CHARITE
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pour affiftec à la Taille.
Fig. 88. — Billet d’enti’éo signe de Morand (Biblioth. nation.).
semblaient s’être approprié le procédé des Collots, devenu procédé Mareschal. La taille de Cheselden fut décrétée dangereuse ; le Mercure de France publia eu 1737 des réponses violentes au mémoire de Morand, et Sharp écrivait en ^Vngleterre que le roi de France en avait défendu l’exécution, assertion qui appela une protestation de Morand.
Un document curieux nous est fommi par une lettre que Noël, chirurgien lithotomiste réputé d’Orléans, écrivit à Méry. Il lui apprend que lui et son oncle, également chirurgien, avaient de tout temps incisé le col dans la taille au grand appareil. L’opération du Frère Jacques leur avait paru en tout semblable à celle qu’ils faisaient couramment. Deschamps a retrouvé dans deux thèses de Strasbourg, l’une de Eosas, l’autre de Schœffer, des indications analogues et Heister indique aussi la fréquente nécessité d’inciser le col. Mais (îe>s documents sont postérieurs à 1714, alors que la taille de Frère Jacques était ou pouvait être déjà connue.
Il est d’aillem’s vraisemblable que le trait essentiel de l’opération de Frère Jacques, la latéralisation, a été pratiquée avant lui. Des hthotomistes, à la vue d’un col vésical sm* le point d’éclater, ont certainement cherché à atténuer les effets de cet accident par une incision latérale. Peut-être même quelque.s-uns de ceux qui ont employé le procédé de Celse ont-ils agi de
LA TAILLE ET LES LITIIOTOMISTES
même, ainsi qu’on l’a prétendu pour Paul d’Egine, Arétée et Abulcasis. Mais c’étaient des manœuvres de nécessité inspirées par les circonstances et qui ne devaient constituer qu’au xviii® siècle la base d’une méthode nouvelle.
Fig. 89. — Instruments pour la taille (Morand, Tr. de la taille, 1747. PI. III).
Le grand appareil devait malgré tout disparaître devant la supériorité de la taille latéralisée. Ledran, chirurgien et prévôt de Saint-Côme, y contribua
Fig. 90. — Gorgeret de Ledran, d’après Deschamps.
surtout. Il avait acquis une réputation précoce comme chirurgien d’armée par sa dextérité et la rapidité de ses manœuvres, de même que par ses travaux sur l’anatomie topographique de la vessie et le tissu cellulaire qui l’eu-
LA TAILLE LATÉRALISÉE
veloppe. Après avoir lu le rapport de Morand sur la taille de Clieselden, il l’employa lui-même et lui fit subir quelques modifications. Parvenu jusqu’à la rainiu’e du cathéter, il y faisait glisser une sonde pleine, second cathéter terminé par une languette, avec lequel il cherchait à déterminer le volume, la situation et la grosseur de la pierre (fig. 90). Sim cet instrument comme guide il introduisait un autre bistouri à lame courte et trapue, qu’il dénomma rondache, pour fendre le col et la prostate ; enfin, par cette incision il introduisait mi gorgeret , puis des tenettes. Ce procédé offre plus de sécurité que celui de Cheselden et a servi à vulgariser la taille en offrant des facilités aux personnes peu expérimentées, mais la multiplicité des instruments créa une comxiücation et des lenteurs inévitables. Il fut rarement employé.
Moreau , chirurgien de l’Hôtel-Dieu, pratiquait des incisions économiques par crainte des hémorragies. Avec son lithotonie il suivait la cannelure du cathéter jusqu’à la vessie, en soulevait le manche poui- que la pointe en
s’abaissant coupât la prostate, puis il replaçait la pointe du hthotome dans la cannelure et, en le ramenant au dehors, agvan dissait l’ouverture des téguments. Malgré cette double incision, l’espace était étroit et la difficulté d’extraction telle que Deschamps s’exprime ainsi : «Autrefois élève de Moreau, témoin assidu de ses opérations pendant iffusieurs années, j’ai pu remarquer les efforts violents qu’il faisait pour arracher, plutôt que pour extraire, la pierre de la vessie ; efforts qui étaient tels que plusieurs fois on a vu Moreau, la pierre s’échappant de la vessie, prêt à être renversé en arrière, ce qui lui serait arrivé s’il n’avait été soutenu par les élèves qui se trouvaient derrière lui. »
Avec Le Cat vont reparaître les polémiques violentes. Né à Blérancourt en 1700, il descendait d’une longue lignée de cliirurgiens auxquels il n’était
Fig. 61. — Le Cat, 1700-1768. Gravure de Ilenriquez
LA TAILLE ET LES LITIIOTÛMISTES
pas tout d’abord destiné à succéder ; de brillantes études classiques le désignaient pour l’état ecclésiastique, mais la philosophie à laquelle il s’était d’abord livré avec passion le rebuta. Tour à tour géomètre, architecte, officier, de nouveau ecclésiastique, il étudia enfin la chirurgie. En qualité de chirurgien-major de l’Hôtel-Dieu de Eouen, il fit un cours d’anatomie. Pour éviter la sécheresse des descriptions, il se laissait aller à des digressions
inutiles, procédé qui attirait les élèves, mais qui leur laissait peu de profit. Dès 1732, il pratiqua sa première taille, gagna maîtrise en 1734 et vint étudier sous Morand. Il inventa bientôt deux instruments ; avec l’un d’eux, un bistouri à lame courte et épaisse qu’ü appela urétrotome, il fendait l’ui-ètre sm* son cathéter cannelé : cette lame était elle-même creusée à sa partie médiane d’une cannelm’e suffisante pour y guider le bec du cystitome, instrument formé d’une lame épaisse, tranchante sur sa convexité ; enfin, sm* cette lame, un gorgeret était conduit. Plus tard, en 1742, Le Cat proposa un gorgeret cystitome (fig. 92), sorte de composite formé de divers instruments employés pour la taüle : gorgeret quand il est au repos ; dilatateur, car il est fendu par son müieu suivant sa longueiu* ; lithotome, au moyen d’une lame à développement gTadué, placée siu* sa convexité. Si ingénieux
Fig. 9:!. — Le gorgeret cystitome de Le Cat ^ fut, CCt instrument était peu
sectionnant le col, d’après Ledran. maniable et peu solide, si bien
qu’en 1748 Le Cat l’abandonna, mais poiu’ le modifier encore en terminant le bec par im bouton transversal, embrassé par la cannelure du cathéter. Les bords de ce dernier formaient une saillie recourbée et Le Cat les appelait galerie rabattue. A cette complication instrumentale devait être opposée une invention qui a dû son succès à sa simplicité même. Nous voulons parler du lithotome à lame cachée du Frère Côme.
