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CHAPITRE IL

Formation du duché de Lorraine. — Régnier-au-long-Col et

Giselbert (846 à 936}.

Tandis que le comté de Flandre acquérait de jour en jour plus de puissance et de stabilité , le reste de la Belgique se formait plus lentement en provinces distinctes. Le pays compris entre l'Ecaut et le Rhin (l'ancienne Austrasie) portait, comme on l'a vu, le nom de Lorraine, et avait fait sous Lothaire II un royaume à part (855 à 868). Mais après la mort de ce prince ses états furent considérés comme une proie que se partagèrent la France et l'Allemagne , jusqu'à ce que les petits-fils de Charies-le-Chauve cédèrent toute cette contrée à Louis de Saxe , dont ils redoutaient les menaces (880). Depuis ce moment la Lorraine , annexéo à l'empire germanique , fut un des membres de cette monarchie aussi vaste qu'informe. Les empereurs, qu'elle reconnaissait pour souverains, mais qui ne pouvaient la gouverner par eux-mêmes , laissèrent presque toujours l'autorité soit aux comtes qui commandaient dans chaque canton, soit à des ducs placés au-dessus de ces comtes , et qui devaient les tenir dans l'obéissance. Ce fut là une cause de désordre et d'anarchie, qui exposa le pays à de nombreuses commotions , dont le récit même jette de la confusion dans son histoire. D'abord les premiers ducs, investis du commandement général , voulurent se rendre absolus, et faire de leur gouvernement une souveraineté (900 à 936) : plus tard divers chefs se disputèrent la dignité ducale (936 à 1015); enfin les comtes s'émancipèrent entièrement , et chacun d'eux devint souverain de ses propres états, le titre de duc ne donnant plus de supé-

riorité réelle. Ainsi la Lorraine , faute d'iHre régie par un pouvoir stable et fort , se trouva livrée à de longs déchirements , qui entravèrent son développement social et ralentirent sa civilisation.

La partie flamingante de cette région (la plaine qui s'étend de l'Escaut vers le Limbourg, et qui renferme la province d'Anvers et presque toute celle de Brabant i offrait deux villes principales, Anvers et Louvain. Toutes deux paraissent avoir eu dès lors quelque importance , saiis doute grâce au commerce et du tissagi^ des étoffes de laine , double source de richesses (jue la Frise partageait avec la Flandre , et dont ces cités limitrophes éprouvaient sans doute aussi l'heureuse influence. L'histoire nous montre eu «ffet,vers l'an 635, une caravane de marchands belges , partis des bords de la Senne pour trafiquer chez les peuples slaves qui habitaient la vallée du Danube. Un de ces marchands, qui devaient être aussi préparés à combattre qu'à commercer, s'étant signalé par sa valeur dans ces pays lointains, fut choisi pour souverain par les indigènes. Il se nommait Samon , et eut un règne glorieux , pendant lequel il battit plusieurs fois les armées des Francs. Plus tard l'industrie eut le môme caractère en Brabant qu'en Flandre , et l'on retrouve une extrême similitude dans les institutions communales et dans le système militaire des deux pays. 11 semble donc que le joug des Francs n'avait pas assez pesé sur les vieilles populations de cette plaine , pour changer leurs habitudes primitives, effacer leurs traits proprès, arrêter leurs progrès et anéantir leur nationalité.

La région galUcane ou wallonne , qui comprenait toute rétendue des hautes terres, paraît avoir possédé alors moins d'éléments d'organisation. Les villes y étaient réduites à un état d'insigniûancc et de pauvreté auquel Liège seule put échapper par l'influence de ses évêques (Toumay perdit les siens à partir des invasions normandes). La population indigène , complètement désarmée , pliait sous le joug des maisons seigneuriales. Chacun des coteaux

qui s'élèvent par étage le long de la Sambre et de la Meuse, portait sur sa crête quelque tour où résidait une famille puissante enviroimée de ses hommes de guerre , ou comme on disait alors , de ses fldèles. Là était la force et la domination. Ces hommes libres (c'était le titre que prenaient encore les nobles) avaient reçu des petits-flls de Charlemagne les débris des vastes domaines de la couronne , prodigués surtout avec profusion par Charles-le-Chauve , en 870 : la guerre civile et l'anarchie firent passer dans leurs mains une grande partie des propriétés de l'Église. De là naquit la prépondérance de cette fière aristocratie que les historiens de l'époque appellent les grands ou les comtes de Lorraine , redoutables héritiers des compagnons de Pépin et de Charles Martel , et qui semblaient avoir appris d'eux à ne dépendre que de leur épée.

