‹ Histoire de la Belgique [microform]Chapitre 10 sur 62 · VII · texte numérisé non relu

VII

« De sacramcntis per gildomam ad invlceni conjurandis, ut nerao facere praîsumat. » Capit. anni 779, c. xvi.

« Voluinus ut presbyteri et injnistri comitis villanis prœcipiant ne collectam faciant, quain vulgo geldam vocant , contra illos qui aliquid rapuerinl. » Capit. anni 885, c. xiv.

Les conjuralions dans le premier article sont la même chose que Ic^sdiniHls jures en commun pour UiGildc dans le second, et les serfs «le la Flandre et du Mempisque répondent aux vilains du troisième passage. L'on voit dans les trois textes qu'il s'agit d aspocialions par serment, regardées comme licites et en usage parmi le i)euple.

maient un élément redoutable d'indépendance locale; mais elles avaient jeté des racines trop profondes pour être extirpées par leurs menaces , et aux époques suivantes nous les voyons former comme la base des villes flamandes. Leur organisation dans les premiers temps n'est pas connue; on découvre seulement que leurs membres se prêtaient un secours mutuel en cas de ruine , de naufrage ou d'incendie, dispositions protectrices et pour ainsi dire fraternelles dont nos sociétés modernes laissent trop sentir l'absence, et dont il subsiste encore quelque reste dans les usages de nos métiers.

C'était donc une population pleine de vie et de force que celle de ces plaines de Flandre. Baudouin, né parmi elle, et dont les successeurs s'intitulèrent quelquefois ducs de la France maritime , s'occupa surtout de la défendre contre les Normands , dont les flottes menaçaient alors toutes les contrées voisines de l'Océan. La Norwège et le Danemarck semblaient surchargés d'hommes hardis et robustes, aussi braves soldats qu'habiles marins, et qui Ibrmaient sans contredit la race la plus formidable qui eût encore d-''bordé sur l'ouest de l'Europe. Fléau de l'Angleterre, dont ils conquirent une partie, leurs flottes côtoyaient en passant les rivages de Flandre , chaque fois qu'elles allaient au butin dans la mer occidentale : mais les soldats du Bras-de-Fer et sa renommée gardaient nos cAtes, et les pirates n'osèrent débarquer tant qu'il vécut.

Trois villes, fortifiées par Baudouin, formaient comme les places d'armes du pays : c'étaient Bruges , Gand et Arras, l'une près de la mer et couvrant le littoral; l'autre sur la frontière de la Lorraine , et défendant le pa>^age de l'Escaut ; la troisième au midi , faisant face à la France. Ce n'étaient point de simples forteresses, mais des cités remarquables par leur population et leurs ressources. Arras, très-commerçant sous les Romains, l'était encore au mojenège; Gand, ravagé peu après par les Normands, se releva florissant de ses ruines; Bruges, pour laquelle le

comte semble avoir fait le plus , était l'ancieii chef-lieu du pa-us de Flandre et le centre de la navigation et du commerce extérieur. Ainsi Baudouin s'était attaché non a choisir les postes de plus facile défense , mais à protéger les villes les plus importantes du pays. Le respect avec lequel son nom est répété dans les chroniques flamandes , atteste l'affection dont le peuple paya ses efforts.

Il mourut en 878 , laissant pour successeur un fils appelé comme lui , et surnommé le Chauve , en mémoire de son aïeul maternel. Mais ce fils était encore mineur, et ce fut une circonstance fatale au comté. Les Normands l'envaliirent. Il semble que le fameux RoUon , qui conquit plus tard en France le duché de Normandie , était à la tête d'une des expéditions dont les ravages s'étendirent sur les deux bords de l'Escaut , vers l'an 880. Gand fut pris par la flottille des ennemis qui remontèrent le fleuve jusqu'à Tournay et à Coudé, sans qu'aucune place pût tenir contre eux. Ils saccagèrent la plupart des villes même de l'intérieur, et ne se rembarquèrent que chargés de butin. On eût dit qu'avec Baudouin I." la Flandre avait i>erdu tout ce qui avait fait sa puissance.