Jean Baseilhac, connu sous le nom de Frère Côme, fils et petit-fils de maîtres en chirurgie, étudia d’abord dans la maison paternelle, puis vint à Lyon sui^^’e les leçons de Baseilhac, son oncle qui y exerçait aussi la chirm’gie. Il arriva enfin à Paris, entra chez plusieurs chirurgiens et fut admis, on 1726, au nombre des élèves de l’IIôtel-Dieu. Le prince François de Lorraine le choisit comme chirurgien et l’emmena à Bayeux ; mais il mourut en 1728 et Baseilhac, piâvé de son protecteur, se lit recevoir ]iar les religieux Feuillants en
Fiji. y:j. —
.1. Barüilliac, iliL Frcrii iiumo, 17Ü3-17S1. (Jravmv tir (jo.ldiny ai. p
LA TAILLE ET LES LITIIOTOMISTES
qualité de Frère Donat, sous le vocable de Frère Jean de Saint-Côme. Il se consacre alors à opérer gratuitement les pauvres et les tailla d’abord au grand appareil. Il l’abandonna pour la taille latéralisée, mais en cherchant à corriger l’insécurité des incisions de celle-ci. Multipliant ses essais sur les cadavres de la Charité, il parla de son nouvel instrument, le Lithotome caché, à divers chirurgiens, notamment à Tardi, chirurgien-major de la marine
Fig. 94. — Lithotome caché du Frère Gôme, d’après Jean Baseilhac.
royale, qui l’engagea à l’emiiloyer. Il ne voulut pas le faire lui-même, et c’est Laroche, maître en chirm’gie qui, le 8 octobre 1748, tailla avec cet instrument le sieur Leroi, âgé de 60 ans, qui fut guéri en 3 semaines.
Fig. 95. — Bistouri à lame cachée de la fin du .wi» siècle (Gollect. du D'' Ilamonic).
Peu après, en novembre 1748, parut dans le Journal de Verdun un article anonyme sur un instrument long de 9 pouces et demi, semblable au bistoiu’i caché, dit attrape-nigaud, que Bienaise, chirurgien de Paris, avait, disait-on, inventé pour opérer les abcès profonds et même les hernies. La gravure que nous reproduisons dispense de décrire cet instrument d’ailleurs bien connu. Ce lithotome est conduit dans la vessie siu’ la rainure du cathéter, par l’incision faite à l’urètre suivant les règles ordinaires ; il incise le col d’arrière en avant sur une longueur plus ou moins grande, suivant la saillie variable qu’on assigne d’avance à la lame.
L’article en question contenait un éloge sans réserve de l’instrument qui devait permettre aux cliirurgiens les moins exercés de mener à bien une opération de taille. Avant même d’avoir vu l’instrument. Le Cat, qui devinait un rival à son gorgeret cystitome, en publia une critique amère. Frère Côme se démasqua, lui adressa une réponse très vive, sur un ton d’autant plus victorieux qu’elle contenait la relation de plusieurs tailles heureuses faites à
LA TAILLE LATÉRALISÉE
l’aide du lithotome caché. Les ripostes succédèrent aux attaques, la querelle s’envenima et dura pendant plus de 20 ans avec une violence dont nous retrouverons l’équivalent au siècle suivant pendant les disputes sur la lithotritie. Le Cat, adroit et instruit, ayant des arguments fondés sur de bonnes notions d’anatomie et de chirurgie, sut convaincre la majorité des lithotomistes qui marquèrent lem- préférence pour le gorgeret cystitome. Frère Côme, dont l’instruction première laissait à désirer, empruntait la plume de littérateurs qui devenaient ses partisans ; il profitait aussi des prérogatives de sa robe pour se concilier l’appui, moins des chirurgiens que des grands et des personnages en place ; il était soutenu surtout par ses succès qui se multipliaient. Le Cat, de plus en plus excité, obtint que l’Académie de Chirm’gie instituât un concoiu’S de lithotomistes dont le jmy, présidé par La Martinière, premier chinu’gien du roi, était composé de Foubert, Morand, Le Cat, Louis, Andouillé, Guérin, Hanstel, Moreau, Try, Thomas, AA'andergracht, lithotomistes de Lille, Caqué, etc. Des exxjériences eurent lieu sur des cadavres de Bicêtre et des Invalides, puis sm le vivant. Frère Côme, invité à se présenter au concours devant des juges qu’il savait hostiles au lithotome caché, refusa de s’y rendre. « La poltronnerie de F. Côme et de ses partisans recule, écrivait Le Cat, devant un jugement qui renverserait leur idole. »
Du dimanche 23 février au 19 mars 1755, on tailla, en 10 assemblées, 51 sujets aux Invalides, à la Charité, à Bicêtre, à l’Hôtel-Dieu. D’après Le Cat, l’épreuve fut tout à son avantage; son urétrotome ouvrait la partie membraneuse au-dessous du bulbe, son cystitome incisait largement la prostate par la partie antérieiu’e et débridait le col de la vessie dex>uis une ligne jusqu’à 5 selon l’âge du sujet ; uniformité de succès qui aurait fait dire à Louis : « Quand on ne taille pas bien avec cette méthode, c’est qu’on ne l’exécute pas. » Par contre, le lithotome caché am’ait prolongé l’incision dans la tunique nerveuse de la vessie et produit des blessures de la vessie, du rectum et de vaisseaux considérables.
C’était là le sentiment de la majorité de la commission de l’Académie ; (die ne voulut pas se comx)romettre et Louis ne publia son rapport que deux ans après, en 1757. Il condamnait le lithotome caché, sans cependant conseiller l’emx)loi du cystitome de Le Cat qui cria à l’injustice. Mais le verdict de Louis n’empêcha pas le lithotome caché de prouver sa supériorité qui ne Xîouvait i)lus être niée. Ses ennemis changèrent alors de tactique. En le modifiant ou en le démarquant sans scrupules, ils s’en servirent à leur tour. Caqué en émoussa la pointe, AVandergracht en changea la courbure. Enfin, Le Cat lui-même ajouta une olive à la iiointe de la lame.