A la tête de ces grands de Lorraine se trouvaient les descendants de ce Giselbert, comte de Mansuarie, qui avait eu pour épouse Ermengarde, fille de l'empereur Lothaire. Leur naissance illustre, leurs grands domaines, qui s'étendaient le long de la Meuse , de ta Sambre et du Démer, et une énergie de caractère , puisée peut-être dans l'orgeuil du sang , les mettaient au-dessus de cette foule de seigneurs issus des vassaux de Pépin et de Caries Martel. Cette puissante famille est appelée par nos historiens la Maison de Hainaut , parce que de ses divers comtés ce fut d'abord celui qu'elle conserva le plus constamment. Elle eut pour premier chef Régnier-niu-long-Col , fils de Giselbert et duc de Hasbagne et de Hainaut , vers Tan 880. C'était l'époque des invasions normandes. Régnier combattit vaillamment contre Rollon et son armée , d'abord dans l'île de Walcheren où les ennemis étaient descendus, puis dans le Hainaut même où ils pénétrèrent en remontant l'Escaut. Il tomba dans leurs mains après une mêlée sanglante , et les Normands exigèrent pour la rançon d'un chef de cette importance la restitution de tous leurs prisonniers et le payement d'une somme si considérable, que

pour la compléter il fallut réunir au trésor du duc tout For des églises ; mais quand ces richesses eurent été por^ tées à Rollon , il en offrit ta moitié au noble captif et lui demanda son amitié comme celle d'un héros. Tel est du moins le récit des historiens normands, dont les écrits ont une couleur romanesque ; nos chroniques disent que les ennemis furent vaincus dans la Forôt-Charbonmere , et forcés à regagner leurs vaisseaux.

Toutefois les provinces lorraines- ne furent pas délivrées des Normands par le traité conclu avec Rollon ou par sa défaite. Ils reparurent en 882, et , remontant la Meuse , ils prirent Maestrichfr et Liège , puis se répandirent dans toutes les contrées environnantes et ravagèrent Tongres , Trêves, Metz et Bonn. L'on s'étonne en voyant avec quelle rapidité tombaient devant eux les places les mieux fortifiées. Uascendant de leurs armes semblait irrésistible : non que le courage manquât aux guerriers lorrains; maii, leurs ennemis l'emportaient par la science militaire , opposant le calme et l'habileté à une valeur impétueuse , mais imprudente. Chaque fois que les comtes du pjys venaient leur offrir le combat , les hommes du Nord se retranchaient avec soin, tandis que leurs adversaires fondaient sur eux sans précaution et se faisaient tailler en pièces au pied de leurs palissades. Le nombre de ces guerriers qui débordaient de Norwège et de Danemarck dans nos provinces paraît a peine croyable. Ils inondaient la contrée , et semblaient vouloir en prendre possession d'un manière permanente. Une de leurs armées remontant du Rupel dans la Dyle , fit de Louvain son port et sa place d'armes, et pendant plusieurs années ce fut de là que partirent les expéditions qui allaient ravager tantôt les provinces voisines , tantôt les côtes de France , mais qui revenaient toujours hiverner en Brabant. La Belgique implorait en vain le secours des rois de l rance et des empereurs , trop indifférents ou trop timides pour mériter son obéissance en la protégeant. Ce ne fut qu en 891 que l'empereur Arnould , dans la troisième année de

