CHAPITRE VL
Oodefrotd de Bouillon. ^ La première Croisade (1076 à 1100).
La glorieuse famille des ducs de Rasse-Lorraine s'était éteinte en Godefroid-le-Rossu : avec elle devait expirer en Relgique l'autorité ducale ; mais un nom héroïque vint encore jeter son éclat sur le tombeau de cette grande race et sur la chute de ce pouvoir mourant.
Godefroid avait adopté dans les dernières années de sa vie un fils de sa sœur Ida , mariée h Eustache , comte de Roulogne (c'était celui que Robert-le-Frison avait fait prisonnier à la bataille de Cassel). Mais à la mort du duc, l'empereur n'eut pas égard h cette adoption , et le jeune héritier, qui n'avait encore que dix-sept ans, \it la volonté de son oncle méconnue et sa succession morcelée (1076). L'évêque de Verdun s'empara de cette ville , antique patrimoine de la maison d'Ardenne : Albert de Namur, qui s'était ligué avec lui, fit revivre ses droits sur le duché de Rouillon (du chef de sa mère Régilinde , sœur de Godefroid-le-Courageux) , et vint attaquer ce chûteau où Ida s'était retirée avec son fils. Mais celui-ci, qui porta depuis lors le nom de Godefroid de Rouillon, défendit lui-même cette forteresse avec une énergie au-dessus de son Age. Il repoussa les assaillants , et trouva bientôt un puissant protecteur dans l'évêque Henri de Liège , dont la famille était alUée à la sienne. Son intervention força le Namurois à se désister de son entreprise , et le jeune prince, auquel demeurèrent la seigneurie de Rouillon et le comté d'Anvers , put espérer de recouvrer un jour la dignité ducale qui avait été si longtemps héréditaire dans sa maison.
La route qu'il choisit pour y parvenir fut digne du sang dont il descendait. A peine sorti de l'adolescence , d alla chercher la renommée sous les drapeaux de ce môme Henri IV qui l'avait dépouillé du titre de duc au profit de son fils Conrad. Jamais l'empereur n'avait eu plus besoin de défenseurs fidèles, menacé qu'il était sur son trône par la révolte du duc Rodolphe de Souabe. Une partie de l'Allemagne favorisait ce redoutable compétiteur. Godefroid se distingua bientôt parmi ceux qui soutenaient la cause du monarque. Il déploya dans tontes les rencontres une valeur si brillante, que le jour ou les deux partis en vinrent à une bataille décisive, ce fut à lui que les autres chefs cédèrent l'honneur de porter l étendard impérial. La (ortune semblait balancer entre les deux armées, lorsque l'intrépide jeune homme, ^ élançant au plus fort de la mêlée , abattit et blessa ^^^^^^^^^^ Rodolphe avec le fer même de cet étendard (1080). De nouveaux exploits ajoutèrent à sa gloire dans les guerres d'Italie où il accompagna l'empereur ; et quand Lonrad eut perdu par sa révolte la dignité de duc de Lorrame , Henri ne fit que s'acquitter envers le héros de son parti en lui restituant le rang de ses ancêtres (1089).
Malheureusement pour la Belgique, ce jeune pnnce, dont l'étoile se levait avec tant d'éclat, ne devait lui être conservé qu'un moment. Godefroid de Bouillon , en qui semblait revivre le caractère à la fois calme et fier, religieux et intrépide des premiers ducs de sa race , fit plier sous son ascendant l'indépendance orgueilleuse des grands de Lorraine. Il devint l'arbitre des comtes dans leurs diihcultés entre eux et avec Otbert, évoque de Liège , qm avait irrité ses voisins et soulevé contre lui jusqu'à une partie de son propre clergé. Lui-même eut la sagesse de renoncer aux prétentions que son oncle avait fait valoir sur la Hollande , et qui l'avaient rendu ennemi de Robert-le- Frison. H se contenta des domaines héréditaires de sa famille et de son comté de Verdun , que ses adversaires
lui avaient abandonné dès son retour en Belgique. D'une autre part , il avait renoncé à Boulogne et à son héritage paternel , qu'il céda à son frère Eustache , ne croyant pas que l'honneur lui permît d'être à la fois vassal de l'empereur et du ror de France. Toute sa conduite offrit la même loyauté et le même désintéressement. Mais si des expéditions lointaines avaient illustré sa jeunesse , la fortune réservait à son ûge mûr l'exécution d'une entreprise plus grande et plus aventureuse encore , qui devait attacher à son nom le respect de l'Europe. L'heure des croisades était venue, et Jérusalem attendait un roi belge.