La i^aternité du Uthotome caché a été contestée; ce serait Thibault, ou Chaignebrun qui, 3 ans auparavant, aurait consulté de la Faye sur l’application à la taille du bistouri caché. Tel est le sort commun de toutes les inventions ; des précurseurs se font connaître dès qu’elles ont réussi.
Il est certain que le bistouri à lame cachée existait depuis longtemi)s ; celui qui est rejn’ésenté (fig. 95) et qui fait partie de la belle collection du D^ Hamonic, date de la* fin du xvi® siècle ; mais le mérite du Frère Côme qui l’a modifié et employé pour la taille n’en est pas diminué.
Parmi les critiques, il en est une singulière ; elle vient de Bromfield, célèbre chirurgien anglais qui accusa le lithotome caché d’être d’un emploi troj)
LA TAILLE ET LES LlTllüTÜMISTES
commode et prétendit qu’il devait être réservé aux chirm-giens qui ne savent pas oi)érer ; c’était un bon argument en faveur de son innocuité.
Suivre Frère Côme dans sa polémique serait fastidieux ; d’ailleurs, le lithotome caché devint peu à peu d’un usage général et la mort de ses détracteurs, de Le Cat en ijarticuher, fit cesser les attaques contre cet instrument. Le Cat, esprit ouvert et éclairé, mais dont l’activité tom-nait souvent à l’agitation, s’intéressait à toutes les manifestations de l’esprit humain. Le Mercure de France est rempli de ses productions ; il touchait à toutes les questions sur la vue, l’ouïe, le fluide des nerfs, etc. Il abordait les sujets Littéraires partout où un concours s’ouvrait, à Paris, à Dijon, etc., si bien que l’Académie des Curieux de la Nature liii décerna ironiquement le titre de remporteur de prix. Enfin, giief plus grave : quoique membre de l’Académie de Ohiiurgie, il concourut poiu* un de ses prix sous le nom d’un de ses amis.
Dans la seconde moitié du xYin^ siècle, nous assistons à l’éclosion d’ime
foule de procédés de taille, d’inventions et de perfectionnements d’instruments le plus souvent dénués d’intérêt, et ne servant qu’à embrouiller des méthodes déjà fort complexes. A ce titre appartient une modification de Pallucci, de Florence, qui s’était fait connaître comme oculiste et qu’on fut étonné de voir publier une « lithotomie nouvellement perfectionnée ». Le prétendu progrès consistait à porter, dans la rainure du cathéter, la pointe d’un trois-quart, muni lui-même d’une cannelure qui guidait le bistouri ; on voit mal la sécurité que devaient apporter ces introductions successives d’instruments.
Hawkins, chirurgien du roi d’Angleterre, réunit en un seul temps la section du col et l’introduction du gorgeret en rendant tranchant l’un des bords de celui-ci (fig. 96) ; une languette allongée et grêle terminait le gorgeret qui, conduit le long de la cannelure de la sonde, pratiquait siu* la prostate et le col vésical des incisions dont il était difficile de mesiuer l’étendue. Si le hasard tenait trop de place dans ce procédé, au moins avait-il le mérite de la simplicité. Sous prétexte de perfectionnement, Bromfield imagina deux gorgerets qu’il introduisait l’un sur l’autre, grâce à une rainure du premier ; mais en réalité le premier gorgeret dilatait et déclinait la prostate. Bromfield lui-même paraît s’en être peu servi.
Le gorgeret à lame cachée de de la Faye offre plus de sécmité (fig. 97). Son extrémité terminée en crochet mousse est jieu offensive ; une rainure permet le ghssement d’une lame puissante, comme dans l’urétrotome de Maisonneuve.
Très ingénieux étaient les instruments de Pouteau. Né à Lyon en 1725, ce chirurgien conquit rapidement ses grades et fut admis très jeune à l’Académie <le Lyon ; grand jiartisan du procédé de Chesekhm, il avait remarqué les dangers de l’absence de fixité du cathéter, et pour donner de la stabilité à sa position, il fixait à son manche un niveau d’eau (fig. 98) qu’il appelait
LA ÏAlLLl!] J.ATÉllALiSÉK 171
modérateur^ d’où le nom de taille au niveau appliqué à son procédé. L’extré-
Fig. 97. — Gorgeret litholome de la Faye (ou une de ses imllalions
(Collection Collin).
mité de cet instrument était terminée par un anneau dans lequel le chirur-
Fig. 98. — Le niveau d’eau qui s'attache à la longue branche (Fouteau).
gien passait son petit doigt pendant que ses autres doigts soulevaient à la
Fig. 99.
La laine conduite sectionnant le col (Fouteau, Taille au niveau, 17ti5).
fois le scrotum et le cathéter (fig. 99). On voit le peu de liberté que cette manière de faire laissait au chirurgien.
172 TAILLE ET LES LITIIOTÜMISTES
Malo-ré les succès de Poiiteau qui, sur cent vingt calculeux prétend n'en avoir perdu que 3, sa métliod’e paraît n’avoir été pratiquée que par lui. Pour réagir sans doute contre la complexité instrumentale, Nannoni, chirurgien de Florence, donna, en 1761, l’indication d’un procédé qui nous reporte loin en arrière. Il conduit un scalpel courbe sur la cannelure du cathéter jusqu’au col de la vessie qu’il incise, fait glisser l’index le long de la sonde qu’il retire, et sur ce doigt comme seul guide il introduit une tenette avec laquelle il charge la pierre. « Par cette opération, disait-il, d’un homme on fait une femme, en ce qu’on ouvre par le périnée une voie au col de la vessie, à peu près pareille à celle que forme le vagin chez la femme au col de la matrice. » C’était revenu’ au delà de Marianus Sanctus, et on devine à quelles déconvenues exposait l’absence d’instruments conducteurs et protecteiu’s.
