CHAPITRE V
Séparation de la Maison de Flandre en deux branche., sous Robert* ie-Frison. - État de la Belgique après la mort de ce prince et de Oodefroid-le-lBossu. - tribunal de la Paix de Lorraine (1067 à 1093, .
Après la mort de Baudouin de Lille et de Godefroid-le- Courageux , leur grandeur sembla se perpétuer dans leurs fils, et les autres chefs belges restèrent en quelque sorte effacés par eux , laissant dominer dans tout le pays l'uifluence du duc de Basse-Lorraine et celle du comte de
Flandre. , , .^
Baudouin avait laissé deux fds. L'aîné, qui s appelait comme lui , est nommé par nos historiens Baudouin do Mons, parce qu'il habitait cette ville depuis son mariage avec Richilde. Il hérita de la Flandre entière, excepté les fiefs impériaux (les comtés d'Eenham et de Gand), dont son frère cadet fut investi ; et quoique d'une santé faible , il gouverna cette province et le Hainaut d'une mam si ferme que « les voyageurs purent marcher sans armes et les habitants laisser leurs maisons ouvertes. » Mais son règne ne fut que de trois nns ; et se sentant dépérir après ce court intervalle, il réunit à Audenaerde les principaux des deux comtés pour leur recommander ses fils encore mineurs, et assurer le repos du pays après sa mort (1070). Il ne voulut point laisser à Richilde la régence de Flandre et la tutelle de son fils aîné : une princesse nourrie dans les idées et dans les habitudes féodales aurait été impropre a gouverner ce pays où la liberté et la civilisation avaient déjà jeté de si fortes racines. Ce fut Robert de Flandre , son propre frère , qu'il nomma régent et tuteur. Quant à
sa veuve , son pouvoir devait se borner au gouvernement du Hainaut.
Mais le comte Robert , surnommé dès-lors le Frison , ne se] trouvait point en Flandre. Célèbre de bonne heure par un courage aventureux , il avait tenté autrefois des expéditions sur les côtes d'Espagne et de Frise, et avait fini par épouser dans ce dernier pays la comtesse Gertrude, veuve de Florent I.''' Ce mariage, conclu vers l'an 1063, l'avait rendu régent du comté de Hollande (qui formait la partie méridionale de la Frise) et tuteur des jeunes enfants de son prédécesseur. Tel était le motif qui le retenait de l'autre côté de la Meuse : car il fallait défendre les domaines et soutenir les droits de ses pupilles d'une part contre les Frisons du Nord , peuple libre et guerrier que les comtes n'avaient pu soumettre, de l'autre contre l'évêque d'Utrecht, successivement dépouillé par Thierry III et par Thierry IV, et qui prétendait ressaisir les biens arrachés à son église. Robert fut victorieux des deux côtés ; mais alors le prélat , se voyant le pms faible , eut l'adresse d'armer en sa faveur le duc de Basse-Lorraine, en lui cédant toutes ses prétentions sur les contrées en htige. C'était précisément à l'époque où Godefroid-le-Courageux venait de mourir, laissant ses vastes domaines , son titre et la gloire de sou nom à son fils unique, Godefroid-le-Bossu. Faible et contrefait (comme l'indique son surnom), ce jeune prince avait l'esprit élevé et le cœur ardent et intrépide ; il accepta l'off're de l'évoque , rassembla une grande armée , attaqua les Frisons (c'était encore sous ce nom que l'on désignait les Hollandais) et obtint une victoire si complète que Robert* voyant toutes ses forces détruites , fut contraint de s'embarquer pour la Flandre avec sa femme et ses enfants. Mais avant qu'il n'y fût arrivé, Richilde s'était déjà emparée de la régence et avait confisqué « par voie de précaution » l'apanage de son beau-frère. Le comte réclama en vain : la fière princesse lui fit dire que l'épée déciderait entre eux. Fille s'était assuré l'appui du roi de France
HISTOIRE DE LA BELfilQUE.
par l'offre d'une somme immense (nos chroniqueurs disent quatre mille livres), et elle venait d'6pouser en troisièmes noces un guerrier illustre, Guillaume d'Osbern, le plus fameux de ces Normands qui avaient conquis l Angleterre. La partie semblait donc trop inégale pour que Robert conservât quelque espérance.