Toutefois son fils ne se montra pas indigne de le remplacer, dès qu'il eut atteint l'âge viril. Les Normands , épuisés par leurs propres victoires , s'aflaiblissaient graduellement. Il repoussa bientôt leurs attaques , et mit ses soins à réparer les maux qu'ils avaient causés. Il reconstruisit et fortifia d'une manière plus complète les places ruinées par eux , et divisa le pays en chMellenies , c'est-à-dire en districts militaires, au centre desquels s'élevaient des bourgs ou citadelles qui devaient servir de rempart à la contrée. Ypres , Courtrai, Bergues , Gand et Bruges furent les principales de ces chàtellenies , dont le nombre s'accrut dans la suite à mesure que la puissance des comtes se rafteimil. Une autre institution, attribuée à Baudouin H , fut celle des douze pairs de Flandre. On désignait sous ce titre douze des principaux seigneurs qui formai^ent le conseil

du comte et tenaient le premier rang après lui. Cette dignité était héréditaire , comme celle de chAtelain , et les autres grands offices du comté. Elle releva l'éclat de la cour et de la noblesse de Flandre , et nos historiens remarquent que depuis lors le château des comtes offrit Fimage des palais des rois. Les vassaux de Baudouin, fiers de servir un pareil chef, montraient une sorte de fanatisme pour la personne et pour l'honneur de leur prince. Vers la fin de son règne , on vit trois gentilshommes llamands massacrer jusque sur les marches de l'autel (en 913) le vénérable Foulque, archevêque de Reims, qui contestait au comte les droits qu'il s'était arrogés sur les abbayes de Saint-Bertin et de Saint-Vast. Un autre se chargea d'égorger le comte Herbert de Vermandois, qui avait vaincu et tué Rodolphe de Cambrai , deuxième fils de Baudouin Bras-de-Fer. Ces vengeances horribles étaient alors presque légitimées par les habitudes farouches des races militaires, qui faisaient consister le déshonneur dans l'impunité des outrages; et peut-être le contact des guerriers normands, dont plusieurs finirent par s'établir eu Flandre comme vassaux du comte , avait-il donné une nouvelle force à ces idées barbare r».

Baudouin-le-Chauve épousa Eltrude, fille d'Alfred-le- Grand , et cette deuxième alliance royale sembla confirmer la souveraineté de la maison de Flandre. 11 régna iO ans, redouté de ses voisins , et accusé de violence par l'Église dont il n'avait pas mtfnagé les domaines ; mais assez puissant et assez ferme pour faire respecter ses droits même par le roi de France , qui avait obtenu quelques avantages sur lui dans une guerre de peu de durée. Il mourut en 918, laissant le trône à son fils Arnould , que l'histoire a surnommé le Vieux.

C'était l'époque où les rois Carlovingiens qui avaient rapidement dégénéré tombaient dans la même impuissance que ceux de la première dynastie. Charles-le-Simp!e , qui régnait alors en France , tenait le sceptre d'une main si

faible que ses grands vassaux , perpétuellement armés les uns contre les autres , ou tous contre lui , livraient le royaume à l'anarchie et à la guerre civile. Arnould, entraîné de bonne heure dans ces luttes intestines , soutint de ses soldats et de son épée la cause du malheureux monarque , dont il était le parent : et chaque fois qu'une armée royale marcha contre les grands de Bourgogne ou de Neustrie , la bannière de Flandre y flotta la première. Mais ces expéditions, quoique meurtrières et sans fruit , nuisirent peu à ses états, le théâtre de la guerre étant éloigné. Victorieuse ou vaincue, la noblesse rentrait dans ses terres après avoir chevauché pendant deux ou trois mois ; le peuple ne prenait aucune part aux entreprises.