Voilà bien des procédés dont chacun pouvait avoir des avantages. Parmi leiu’s inventeurs, certains sont rapidement revenus à des moyens plus classiques et plus connus. Si d’autres sont restés fidèles à lem’s i3roj)res découvertes, c’est que souvent un procédé n’est bon qu’entre les mains de celui qui en a l’habitude et s’il échoue quand un autre l’applique, il ne faut pas se hâter d’accuser l’inventeur de charlatanisme et de mauvaise foi.
A côté de ces procédés plus ou moins employés figure, dans le traité de Deschamps, la description d’une fonle d’instruments qui témoignent d’une imagination exubérante plutôt que d’un bon sens clinique. Dupuy, chii’urgien de Bordeaux, logeait un couteau étroit à l’intérieiu* d’une sonde pour rejoindre au travers de l’incision périnéale le cathéter lu’étral. D’autres, sans doute après des difficultés survenues dans la recherche de la cannelure tlu cathéter par la plaie périnéale, fixait au manche de ce cathéter une plaque pom’ conduire automatiquement un lithotome à long manche dans l’axe de la cannelure. Tel est le lithotome de darda de Montpellier et de Saboiu’ault de Toulouse. Les dispositifs les plus ciu’ieux sont ceux qui assiu’ent la combinaison de l’appareil directeiu’ et de l’instrument tranchant. A l’exemple de Hawkins, Lanseff de Gênes présente, en 1760, un gorgeret muni d’ime cannelure dans laquelle glisse une lame. Chabrol fait de même avec son lithotome curvihgne, sorte de conducteiu’ aplati, terminé par une languette obtuse à gauche de laquelle une lame tranchante, arrondie, devait agir à la manière cVune scie et faciliter l’extraction. Ailleiu’S, c’est le cathéter lui-même qui est muni d’une lame tranchante.
Duvergier a construit, en 1760, un cathéter d’où sortait à volonté une lame qui incisait soit l’urètre, soit une partie du col vésical. Daimé, de Sedan, disposa dans la rainure du cathéter une crémaillère mobile où la pointe du couteau s’engageait ; les deux pièces engagées parcouraient la rainiu-e. Lùie idée plus bizarre est celle qui a fait armer la tenette elle -même d’nne lame tranchante. Massoti faisait saillir une lame d’une cuiller de sa tenette dans une étendue proportionnée à la gi'osseur de la pierre. Moreau, de Bar-le-Duc, a présenté à l’Académie de Chirurgie une tenette lithotonie, instrument compliqué, dans lequel une lame cachée dans un des mors était fixée à un ressort de montre qu’on déclanchait au moment voulu, iiour frayer la route à la tenette chargée de la pierre.
Plus rationnel est un dispositif de Lcdran qui, xioiu’ ne pas écraser la pierre
TAILLE LATERALE
pendant son extraction, maintenait les mors de la tenette dans un écartement fixe au moyen d’une sorte de crémaillère.
Le dérapage fréquent de la pierre saisie par la tenette avait également fait germer des idées étranges. Dans les mémoires de l’xicadémie des sciences de 1691, un nommé Cusset décrit une tenette dont les mors sont bordés d’un fil d’argent assez gros. Celui-ci supportait une petite poche ou nacelle faite de cordes à boyaux ou de soie qu’on développait en arrière du calcul dès que celui-ci était dans une des cuillers. Cette idée fut reprise en 1757 par Aloch, de Montpellier, qui prétendait envelopper la pierre d’un filet analogue. Dans le même but, un chirurgien de Bâle se servait, dit-il, d’une vessie de bœuf supportée par des conducteurs de baleine. Helf, de Copenhague, aurait pratiqué à un homme de 30 ans l’extraction d’une pierre à l’aide d’une sorte de fronde assujettie à une baleine recourbée qui servait de tenette.
La plupart de ces instruments n’ont fort heureusement été expérimentés (jue siu’ le cadavre ou même ne sont pas sortis des mains de l’inventeur.
Nous avons tenu à ne pas interrompre l’exposé de l’évolution de la taille latéralisée, mais pendant toute cette période, la fréquence des lésions du col avait conduit les chirurgiens à chercher à l’éviter et à ouvrh’ le corps même de la vessie ; les uns, en passant par le périnée, créèrent la taille latérale ; les autres, suivant Franco, abordèrent la vessie par l’hypogastre, montrant une route qui devait être définitive, s’il est permis de se servir de ce qualificatif en matière chirurgicale.
Taille latérale. — Le mystère dont Eau entourait ses opérations a poussé les chiiTU’giens à chercher le chemin qu’il suivait, disait-on, pour éviter le col. Bamber, chirurgien de Saint-Barthélemy, après avoir suivi la ligne d’incision de Frère Jacques, conduit son couteau entre les muscles bulbo et ischio-caverneux, sectionne un peu le transverse et le relevem* de l’anus et attaque la vessie dans sa partie latérale et postérieure. Ses essais sur le cadavre, vus et approuvés par Morand, ne paraissent pas avoir été suivis d’opérations sur le vivant.
Même conduite de Cheselden qui, pour surprendre le secret de Eau, crut suivre le procédé indiqué par xAlbinus. Après avoir coupé une partie du releveur, abaissé le rectum avec son index gauche, il ponctionnait la vessie préalablement distendue entre la vésicule séminale et l’ischion, et achevait l’incision avec un bistouri courbe. Sur 10 malades ainsi opérés, 4 succombèrent ; tous eurent des accidents. Cheselden en revint à la méthode du Frère Jacques.
Les essais faits par Morand siu les conseils d’Albinus ne lui permirent pas d’atteindre la vessie sans intéresser la prostate et le col ; il ne put ainsi que mal exécuter ce qu’il faisait correctement en suivant le Frère Jacques. Peu après, Louis déclara qu’en se conformant à cette description, il était impossible de couper le corps et le col de la vessie sans toucher à la prostate.
Ledran est bien l’inventeur de la taille latérale. Ses incisions, il est vrai, suivaient le même chemin que celles de Bamber, mais il employait comme guide un cathéter mieux imaginé, dont la cannelure était perforée à l’extrémité et le bec plus court. Cet instrument, d’après Ledran, s’appliquait sur le bas-fond dans tous les cas ; grâce à ce guide constant, le bistouri incisait sans crainte sur la cannelure que le doigt, introduit dans la plaie, sentait au travers
LA TAILLE ET LES LITHOTOMISTES
des parois de la vessie. La méthode qui conduisait dans cette cavité sans passer par le col était donc trouvée, mais les difficultés d’exécution jointes aux résultats médiocres de ces opérations la fit abandonner par Ledran luimême. Mareschal et Lapeyronie l’avaient déjà condamnée.