Mais la renommée que ce prince avait obtenue, son bon droit et son malheur lui acquirent la sympathie des populations déjà irritées contre la régente qui croyait pouvoir les charger arbitrairement d'impùts et de tailles. Les villes d'Ypres, de Gand et de Bruges envoyèrent représenter à la comtesse que la justice étant contre elle , il paraissait convenable qu'elle se retirât du pays. Les députés d'Ypres, qui arrivèrent les premiers, s'acquittèrent de leur mission avec une confiance qui leur devint fatale. Richilde furieuse leur fit couper la tète , et ceux des deux autres villes n'eurent que le temps de s'échapper. Mais alors le peuple et la noblesse se levèrent tous à la fois , et coururent aux armes. Les villes et les villages de langue flamande se déclarèrent unanimement pour le Frison (D, tandis que la Frandre gallicane , où les habitudes de Uberté étaient moins anciennes et moins puissantes , restait soumise à la comtesse. On en vint aux mains , et les Flamingants l'emportèrent. Mais la régente arma toute la noblesse de Hainaut , et fut soutenue par le roi de France h la tète de forces assez considérables pour assurer la perte de Robert. Lui toutefois , sans se laisser abattre par la supériorité de ses adversaires, réunit les milices du pays et alla camper sur la montagne de Cassel , poste favo-
(1) Audenaerde seule prit parti pour la comtesse. Les villes qui combattirent pour Robert fuient : Gand , Bruges , Ypres, Courtrai. Harlebelie, Cassel, Fume, Bcrgue, Bourbourg. Rousselaere. Thourout , Oudeiiburg et Aardenburg-
rable à ses fantassins, et où les cavaliers ennemis ne pouvaient l'attaquer qu'avec désavantage. Là il attendit de pied ferme les troupes du roi et de la comtesse , qui ne tardèrent pas à l'y assaillir (22 et 23 février 1071). Le premier jour les Flamands eurent le dessus , et Richilde , qui animait ses soldats de la voix et de l'exemple , tomba dans les mains des vainqueurs; mais Robert ayant poursuivi le roi jusqu'aux portes de St.-Omer, se trouva entouré luimême , et fut fait prisonnier à son tour. Dès le même soir on échangea les deux captifs , et la bataille recommença le lendemain. Les Français, plus nombreux et animés par le ressentiment de leur défaite, firent plier l'aile droite des Flamands et parvinrent jusqu'au pied des murs de Cassel; mais là ils furent arrêtés par Robert , percés de flèches qui pleuvaient sur eux de toutes parts , repoussés enfin et mis en fuite avec un grand carnage. Les troupes du Hainaut combattaient au bas de la montagne , et leur résistance fut plus opiniâtre. D'Osbern et le jeune comte Arnould, fils aîné de Richilde, âgé de dix-sept ans, donnaient l'exemple à leurs chevaliers. La comtesse elle-même parcourait les rangs de ses guerriers , et partageait tous leurs périls ; mais la valeur et la fortune de son rival l'emportèrent. Elle vit tomber d'Osbern et n'eut que le temps d'échapper elle-même au vainqueur. Son fils, après avoir combattu en héros , avait trouvé le trépas dans les rangs ennemis. Il fut pleuré des Flamands, et le chevalier dont le fer l'avait atteint éprouva tant de remords qu'il se jeta dans un cloître ; les fureurs de Richilde n'étaient rien à la pitié du peuple pour Arnould-le-Malheureux.
Après la victoire de Cassel , Robert-le-Frison fut proclamé comte de Flandre. Le roi, qui avait rasscnil)lé une seconde armée pour le combattre , se laissa détourner de cette résolution par le comte de Boulogne , le plus influent de ses conseillers , que Robert avait traité généreusement après l'avoir fait prisonnier sur le champ de bataille. Richilde se vit donc abandonnée de la France , et les forces
Niî
m HISTOIRE m LA BFXGÎQI E.
