CHAPITRE PREMIER
Histoire du comté de Flandre jusqu'à son extension sur la rive droite de l'Escaut (86& à 1007}.
Les contrées dont Raudouin avait reçu le gouvernement , et qui formèrent le comté de Flandre , dépassaient à l'ouest et au midi les limites actuelles de la Belgique , et comprenaient la partie la plus septentrionale de la France (presque tout ce qui forme aujourd'hui les départements du Nord et du Pas-de-Calais). Ce vaste espace renfermait plusieurs pays différents : le vieux territoire des Atrébates, avec Arras sa capitale ; celui des anciens Morins , avec son port célèbre de Boulogne ; le Mempisque et les divers cantons qui s'y rattachaient sur l'Escaut et la Lys ; enfin au nord-est le pagus de Flandre , dont Bruget:^ était la grande ville. Ce dernier canton était le moins important par lui-même (il paraît avoir d'abord dépendu du Mempisque) ; et l'on croit qu'il tirait son nom du mot composé Vlae-hmd, qui signifie pays inondé. Cependant ce fut la dénomination de comtes de Flandre que prirent Baudouin et ses successeurs, sans doute parce que c'était là le berceau de leur souveraineté. L'on sait en effet que leurs ancêtres avaient commandé depuis long-
HISTOIRE DE r. V BELCIOI^E.
tempstlaiisee dislrit l, soil sous le litiv dr ( omtcs, comme rindique l'histoirt' , soit sous celui de Toresliers de Flandre que leur doiuieul nos traditions (le mot forestum, qui veut dire domaine, s'appliquait ipielquefois à des provinces entières, comme au pays deWaes; et le forestier était celui qui les gouveraait pour le prince). Nos chroniqueurs comptent six î:çénérations de chefs de cette race avant l'époux lie Judith , ce qui ferait remonter l'origine de leur grandeur au temps où les Frisons avaient été refoulés de nos provinces par les ancêtres des Carlovingiens. Ce qui paraît certain, c'est que la puissance et la renommée de Baudouin étaient déjà l)ien établies avant son mariage ; il avait mérité le surnom de Bras-de-Fer en défendant la cote contre les Normands, et le pape, en intervenant pour lui auprès de Charles-le-Chauve, le peignait comme un chef qu'il serait dangereux de pousser h la défection.
Une partie de ses nouveaux états (celle qui s'étendait au midi de nos limites) était comme nos terres hautes une contrée de langue gallicane , où la conquête franque avait établi son régime tout seigneurial; mai» l'autre partie, plus vaste et plus importante (la plaine des Flandres), était de langue germanique, et, comme nous l'avons vu, la domination des Francs n'y avait presque pas pénétré. Cette plaine , de plus en plus peuplée (les actes de l'époque en font foi), voyait fleurir, à l'abri de ses fleuves €t de ses dernières forêts, une civilisation intérieure dont les siècles précédents nous ont déjà laissé distinguer les traits principaux. A la culture et à l'industrie des habitants se joignait le commerce maritime, assez étendu dès-lors pour que Ton se fût occupé d'assurer des secours à ceux (jui feraient naufrage. Cliarlemagne avait fait équiper à Gand une flottille de guerre, et son fils avilit publié un décret sur la fabrication du sel avec le sable de nos côtes; l'art de cuire des briques s'était perfectionné dans ces terres basses où la pierre manquait , et y avait rendu les constructions faciles. Mais ce qui paraît surtout digne de remarque , ce
sont les indices de liberté locale et d'organisation populaire qui se montraient dans ces contrées sous la dynastie Carlovingienne. Une loi de Louis-ie-Débonnaire nous apprend que dans la Flandre et le Mempisque et le long des cotes voisines, les serfs (c'est-à-dire la masse de la population) se liaient entre eux de manière à former comme de petites associations armées , qui tenaient tête à l'injustice et à l'oppression. (D Les chefs indigènes s'unissaient quelquefois eux-mêmes à ces groupes plébéiens et c'étaient eux surtout que menaçait l'ordonnance impériale. Ces associations, qui se retrouvent aussi en Lombardie et en Angleterre (c'est-à-dire dans les contrées où la liberté communale se développa plus tard comme en Flandre) , étaient appelées Gildes , nom que portent encore en flamand les confréries et les corps de métier. Les lois royales les nomment aussi des conjurations , parce i\m c'était par des serments que se liaient entre eux les associés (nous appelons encore serments quelques ancienjies corporations). Les Cariovingiens proscrivirent ces Gildes , parce qu'elles for-
(!) Voie! quelques passages des lois relatives à ces associations :
« DcooNJURATiomBiis servoiuin (luœ liuntiii Flandris,ct in Mcm-
pisco, et in cœteris mariUmis iocis , voluiuus ut per Missos nostros
indicetur donnais eoruin ul conslringanteos, etc. » Capitul. (. iv,