Plus intéressantes sont les recherches de Foubert à qui l’idée de son i^rocédé fut fommie par la pratique de la ponction périnéale de la vessie. Il commençait par faire bomber la vessie du côté du rectum, soit en la distendant par une
injection, soit en liant la ver^îe pour laisser l’urine s’y accumuler.
Un aide comprimait l’hypogastre pom’ augmenter la saillie vésicale dans le rectum où Foubert introduisait l’index gauche. Saisissant de la main droite son trois-quarts en dirigeant la rainure vers le scrotum, il le plongeait à un pouce de l’anus en le poussant horizontalement vers la vessie. Dès que l’urine sortait le long de la rainure, il coulait dans cette rainure la pointe de son couteau, le tranchant dirigé vers le raphé et incisait la vessie près de son col dans une étendue de 12 à 14 lignes. En retii’ant son couteau il augmentait ' l’incision des parties superficielles et il lui substituait le gorgeret, puis la tenette. Malgré quelques succès, ce procédé ne fit pas fortune.
Des variantes ne manquèrent pas de se produb’e. Thomas, chirurgien de Bicêtre, proposa un instrument extraordinairement compliqué. Dans la rainure du poinçon terminé en forme de lance était disposée une lame analogue à celle au lithotome caché ; un mouvement de bascule la faisait saillir à volonté. Cette combinaison se compliquait encore d’un gorgeret adapté à la tige de la lance, ce qui en faisait une masse énorme, d’un maniement difficile et on peut douter qu’il ait jamais servi à d’autres qu’à Thomas. Enfin, Pallucci a mventé un troisquarts dont la pointe sortait et rentrait sous l’action d’un ressort à boudin.
Au milieu de tant de procédés, décrits souvent au cours d’une polémique et suspects d’inexactitude ou d’exagération, il est difficile de se faire une idée des résultats de la taille. Cependant, un relevé impersonnel de Morand, nous apprend que siu‘ 812 malades taillés à l’Hôtel-Dieu et à la Charité, 255 moururent ; sur les 557 vivants un grand nombre conservèrent des fistules ». Les opérations restaient souvent inachevées.
A cette époque où les chirurgiens étaient contraints d’assister aux souffrances que procuraient les opérations, celles de la taille passaient pour les ])lus terribles ; les mots martyre, torture reviennent souvent dans les observa tions qui signalent aussi des syncopes mortelles.
Fig. lûü. — Ledran, 1085-1770. Gravure de Tardieu (G. p.).
TAILLE I.ATERALE
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« C’est souvent, continue Morand, dans cet état qu’un malade réduit aux dernières extrémités par l’insomnie se détermine à une opération à laquelle on ne peut se décider que par une espèce de désespoir ; quelque perfection qu’on lui ait donnée dans ces derniers temps, on ne peut disconvenir qu’elle est toujours douteuse, toujom-s terrible. L’appareil seul en est affreux ; une table garnie et dressée exprès devient, pour quelques moments toujours trop longs, le lit du malade. »
Une lettre de Pouteau sur « les jours détaillé» donne une idée de ce qu’était la pratique de cette opération. « Le faste avec lequel Thomas Jjc Cat faisait chaque saison insérer dans les feuilles hebdomadaires de sa province la liste des malades qu’il avait opérés, pour en tirer des extraits imprimés qu’il envoyait de tous côtés, m’avait moins frappé que de spécifier scrupuleusement en combien de minutes chaque malade avait été opéré, pour donner tout de suite le relevé des heures et minutes employées, comme si un sablier devait être la mesure du mérite d’un opérateur. »
«... Malheur au malade destiné à tomber entre les mains d’un chirurgien, lequel aura pu assister sans émotion à 7, 10, 12 opérations en moins d’une heure, qui aura gardé assez d’indifférence et de sérénité pour tirer des derniers actes de ce spectacle de sang, de cris et de douleurs les mêmes instructions
que des premiers Les jours de taille sont de véritables autodafés. Ce
grand jour annoncé depuis quelque temps a rassemblé le plus gvand nombre de spectatem’s et il n’est sans doute pas ignoré de ceux qui doivent faire les honneurs de ce spectacle. Quel est l’état d’âme des malades qui attendent, entendent et voient les autres malades opérés dans leur lit ! »
On comprend ainsi comment la crainte de la douleur a assuré le succès non pas seulement de charlatans avérés, mais des vendeurs de lithontrip tiques présentés sous d’apparentes et trompeuses garanties. Le fait le plus extraordinaire de ce genre concerne Stephens : ses cures retentissantes lui avaient procuré une renommée mondiale. Aux guérisons annoncées par elle vint se joindre un fait anatomique qui donna à ses remèdes des dehors scientifiques et que la lettre suivante de Sharp a contribué à faire connaître.
« Un particulier de Londres âgé de 57 ans, après avoir eu la pierre quelques années, fit six mois usage du Eemède pendant lesquels il a vuidé plusieurs
Fig. 101. — Calcul corrodé après usage du remède Stephens, d’après Sharp (Proposais for making Stephens medicine public, 1738).
LA TAILLE ET LES LITHOTOMISTES
écailles de pierre ; mais ses douleurs continuant, il s’est dégoûté de l’Ordonnance et se détermina à souffrir l’opération que je devais faire. Mais un flux de ventre s’étant produit, il est mort 3 mois après avoir cessé les remèdes. Je l’ai ouvert et à ma grande surprise j’ai trouvé une pierre qui avait été extrêmement rongée et détruite jusqu’à environ la troisième partie, la pierre pesant à présent une once. On ne saurait dépeindre en paroles l’apparence qu’elle a ; la meilleure ressemblance qu’on puisse donner est celle d’un os carié » (fig. 101).
Cette attestation mit le comble à la gloire de Stephens ; des personnages célèbres rendirent aussi des fragments de calculs, de sorte que le Parlement, instruit de cette découverte, vota un Bill autorisant l’achat du secret pour la somme énorme de 114.000 Livres.