(lu Haiiuuit n'étaient pas assez consitléraMes pour qu't^lliî pût tenter seule la conqntHxî de la jurande et opulente province (pi'elle venait de perdre. Touletois lette princesse et le fils cpii lui restait , appelé Baudouin , renouvelèrent la guerre 1«s aruiées suivantes, après avoir acheté le secours de révè(iue de l.iégc en se recoiuiaissant vassaux de son église. Mais le Flamand remporta encore, et, après plusieurs tentatives malheureuses suivies de défaites sanglantes, Baudouin se contenta d*une indemnité en argent, laissant à son oncle le comté dont il s'était rendu maître (1076). Ainsi la Flandre et le Hainaut se trouvèrent de nouveau séparés, et gouvernés par des princes d'autant moins unis qu'ils étaient plus proches parents. Le fds de Richilde n*eut d'autre part dans l'héritage paternel que la \ille de Douai, que son successeur ne put pas même conserver.
Il semble que ce triomphe de Robert-!c-Frison eut du inquiéter le duc de Basse-Lorraine : Godefroid cepi^ndant n'intervint point dans la lutte entre l'oncle et le neveu. Peut-être était-il de l'intérêt de l'empire que la maison de Flandre se divisât et s'affaiblît ; et d'un autre côté , l'empereur lui-même, engagé alors dans une guerre ci\ile, avait le plus grand besoin des secours du jeune duc. Celui-ci laissa donc les deux comtes aux prises, et après avoir établi l'ordre dans ses états , il conduisit toutes ses forces sous les drapeaux du monarque dont il fut le plus ferme appui. Sa valeur, sa magnificence et la beauté de ses troupes lui acquirent l'admiration de l'Allemagne et l'affection de Henri IV; mais quand il apprit que Robert s'affermissait sur te trône de Flandre , et venait de marier sa belle-fille Berthe de Frise au roi de France , il prévit un orage et revint en
Lorraine (1076).
Déjà en effet le Frison se disposait h reconquérir l'héritage du jeune Thierry V son pupille; il préparait une flotte et une »rmée, et son beau-frère Guillaume-le-Conquérant lui a^-ait envoyé des secours pour celte expédition. Gode-
TROISÎÈME PERIODE.
froid se tint prêt à lui faire tête avec l'appui des évoques cl des comtes de Lorraine. Une guerre générale devenait inévitable : un meurtre la prévint. Le duc, qui s'était rendu en Hollande (probablement h Vlaerdinghe) , s'écarta dt sa suite pour satisfaire un besoin : il fut aperçu par un ancien cuisinier du comte Florent , et cet liomme lui porta un coup de fourche dont il mourut sept jours après. Quelques écrivains soupçonnent Robert d'avoir ordonné cet assassinat ; mais ce soupçon, qui n'est justifié ni par les circonstances ni par le caractère du comte , mérite peu d'attention. Si l'armée anglo-llamande du jeune Thierry eut peu de peine ensuite à reconquérir le comté de Hollande , Robert-le-Frison regretta sans doute que son rival eût expiré sans lui donner sa revanche.
Cette mort, qui privait la Lorraine d'un chef puissant et intrépide, épargnait à la Flandre les chances d'une lutte dangereuse ; mais peu s'en fallut que les discordes civiles ne compromissent la paix du pays. Robert , quoique personnellement religieux , se ressouvenait de ses guerres contre l'évêque d'Utrecht , et il faisait peser une main de fer sur le clergé de ses états. Il exigeait des prêtres les mômes impôts que des serfs , et il voulait élever un candidat de son choix à l'évêché de Téroueime. Il en résulta de ^ émeutes, des haines intestines, et la formation d'un parti puissant qui regardait le comte comme un usurpateur ci favorisait les prétentions mal éteintes de Baudouin tic Hainaut. Celui-ci reprit alors les armes , et quoique trofr faible pour envahir les états de son oncle, il cherchai i sans cesse à y répandre l'alarme et le désordre. Toute lu fermeté de Robert suflit à peine pour dissiper ce nouv(M orage. Heureusement le pape Grégoire VU, (lui avail adressé les plus vifs reproches au comte sans réussir à l'émouvoir, confia le soin des affaires de Flandre à saint Arnould, évêque de Noyon et de Tournay. Ce prélat ee fit respecter et aimer de Robert, auquel il sut tenir tête avec dignité. Il calma les esprits, réconcilia les partis op-