Depuis longtemps l'habitude des pèlerinages, soit comme œuvre pieuse , soit comme punition de fautes graves , s'était introduite parmi les chrétiens d'Occident ; et nous avons déjà vu Robert-le-Frison consacrer trois années à la visite des saints lieux. Mais le fanatisme des Turcs Seljoiicides , race de conquérants barbares qui venaient d'envahir la Syrie et les contrées voisines , exposait les pèlerins à des outrages et à des cruautés sans nombre. Un de ces pieux voyageurs ressentit une juste indignation des souffrances de ses frères. C'était un religieux de Picardie , appelé l'hermite Pierre , homme d'une naissance obscure , mais doué de cette éloquence du cœur qui remue les peuples. Il prêcha aux grands et aux petits la délivrance du Saint-Sépulcre , et tous lui répondirent par un cri unanime : Dieu le veut ! Le pape Urbain II proclama la croisade dans les conciles de Plaisance et de Clermont (1094 et 1095), et l'Europe chrétienne se disposa à la conquête de la Palestine.
Des masses confuses et tumultueuses de peuple se mirent en mouvement les premières, sous la conduite de l'hermite et de chefs obscurs. Mais il se forma aussi de véritables armées , composées de gens de guerre et commandées par des princes , qui avaient assez d'enthousiasme religieux pour partager l'élan populaire, et assez de puissance, de sagesse et de valeur pour accomplir la conquête si hardiment projetée. Aucun pays de l'Europe ne fournit à ces
armées autant de soldats que les provinces belges; aucun ne leur donna des chefs aussi glorieux. Godefroid de Bouillon fut le premier. Consacrant ses biens comme sa vie à cette noble entreprise , il vendit son château de Bouillon à révoque Otbert, engagea quelques autres domaines, et consacra le prix de son patrimoine à équiper des soldats. Avec lui partirent ses frères Baudouin et Eustache de Boulogne, ainsi que le comte Baudouin de Hainaut et la fleur de la chevalerie lorraine. Ils traversèrent lentement FAllemagne et la Hongrie et se dirigèrent vers Constaiitinople. Robert de Flandre , appelé depuis Robert de Jérusalem , conduisit également à la croisade un corps nombreux , composé de l'élite de ses gentilshommes. Ce comte était le fils et le successeur du Frison, et il avait déjà montré toute son audace en dédaignant de faire hommage à l'empereur pour les terres qu'il tenait sur la rive droite de l'Escaut. A lui se joignirent trois autres princes avec leurs troupes , Robert , duc de Normandie (son cousin-germain), Etienne, comte deBlois, et Hugues-le-Grand, frère du roi de France. Ils se dirigèrent à travers la France vers l'Italie oà ils comptaient s'embarquer : mais le gros de l'armée n'osa affronter la mer pendant la mauvaise saison ; et la hardiesse des Flamands qui passèrent seuls sur la céte d'Asie , accoutumés qu'ils étaient à voir leurs marins braver les flots , fut considérée par les autres comme une heureuse témérité.
Toutes les troupes croisées se rejoignirent successivement h Constantinople , d'où elles prirent l'année suivante (1097) le chemin de Jérusalem, à travers l'Asie-Mineure. Pendant cette campagne ils conquirent la place importante deNicée, battirent une grande armée turque, et parvinrent jusqu'à Antioche. Godefroid, qui s'était signalé par des prodiges de bravoure , devint doublement cher aux soldats quand ou l'eut vu attaquer seul un ours furieux pour sauver un de ses compagnons d'armes déjà blessé. Lui-même faillit périr sous 1(n griffes du monstre et resta
longtemps malade de ses blessures. Les historiens des croisades se sont complu à citer des traits de sa force et de son courage : ses flèches perçaient cuirasses et boucliers , et son sabre , si nous en croyons tous les contemporains , partagea en deux un cavalier turc qui fut fendu depuis la tête jusqu'à la ceinture. Nos chroniqueurs parlent un peu moins de Robert de Flandre (i); mais c'était celui des croisés dont les Orientaux admirent le plus le courage souvent téméraire. Dans leur langage poétique les Grecs l'appelaient « le fils de saint Georges, » et les 3Iahométans « la lance et l'épée des Chrétiens. » A côté de ce prince chevauchait , les armes à la main, dit-on, sa sœur Gertrude, veuve de Henri de Brabant. Baudouin de Hainaut , leur cousin , avait figuré parmi les chefs les plus braves ; mais ayant été député plus tard vers l'empereur Alexis, il fut surpris par des cavaliers turcs , et périt d'une mort ignorée. L'autre Baudouin , frère de Godefroid , se détachant de l'armée avec un corps de troupes belges , passa l'Euphrate et conquit la ville d'Édesse qui devint ainsi une principauté chrétienne. Il avait parmi ses soldats des marins flamands qu'il avait rencontrés vivant de pirateries sur les côtes de la Grèce et de l'Asie-Mineure , et dont la flotte avait été depuis dix ans la terreur de la Méditerranée.
La seconde campagne ( 101)8 ) fut signalée par le siège d' Antioche et par une nouvelle victoire sur les Turcs. L'armée avait souffert de la famine , et presque tous les chevaliers combattaient à pied : mais l'on approchait du
(1) L'extrême douceur de caractère de Godefroid lui avait concilié l'affection générale; mais les autres Lorrains et Flamands étaient en général odieux aux Normands, aux Italiens et à tous les Méridionaux , à cause de plusieurs querelles de ces derniers contre les guerriers belges. Le fameux Tancrède , ce héros des historiens, avait attaqué avec ses Normands une troupe flamande commandée par Baudouin, frère de Godefroid; mais il fut repoussé avec honte. Ces animosités ont influé sur le récit des écrivains.
but de rexpéditioii , et cette pensée redoublait l'ardeur des chefs.