Des hostilités d'une nature plus menaçante éclatèrent vers l'an 941 entre le comte et le duc Guillaume de Normandie. Les frontières des deux princes n'étaient séparées que par la Candie, et il existait entre eux des haines de famille et des souvenirs d'aggression. Les écrivains français imputent la première attaque au comte ; les nôtres au duc : de part et d'autre l'animosité était égale. Après quelques légers combats, les forces des deux pays furent rassemblées pour une lutte décisive (943). Toutefois la bataille ne se livra point , chaque parti redoutant les suites d'un engagement général. On en vint aux négociations, et pendant la trêve conclue à cet effet, Guillaume fut assassiné par Baudouin-le-Bref, cousin d'Arnould. C'était encore une vengeance de famille , le • duc normand ayant contribué autrefois à la mort de Rodolphe de Cambrai , père de son assassin. Ce meurtre termina brusquement la guerre ; les Normands étaient dépourvus de chef, et le prince flamand n'eût pu profiter du crime sans enœurir le reproche d'y avoir trempé.

Les années suivantes le comte s'engagea de nouveau dans les querelles du roi de France , et Charles-le-Simple ayant été fait prisonnier par ses vassaux rebelles , Arnould implora pour lui l'assistance d'Othon-le-Grand , qui régnait

alors sur l' Allemagne et la Lorraine. Otlion , dont la s(ï*ur avait épousé le roi captif, marcha à son secours avec S2 bannières allemantles ou belges , traversa toute la Erancc , et vint mettre le siège devant la ville de Rouen où s'étaient enfermés ses adversaires (946). Mais ayant trouvé là une résistance opiniâtre , il s'irrita contre Ic^ prince llamand qui l'avait engagé à cette expédition. Celui-ci, menacé d'être livré aux Normands, se retira dans ses états, et l'armée impériale , quittant le siège de Rouen , le poursuivit jusqu'en Flandre , comme pour cou> rir la honte de l'échec (pi'elle venait d'essuyer parl'apparencc d'une guerre nouvelle. Une partie du \ms lut ravagée. Othon s'arrêta >is-à-vis de Gand et y construisit une forteresse qui devait servir de place d'armes aux forces de l'empire sur cette frontière. Ce fut le célèbre chî\teau de Gand, qui était situé en face de la ville, et dont les cliatelains conunandaient au pays de Waes el aux îles de Zélande. Othon s'appropriait ainsi les cantons situés à l'ouest de l'Escaut , depuis Gand jusqu'à l'embouchure du fleuve , et nos chroniques lui attribuent la conquête de celte contrée; mais des chartes antérieures prouvent que tous ces parages avaient déjà appartenu à l'Austrasie et à la Lorraine , et il est probable que l'ancienne limite de la Flandre et de l'empire de ce côté a\ait été une branche occidentale de l'Escaut, aujourd'luii desséchée, qui coulait à peu près dans la même direction (pie le canal moderne de Terneuzen. L'empereur lit creuser ou approfondir un canal qui devait servir de frontière à ses états de ce coté , et confia le commandement du château , avec le titre de comte, à un prince saxon du nom de Wichman , issu de la race royale des llillung,

Arnould, surpris par cette invasion inattendue d'un allié dont il avait épousé la cause, n'avait pu préserver la Flandre des ravages de l'armée impériale. Mais ce revers lui ser>it de leçon, et depuis lors ce prince , qui avait passé 28 ans à guerroyer pour l'intérêt des rois , ne s'occupa plus que du repos et du boidieur de sou peuple. 11 repoussa vigoureu-

sèment, l'année suivante (917), les grands vassaux de France qui croyaient pouvoir l'écraser à leur tour, et s'unit étroitement d'une part avec les comtes de Cambrai et de Yalenciennes, ses cousins, de l'autre avec le comte W ichman lui-même , auquel il donna sa fille en mariage. Ainsi appuyé il se maintint dans un état d'indépendance , consacrant ses soins à la prosi rritè du pays. Il prenait le titre d'Arno}iId'le-(^raml, (^) par la miséricorde de Dieu, marquis des Flau.rcs, C'était afficher les prétentions d'un souverain ; mais au milieu du déchirement de la monarchie à peine pouvait-on voir là une usurpation.