posés, et finit par amener l'oncle et le neveu à conclure une paix durable (108,^). H paraît qu'il avait tait naître dans l'âme du Frison Tidée *run pèlerinage à la Terre-SanUe , et que tout d*un coup l'esprit chevaleresque des gen dshommes ilamands avait adopté ce projet avec une ardeur semblable à celle qui produisit bientôt après les croisades. L'on vit donc, en 10H()(dix ans avant Godetroid de Bouillon) , Robert, déjà dans l'automne de sa vie, entreprendre le voyage de Jérusalem avec les principaux seigneurs de Flandre. Son absence dura trois ans, et nos chroniques rapportent que ce fier pèlerin repoussa toujours avec la lance et répée les humiliations que les infidèles taisaient subir aux chrétiens qui visitaient les saints lieux. Ce qui semble prouver la vérité de ce récit, c'est que les historiens grecs font mention de l'arrivée des chevaliers l>elî^os à la cour de Constantinople pendant la troisième année (1088). L'empereur Alexis, frappé de leur apparence guerrière, demanda au comte s'il pourrait lui fournir de pareils soldats Robert bii promit un corps de troupes auxiliaires , et tint parole. Cinq cents cavaliers flamands se rendirent à Constantinople Tannée suivante , amenant avrc eux 15U chevaux que le comte oiïrait à f empereur. Ils passèrent ensuite en Asie et furent opposés aux Turcs. On ignore le reste de leur histoire. Four Robert-le-Frison il vécut encore quatre ans après son retour de la Terre-Sainte, et mourut de mort subite dans cette ville de Cassel ou i avait gagné à la pointe de l'épée la couronne de comte (lOVW). Jamais la prospérité de la Flandre n'avait été plus remarquable qu'à cette époque. Le pays avait fait avec gloire répreuve de ses forces contre l'empire et contre la l rance, et la réputation de ses guerriers était répandue dans Europe entière. Les eftorts et le génie de ses laborieux habitants leur avaient acquis la même supériorité dans les arts delà paix. Non-seulement la population de cette province était adonnée aux travaux utiles; mais elle se faisait remarquer par un caractère d'intelligence et d'énergie qu'un au-
TROISÏÈMB PÉRIODE.
teur anglais a fidèlement dépeint. « C'est , dit-il , une race d'hommes robustes et courageux , très- versés dans la fabrication des étoffes et dans les divers genres de commerce, hardis à s'enrichir au prix de tous les efforts et à travers tous les dangers tant sur terre que sur mer : excellant tour à tour et suivant foccasiou à manier les armes ou à conduire la charrue ,.... un peuple heureux et brave. » Un autre écrivain de cette époque affirme que l'art de tisser le drap est « naturel aux Flamands. » L'opulence du pays croissait de jour en jour, et déjà elle inspirait au peuple une sorte de dédain pour les nations moins avancées. Ainsi Robert-le-Frison , après ses expéditions en Hollande , avait été appelé , par les partisans de Richilde , un misérable Voleur de Vaches.
Les progrès de la civilisation répondaient à ceux de la richesse publique. Les vieilles coutumes qui avaient servi de base au gouvernement de la Flandre , venaient d'être remplacées par une sorte de charte nationale : c'étaient les lois portées de commun accord par le comte et les principaux du pays dans les assemblées solennelles d'Andenarde (1030 et 10()3). Ces lois, qui prirent le nom de Paix (comme la plupart des constitutions anciennes) , assuraient les libertés des nobles et des vilains , déterminaient les droits et les devoirs du prince , et fixaient le châtiment des crimes. Il nous en reste un fragment qui accorde aux paysans comme aux seigneurs un droit précieux : celui d'être déchargés de toute accusation, si douze de leurs pairs les déclaraient innocents (c'est au fond le principe de l'institution du jury). La noblesse devait service au comte hors du pays pendant un temps limité, et ne pouvait élever de châteaux sans sa permission. Déjà même les guerres privées et les vengeances de famille , ces coulumes germaniques chères aux races seigneuriales, étaient proscrites par la loi , quoique l'usage semblât encore les autoriser entre gentilshommes et surtout le long de la côte. Le principe admis pour la punition des coupables était
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HJi liiSTOmE DE LA BELGIQUE.
.elui du talioD; mais dans les cas les moins graves, ta
iieine se transformait en amende pécuniaire.