sou règne , vint se joindre aux Lorrains avec les troupes de Bavière et de Saxe. L'armée réunie marcha contre les Normands qui avaient déjà passé la Meuse , mais qui se replièrent sur Louvain pour combattre selon leur coutume à l'abri de leurs retranchements. Les impériaux , avec leur témérité ordinaire , acceptèrent ce champ de bataille , et ne pouvant faire usage de leurs chevaux pour franchir les marais et les remparts qui couvraient le camp ennemi , les comtes et l'empereur lui-même mirent pied à terre pour marcher à l'assaut la hache à la main. Cet excès d'audace, qui semblait devoir causer leur défaite , eut cette fois un heureux succès. Les retranchements furent forcés, l'ennemi taillé en pièces, et la Lorraine délivrée pour toujours sinon des incursions normandes, du moins du danger d'une invasion sérieuse.

Cette victoire , à laquelle tout indique que Régnier-aulong-Col prit part avec les hommes du Hainaut et de la Hasbagne , rendit Arnould cher aux Lorrains, et ils accueillirent avec joie quelques années après la proposition qu'il leur fit de reconnaître pour leur roi son fils Zuentibold, auquel il céda ce pays (896). Ce jeune prince vint donc résider en Lorraine , et Régnier fut d'abord pour lui , selon les auteurs contemporains , « un conseiller unique et très-fidèle. » Toutefois le dévouement de ce puissant vassal ne fut pas entièrement désintéressé , et nous voyons qu'il sut obtenir du roi la donation de l'opulente abbaye de St.-Servais de Maestricht, déjà conférée par l'empereur Arnould à l'archevêque de Trêves. Zuentibold rétracta bientôt cet acte injuste ; mais alors le Lorrain résista, et s'étant attiré la colère du prince , il prit les armes et se jeta dans une place forte (on n'en connaît pas la situation). La guerre se trouva ainsi déclarée entre le duc et le roi. Celui-ci conduisit son armée au siège de la ville; mais ses troupes furent battues, et le fier Régnier passant en France alla offrir au roi Charles-le-Simple , la souveraineté de la Lorraine. Charles et Zuentibold étaient près d'en venir aux

mains, lorsque les grands du pays intervinrent. Un arrangement fut conclu par lequel toutes les provinces entre la Meuse et l'Escaut (et par conséquent les gouvernements de Régnier) furent cédés au prince français , qui rétablit le duc dans ses domaines (899). Zuentibold se vit donc dépouillé au profit de son vassal : profondément humilié , il voulut recommencer la guerre l'année suivante ; mais il échoua dans une seconde tentative de siège , et plusieurs autres grands vassaux s'étant levés contre lui , il trouva la mort dans un combat (900). 11 semble que les évèques et les villes étaient portés pour ce malheureux prince , trop maltraité après sa chute : il voulait le bien , et n'eut guère d'autre tort que d'être le plus faible.

Les seigneurs victorieux choisirent alors pour souverain un autre fils d'Arnould, Louis rEnfa'nt,qui régnait déjà sur l'Allemagne. Mais ce prince , dont le gouvernement sans force fut purement nominal , laissa aux vassaux l'autorité réelle. Ceux-ci en profitèrent pour s'approprier entièrement les biens qu'ils tenaient en bénéfice ; et quand Louis fut mort , ils traitèrent avec Charies-le-Simple , roi de France , lui demandant de rendre héréditaires dans leurs familles4eurs titres et leurs dignités, aussi bien que leurs domaines (911). Cette concession , déjà à moitié accordée par Charles-le-Chauvc en 877, fut alors complètement ratifiée : et l'on vit commencer en Lorraine ce système d'hérédité des rangs et des fiefs qui devint général en Europe , et constitua la féodalité. Le motif pour lequel les Lorrains se rangèrent en cette occasion sous un prince de la maison de France , mérite d'être remarqué : c'était que le nouvel empereur d'Allemagne, Coinad de Franconie , ne sortait pas du sang Carlovingien. L'orgueil national des guerriers d'Austrasic était blessé du choix que les Allemands avaient fait dans une autre province; et ils rompaient avec l'empire plutAt que d'obéir à des étrangers. Régnier était encore à la tète des grands du pays dans celte nouvelle révolution , et Charies-le-Simple lui donna

