LES ARAHES. — L’ÉCOLE DE SALEKNE ET LE MOYEN AGE
après avoir fortement pressé de la main gauche sur la vessie. Dès qu’elle l’a rencontré, il faut qu’elle le repousse du col de la vessie vers son bas-fond en appuyant fortement jusqu’à ce qu’il parvienne vers la naissance de la cuisse. Qu’elle incise alors sur lui, en allant de la partie moyenne du vagin vers la naissance de la cuisse, de quelque côté qu’elle l’ait senti, son doigt restant toujours appliqué contre le calcul. L’incision doit d’abord être peu étendue : l’opératrice introduit ensuite un stylet dans cette incision et dès qu’elle a rencontré le calcul, elle pratique l’extraction. Si une hémorragie siu-vient, elle répand sm* la plaie du vitriol en poudre et achève ensuite l’extraction du calcul. Quand le sang provient d’une artère, on aijpliquera des poudres sur la plaie et on comprimera fortement.
Abulcasis a-t-il l’idée de la taille latérale lorsqu’il demande que l’opérateur, éloignant la pierre de l’orifice de la vessie, la conduise en bas et dirige son incision vers l’origine de la cuisse ? Il revient trop souvent sur le danger des grandes incisions poiu* qu’on x>uisse soutenir cette hypothèse. Il dit, en effet : si le calcul est très volumineux, ce serait le fait d’un ignorant de faire une large incision ; le malade succomberait ou il serait affecté d’une fistule lu’inaire, la blessm’e ne pouvant se cicatriser. Faites donc en sorte de le rompre avec des pinces ou de l’entraîner par morceaux.
nous avons donné im aperçu bien imparfait de l’œuvre d’Abulcasis ; nous nous bornerons cependant à ces extraits car le reste n’est qu’une compilation de ce qu’on trouve chez les autres auteurs. Les Arabes, reconnaissons-le avec Daremberg, ont surtout été de bons traducteurs et copistes ; mais, même en leur refusant tout autre mérite, et il y aurait injustice à le faire, nous ne leur devrions pas moins de gratitude, car ils ont apporté des connaissances médicales à l’Europe du moyen âge où depuis plusieurs siècles toute pratique rationnelle semblait être tombée dans l’oubli.
B. — L’ÉCOLE DE SALEKNE
Il est difficile de fixer par une date l’origine de cette Ecole de Salerne qui devait peu à peu acquérir tant de gloire. Des documents étabhs par Daremberg prouvent que Salerne avait cessé, dès le vi® siècle, d’être uniquement im lieu de villégiature et que deux siècles plus tard elle était déjà un centre médical important, mais il n’est pas aisé d’attacher à cette époque le nom d’un homme de quelque valeur.
Il semble qu’il y ait eu là moins une école enseignant une doctrine arrêtée qu’une réunion de médecins auxquels on reconnaissait une certaine autorité scientifique. Les noms de Petrocellus, de Cophon l’Ancien, nous apprennent peu de chose; le premier, dans Compendium medicinœ ét‘à\o> la pauvreté médicale de cette époque. Ce qui nous est i)arvenu de leurs écrits montre l’état d’anarchie où était plongée la médecine.
Aussi comprend-on pourquoi Constantin l’Africain (1015 (f) -1087) passa longtemps pour le fondateur de l’Ecole de Salerne, à tort, car son mérite se borne à y avoir introduit l’ordre et l’unité d’enseignement. Moine de Carthage, il alla s’instruire en Orient, peut-être à Alexandrie, sûrement à Babylone oîi il étudia pendant 39 ans les langues et les sciences orientales. De
L’ECOLE DE SALEUNE
retour à Carthage, il fut poiu’suivi par les envieux (pie son savoir lui avait créés et se réfugia sur un bateau qui le conduisit à Salerne. Le duc Eobert Guiscard l’accueillit et le protégea ; il devint religieux de l’ordre de Saint- Benoit et mounit dans l’abbaye du Mont Cassin.
Son enseignement fit connaître les xVrabes et, par eux, Hippocrate et Galien. Il traduisit en latin et commenta le traité des urines d’Ysaac; ainsi, près d’un siècle avant Actuarius dont l’autorité est restée grande en cette matière, on trouve une bonne étude d’abord de l’urine normale ou selon la nature, puis de l’urine non natm*elle. Constantin établit la valem’ séméiologique de ces modifications qu’il rapiiorte soit à l’énergie des actes vitaux, soit à la chaleiu’ natm’elle et au degTé de coction des résidus de l’organisme.
