‹ Histoire de l'urologieChapitre 50 sur 76 · A TAILLE LATÉRALISÉE · texte numérisé non relu

A TAILLE LATÉRALISÉE

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Elle fut exposée dans un opuscule de huit pages à peine, que Frère Jacques ljublia et que Alorand analysa, mais dont il semble qu’aucun exemplaire ne subsiste.

Jamais progrès plus grand n’avait été réalisé dans le traitement des calculeux. Comme Méry l’avait reconnu tout d’abord, à l’opération brutale du grand appareil, et à ses désordres inévitables, on substituait une incision régulière nettement limitée, et on abordait la vessie avec une sécurité inconnue jusque-là. Les autres méthodes du XVIII® siècle dérivent en réabté de celle-là.

L’événement montra bientôt l’appoint qu’apporte à une méthode ingénieuse des notions scientifiques exactes.

Frère Jacques tailla à l’hôpital de Versailles 38 calculeux dont aucun ne succomba.

Fagon, alors décidé à se confier à lui, le pria de le sonder; la pierre fut reconnue, mais quelques mois se passèrent et, d’autres conseils l’ayant emporté, ce fut Mareschal qui l’opéra. Frère Jacques partit alors pour Beauvais, mais peu ajirès, en 1703, le maréchal de Lorges le rappela ; pour se convaincre, il recruta 22 calculeux qu’il fit opérer dans son hôtel par le Frère à qui il se bvra lui-même. Les pauvi*es guérü-ent, mais le maréchal mourut. Cet échec dont le bruit fut adroitement répandu par les ennemis du Frère, le décida à quitter Paris pour Genève, puis pour la Hollande où de nombreuses lettres le rappelaient. Les années de 1704 à 1707 furent pour lui un long triomphe. C’est surtout à Amsterdam qu’il séjourna et plusieurs estampes (fig. 82) perpétuèrent le souvenir de ses exploits. Les édiles firent graver le portrait que nous reproduisons (fig. 79) avec une légende élogieuse. Il en fut de même à Delft, à Utrecht, à La Haye, où les échevins lui firent présent de deux sondes d’or. A Bruxelles, il reçut une médaille d’or le représentant sa sonde à la main.

Mais parmi ses ennemis il en était un, Rau, qui le poursuivit de ses accusations et le détermina à quitter la Hollande. Le Frère reprit alors ses habitudes de chirurgien ambulant, car sa renommée s’était répandue en Europe. Des Flandres où il passa quelque temps en 1707, il revint à Versailles voir Fagon qui lui fit donner l’autorisation de travailler dans toute la France ; on le voit, en 1708 à Lyon, en 1709 à Genève, à Liège, en 1712 à Stras-

Fig. 81. — Mareschal, 1658-173C. Gravure de Daullé (G. p.).

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bourg. Appelé à Vienne auprès de l’empereur cpii, contrairement à ce qu’on croyait, n’avait pas la pierre, il revint par Venise, par Padoue et arriva à Rome en 1713 ; il y opéra avec succès et lut présenté au pape. V oulant enfin se reposer, il rentra dans son village où il y resta quelque temps chez les pères Bénédictins et mourut chez son ami Decart qui ne l’avait pas quitté, le 7 décembre 1714.

Fig. 82. — Frère Jac(iues prali([uant la laille. Gravure de Berge (C. p.).

Tel est l’homme qui a exercé une si grande influence sim l’opération de la taille. Assurément ses allures, son costume avaient quelque chose d’un charlatan; mais tous, amis et ennemis, reconnaissent sa bonté et son désintéressement. Après avoir été en contact avec les plus hauts personnages, il ne rapporta que quelques instruments d’or qu’il fit fondre, et 11.000 livres (pi’il lüstribua aux siens. 8i sa valeur scientifique est médiocre, il a du moins le mérite d’avoir divulgué sa méthode, contrairement aux lithotomistes de son époque. Il demanda des conseils à Fagon, à Félix, qui l’amenèrent à

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modifier heureusement sa technique, mais d’autres maîtres moins bien inspirés, tels que Méiy, refusèrent d’en voir les avantages et restèrent fidèles au gi’and appareil. Bientôt on verra Frère Jacques parcourir l’Europe et faire partout connaître sa méthode, pendant qu’en France on s’empressait d’oublier la taille latérahsée.

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Fig. 83. — Rau, 1038-1709. Gravure (lainandc.

Chose curieuse, cette méthode française serait peut-être tombée dans l’oubli si le principal antagoniste du Frère Jacques, le chirurgien Eau, ne l’avait conservée et fait revivre dans les circonstances que nous allons relater.