Dans l'automne de sa >ie , il voulut se retirer du gouvernement et remit l'autorité à son fils Baudouin 111 (958). Celui-ci ne régna que trois ans ; mais son administration fut marquée par des institutions utiles. Il établit des foires et des marchés qu'il soumit à des règlements regardés à cette époque comme des modèles de sagesse, quoique nous n'en trouvions plus que des débris méconnaissables dans nos vieux chroniqueurs. Il protégea aussi la fabrication du drap, déjà florissante et qui devait devenir la plus considérable de l'Europe au siècle suivant. L'on volt que la richesse du pays, interrompue un moment par les invasions normandes , s'était développée de nouveau à l'abri de la paix intérieure dont la Flandre jouissait depuis quatrevingts ans, tandis que la guerre désolait toutes les contrées

environnantes.

La mort prématurée de Baudouin 111 (961) força le vieux

fl) Ce nom de Grand, quArnould prenait lui-même, se rapportait à son pouvoir et non, comme on la dit queUiuelois, à ses vertus et aux restitutions de domaines que le cierge obtint de lui après (pi il cul cessé de défendre la cause royale. -En général les besoins des comtes pendant la guerre les entraînaient souvent a depouUlcr lÉglisc : ils rendaient ensuite, en tout ou en partie, ce qu'ils avaient enlevé, dès que la prospérité publique enridiissait leur trésor.

comte Arnould à reprendre les rênes de Tétai. L'année suivante , il s'aboucha avec Lothaire, roi deFraii('(\ et consentit à faire hommage pour la Flandre, rentrant ainsi dans le devoir de vassal aussitôt (juc la couronne reprenait son autorité. Il avait été attaché de cœur pendnnt toute sa vie à la cause royale , et peut-être craignait-il dans sa vieillesse pour son petit-fds Arnould-le-Jeune , qu'il allait laisser mineur et orphelin.

En effet , à peine le vieillard eut-il fermé les yeux (%i), que la faiblesse de l'enfant sembla réveiller la haine de ses ennemis. Hugues Capet , comte de Paris , le chef de ces grands vassaux qu'Arnould avait si longtemps combattus , gouvernait déjà sous le nom de Lothaire. Il attaqua les états du jeune prince et lui enleva plusieurs villes de lArtois, ainsi que les comtés de Guines, de Boulogne et de St.-Pol , apanage donné jadis à un lils cadet de Baudouinle-€hauve, mais qui devait faire retour à la Flandre. Toutefois Arnould II , parvenu à l'âge viril , reconquit les places qu'on lui avait enlevées, et fit prêter hommage aux comtes de Boulogne et des villes voisines. Fidèle aux traditions de sa famille , il se déclara l'adversaire des vassaux révoltés, et ne voulut point reconnaître Hugues Capet, quand celuici eut mis la couronne sur sa tèt(^ 987). Mais Tarmée de France ayant marché contre lui l'année suivante , son orgueil et sa fermeté l'abandonnèrent. H n'essaya pas même de défendre son comté, et recourut à l'intervention du duc de Normandie pour obtenir la paix en se soumettant. Arnould-le-Jeune survécut peu à cette humiliation. Il mourut en 988, après avoir avili aux yeux de ses sujets la dignité de comte de Flandre , jus(iue-là si noblement soutenue. Aussi vit-on après sa mort Eilbode , chAtelain de Courtrai, et quelques autres seigneurs puissants, lever l'étendard de l'indépendauce , méprisant les droits héréditaires de son fils Baudouin IV, surnommé plus tard le Barbu. Ces funestes auspices sous lesquels s'ouvrit le nouveau règne semblaient menacer l'existence même du comté. Des

