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LA SPÉCIALITÉ UROLOGIQUE ET LA CHIRURGIE GÉNÉRALE

Mais Pintervention des chirurgiens des hôpitaux et des professeurs, dans cette enceinte, n’en a pas été moins importante. Ils ont joué le rôle d’arbitres et de modératem’S ; ils finirent par accepter et pratiquer eux-mêmes les opérations qu’ils avaient autrefois décriées ; ils les modifièrent, en discutèrent les indications et les résultats et s’assimilèrent peu à peu les recherches et les découvertes de leurs devanciers. Quelques accusations d’appropriation, des réclamations de priorité partirent bien encore du camp des spécialistes, mais elles firent peu de bruit, et l’on vit au milieu du xix® siècle les luttes, progressivement moins passionnées, cesser peu à peu. Les spécialistes moins écoutés perdirent de leur importance scientifique.

Il devait en être ainsi, car la somme des connaissances médicales et chirurgicales alors acquises ne dépassait pas la mesure d’une intelligence humaine. Aussi l’élite des chirurgiens qui se firent joim à cette époque justifièrent-ils leiu' prétention d’être encyclopédistes. Abordant les questions spéciales,, ils y apportèrent une largeur de vues, une hauteur de conception qui étendirent le domaine des spécialités.

Les raisons qui avaient fait le succès des spécialistes n’existaient donc plus, car il faut le reconnaître, plusieurs d’entre eux s’étaient bornés à l’invention d’un instrument et à son habile application sans aborder ni les indications, ni l’anatomie pathologique, ni l’interprétation des résultats. Vers 1850, les modifications instrumentales deviennent rares et peu importantes, et tout le reste de la pathologie urinaire est étudié par les chirurgiens généraux. Depuis ce moment jusqu’en 1870, les spécialistes exclusifs n’ont plus grande influence sur le mouvement scientifique et se bornent à appliquer les méthodes et l’instrumentation acquises en les modifiant plus ou moins. De même que les chiriu’giens du xviii® siècle avaient pour ainsi dire absorbé les lithotomistes, de même la chirm’gie générale, cent ans après, s’est assimilé les découvertes des spécialistes dont l’importance déclina. Cette fois encore l’enseignement officiel put se croire maître de la situation et les spécialités parurent appelées à disparaître.

Mais en matière scientifique, on ne détruit que ce qu’on remplace. A la spécialité étroite, ne visant qu’un côté de chaque question, allait se substituer l’appUcation de méthodes générales, plus ou moins modifiées ou perfectionnées, à l’étude d’appareils isolés de l’économie. C’est ainsi que se fit l’évolution nouvelle vers les spécialisations.

Cette évolution résulte du développement même des sciences médicales. A partir de 1870, les progrès éclatent de toutes parts. L’histologie, jusque là confinée dans les laboratoires, se répand au dehors et entre dans l’enseignement clinique ; la physiologie transforme ses moyens d’action. A l’expérimentation sur les animaux, elle ajoute la connaissance de la fonction de l’organe sain par l’étude des lésions de l’homme malade ; l’anatomie pathologique n’est plus l’étude de l’organe mort, mais elle explique les symptômes ; enfin une science créée de toutes pièces par Pasteur, la bactériologie, donne une direction et une impulsion nouvelles à toutes les sciences biologiques.

Plus que tout autre, peut-être, la connaissance de l’appareil urinaire a profité de ces conquêtes. A l’étude des voies d’excrétion, les seules qui intéressaient la clinique, s’est ajoutée celle des voies supérieures qui est devenue prédo-

minante, car de leurs modifications dépendent souvent le diagnostic et les complications, et c’est là aussi qu’il faut chercher la clé de la guérison.

Les moyens d’étude se multiplient et se compliquent, mais aucun d’eux ne fonctionne isolément, et pour aboutir à une conclusion, ils se prêtent un mutuel appui ; les recherches contradictoires qu’ils permettent de faire éloignent les causes d’erreur. Aussi aucun d’eux n’est investi d’une toutepuissance. Même ceux qui frappent les sens de la manière la plus nette conduisent rarement à une certitude absolue. La cystoscopie, la radioscopie mettent sous les yeux des images qu’il semble difficile de discuter, mais les unes et les autres ont besoin d’être interprétées et ne dictent à elles seules ni le diagnostic tout entier ni le traitement.

Aussi la spécialité de l’appareü urinaire ne doit-elle être abordée que par des hommes pourvus d’une instruction générale très étendue puisqu’aucun problème concernant cet appareil ne reste distinct de ceux qui touchent à l’économie tout entière. Quand un médecin s’est bien pénétré des grandes lois de la pathologie générale, quand ü a appris à interpréter la marche et l’évolution des maladies, les règles qui président à leur développement, les liens qui les unissent, alors seulement ü peut prétendre faire œuvre utile dans la spécialité urologique. A ce moment son étude devient féconde car elle fait converger sur un appareil limité la somme des connaissances acquises.