Il importe de tirer de l’oubli le nom de Gariopuntus, médecin ou clerc d’origine africaine, dont l’ouvrage, mélange de grec, de latin et d’arabe n’est pas facilement intelligible. Dans son Passionarius Galeni une 2)lace importante est réservée aux voies mânaires. Les signes des calculs vésicaux et rénaux sont assez exactement décrits ; mais rien n’est dit des moyens d’extraire la pierre; les lavements, les bains de vapem’ doivent suffire quand les douleurs sont aiguës ; hors du paroxysme, il faut employer des lithontriptiques ; le premier rudiment du calcul est toujom-s dans les reins, d’où il est entraîné par les urines dans la vessie et dans l’m-ètre.
Pendant 150 ou 200 ans l’éclat de Salerne fut immense ; des princes et des empereiu’s défendii*ent l’exercice de la médecine à ceux qui n’avaient pas le diplôme de cette Ecole. Bien qu’ayant emprunté beaucoup aux Ai’abes, elle devint le centre d’une Ecole chrétienne où l’exercice de la médecine était surtout aux mains des clercs. Ceiiendant maîtres et élèves de toutes les religions affluaient de tous les pays ; on y comptait plus de 600 juifs au xri® siècle. Des cures restèrent célèbres, entre autres celle d’Adulbiran, évêque de A^erdun, qui s’y fit traiter de la jiierre.
Les noms des maîtres salernitains se multiplient avec les recherches bibliogi’aphiques. Maître Marnais dans sa Regulœ urinarum émet l’idée, développée plus tard par Gilles de Corbeil, que l’urine reflète l’état du foie. xV côté de lui, Urso, Musandinus, Eicardus, Platearius qui paraît avoir été l’époux de Trotula, ne font que reproduire les remèdes des Ai*abes contre la strangurie et la pierre. Jean le Milanais décrit en vers latins toute la thérapeutique alors connue.
En 1150 aiqiaraît la fameuse Trotula, iiersonnage énigmatique dont le sexe même a été discuté. Ce nom semble cependant se rajiiiorter à une matrone, née x>atricienne, ime célèbre sage-femme, dont les écrits sur l’urologie sont peut-être les premiers qui ne soient pas une transcription des Arabes. Un manuscrit de la Bibliothèque nationale, intitulé « La iietite Trotula », contient des recettes siu’ la toilette et l’hygiène de la femme, sur la gynécologie, les affections de l’anus et enfin sur l’apiiareil génito-urinaire de l’homme et de la femme.
Un passage assez étendu est consacré à la strangurie sans description symptomatique ou étiologique ; chez l’homme il faut appliquer au-dessus du juibis une décoction de cresson, chez la femme des affusions « intus » dementhe, de xiouliot, d’absinthe. Si la guérison ne survient pas, c’est qu’une jiierre existe; on donne alors pendant cinq jours une décoction de saxifrage,
LES ARABES. — L’ÉCOLE DE SALERNE ET lÆ MOYEN AGE
(le pariétaire, de mauve, de cresson dans du vin et de l’huile. Si la pierre est an col de la vessie le traitement du maître de Ferrare (?) est appliqué pour l’extraire ; il s’agit sans doute de la taille de Celse. Enfin dans un chapitre de Passione virge virili, on a pensé que les mots foramina virge s’appliquaient à une fistule, mais le gonflement de l’organe, les excoriations éveillent X)lutôt l’idée d’une balanite, et d’autre part Trotula recommande de renverser le préï>uce pour y apiiliquer un onguent composé d’huile et de beurre fondu, de poudre de pois chiches et de myrtille.
Aurait-elle pratiqué la taille ? Quelques hgnes de la Trotula l’avaient fait croire, mais Malgaigne repousse cette interprétation. Toutefois, en raison de la réputation de Trotula et de son rôle parmi ses contemporains, il n’est pas impossible qu’elle ait soigné et ojiéré des maladies urinaires dont la dignité professionnelle éloignait alors les clercs et les médecins. Salerne n’a pas réagi contre cet ostracisme que nous verrons se prolonger jusqu’au xvi® siècle.
Vers la même époque Eros, médecin de Salerne, décrit un procédé de taille, dans lequel, après l’incision des parties molles, il s’eiïorçait d’extraire la pierre par succion sans avoir recours à aucun instrument. Cette manœuvre singulière, imitée de celle qu’employaient les Arabes pour l’extraction des corps étrangers de l’urètre, n’est plus signalée par aucun auteiu'.
Bernard le Provincial, Eoland, Eogei de Salerne, collaborèrent à un recueil de vers, traité ou plutôt manuel de thérapeutique, la Flos medicinœ ; c’est un résumé des doctrines salernitaines, où nous relevons le passage suivant qui indique combien l’emploi de la sonde s’était vulgarisé.