Eau, né à Baden (Souabe), en 1658, reçut ime médiocre instruction primaire et entra à 15 ans comme apprenti dans la boutique d’un barbier-chirurgien. Ses progrès furent si lents qu’au bout de 2 ans il dut s’embarquer sur un vaisseau marchand qui le transporta à Bergen. Un chiriu’gien le prit à son service ; mais la rigueur du climat l’obligea à chercher de nouveau for-

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tune sur un navire qui le ramena en Hollande. Il étudia la chirurgie àLeyde, puis à Paris où il suivit des cours d’anatomie. Ses fines dissections l’avaient déjà fait connaître à Amsterdam, quand Frère Jacques y arriva pour pratiquer la taille. Eau, lithotomiste lui-même, suivit ses opérations, se les fit expliquer puis, une fois en possession du procédé, il dirigea contre le Frère des attaques telles que les magistrats de la ville durent les faire cesser. La ville de Leyde le réclama, lui offrit une fortune pour le retenir, et c’est là qu’il vécut, comblé d’honneurs et recteur de l’Académie jusqu’à sa mort, survenue en 1719.

Eau a tenu sa méthode secrète et le mystère dont il l’a enveloppée n’a jamais été dissipé. On a cru qu’il employait le petit appareil, plus ou moins perfectionné, parce qu’à tous ceux qui l’interrogeaient il répondait : « Gelsum lege. » Les pierres volumineuses qu’il retirait prouvent qu’il n’en était pas

Fig. 84. — Sondes de Rau pour l’opération latérale, d’après Le Dran.

ainsi. D’autre part, son élève Albinus a décrit comme appartenant à Eau un procédé qui a de grandes analogies avec celui de Frère Jacques. Une sonde (fig. 84) d’une disposition heureuse qui ressemble à celle de J.-L. Petit, était introduite dans l’urètre, inchnée sur un côté pour repousser le périnée et servir de point de repère. Les incisions commencées. Eau prenait soin d’abaisser le rectum pour éviter de le blesser, et y introduisait de temps en temps l’index gauche, ce qui constitue un progrès évident. Les incisions préliminaires faites, il poussait son bistouri vers la sonde jusqu’au moment où ü sentait un contact entre les deux instruments. Alors, il entamait la vessie ellemême en y faisant une plaie suffisante pour y porter son conducteur. Albinus avoue que Eau tenait toujours le doigt de sa main gauche dans la plaie, de sorte que les assistants n’y voyaient rien. Aussi a-t-on cru qu’il incisait le corps de la vessie sans toucher au col. Morand, après des recherches siu’ des cadavres, déclara que ce procédé était impraticable. Mais la légende survécut et il ne fallut pas moins que les travaux et les belles planches que Cowper publia 40 ans plus tard, pour convaincre les chirurgiens de l’impossibilité d’inciser isolément le corps de la vessie. D’ailleurs, d’après les déclarations mêmes d’ Albinus faites après la mort de Eau, il est infiniment probable que son procédé n’était autre que celui du Frère Jacques, exécuté avec de bons instruments et des connaissances anatomiques approfondies.

Les griefs lancés contre les Collot, lithotomistes spécialisés et souvent sans

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gTande instruction, prennent une force beaucoup plus grande contre Eau, savant anatomiste, professeiu- à PUniversité. Il est difficile d’excuser la ténacité avec laquelle il a gardé son secret. Son silence est triplement blâmable ; d’abord, il a empêché nombre de chirurgiens d’appliquer aux malades un bon procédé ; il a commis un déni de justice vis-à-vis du Frère Jacques. Enfin, en ne dévoilant pas sa technique, il a usé d’un mode de réclame peut-être excusé au xviii® siècle dans certains cas, mais que nous ne pouvons juger avec indulgence. Quoi qu’il en soit, pendant que la trace de l’opération de Frère Jacques se perdait en France, on voyait de tous côtés les chirurgiens s’évertuer à retrouver la méthode de Eau.

C’était la preuve que la description d’Albinus n’était pas sincère, car ils n’auraient eu qu’à s’y conformer.

Ce mystère conduisit Cheselden à entreprendre les tra vaux qui l’ont rendu célèbre.

Né en 1688 à Samerby près de Leicester, il apprit l’anatomie à l’école de Cowper et, dès 1713, il publia un atlas qui eut six éditions successives. Médecin de Saint-Thomas hospital, médecin de la reine d’Angleterre, membre de la Société royale de Londres, il devint correspondant de l’Académie de chirm’gie de Paris, où il prit séance en 1732.