On possède une loi municipale donnée par Baudomn de \lons, en lOGH : c'est celle de la ville de Grammont , fondée par re prince. Là sont exprimées les garanties ordinaires dont jouissaient les bourgeois : car cette charte n indique pas une législation nouvelle introduite dans le comté; c est simplement l'application du droit commun des viUes à une localité qui n'en avait pas encore joui. Les habitants notaient soumis à aucune autre juridiction quà celle de leurs échevins. Ils formaient un corps armé qm ne devai service qu'au comte. Leurs redevances étaient réglées et invariables; ils avaient l'administration des affaires de leur cité et diverses franchises étaient accordées a leurs marchands Souvent le corps de la bourgeoisie était encore désigné par l'ancien nom de Gilde; celui de commune ne se trouve qu'un peu plus tard.
L'on peut donc regarder comme à peu près complète a cette époque l'organisation intérieure de la Flandre , et quoique ce puissant comté reconnût encore la suzeraineté des rois de France, il jouissait de toutes les institutions et possédait toutes les ressources d'un état indépendant.
Quant mi provinces lorraines , il n'est pas aussi facile lie déterminer le point où elles étaient parvenues pendant le cours de ce siècle. Toutes avaient acquis une certaine consistance, et il n'y avait plus de contestations ni sur les droits des diverses familles , ni sur l'étendue de chaque souveraineté. Mais il régnait une extrême différence de richesse et de civilisation entre les diverses parties de la conlrée. Pour en esquisser le tableau, il est nécessaire de It^s examiner successivement.
C'était surtout «lansla région située au midi de la Meuse que les progrès avaient été lents et insensibles. A l'exception de l'évèché de Liège, le reste de ce pays offrait à peine quelcpies villes dignes de ce nom. Les cliAteaux seuls avaient de l'importance , et le régime féodal régnait
im
là dans sa plus grande simplicité. La contrée toute entière formait comme un grand domaine seigneurial , dont les abbayes possédaient quelque part , et dont le reste se divisait entre divers comtes , issus presque tous de l'anticpie Maison d'Ardenne. Le comté de Luxembourg , tel qu'il existait alors, comprenait les terres situées entre l'Ourthe et la Moselle. Ses princes, dont la famille avait contracté d'illustres alliances, passaient pour riches et puissants. Guerriers valeureux et voisins redoutables , ils vivaient dans une sorte d'inimitié héréditaire contre les archevêques de Trêves , dont les possessions touchaient aux leurs , et auxquels ils disputaient le gouvernement des abbayes environnantes. Arlon , la Roche et Durbuy formaient trois autres comtés indépendants , dont l'étendue se bornait à un rayon de quelques lieues dans une contrée en partie stérile. Une cinquième principauté se composait de la ville et du territoire de Limbourg , sur la frontière actuelle de la Prusse Rhénane. Ce pays , dont une de nos provinces garde le nom, ne s'étendait guère qu'à l'est de la Meuse, du côté de Daelhem et de Fauquemont. 11 avait été l'apanage du fils ahié de Sigefroid de Luxembourg (Frédéric de Limbourg , nommé duc de Basse-Lorraine en 1055) , et il forma depuis lors un comté à part , qui devint de plus en plus considérable. Le château de Limbourg , qui lui servit de centre et de place d'armes , fut bâti vers 1070 par Waleran , gendre de Frédéric. Mais l'histoire de la contrée à cette époque se borne au nom de ses seigneurs et au récit de quelques expéditions guerrières qui avaient pour but leur intérêt.
Les régions plus centrales offraient déjà plus de signes d'accroissement. Namur, qui prenait de l'importance comme ville, et dont les comtes avaient figuré depuis longtemps parmi les grands de Lorraine , était gouverné par Albert 111, prince entreprenant, qui étendit un moment sa domination jusque sur le comté de Verdun. Le Hainaut , où Baudouin de Mous avait fait rogner un ordre rigoureux , voyait Ri-
childe et ensuite son fils Baudouin II , imiter la splendeur de la cour de Flandre. Cette princesse crùa dans son comté douze pairies et plusieurs oftices héréditaires qui en relevant l'éclat des familles seigneuriales, les. rattachaient plus fortement au souverain. Des fondations pieuses auxquelles elle consacra ses dernières années , expièrent la violence dont son règne avait été empreint , et rendirent respectable sa mémoire (elle mourut en 1086). Quoique inférieur à Robert-le-Frison , Baudouin II avait trouvé dans la fidélité de ses vassaux les moyens de lui tenir tête pendant une longue lutte. Le pays pouvait attendre du règne d'une nouvelle dynastie un avenir de grandeur et de force.