(( Anum clyster yurgat, pessaria vulvam;
Algalia virgæ, syringa convenit auri. »
Mention doit être faite des remarquables efforts de Gilbert l’Anglais pour lutter contre un empirisme grossier et contre la croyance aux amulettes. C’était en effet le temps où florissaient Albert le Grand, Ai-naud de Villeneuve, Eaymond Lulle, qui joignaient à d’intéressantes expériences d’alchimie des pratiques de magie.
Gilles de Corbeil, celui des disciples de l’Ecole de Salerne qui intéresse le plus les urologistes, nous arrêtera davantage. Les patientes et savantes recherches de Vieillard ont permis d’établir que, né à Corbeil vers 1140, fils de ijaysans, il alla étudier vers 1160 à Salerne, où il séjourna plusieurs années ; il passa x>ar Montpellier, alors imbue d’arabisme, la grande rivale de Salerne où revivaient les doctrines d’Hij)pocrate et de Galien ; il y fut mal reçu, se livra à des discussions violentes et, roué de coups, dut quitter la ville. Arrivé à Paris, il étudia encore, devint maître à son tour, x>uis fut fait chanoine de Notre-Dame et acquit une grande réputation. Quoique aucun texte ne le ijrouve, une tradition veut qu’il ait été premier médecin (archiater) de PhiliiDpe Auguste ; en tout cas, il bénéficia des libéralités de ce i3arcimonieux .monarque et mourut en 1224.
Il emifioya quarante années de sa longue existence à la composition d’ouvrages et de j)oèmes latins qui nous ont presque tous été conservés intacts. Nous ne nous occux)erons de son traité De Pnlsihus que pour y relever, dans le Proemiitm, les éléments et le résumé des doctrines de Salerne. Tout
L’ÉCOLE ÜE SALERNE
l’organisme repose sur quatre organes fondamentaux : le cerveau, le cœur, le foie, les testicules. Dans le cerveau résident les facultés motrices et sensitives, au cœur la faculté vitale, et le foie est le siège de la faculté nutritive, primordiale, celle qui naît avant que l’âme soit unie au corps ; donc le foie apparaît le premier dans l’édifice humain, dont il est le fondement et la racine. Quant aux testicules, les Salernitains, contrairement aux Anciens, regardaient leurs fonctions comme les moins nobles et les moins importantes puisque l’homme qui en est privé peut continuer à vivre.
Si le cerveau possède la faculté motrice et sensitive la plus éminente, puisqu’elle procède de l’âme, c’est cependant le cœur et le foie qui gouvernent le corps. Or l’étude du cœur se "fait par l’examen du pouls, celle du foie par l’étude des urines. Voilà pourquoi la plupart des traités du moyen âge et de la Eenaissance consacrent aux chapitres De Pulsibus et Urinis les plus amples développements.
Le poème des urines de Gilles, Carmina de urinanim judiciis, le premier de ses ouvrages, est aussi le plus connu. Gilles commence par s’élever contre les plagiats, mais il paraît un peu coupable lui-même de ce délit, car il ne cite aucun autre auteur que les Salernitains malgré les nombreuses ressemblances de ses écrits avec ceux des ‘Arabes. Le groupement des caractères de l’urine semble bien cependant être son œuvre personnelle ; l’importance en est, à ses yeux, capitale : il subordonne toute la médecine aux deux explorations du pouls et de l’urine.
Gilles reconnaît la difficulté d’exphquer clairement en vers, les signes morbides mais il les présente ainsi et sous forme d’aphorisme pour les graver dans la mémoire d’élèves qui ne disposaient d’aucun livre et n’avaient souvent pas le moyen d’acheter du parchemin.
A titre d’exemple, nous transcrivons, d’après Vieillard, un des passages du poème des urines.
De Uvido colore.
Livida si fuerit, livor vel yarticularis Vel totalis erit ; jier totum livida : memhrnm Aut memhri monstrat humorem mortificari At sursum livens variis accomoda causis :
ParvKS hemitriteus, médius morhusque caducus Ascites, synochus, venœ ruytura, eatarrlius Stranguriœ lapsus, matricis passio, fluxus,
Costœ pulmonis vitium, dolor articularis,
Consumtiva plitisis, vis exstinctiva coloris,
Sint tihi livoris causœ, quas collige signis.
De la couleur livide.
La couleur livide (gris de plomb) s’étend à toute l’urine ou à une partie seulement. Dans le premier cas, elle indique la mortification de la chaleur dans un membre ou celle de ses humeurs. Si l’urine n’est livide qu’à sa partie supérieure, cela peut être le signe de maladies diverses, telles que la fièvre demi-tierce bénigne ou moyenne, le mal caduc, l’ascite, la fièvre synoque, la rupture d’une veine, le catarre, la strangurie, les maladies de matrice.