Les croisés étaient encore au nombre de soixante mille la troisième année. Ils arrivèrent enfin devant Jérusalem , dont les Égyptiens se trouvaient alors maîtres , et , après avoir fait d'immenses préparatifs, ils donnèrent un premier assaut à la ville le 14 juillet. Us attaquaient sur plusieurs points , et poussaient vers la muraille de grandes tours de bois qui portaient leurs guerriers les plus intrépides , prêts à sauter sur les remparts de la place. Mais l'ennemi se défendit vaillamment et ne put être forcé. Ce ne fut que le lendemain (le vendredi 15 juillet 1099) qu'ils parvinrent à pénétrer dans la cité sainte. Ceux qui s'élancèrent les premiers de la tour roulante de Godefroid sur la murailles furent deux chevaliers de Tournay. Us étaient frères et se nommaient Léthalde et Engelbert. Godefroid les suivit immédiatement et entra le troisième dans la ville. Presque au môme instant les deux Robert (le Normand et le Flamand) y pénétraient d'un autre coté avec le célèbre Tancrède. Les Chrétiens l'emportaient, et il ne restait plus aux Mahométans qu'à mourir.
Après la ûctoire le conseil des princes s'assembla pour donner un souverain h la Terre-Sainte. Robert de Flandre prit la parole le premier, et montra tant de sagesse en peignant la situation du nouveau royaume et les qualités nécessaires h son chef, que les seigneurs lui offrirent aussitôt la couronne. Mais il la refusa , protestant qu'il ne désirait qu'un heureux retour dans sa patrie. Le choix tomba ensuite sur l'autre Robert , qui s'en défendit également. Alors on résolut de sonder l'opinion de l'armée , et elle se trouva unanimement favorable à Gode froid, qui consentit à son élection sans l'avoir désirée. C'était accepter avec la couronne un exil perpétuel t mais ce généreux prince ne s'était pas consacré à demi à la cause chrétienne, et il accepta le devoir de garder Jérusalem après avoir rempli son vœu de la conquérir.
Les croisés , avant de se séparer, remportèrent encore une grande victoire sur les Musulmans d'Egypte et de Syrie qui avaient réuni leurs forces pour reprendre la ville sainte. Ayant ainsi assuré sa conquête , l'armée ne songea plus qu'à retourner en Europe. Les deux princes français (Hugues-le-Grand et Etienne de Blois) l'avaient abandonnée l'année précédente, découragés par les fatigues et les souffrances : d'autres restèrent en Orient (le comte de Provence et le prince de Tarentc) ; le duc Robert s'arrêta en Italie; Robert de Flandre fut presque le seul des principaux chefs de l'expédition qui ramena ses compagnons d'armes dans leurs foyers. Avec lui revinrent tous les Belges, et leur route à travers l'Europe offrit l'image d'un triomphe continuel. Tel était l'enthousiasme qu'inspirait l'aspect des croisés victorieux, que le mépris public contraignit Huguesle-Grand et Etienne de Blois , qui les avaient délaissés , à retourner en Orient , où tous deux périrent sans avoir pu laver leur honte. Pressés par le désir de revoir leur patrie , plusieurs de ceux qui revenaient en Belgique devancèrent la nouvelle de leur retour. De ce nombre furent les croisés bruxellois qui arrivèrent à l'improviste le 19 janvier 1100, et dont l'aspect causa tant de joie qu'une fête annuelle , appelée « le samedi des femmes, » en renouvela longtemps le souvenir. L'hermite Pierre était revenu avec les Lorrains ; il fonda un couvent à Huy et y passa le reste de ses jours dans la retraite , consacrant à la prière cette voix puissante qui avait remué le monde.
Godefroid, avec lequel étaient demeurés 300 chevaliers , acheva de soumettre les Villes mahométanes de la Terre- Sainte, et organisa régulièrement son royaume; mais il ne voulut point porter lui-même le nom de roi , se déclara vassal du chef de l'Église et prit le simple titre A' avoué et défenseur du Saint-Sépulcre. Ce prince, dont la modestie et la simplicité égalaient la valeur, s'était fait respecter des peuples orientaux , et son règne s'annonçait sous les plus glorieux auspices , lorsqu'ime maladie subite vint l'enlever
dès la seconde année (1100). Comme il ne laissait point d'enfants, sa mort éteignait tous les droits qu'une longue possession avait assurés à la maison des ducs de Basse- Lorraine ; et il ne devait s'élever personne après lui qui possédât avec ce titre assez de pouvoir et de force pour faire revivre môme la simple image de l'ancienne autorité
ducale.
L'époque était donc venue où les comtes lorrains n'ayant plus de chef, allaient jouir d'une indépendance presque entière; et une nouvelle période commençait pour la Belgique.