voisins hostiles, des seigneurs rebelles , un prince encore enfant tel était le sombre aspect des affaires à l'avènement de Baudouin. Mais l'attachement du pays à la famille de ses comtes sauva tout. Les villes et les nobles se déclarèrent presque unanim(^ment (excepté Courtrai) contre les auteurs de la révolte. Ou les combattit, et quand Baudouin fut arrivé à l'âge où l'on commande , il n'eut plus qu'à pardonner. Mais ce jeune prince , dont le caractère était mâle et l'esprit entreprenant , ne se contenta pas de jouir du trône qui lui avait été conservé. Il voulut l'affermir. « Ses trésors infinis (c'est l'expression employée dans son épitaphe) lui servirent à nourrir des armées » en multipliant les fiefs de chevalier par tout le pays , et en mettant sous les ordres de ses hommes d'armes les habitants (les villages, dès-lors habiles à manier Varc et la pique, et qui devinrent une milice formidable. Les auteurs de cette époque n'ajoutent aucun détail ; mais on voit dès le siècle suivant la gendarmerie flamande prendre le premier rang dans les armées de l'Europe, et les habitants des villes et des campac'nes former des bataillons depiquiers qui bravaient l'effort de la cavalerie étrangère. Ainsi l'organisation militaire, qui était dans les habitudes germaniques des populations , avait reçu un développement vaste et réguUer, inconnu jusqu'alors dans les monarchies européennes. ■ Baudouin IV utilisa lui-même ces forces qu'il avait multipliées. Mécontent du comte Arnould de Valenciennes (son cousin), il lui prit sa capitale et son comté, sans craindre la vengeance de l'empereur et du roi de France , auxquels la ville et son territoire appartenaient par moitié. La tempête ne se fit pas attendre. L'empereur Henri II , suivi de ses troupes allemandes, le roi Robert 1.^" avec une armée française , et le duc Richard de Normandie à la tête de ses guerriers, vinrent former le siège delà place sur les deux rives de l'Escaut. Leurs préparatifs avaient été immenses, et leurs efforts furent opiniâtres. Mais le c^mte de Flandre , qui défendait lui-mê-me sa conquête , fit face

r,2 HISTOIRE DE LA BELGIQIE.

<1<; tous côtés , repoussa les attaques des trois princes et les contraignit enfin à la retraite (1005).

Il faillit tHre moins lieureux l'année suivante, l'empereur étant venu fondre sur Gand tandis que les Flamands attaquaient Cambrai. Les troupes impériales ravagèrent les campagnes, et plusieurs nobles du pays qui avaient couru aux armes furent vaincus et faits prisonniers. Mais la ville de Gand, que menaçait l'armée ennemie, lui résista si vigoureusement que Henri II leva le siège. Il avait perdu deux de ses proches dans un assaut inutile : toutefois le butin et les prisonniers qu'il emmenait lui donnaient l'apparence de la victoire, et Baudouin parut le reconnaître, en allant lui demander la paix dans son palais d'Aix-la- Chapelle.— La suite montra seule lequel des deux Tavait réellement emporté.

En effet , à peine le Flamand eut-il fait acte de soumission , que le monarque lui donna comme fief cette môme ville de Yalenciennes dont la possession avait allumé la guerre (1007) . Il y joignit immédiatement , ou un peu plus tard, le château impérial de Gand, avec tout le pays qui en dépendait le long de l'Escaut et jusqu'aux îles mêmes de Zélande. Était-ce une marque d'estime pour le caractère généreux du comte qui avait voulu racheter ses captifs en rendant sa conquête? QueUiues écri\ains l'airirment; mais il est plus vraisemblable que les choses avaient été réglées d'avance , et que Henri achetait à ce prix la soumission de Baudouin et ses senices à venir.