Le prodigieux développement des sciences depuis 1870 a créé une obligation et des devoirs pour tout médecin qui veut poursuivre ses études : c’est de recueillir des documents sur les diverses branches des sciences médicales sans idée préconçue de spécialisation : si cette idée s’empare trop tôt de son esprit, il n’aura qu’une culture imparfaite. Mais au com’S de son travail, il s’apercevra bientôt de l’impuissance où il est d’être encyclopédiste et d’avoir une connaissance égale de toutes les parties de ces sciences. Force lui est de choisir et aujourd’hui la limitation des études, c’est-à-dire la spécialisation, est un devoir absolu pour quiconque cherche autre chose que l’instruction minima acquise sur les bancs de l’Ecole.

Mais encore faut-il que cette spécialisation n’exclue pas les autres branches de la science ; aiusi que nous l’avons dit, tout se tient aujourd’hui. La médecine ne doit pas ignorer la chirurgie qui tire elle-même des enseignements de la médecine ; l’une et l’autre ne s’appuient pas seulement sur l’anatomie normale et pathologique, la physiologie, la physique, la chimie ; toutes les sciences sont à même, à un moment donné, de lui venu en aide. Une invention, une théorie, en apparence étrangère au sujet peut, une fois transformée, adaptée à ce point spécial, devenir pour un médecin le point de départ d’une grande découverte. C’est à l’objet particulier de ses études que le savant doit tout rapporter pour en retirer un résultat utile, mais il ne doit rien négliger de ce que des' sciences, même sans rapport apparent avec sa spécialité, peuvent lui enseigner. En un mot la spécialisation pratique s’impose ; la spécialisation intellectuelle stérilise le savant.

A la période où nous arrêtons notre étude historique, avant les quarante dernières années, cette obligation n’existait pas et ne pouvait exister pour l’étude des voies lU’inaires, dont les doctrines et la technique étaient entre les mains de tous.

Mais à ce moment se produisit un événement qui devait avoir ime portée

LE CATllÉTÉRISÏWE

considérable : Félix Guyon succédait à Civiale dans le service des voies urinaires de l’hôpital Necker, auquel le jeune chirurgien fit adjoindre un service de chirurgie générale. Il se consacra également à l’un et à l’autre, réahsant le type de l’encyclopédiste qui aboutit à une étude spéciale et ne commence pas par elle. Pendant bien des années, ainsi qu’il se plaît à le dire luimême, il fit son instruction, observant et sachant voir, et n’acceptant les doctrines et les faits qu’il connaissait si bien que lorsqu’ils lui paraissaient conformes à la clinique, son guide principal. Jamais il ne se départit de ce principe et c’est ce qui constitue l’unité de son œuvre au milieu des révolutions faites par lui ou autour de lui. Alors seulement il se décida à publier, voulant que son enseignement fût fécond et personnel.

La spécialité était créée et s’imposait. Il serait puéril de contester aujourd’hui sa légitimité : son développement est assuré. Mais le professeur Guyon a compris qu’elle ne peut prospérer qu’à la condition de ne pas rester dans des limites étroites. Si l’étude n’en doit être abordée et pom’suivie que par des hommes en possession d’une culture générale étendue, c’est pour que ceux-ci ne subissent aucune hmitation et soient à même d’utiliser toute leur instruction. Aujourd’hui comme autrefois, certains chirurgiens paraissent disposés à n’admettre le spécialiste qu’en confinant son action à certaines techniques, à l’étabhssement du diagnostic, et en lui refusant pour ainsi dire tout droit au bistouri. Si une pareille séparation des facultés se réahsait, le résultat serait fâcheux. Un diagnostic complet et précis n’est posé que par un praticien habitué à suivre les malades, à toutes les périodes de leurs affections et du traitement, quel qu’il soit : un chirurgien qui se bornerait à opérer sur les indications d’un spécialiste ne saurait parer aux éventualités auxquelles une longue pratique des voies urinaires permet seule de faire face.

L’urologiste idéal doit donc être aujourd’hui à la fois anatomiste, physiologiste, médecin et chirurgien consommé; il doit être expérimentateur, posséder des connaissances suffisantes en chimie et en physique, en histologie et en bactériologie. Ce n’est pas là une vue de l’esprit car beaucoup d’urologistes possèdent ces qualités. Il en est un tout au moins chez qui elles brillaient au plus haut degré : c’était le professeur Albarran.

Dans cet exposé nous avons cherché à montrer l’évolution de la science urologique au xix^ siècle. L’historique de cette période sera limité à certaines questions, car la plupart d’entre elles se lient à la pathologie moderne et seront exposées dans chaque article de cette encyclopédie. iSTous remonterons cependant aux origines de plusieurs découvertes : les rétrécissements, la lithotritie, l’endoscopie, en relatant très rapidement quelques autres faits importants de cette période.

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