A. — LA SPÉCIALITÉ UROLOGIQUE ET LA CHIRURGIE GÉNÉRALE
Nous avons montré au com’s de cette étude comment la pathologie urinaire avait été, depuis la plus haute antiquité jusqu’au Moyen âge, tenue en dehors de la médecine générale et abandonnée à des spécialistes méprisés. Parfois des maîtres abordaient dans des leçons théoriques l’étude de ces maladies mais ceux qui consentaient à les soigner étaient rares. A la Eenaissance bien peu de chnurgiens encore opèrent les calculeux; le xvn® siècle laisse entrevoh’ des progrès sourdement accomplis qui nous conduisent à la splendem* chirurgicale du xvine siècle. Alors pour la première fois l’on comprit que rien ne justifiait l’exclusion des maladies minaires. Les plus grands maîtres de cette époque les étudièrent et les traitèrent avec passion : quand on connaît leur valeur scientifique et morale, on ne s’étonne plus de la perfection à laquelle ils portèrent les techniques auxquelles se bornait alors la chirurgie urinaire, celles des opérations m-étrales et celles des tailles.
Les spécialistes disparm’ent alors : ils n’avaient plus de raison d’être. Il n’y eut plus que quelques ambulants qui opéraient clandestinement, car l’exercice de la médecine était réglementé ; mais ils se firent de plus en plus rares et perdirent tout crédit.
Pendant une trentaine d’années, la chirurgie fut encyclopédiste et engloba toutes les spécialités ; en ce qui concerne notre sujet, on voit la taille, les fistules m-inaires, les rétrécissements, les affections vésicales figurer dans les traités de chirurgie générale. Sans doute quelques opérateurs s’occupèrentils plus particulièrement des voies minaires, mais ils ne renoncèrent pas pour cela aux autres opérations. Ils ne font guère que reproduire les travaux de leurs devanciers, en particulier ceux de Desault et de Chopart tout en utilisant les conquêtes que Bichat et Cloquet avaient fait faire à l’anatomie.
Les progrès étaient lents, car on considérait volontiers comme définitifs les procédés légués par le xviii® siècle : Boyer allait jusqu’à dii’e que la chirm’gie avait atteint un degré de perfection tel qu’il semblait que rien désormais ne pût lui être ajouté. La Faculté, au commencement du xix® siècle se croyait maîtresse de toute la chirmgie comme d’une sorte de monopole et ne songeait plus guère aux spécialités. C’est à ce moment précis que siu’git une série d’inventions, la lithotritie on particulier et les méthodes de traitement des strictiu’es urétrales qui, nées presque toutes en dehors de la Faculté,
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mirent en lumière un groupe de personnages, de valeur très différente assurément, mais dont le rôle a été considérable.
Il est intéressant de retracer leurs rapports entre eux et ceux qu’ils avaient avec les chirurgiens officiels. A part certains élans d’amitié qui paraissent n’avoir jamais été durables ni désintéressés, leur biographie dévoile un des côtés les plus attristants de l’histoire de la médecine. Des réclamations de priorité ont été l’origine d’une lutte qui, poursuivie pendant plus de 30 ans, a porté d’abord sur des questions scientifiques, puis dans une rapide dégénérescence, sur le caractère, la valeur morale, la vie privée des antagonistes. Ils contestent lem-s observations, les chiffres publiés ; les uns se croient obligés de produire des certificats légalisés, les autres défaire appel au témoignage des malades eux-mêmes, mêlant ainsi le public à une polémique qui se traduisit souvent par l’injure et par l’invective, et où faillirent sombrer leur honorabilité et leur dignité.
Nous n’essaierons pas de les départager ; l’époque où ils vivaient est encore trop rapprochée de nous pour qu’un procès de ce genre puisse être instruit, et l’entreprise paraît impraticable. Si l’on s’efforce de suivre de près les attaques et les réponses, de remonter aux textes publiés, de fixer quelques dates, on se heurte à des démentis et à des contradictions qui empêchent, à quelques exceptions près, d’acquérir une certitude sur le bien-fondé des réclamations faites de part et d’autre. D’après les extraits que nous publierons, le lecteur saura reconnaître ceux qui, pourvus d’une instruction solide, ont tourné leurs efforts vers un point spécial de la chirm'gie, ceux qu’un esprit inventif a conduits à la construction d’instruments dont ils n’ont pas toujours su tirer tout le parti utile, ceux dont les connaissances premières étaient superficielles, mais a qui leur ténacité a permis d’arriver a des résultats féconds : plus rares ont été les chercheurs doués d’un esprit généralisateur qui réalisèrent, grâce à des assimilations, des progrès dans la pathologie lu’inaire.
