lem’ marche, la rétention rénale, l’obhtération de la poche pm'ulente, l’unilatéralité et la bilatéralité des lésions, l’extension de l’infection à la région périrénale, la possibilité d’une ouvertm’e spontanée, des ruines d’abord blanches et troubles, puis sanglantes, la cessation des frissons et de la fièvre dès que se produit une décharge rénale, lapmmlence brusqrre des rrrines, mériteraient une traduction intégrale si l’espace nous permettait de la faûe.
L’apostème dru des reins se rapporte à la néphrite, à laquelle font penser l’aspect des ruines légères, pâles, peu abondantes, la faiblesse générale, les horripilations des doigts et des extrémités, et enfin l’hydroijisie.
On ne sait trop à quoi correspondent les ventosités des reins qrri en amènent le gonflement, les apostèmes phlegmatiqrres qrr’on distingrre à ce qrre, sans signes locaux, on observe des trorrbles de l’état général et de la vision, et des altérations du sperme. En fin les ulcères drr rein se voient à la période rrltime de toutes ses maladies trrberculose,pyéhte, calcul; on y reconnaît même le cancer. La gale {scaMes) tlrr rein correspond aux lésions avancées delà pyélonéphrite.
Avicenne, loin d’opposer la hthiase rénale à la vésicale, reconnaît leru commrrnarrté d’origine. Le calcul est produit d’une part par une matière épaisse, visqueuse, phlegmatique, purulente ou sanglante, et d’autre part une force déterminante qui est un excès de chaleiu, une débilité des reins et une obstruction de leurs conduits. On le reconnaît à l’aspect de l’urine : quand elle est abondante, légère, elle démontre que les voies sont libres ; elle devient plus tard épaisse et rouge ; ('st-elle blanche et limpide, elle indique que la x>icrre
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est dure, tandis que les vieillards rendent péniblement une urine épaisse avec beaucoup de sédiments, indication vague d’un diagnostic des calculs aseptiques et infectés. La migration du calcul vers la vessie se fait avec plus ou moins de doulem'S suivant que les m’etères sont plus ou moins larges.
iSans nous perdre dans l’exposé d’une médication compliquée, destinée à lubrifier les voies supériem*es pour x)ermettre le passage du calcul, à le briser et à l’évacuer, disons simplement que cette pharmacopée est des plus riches. Laurier, cyprès, cendres et huile de scorpion, coquilles d’œufs, scolopendre, pépins de melon, etc., etc., brisent et entraînent la pierre au dehors, pendant que les emplâtres de thériaque et de fenugrec, les clystères, les frictions et la saignée, sont prescrits sans ordre apparent et remplissent de si nombreuses pages d’in-foho que la mémoü-e des médecins d’autrefois devait avoir quelque peine à s’en charger.
Peu de hgnes sont consacréeis à l’anatomie de la vessie : elle est de substance nerveuse, formée de hgaments extensibles qui lui permettent de se remplir et de se vider ; près du col siège une carnosité voisine d’un hgament qui en appuyant sm* elle lui fait jouer le rôle d’obturateur. Elle a deux tuniques et présente des anfractuosités, siu'tout chez l’homme. La pathologie vésicale est fort comx)lexe ; on en jugera par l’énimiération des chapitrés : maladies générales de la vessie ; celles qui l’échaulïent ; celles qui la refroidissent ; pierre dans la vessie, sa cure, le régime qui lui convient ; apostèmes chauds de la vessie, leiu’ guérison ; apostèmes dm’s, ulcères, gale ou démangeaisons ; coagulation du sang dans la vessie ; dislocation ; ramollissement ; doulem’S, débihté, ventosité, troubles de la miction ; ardeur, rareté de l’urine, difficulté mictionnelle et rétention ; distillation (incontinence par regorgement), miction involontaire, incontinence nocturne ; diabète ; polyurie ; expulsion de sang, de pus, de chah’, de poils, etc. Une pareille complexité amène Avicenne à décrire les mêmes affections sous des noms differents. On y reconnaît cependant la plupart des maladies connues aujom’d’hui.
Nous n’insisterons pas sur la médication interne. Avicenne renvoie luimême à la thérapeutique des calciüs rénaux. Il ne considère la section du périnée que comme une thérapeutique d’urgence dans les cas d’engagement du calcul, et encore conseille-t-il de ne l’entreprendre que si l’on a une connaissance de l’anatomie suffisante pour éviter la blessure du col, du conduit spermatique, des artères, etc.
Plus intéressante est une description du cathétérisme et du lavage de la vessie. Il ne faut recoiu’ir à ce moyen que si les autres ont échoué, et prendre bien soin de ne pas blesser la vessie et l’m’ètre, de ne pas sonder en cas d’apostème chaud de la vessie, car les doulem’s augmenteraient : le premier, Avicenne recommande des procédés de douceiu’. Aussi a-t-il inventé des sondes « ex leniorihus corporibus et magis susceptibilibus jlexionis » faites de cuir d’animaux sauvages ou marins, enduites, pour qu’eUes soient plus résistantes, d’un onguent de plomb, de céruse et de sang de bouc, et lubrifiées avec du fromage mou. L’extrémité doit en être arrondie, dure, à plusiem’s trous latéraux. Pour l’introduction des sondes d’or ou d’argent, le malade doit être couché, les jambes repliées, un coussin au niveau du coccyx pour le soulever. Enfin nous trouvons des détails jusque-là inconnus sur la clystérisation de la vessie pour en faire sortir l’urine et les sédiments.
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