Quelques indications, malheureusement incomplètes, prouvent qu'Anvers, dont l'histoire à cette époque est presque inconnue, avait déjà pris une assez grande importance D'autres documents sont relatifs au commerce que faisait Malines, et à l'industrie que possédait Louvam. Les comtes de cette dernière cité avaient dès lors réuni en un seul état leurs diverses seigneuries, sous le nom de a pays brabançon. » Il est à regretter que les témoignages historiques sur l'état des villes et sur la civilisation du peuple nous manquent presque entièrement. A cet égard le Brabant était plus avancé que le Hainaut , comme le prouvent les chartes de l'époque suivante ; mais on ne sait pas à quelle distance il se trouvait encore de la llandre.
Une autre proviiur , dont les progrès avaient été rapides, s'était élevée à un degré de puissance alors très-considérable. C'était l'évôché de Liège, devenu dès ce temps une principauté ecclésiastique , et qui conserva ce caractère jusqu'à la fin du xvii.« siècle. Son histoire, assez simple , peut se réduire à quelques traits principaux.
La ville de Liège , qui navail clé longtemps ([u'un village, et où saint Hubert avait le premier transporté la résidence des anciens évoques des Tongres (vers 720), vit plus tard s'étemlre peu h peu sur les deux rives de la Meuse les domaines de son église, enrichie par les fondations du saint
prélat et par les donations de la famille Carlovingienne. L'empereur Arnould et ses fils Zuentibold et Louis accrurent considérablement ses possessions (vers l'an 900) par leur munificence envers les évoques Francon et Etienne , auxquels ils conférèrent les riches abbayes de Lobbeset de Fosses, dans le Hainaut et le pays de Namur, et la seigneurie de la ville de Maestricht. Mais ce fut surtout sous le gouvernement du célèbre Notger que la puissance de l'évèché devint considérable (972 à 1008). Ce prélat, né en Allemagne et cher à l'empereur Othon II, dont il éleva le fils , obtint du monarque la reconnaissance et la confirmation de tous les droits de ses prédécesseurs sur Lobbes, Saint-Hubert, Gemhloux, Fosses, Tongres, Maestricht et Malines, Il y joignit le comté d'Huy, donné par saint Ansfride et par l'empereur Othon III , et celui de Brugeron dont Tirlemont était le chef-lieu. Doué d'un caractère entreprenant et d'une volonté énergique , il rasa les châteaux des petits seigneurs environnants, détruisit des bandes de maraudeurs qui vivaient de rapines et d'extorsions, rétablit le régne des lois et de la justice , doubla l'étendue de la ville et rebâtit l'église cathédrale. Baudry II , son successeur, était de la maison des comtes de Looz qui possédaient Hasselt et toute la contrée au nord et à l'est de cette ville ; il fit transférer à son église les domaines de sa famille (1016). Enfin en 1040, l'empereur Henri III donna à l'évéque Nithard la partie de l'antique Hasbagne qui a gardé le nom de Hesbaye, et qui comprenait tout le * pays au nord de Liège , jusqu'à Saint-Trond.
Parvenu à ce degré d'extension , l'évèché de Liège , qui pouvait armer mille chevaliers , l'emportait de beaucoup sur chacun des comtés voisins. Les prélats qui occupaient ce siège se trouvaient donc les princes les plus puissants de la contrée après les ducs , et quelques-uns d'entre eux se posèrent au besoin comme représentants de l'empire et défenseurs de l'ordre public. L'évéque Wazon , célèbre par ses vertus et sa charité , osa menacer, en 1040 , le roi de
France qui se préparait à envahir la Lorraine , penckmt Uis troubles causés par la révolte de Godefroid-le-Courageux. Sachez, lui écrivit-il , que les forces de Mayence , de Cologne , de Liège et de plusieurs autre villes vous tiendront tète. A diverses reprises l'armée liégeoise marcha con e les comtes de Hollande qui entravaient la navigation de la Meuse et du Rhin , et contre lesquels les prélats ne se lassaient point de lutter pour l'intérêt du pays.