On retrouve d’autres lettres sur ce sujet dans le Mercure de France, entre autres une de M. Cantwell relative à une dame Eother qui, après avoir souffert de douleurs violentes, fut guérie en trois mois par le remède Stephens, après avoir rendu des fragments de pierre.
L’Académie des Sciences de Paris s’en émut, mais Morand déclara que jamais il n’avait vu pendant son séjour à Londres un calculeux dont on put attribuer la guérison à ce remède. Le Cat fut moins catégorique et dans une leçon faite à l’Hôtel-Dieu de Eouen le 21 septembre 1739, il passa en revue la valeur des divers lithontriptiques qu’il estime médiocre en général, mais il ne put révoquer en doute les faits de M^i® Stephens, non plus que l’auto -observation de Sydenham qui, se croyant atteint d’un calcul rénal, fit usage de la manne et crut avoir rendu sa pierre sous forme de graviers. Le Cat estime, comme les Anciens, que les terres de l’mine se précipitent dans la vessie quand la chaleur fait défaut et s’y coagulent. « Lorsque vous versez sur ces matières des Alkalis, ils absorbent les acides coagulants, ils déchirent, ils liquéfient les souphres coagulés; c’est l’image de l’action des lithontriptiques sur la vessie. »
Il indique la composition du fameux remède dont il attribue la vertu à la réunion de tous les lithontriptiques connus : oignon blanc, graine d’oignon, perce-pierre (saxifrage), coquilles d’œuf, coquilles de limaces, poudre de vieille pipe à fumer, etc. Il conclut en admettant que le remède a quelque efficacité sur les pierres tendres, mais aucune sur les dures.
Ces constatations ont pu paraître troublantes et des faits heureux ont impressionné les savants les plus consciencieux. Il est difficile de les exphquer autrement que par des coïncidences, la fragmentation spontanée du calcul, et sui'tout des erreurs de diagnostic, ladite demoiselle s’en rapportant à une symptomatologie vague pour décider si un malade était calculeux. Un fait retentissant vint bientôt déconsidérer le remède. Horace Walpole avait prétendu qu’il était guéri, mais après sa mort on trouva deux calculs intacts dans sa vessie. Or, en x)areille matière, il n’est pas indifférent de perdre du temps à l’emploi d’un remède, sous prétexte que tout au moins il ne peut faire de mal, car la temporisation amène souvent une aggravation de l’état du malade qui devient inopérable et qu’une taille aurait pu sauver.
Le haut appareil. — Les dangers inhérents à la taille périnéale devaient
LE HAUT APPAREIL
pousser les chirurgiens à chercher une voie par l’hypogastre, mais aucune tentative ne j)3iraît avoir été faite avant Franco. Voici, exposées par lui-mème les circonstances dans lesquelles il pratiqua sa première taille sus-pubienne.
« Je reciteray ce que une fois m’est advenu voulant tirer une pierre à un enfant de deux ans ou environ, auquel ayant, trouve la pierre de la grosseur d’un œuf de pouUe, ou peu près, je fey tout ce que je peu pour la mener bas : et voyant que je ne pouvoye rien avancer par tous mes efforts, avec ce, que le patient estoit merveilleusement tormenté, et aussi les parens désirans qu’il mom-ust plustot que de vivre en tel travail : joint aussi, que je ne vouloye pas qu’il me fut reproché de ne l’avoir seu tirer (qui estoit à moy gi-and folie), je déliberay avec l’importimité du pere, mere et amis, de copper ledit enfant par dessus l’os pubis, d’autant que la pierre ne voulut descendre bas, et fut coppé sur le penil un peu à costé et sur la pierre, car je levoys celle avec mes doigts, qui estoyent au fondement, et d’autre costé en la tenant subjette avec les mains d’un serviteur, qui comprimait le petit ventre au-dessus de la pierre, dont elle fut tirée hors par ce moyen, et puis apres le patient fut guary (nonobstant qu’il en fut bien malade), et la playc consolidée : combien que je ne conseille à homme d’ainsi faire : ains plustot user du moyen par nous inventé (le grand appareil en deux temps) : duquel nous venons de parler, qui est convenant, plustost que de laisser les patients en desespoir, comme cette maladie porte. »
C’est, on le voit, presque malgré lui que Franco a pratiqué cette première opération, sans étude préalable. Les accidents consécutifs ont dû être terribles pour qu’il supplie ainsi ses confrères de ne pas l’imiter. Quoi qu’il en soit, ce document fait date dans l’histoire de la taille haute, et il légitime le nom de taille franconienne qu’elle a longtemps porté.
A l’encontre de Franco, Eousset, ou Eosset, n’a jamais pratiqué la taille hypogastrique sur le vivant. Docteur de Montpellier, très érudit, il devint médecin du roi et fut lié d’amitié avec Ambroise Paré.
Les travaux auxquels il se livra sur l’opération césarienne, qu’il étudia et exécuta avec succès, le portèrent à aborder la vessie par la voie abdominale. S’appuyant d’abord sm- les analogies, un peu forcées, de la section de l’utérus gravide et de celle d’une vessie calculeuse, rejetant l’existence <le la membrane dont on prétendait alors que les calculs étaient ordinairement recouverts, il chercha à démontrer que l’incision de la vessie, audessus du pubis, est moins dangereuse que 1’ « excarnification » du périnée. L’éloignement du calcul des bords de la plaie importe peu, dit-il, car l’introduction des doigts ou d’une tenette permet de « tirer la pierre » ; enfin il est possible, par la vessie ouverte en avant, d’aborder le col vésical où la pierre se réfugie. Voici, d’ailleurs, l’exposé de sa technique.
Le malade est placé à plat pom’ que les intestins ne recouvrent pas le lieu de l’incision : il faut remplir la vessie, pour qu’eUe s’élève au-dessus du pubis et qu’elle marque elle-même l’endroit propre à l’opération, soit en liant la verge et en attendant l’accumulation de l’imne, soit en injectant de l’eau d’orge ou une décoction de vulnéraire au moyen d’une sonde d’argent. Quand la vessie est pleine, la partie antérieure est distante de la postérieure de cinq travers de doigt, de sorte que ni le péritoine ni l’intestin ne sont en danger d’être blessés par le bistouri. Voilà donc posées, dès le début
E.NCVCL. U’UBOLOGIE. — I. )2
LA TAILLE ET LES LITIIOTOMISTES
(le son histoire, deux des gi-andes règles de la cystotomie hypogastrique moderne, position du malade et distension de la vessie.