Jusqu’à sa mort, en 1752, sa haute situation scientifique et morale n’a fait que s’accroître.

Il se fit connaître d’abord comme anatomiste et publia une ostéologie qui est d’une exactitude rigoureuse. Mais ses travaux se concentrèrent bientôt sur l’étude du grand et du haut appareil.

Il se mit en rapport avec Albinus qui lui donna des renseignements incomplets sm' l’opération de Eau. Au début, il opérait de la manière suivante, d’après la description que donna Douglas en 1726 : après avoir distendu la vessie où il laissait la sonde, il pratiquait à l’aide d’im scalpel (fig. 87), à un pouce au-dessus de l’anus, l’incision du Frère Jacques, par l^uelle il introduisait l’indicateur gauche afin d’abaisser le rectum. Avec un autre bistoml courbe, il entrait dans la vessie entre les vésicules séminales et l’ischion, poussait l’index de la main gauche dans la vessie et manœuvrait ensuite comme les autres chirurgiens.

Ce procédé aurait été la réalisation de celui de Eau. Si Cheselden l’a

Fig. 85. — Albinus, 1697-1770. Gravure de Iloubraken

ENCYCL. d’uiiOEOGIE. — I.

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employé, il a dû lui procurer des déboires, car l’année même de la publication de Douglas en 1726, il modifiait son incision, la prolongeait jusqu’à l’ischion,

incisait obliquement entre les muscles érecteur et accélérateur gauches, coupait sur la cannelure du cathéter l’urètre membraneux, le col de la vessie ainsi qu’une partie de la prostate ; il conduisait, par cette voie, une tenette dans la vessie.

Il est difficile de voir une adaptation plus exacte de la taille de Frère Jacques, corrigée par Méry.

Le bruit des succès de Cheselden se répandit en Angleterre ainsi qu’en France où les détails de son opération était mal connus. Aussi Morand proposa-t-il à l’Académie des sciences de faire le voyage de Londres pour l’apprendre ; il s’y rendit en mai 1729 et pendant tout le printemps de cette année il vit souvent, à l’hôpital Saint-Thomas, opérer Cheselden qui, avec une grande sincérité, lui donna des explications. Morand, revenu en France, fut l’objet d’une curiosité universelle ; on s’empressait à la Charité pom* le voir opérer ; les places étaient retenues, comme en témoigne le billet d’entrée ci-contre que nous reproduisons (fig. 88).

Ainsi voilà une méthode née en France, publiée dans des rapports officiels,

Fig. 86. — Cbeselden. 1688-1752. Gravure de Tardieu.

Fig. 87. — Lilhotome de Cheselden, d’après Deschanips (Réduct. 1/2).

qui avait été pratiquée par son auteur 4 500 fois, au dire d’un de ses biographes, et dont on avait laissé Eau, puis Cheselden s’emparer. Lorsqu’elle eut brillé à l’étranger d’un éclat particulier, nos compatriotes sont allés l’y rechercher sans s’apercevoir ou sans vouloir reconnaître qu’elle était nôtre, el> en laissant son inventeur dans l’oubli. ISTe croirait-on pas assister à ce qu’on voit souvent de nos jours % Combien de travaux, fruits de longues études, passent-ils inaperçus, jusqu’à ce qu’un étranger les reprenne et les publie, en omettant souvent de citer les travaux antérieurs !

C’est pour montrer l’identité de la taille du Frère Jacques avec celle do Cheselden que nous l’avons suivie dans ses pérégrinations en Hollande et en Angleterre. Pendant le voyage de Morand, deux chirurgiens, Garengeot et

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Percliet découvraient à Paris ce que Morand était allé cliercher à Londres, et, en août 1/30, Percliet pratiqua une véritable taille latéralisée sui’ le jeune Claude Mony {Mercure de France, 1730). Peu après, Garengeot publiait les opérations que Perchet et lui avaient faites, avec les dates, le début de leurs recherches, et comme il est avéré que le procédé de Cheselden n’était pas connu avant le retour de Morand, on doit attribuer à Perchet et à Garengeot le mérite d’avoir retrouvé la taille latéralisée. Mais tel est l’empire de la routine que la plupart des chirurgiens ne furent pas convaincus. Malgré une thèse soutenue devant Falconet, devenu le défenseur du procédé qu’il avait attaqué chez le Frère Jacques 30 ans auparavant, on continue à appliquer le grand appareil. Bondon, à l’Hôtel-Dieu et les chirurgiens de la Charité

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