On ne sait pas si les anciens évêques de Liège avaient accordé des droits politiques à la bourgeoisie de cette ville; mais il semble que la douceur de leur gouvernement et son esprit de justice assuraient au peuple une assez grande liberté. Plusieurs de ces prélats étaient nés euxmêmes dans une condition obscure et n'avaient du leur élévation qu'à leur science et à leurs vertus. Les chanoines , auxquels- appartenait l'élection du prince , formaient un corps nombreux et qui participait à la souvenuneté. L'on aperçoit de très bonne heure des échevms a Liège : mais on ignore de quel pouvoir ils jouissaient, et là comme en Brabant les institutions ne prennent un caractère positif qu'au siècle suivant.
Un beau titre de gloire pour Févèché fut 1 instituti<)n d'un tribunal de Paix, destiné à mettre un terme aux désordres et aux violences dont la contrée entière se trouvait sou>e.it le théâtre. Cette grande et noble tentative d un prélat vertueux pour faire régner les lois dans toute l e endue des provinces lorraines, mérite d'arrêter un instant notre attention : elle montre quels étaient alors dans ces provinces l'état et les besoins de la société.
De tout temps la Lorraine avait souffert de l anarchie qu'v avaient introduite le manque d'un chef et l'eloignement des empereurs. Mais depuis que les ducs charges du gouvernement général avaient transigé avec les comtes (1015) le pouvoir souverain était à peine représente. Lhaque seigneur jouissait d'une indépendance presque complètc dans ses domaines, et la hiérarchie féodale elle-même
était détruite. De là un désordre universel , aur mîtleu duquel la force prenait à chaque instant la place du droit , et qui faisait retomber les populations dans la barbarie. Les grandes maisons religieuses dont les domaines avaient formé comme des seigneuries indépendantes , gouvernées plus régulièrement que le reste du pays , se trouvaient opprimées par les chefs militaires qu'elles étaient forcées de choisir pour les protéger (sous le nom d'avoués ou de défenseurs) et qui s'en rendaient les maîtres. Les villes du second ordre , tombées au pouvoir de diverses familles puissantes, étaient gouvernées comme de simples domaines seigneuriaux , et celles même qui obéissaient à l'évêque ne paraissent pas avoir possédé alors de franchises. Les chroniques de cette époque sont pleines d'exemples de la faiblesse et de l'oppression des classes pacifiques. Tantôt ce sont des monastères assaillis à main armée et dépouillés de leurs biens pour agrandir les possessions d'un voisin avide ; tantôt des populations entières fuyant à l'approche d'un chef redouté et se barricadant dans les églises , comme au temps des invasions normandes. Rien de plus commun que de pareils traits dans les chroniciucs du Hainaut avant que cette province fût échue à des princes de la Maison de Flandre. Dans le Luxembourg, les comtes eux-mêmes donnèrent l'exemple de l'usurpation et de la violence ; et l'on vit , en 1057, Conrad I." s'embusquer sur le passage du vieil archevêque Eberhard , qui faisait la visite de son diocèse , fondre tout à coup sur le malheureux prélat, disperser ou massacrer sa faible suite , le dépouiller des vêtements pontificaux et l'enfermer dans les prisons de sa fortesse , d'où il ne le laissa sortir que par l'intervention solennelle du pape. D'horribles ravages étaient commis à chaque instant dans le pays de Liège par les possesseurs des château \-forts, et l'évêque Notger avait été contraint de surprendre lui-même la forloresse deChêvremont à la lête d'une troupe de gens de guerre déguisés en prêtres. Partout les idées barbares des vieux Germains l'emportaient sur les lois sociales, et chaque jour voyait reculer la civilisation.