La peau, la graisse et les « muscles courts » étant divisés, on plonge la pointe du couteau courbe près de l’os pubis, non perpendiculairement, mais un peu en bas vers le col de la vessie, sans le toucher non plus que l’os pubis, pour faire une ouverture de deux à trois travers de doigt.
(( Pour tirer la pierre, on introduit un doigt d’une main dans l’anus afin d’élever la pierre vers la playe et on la tirera dehors avec deux doigts de l’autre main, ou avec des tenettes, mais si les doigts de l’opérateur étaient trop courts pour pouvoir élever la pierre en haut vers le pubis, il pourrait se servir de doigts artificiels faits de cuir bouilli ou d’argent dans la cavité desquels il aura fait entrer les siens.
« On tournera doucement la pierre pour la faire sortir. Quand elle est trop grosse, il faut se désister du projet de la tirer, on aggrandit la playe ce qui ne se peut faire sans quelque danger ; si malheureusement quelques intestins venaient à paraître, on les remettrait au plutôt. »
Enfin pour faciliter la sortie de l’urine pendant la cm’e, on peut mettre une sonde dans la verge et l’y laisser quelque temps si on le juge à propos, afin qu’il y ait une route ouverte à l’urine, au sang et à la sanie.
Après cette description, Eousset exprime ses regrets de n’avoir pu exécuter cette opération sur le vivant et reproche à Franco de l’avoir déconseillée.
« Savoir, dit-il, si dans cette manière d’opérer la vie n’est pas en danger, il n’y a que le succès de la taille des vivans qui puisse nous le faire connaître.
« J’ai communiqué fidèlement au lecteur ce que j’ai observé dans les expériences que j’ai fait sur des cadavres et j’étais dans le dessein de donner des exemples de ces opérations faites sur des sujets vivants, s’il s’était offert quelque patient, mais j’ai perdu cette occasion par la mort funeste et lamentable du roi Henri III qui m’avait promis quatre patients condamnés à la mort, ou davantage s’il était nécessaire pour faire l’expérience et à eux il leur avoit promis la vie. »
Les expériences de Eousset n’eurent pas le don de convaincre ses contemporains. C’est à peine si Fabrice de Hilden indique cette opération comme possible dans les cas de très grosse pierre en poussant, avec les doigts introduits dans l’anus, la pierre vers l’aine gauche ; cette « opération inguinale » semble n’avoir jamais été pratiquée.
Bien que Eiolan la décrive et la croie praticable, il faut attendre près de 60 ans pour voir Mcolas Piètre ressusciter la méthode de Eousset et soutenir, le 13 décembre 1635, la thèse suivante : <( An^ ad extraliendum calculum, dissecanda ad puhem vesica ». 11 en parle d’ailleurs comme d’une opération courante, ainsi que de la sonde qu’on place habituellement dans la plaie. « Liherahitur œger tuhulo illo qui in vulnus quamprimum immitti solet. » Il conclut en faveur de cette opération comme plus sûre, causant moins de douleur et donnant plus d’espoir d’une guérison complète.
Elle trouva un ennemi dans l’arbitre écouté pendant 50 ans sur cette question, Lam’ent Collot qui, chargé par le Parlement de faire des épreuves sur le cadavre, condamna cette opération en disant qu’on ne peut y penser sans horreur ».
Couillard fit écho et la repoussa absolument, s’exprimant ainsi siu’ l’oi)é-
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ration de Franco. « Cest heureux succès est pliistot deu à la vigueur de la faculté natm’elle et à la bonne constitution de ce jeune corps qu’à la dextérité de l’ouvrier ou subtilité de l’invention. »
Malgré cette condamnation la section hante continua à être pratiquée surtout en Hollande par Niick d’abord, puis par Solingen. Enfin Tolet raconte que Bonnet, chiriu’gien de l’Hôtel-Dieu, et son maître Jonnot y avaient souvent recours. S’il n’est pas prouvé que Groenvelt l’ait pratiquée à Londres ; on en possède une observation détaillée de Probie qui en 1694, à Dublin, retira par la voie haute un poinçon de la vessie d’une jeune fille.
On attribue à Douglas le mérite d’avoir fait revivre la taille de Franco et de Bonnet.
En réalité, c’est lui le premier qui, de propos délibéré, fendit la vessie au-dessus du pubis pour en extraire une pierre, le 23 décembre 1719. Mais est-il admissible qu’il n’ait eu connaissance ni des travaux de Eousset ni de ceux de Dionis qui avait publié quelques années auparavant une description de la taille haute ?
Celle de Douglas s’en écarte peu; la juxtaposition des deux textes, placés côte à côte dans le traité de Deschamps, montre le plagiat commis par Douglas.
Il est juste d’ajouter que Dionis n’a exécuté son opération que siu’des cadavres et, comme Erousset, il se borne à souhaiter qu’on exécute cette opération sur des criminels condamnés à mort.
Quelques années après, Cheselden améliora le procédé, qui cependant se rapproche tellement de celui de Eousset que nous n’avons pas à y revenir ; les détails qu’il donne pour le remplissage de la vessie, les précautions pour le pansement indiquent un chirurgien soucieux d’épargner les souffrances ; il introduit la sonde avec sagesse et douceur ; « il vaut mieux paraître moins adroit que de blesser secrètement le malade pom‘ se donner la réputation de sonder promptement ».
D’après Morand, un autre opérateiu’ moins connu, Bamber, ne remplissait la vessie qu’après l’avoir découverte pour éviter d’entamer le péri-
Fig. 102. — Dionis 16o0(?)-1718. Gravure de Boulogne G. p.).
LA TAILLE ET LES LITIIOTOxMlSTES
toine, excellent précepte vite oublié et retrouvé au xix® siècle par Sou- ])erbielle,
Middleton et Mac-Gill ont opéré un certain nombre de malades par la taille haute : à une description sommaire du procédé opératoire, le dernier ajoute de longs détails sur la préparation du malade, notamment sur les saignées
Fig. 103. — Morand, 1697-17G7. Gravure de M"» Haussard (G. p).
et purgations préalables et une diète, lU'olongée jusqu’à l’amaigrissement, pour empêcher l’inflammation de la plaie ; les saisons convenables sont le printemps et l’automne. Mac-Gill incise entre les muscles pyramidaux aiirès avoir découvert la ligne blanche, plonge le bistouri vers le col vésical, l’abandonne pour mettre le doigt dans la vessie ; enfin avec des ciseaux courbes conduits sur le doigt, il achève l’incision en coux)ant la vessie et la ligne blanche tout à la fois.