pour prix de la couronne , le titre de duc de Lorraiiie. C'était créer pour sa famille une sorte de >ice-royauté perpétuelle, puisque l'hérédité des emplois venait d'être proclamée : le monarque y joignit les débris de ses domaines dans nos provinces , et les palais même d'Héristal et de .lupille, séjours favoris des Carlovingiens , devinrent des seigneuries personnelles du nouveau duc. La faiblesse du souverain faisait plus pour un sujet puissant que la victoire n'avait fait pour ses ancêtres.

Régnier-au-long-Col jouit pendant (luelques années de cette espèce de souveraineté. A sa mort (en 910), le duché passa à Giselbert , son fils aîné : les deux autres , nommés Régnier et Lambert , eurent les comtés de Hainaut et de

Louvain.

Giselbert, jeune et ardent, le gu(uiier le plus hardi et le prince le plus remuant de son époque , ne fut pas plutôt en possession de l'héritage paternel qu'd se mit en rivalité avec le roi que son père avait appelé au troue. 11 voulut prendre les arrnes ; mais les autres grands, peut-être jaloux de sa puissance , l'abandonnèrent complètement et le réduisirent à se réfugier auprès de l'empereur. C'était alors Henri de Saxe , nouvellement élu, et auquel le fugitif eut bientôt persuadé de ressaisir la Lorraine. La guerre éclata donc, non-seulement de monarque à monarque, mais de seigneurs à seigneurs, les chefs lorrains s'étant divisés en deux partis. Mais après quelques années de lutte le faible Charies céda (923). L'empereur redevint souverain du pays par l'intervention de la même famille qui avait présidé à la défection , et Giselbert reçut de lui le même titre el îe même pouvoir qu'il avait tenu d'abord de son rival.

Toutefois l'autorité et les forces du jeune duc ne furent pas suffisantes pour dompter les grands vassaux placés soiis sa juridiction , et ayant voulu châtier un comte de Bourgogne coupable d'assassinat , il vit s'opposer à lui son propre frère Régnier de Hainaut et un comte du nom de Réranger (pii possédait le rhàleau et le pays de Namur.

Forcé de traiter avec eux après avoir été pris par Béranger, il rompit bientôt après avec Tempereur et à cette occasion les historiens de l'époque l'accusent de perfidie et d'insatiabilité ; reproches excessifs peut-être , si Ton considère l'état du pays et les habitudes d'indépendance de ces chefs austrasiens. Avoir été mal soutenu par le monarque , ou contrarié dans l'exercice d'un pouvoir limité , devenait un sujet de renoncer à son service , et en faisait presque une obligation d'honneur. Ces idées, encore vivantes dans les poëmes chevaleresques où figurent les anciens héros de ta Lorraine , étaient si générales alors que Henri lui-même ne nourrit aucun ressentiment contre le duc , pour avoir affecté pendant quatre ans une entière souveraineté dans ses états ; et Giselbert lui ayant été livré par un traître (929), il le traita noblement , lui laissa son titre et lui donna sa fille en mariage.

Désarmé par ses bienfaits et enchaîné par les liens du sang, le prince belge fut depuis lors un vassal fidèle, jusqu'à ce que la mort de Henri II vint le dégager (936). Ce monarque laissait pour successeur son fils Othon (surnommé depuis le Grand) , à l'obéissance duquel le duc ne voukt pas se soumettre , espérant lui arracher la cession absolue de la Lorraine. La guerre éclata donc entre les deux beaux-frères , et Giselbert, tour à tour victorieux et vaincu , venait de porter le ravage sur la rive droite du Rhin, lorsque les impériaux le surprirent près du fleuve, dans les flots duquel il trouva la mort (939). Avec lui s'éteignit la pensée et le dessein de former une souveraineté indépendante des pays situés entre le Rhin et l'Escaut, et toute cette vaste contrée qui n'eut plus de chef aussi puissant , resta pour longtemps une j>rovince de l'empire germanique.

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