Vainement quelciucs princes crun caraclèn' noble se distinguaient-ils par de grandes (jualités au milieu de cette époque d'anarchie : leur pouvoir encore fail)li; et borné ne suffisait qu'à protéger leurs propres sujets sans mettre de barrière au désordre général. Le seul Godefroid-le-Bossu , en sa qualité de duc de Lorraine , avait paru vouloir mettre un terme à l'indépendance effrénée des seigneurs locaux , et les chroniqueurs rapportent que sous son gouvernement la justice presque oubliée avait reparu tout d'un coup. Mais sa mort prématurée interrompit l'œuvre qu'il avait entreprise. Personne après lui ne possédait assez de force et d'autorité pour prendre sa place : car Godefroid n'ayant point laissé d'enfants , le titre de duc avait été donné à Conrad L", fils de Henri IV, jeune prince sans capacité et sans énergie, qui se révolta peu après contre son père et fut dépouillé d'un pouvoir qui n'avait jamais été réel. Les grands de Lorraine se trouvaient donc comme abandonnés à eux-mêmes. Un homme eut alors la noble pensée de les réunir pour donner au pays une paix durable et une loi générale. C'était l'évéque Henri de Liège, auquel la voix populaire décerna le glorieux surnom de Pacifique (vers 1()82). Il invoqua le concours des comtes au nom de la religion outragée par le règne de la barbarie. Déjà depuis longtemps les évoques de France et d'Allemagne s'efi'orçaient de diminuer les ravages de ces guerres privées qui étaient un obstacle éternel à toute tranquillité et à toute justice. Des Trêves de Dieu avaient été proclamées pour interdire l'emploi des armes et l'effusion du sang pendant certains jours de la semaine (le dimanche et les jours qui en étaient le plus rapprochés). Henri de Liège « qui n'entendait parler de tous côtés que de rapines , de meurtres et d'incendies, chacun prétendant se faire justice soimême, » engagea les princes voisins à s'unir à lui pour proclamer eu Lorraine une loi de paix , qui devait former comme une charte commune aux dillérenles provinces. Cette loi interdisait de porter les armes le vendredi ,
le samedi , le dimanche ou les jours de fête , ainsi que pendant l'avent et le carême , et depuis Pâques jusqu'à la Pentecête, et de commettre à aucune époque des meurtres, des incendies , des rapines ou des violences quelconques. Le châtiment de toute contravention devait être pour l'homme libre, la perte de ses biens et le bannissement; pour le serf, l'amputation de la main droite. Les comtes de Hainaut , de Namur (D, de Luxembourg , de Limbourg, de Louvain et d'Anvers, souscrivirent à cette loi et jurèrent de la faire exécuter. Il instituèrent un Tribunal de la Paix , dont les arrêts devaient être souverains , et dont l'évéque de Liège fut le chef. Ainsi le choix des comtes lorrains plaçait ce prélat à leur tête comme le juge suprême du pays, et il s'élevait une autorité capable de mettre un frein à la violence et un terme au désordre.
Malheureusement il était difficile de maintenir cette puissance d'un tribunal souverain , fondée sur le concours des différents seigneurs, et qui enlevait à chacun une partie de son indépendance. Dès le principe un comte de la Roche refusa de reconnaître la loi ; et bientôt l'évéque Otbert , successeur de Henri (1091), perdit par son caractère fougueux et altier le respect et la déférence qu'avait obtenus son prédécesseur. L'autorité judiciaire, dont les prélats avaient été revêtus, ne prit donc qu'une extension incomplète , et ne fut jamais assez forte pour soumettre à ses décisions les comtes eux-mêmes. Toutefois le Tribunal de la Paix exerça encore sa juridiction sur les provinces voisines pendant plus de deux siècles , et elle ne s'éteignit entièrement que sous les ducs de Bourgogne. Ce n'était plus dans les derniers temps qu'une simple institution locale , qui n'avait d'action que sur les vassaux
(t) Albert de Namur semble avoir concouru à rinstituUon de celte paix, et reçut aussi le surnom de Pacificiue.
de révêché , et c'est sous cette forme qu'elle nous est dépeinte par les historiens. A des jours marqués , celui qui avait à se plaindre d'un acte de violence allait frapper l'anneau de cuivre de la porte rouge du palais épisropal. L'évêque lui rendait justice en habits pontificaux et entouré de son prêteur et de ses vassaux armés. S'il y avait dénégation et défi (entre hommes libres), les adversaires, renvoyés au jugement de Dieu, combattaient en champclos, revêtus d'armures rouges : usage barbare à nos yeux , et qui cependant avait été le premier remède npplicabh^ h une barbarie plus grande encore.