A Morand revient l’honneur d’avoir le premier en France pratiqué de propos délibéré une taille hypogastrique, en mars 1727 : le malade mourut au mois de juillet suivant d’une affection étrangère à l’opération. Sa tech-
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nique est quelque peu différente de celle de Douglas : on remarquera en particulier l’indication de la position inversée donnée au malade 150 ans avant Ti’endelenburg.
c( Point de table : je mis seulement sous le matelas et aux pieds du lit un autre matelas en travers et entre les deux une planche posée dans un plan incliné des pieds à la tête ; je fis mettre le malade sur ce lit dans une situation telle que la poitrine fût plus basse que le bassin, les cuisses plus hautes que le ventre, et les jambes pendantes au delà du lit, attachées vers les genoux aux colonnes du lit.
« J’injectai de l’eau dans la vessie jusqu’à ce qu’elle fît bosse au-dessus du pubis, mais je m’arrêtai à la première plainte... A mesure que je coupois de la main droite, le doigt index de ma main gauche suivoit mon bistouri... J’entamoi ensuite la ligne blanche par une seconde incision, je sentis sous
Fig. 104. — Sonde à dard du frère Côiiie (Atlas Bourgery et Jacob).
mon doigt la vessie gonflée... je plongeai le bistom'i dans le corps de la vessie en la coupant très vite de haut en bas vers le ijubis... comme le doigt index de ma main gauche n’abandonnait pas un instant l’instrument conduit par la droite, sitôt qu’il eut fait assez d’ouverture pour laisser entrer mon doigt, je le portai dans la vessie ; je le courbai du côté du nombril et je tins la vessie suspendue pour ainsi dire afin d’achever sûrement mon opération. « Du premier moment de l’opération, à celui de l’application de l’appareil, l’opération ne dura que deux minutes et demie. »
Malgré la perfection de cette technique la taille haute fut délaissée, tant les esprits étaient passionnés pour les divers procédés de taille latéralisée. On lui reprochait les atroces douleurs qui résultaient de la distension vésicale : la possibilité (Mac-Gill) d’établir une communication avec le rectum. Enfin Winslow prétendait qu’elle manque le but visé car elle ne peut (convenir aux grosses pierres qui ne se trouvent que dans des vessies racornies et impropres à la distension ; il fallut attendre plus de 30 ans pour que le Frère Côme la remît en honneur.
C’est à lui en effet qu’était réservé d’apporter à la taille haute, comme à la périnéale, des perfectionnements tels qu’elle entra aussitôt dans la pratique. Pour soustraire les malades aux tortures de la distension de la vessie il modifia la plupart des instruments ; un seul est nouveau ; sur lui repose toute la méthode; c’est la sonde à dard (fig. 104), instrument d’argent, sorte de sonde cannelée le long de sa concavité et j)résentant, de chaque côté de la cannelure, une expansion en forme de lèvre. Dans sa concavité glisse une tige ou flèche d’argent, cannelée elle-même du côté concave et surmontée d’une lance ou jjique d’acier, bien pointue. Mue par une tige, elle rentre ou fait saillie au moment voulu.
Le malade étant placé dans la position de la taille, le chirurgien introduit
LA TAILLE ET LES LITIlOïOMlSTES
un cathéter cannelé dans la vessie, pratique une incision périnéale, fend l’urètre pour entrer en contact avec le cathéter et, sur lui, faire pénétrer bientôt dans la vessie la sonde à dard; puis il pratique les incisions suspubiennes comme Morand, ponctionne la ligne blanche au moyen d’un bistouri trois-quarts, agrandit l’ouverture à l’aide d’un autre bistouri lenticulé et arrive enfin sur la face antérieure de la vessie. La sonde à dard a déjà
été introduite par la plaie périnéale chez l’homme, par l’urètre chez la femme ; saisissant alors l’extrémité externe de cette sonde de la main droite, il en conduit le bec le long du pubis jusqu’à ce qu’elle fasse une saillie à la face antérieure en forme de mamelon, pendant que la gauche relève le péritoine. LTn aide fait sortir la lame, perce la vessie et à sa suite fait passer l’extrémité de la sonde qui est saisie de la main droite ; sa cannelure sert de guide au bistouri qui agrandit l’ouverture de la vessie proportionnellement à la gTosseur de la pierre. Celle-ci étant retirée avec des tenettes, le chirurgien fixe à demem’e dans la vessie une canule d’argent, par l’urètre chez la femme, par la plaie périnéale chez l’homme. On voit que le F. Côme avait compris les avantages d’un drainage systématique par le périnée.
Si dangereuse qu’elle fût, la sonde à dard constituait un progvès tel qu’à partir de ce moment la taille au haut appareil fut acceptée. Mais après le F. Côme, elle resta un procédé d’exception ; pendant la plus grande partie du XIX® siècle, elle réussit merveilleusement entre les mains de quelques spécialistes, en particulier celles de Souberbielle qui y apporta des perfectionnements, mais elle ne reprit faveur que le jour où Petersen la réhabilita en montrant le moyen d’éviter le cul-de-sac péritonéal et où Guyon sut assurer le drainage de la vessie.
Fig. 105. — Souberbielle, 1754-1846.
Lith. de Belliard (G. p.).
Taille des femmes. — Les procédés employés chez la femme n’exigent pas une longue description car ils n’ont jamais passionné les lithotomistes. Celse conseille de retirer la pierre sans incision, si elle est petite, à l’aide du crochet qu’il a inventé en portant le doigt dans l’anus chez les vierges, dans le vagin chez les femmes. Quand la pierre ne ])eut sortir, on fait une incision entre l’urètre et le pubis. Les auteurs anciens et les Arabes n’ont fait que répéter ces conseils.
Marianus Sanctus a^iplique sa méthode à la femme. Ajirès l’introduction de la sonde conductrice, il fait une incision à la distance d’un travers de doigt