A chacun de ces inventeurs consciencieux et convaincus revient une part de mérite, et nous nous efforcerons de la faire ressortir. Mais à côté d’eux, il en est d’autres qui ont profité de ces luttes pour attaquer sans raison les réputations les mieux établies. Le procédé, qui est de tous les temps, semble avoir- fleuri à l’époque dont nous parlons : il consiste à choisir une personnalité éminente, à guetter une défaillance toujours possible, à forcer, à torturer les termes d’une publication, puis à établir des contradictions, à exploiter les actes d’honnêteté d’un homme toujours prêt à reconnaître ses erreurs et à abandonner la voie fausse où ses recherches l’avaient entraîné. C’est ainsi qu’en face de lui on prend figure de rival, de concurrent, d’égal; les envieux, les ennemis, les mécontents applaudissent; la masse des ignorants, toujours enclins au doute, se laisse convaincre. De cette manière s’établit une réputation par l’opposition de deux noms : celui d’im imposteur, accolé à celui d’un grand homme qui méprise les attaques et dédaigne d y répondre. Voilà ce que, dans leurs polémiques, n’ont pas compris les chercheurs consciencieux et voilà comment ils ont laissé compromettre leurs noms.
De l’âpreté de la lutte a peut-être résulté une émulation qui les poussa à perfectioimer instruments, jrrocédés et méthodes, mais leurs libelles et leurs
pamphlets n’en constituent pas moins un des côtés les moins dignes de notre profession. Assurément, à leia- époque comme à la nôtre, le droit de revendiquer une propriété scientifique est inviolable, mais les moyens d’y parvenir ainsi que le but visé doivent rester, eux aussi, exclusivement scientifiques. Si un chirm-gien, de nos jours, avait quelque velléité de rouvrir une lutte personnelle comme celles d’autrefois, il en serait vite détourné en voyant l’effet produit par ses récriminations sur le public, qui écoute les débats tout d’abord, s’en amuse, et n’en retient que les côtés désavantageux à chacune des parties; il finit par s’en désintéresser, lui que les belligérants avaient choisi comme arbitre.
Bien que plusieurs membres de la Faculté de Médecine aient été pris à partie et souvent avec éclat, jamais ils ne se désintéressèrent des découvertes qui se faisaient à côté d’eux, et au sujet desquelles les inventeurs recherchaient leur approbation, car à aucun moment peut-être l’autorité de ce corps éminent ne fut plus grande. Lorsque des spécialistes eurent à faire connaître des travaux importants, ils trouvèrent presque toujom'S au sein de la Faculté un appui, soit en raison de la valeur de leurs travaux, soit grâce à certaines amitiés, quelquefois enfin en reconnaissance de services rendus.
Et cependant, malgré les éloges accordés, malgré les témoignages publics, une opposition sourde persista contre les novateurs, jusqu’au milieu du siècle dernier ; défiance qui a pour excuse parfois la valeur morale de certains publicistes, mais qui a entravé les progrès de la science en laissant subsister une incertitude dans le public médical. Peut-être ne voulait-on pas avouer une rivalité scientifique. On ne pouvait s’empêcher de mettre en balance les acquisitions faites par les procédés de la chirurgie générale apphquée au domaine urinaire, et les inventions nouvelles. Les premières étaient très restreintes ; on apercevait bien quelques différences de détail avec la fin du xvme siècle, mais on ne pouvait remarquer aucun progrès notable et d’autre part, avec une même technique et une habileté très gi’ande des opérateurs, les résultats étaient moins bons. C’est qu’à cette époque l’infection régnait en souveraine : infection putride et purulente, érysipèles de toute sorte, phlegmons diffus et gangréneux avec leurs modahtés diverses ; les théories physiologiques qui présentaient la suppui'ation comme nécessaire à la guérison d’une plaie exphquent la profusion de cataplasmes, cérats et charpie. Au contraire nos ancêtres auxquels le xix® siècle a tant emprunté, s’étaient contenté d’emplâtres et d’onguents, qui contenaient presque tous des antiseptiques, tels que le merciu’e, le cuivre, le plomb, et qu’on changeait rarement. Ils réalisaient ainsi une antisepsie, imparfaite sans doute, mais qui permettait cependant une meilleure guérison. Les procédés des spécialistes diminuaient le nombre des interventions sanglantes, de sorte que le public étabhssait entre eux et les chirurgiens généraux une comparaison qui n’était pas toujours à l’avantage de ces derniers.
Leur attitude était un peu differente au sein de l’Académie de Médecine, qui avait accueilli un certain nombre de spécialistes. Ceux-ci étaient présents pour défendre personnellement les idées nouvelles, avec la même ardeur que dans leurs publications. Ils n’avaient pas de peine à tenir lem* place avec éclat, car le progrès venait de leur côté. Ils donnaient l’élan : c’est d’eux que sont parties la plupart des découvertes.