Cette extension territoriale , obteime par les comtes de Flandre , vers l'an 1007 (on peut en reculer l'époque de quelques années) , changeait leur situation politique. Leurs états, jusqu'alors compris dans le royaume de France, s'étendaient maintenant au-delà , et leurs conquêtes sur l'empire germanique leur donnaient pour l'avenir une position inteimédiaire entre les deux grandes monarchies européennes, laquelle semblait devoir conduire naturellement à l'indépendance et à la neutralité. O fui ég.dement

l'origine des relations politiques qui s'établirent depuis lors entre la Flandre et les autres provinces belges dont elle avait été jusque là séparée par l'Escaut. Baudouin-le-Barbu venait de franchir le premier cette barrière ; nous verrons bientôt son fils , Baudouin de Lille , porter ses armes au cœur de la Lorraine.

Cent quarante ans s'étaient écoulés alors depuis l'avènement du premier comte , et l'antique apanage de Judith était devenu pendant cet intervalle non pas seulement une contrée riche et prospère, mais un état stable et puissant. Depuis cinq générations , le pays s'était maintenu dans son étendue et dans sa force , et les habitants s'étaient accoutumés à posséder un souverain et une patrie. Grâce à un concours heureux de circonstances, la Flandre n'avait jamais été ni morcelée par des partages , ni déchirée par des guerres civiles , ni livrée à l'arnarchie militaire à laquelle étaient en proie les régions environnantes. L'énergie et la bonne fortune de ses princes , en conservant intact l'héritage de Baudouin-Bras-de-Fer, avaient rendu facile les progrès intérieurs de la civilisation. Les villes s'étaient multipliées en raison de l'accroissement de l'industrie et du commerce, et un auteur anglais du onzième siècle nous apprend que Bruges était dès lors « un port merveilleusement renommé pour la multitude des marchands qui s'y trouvaient, et pour l'abondance de tout ce que le monde renfermait de choses précieuses. » Les échevins de cette ville sont indiqués dès le commencement du xi."*^ siècle, comme possédant des privilèges considérables, et il n'y a pas de doute que la liberté des autres grandes cités flamandes n'eut déjà pris le même développement , puisque c'est de cette époque que datent quelques-unes de ces tours, appelées beffrois, qui étaient comme les donjons et les citadelles de la bourgeoisie. Une législation régulière commençait à s'établir sous le règne de Baudouin V. Dans les vestiges imparfaits qu'en possède l'histoire , l'on voit que la puissance des comtes imposait un frein à l'humeur indépendante d'une

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noblesse guerrière , accoutumée à venger elle-même ses injures. De tout temps , dit un vieil écrivain , les princes flamands avaient su empêcher que le paysan ne souffrît des querelles des seigneurs. La population avait sensiblement augmenté. Un fait remarquable nous permet de juger la force de l'organisation militaire que lui avaient donnée ses souverains : c'est que les Normands, qui ravageaient encore quelquefois les bords du Rhin , et qui étaient le fléau ^rpétuel de l'Angleterre , n'osaient plus descendre sur les côtes flamandes. Ainsi se préparaient à la fois la grandeur du pays et la liberté du peuple.

Cette marche progressive des institutions et des choses dans l'ouest de nos contrées, ne s'étendait encore qu'en partie aux régions du centre et de l'est : mais au milieu des secousses et de la désorganisation qui avaient signalé la chute des Carlovingiens et l'avènement de nouvelles dynasties en Allemagne et en France, c'était beaucoup qu'une des grandes provinces eût pu parvenir à un point si avancé de la carrière sociale. En voyant quels obstacles s'opposèrent ailleurs au développement de la civilisation et à la consolidation de Tordre , l'on s'étonne presque qu'il eut été possible aux Baudouin d'accomplir leur grande œuvre , quelques éléments de paix et de force que leur eût offert le pays sur lequel ils avaient été appelés à régner.

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