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CHAPITRE PREMIER

Les Maisons de Limbourg et de Brabant se disputent la dignité ducale et finissent par la partager. — Henri-1' Aveugle maintient contre les deux ducs l'indépendance des comtés de Namur et de Luxembourg (1100 à 1172).

La force et la stabilité que les provinces lorraines avaient acquises pendant le cours du onzième siècle , avaient pour ainsi dire préparé leur indépendance ; et sans cesser de faire partie de l'empire, elles offraient déjà l'image de petits états dont chacun avait sa vie propre. C'est leur développement sous cette nouvelle forme qui va maintenant frapper nos regards.

Godefroid de Bouillon n'eut point ses frères pour successeurs (l'adoption de Godefroid-le-Bossu ne s'étendait qu'à lui seul , et les droits qu'il possédait de ce chef ne pouvaient passer à eux). Son héritage fut donné par l'empereur à un autre prince de la Maison d'Ardenne, le comte Henri de Limbourg, dont l'aïeul maternel, Frédéric de Limbourg , avait possédé autrefois la dignité ducale (du côté paternel il descendait des comtes d'Arlon ). Mais la succession de Godefroid avait perdu de son importance, ce prince ayant aliéné tout son patrimoine pour la croisade , excepté

le comté , ou , comme on l'appelait dès lors , le marquisat d'Anvers. Ainsi le nouveau duc n'héritait guère que d'un rang dont il devenait chaque jour plus diflicile de faire valoir les droits.

Jusqu'à ce moment Henri de Limbourg ne s'était fait connaître que comme un seigneur remuant et avide , qui avait dépouillé plusieurs abbayes, et s'était fait excommunier par l'évéque de Liège et assiéger par l'empereur. 11 venait de se rendre à ce dernier, et paraissait en disgrûce , lorsque le don d'une forte somme (probablement le fruit de ses exactions) lui concilia tout d'un coup la faveur du monarque, et lui valut la dignité ducale. C'était l'époque des luttes entre l'empire et le saint-siège ; le duc se montra dévoué au parti impérial , et profita des circonstances pour usurper de nouvelles propriétés deTÉglise. Mais il joua un rôle plus honorable lorsque l'Allemagne se fut révoltée contre Henri IV, et que ce malheureux prince; fuyant devant son propre fils qui venait d'usurper son trône, chercha un asile en Lorraine (1105). Le vieux monarque avait traversé Cologne avec sa faible suite (neuf cavaliers seulement l'accompagnaient). Le duc courut à sa rencontre, et le conduisit à LimbOurg et de là à Ciégc , sous l'escorte de huit cents chevaliers lorrains. L'évéque Otbert et tous les comtes s'unirent aussitôt pour défendre sa cause, et le fils rebelle s'étant avancé avec ses troupes jusqu'aux bords de la Meuse , donna dans une embuscade près de Yisè et fut complètement défait par Henri de Limbourg et Godefroid de Namur. Il réunit une seconde armée l'année suivante, et vint assiéger la ville de Cologne dont les habitants s'étaient déclarés pour son père. Mais le duc de Lorraine sauva la place en y introduisant pour la défendre des Gens dk GiLDE (IJ, genre de soldats dont la valeur et l'intelligence

(1) Ces gens de Gilde sont appelés p.ir un contemporain « une certaine espèce d'hommes très-brave et extraordinairemeni

étonnèrent les Allemands et qui firent échouer toutes leurs attaques. Les affaires du vieux Henri semblaient se rétablir, lorsque sa mort vint renverser toutes les espérances de ses partisans. Alors la Lorraine se soumit à son fils , avec lequel l'évéque et les comtes firent leur paix. Le duc seul, soit hauteur ou défiance , voulut encore résister. Il fut vaincu ei forcé de se rendre à l'empereur, qui le garda prisonnier et investit du duché de Lorraine et du marquisat d'Anvers un prince d'une autre famille , Godefroidle-Barbu, comte de Louvain (1106).

Par cette brusque révolution, la Maison de Brabant, issue des premiers ducs de Lorraine, remontait au rang de ses ancêtres, après en avoir été dépouillée depuis le temps de Régnier-au-long-Col et de Giselbert. Cette famille, longtemps ennemie des ducs de la seconde race, s'était alliée à eux , comme on l'a vu , par le mariage de Lambert III avec Ode , fille de Gothelon et soeur de Godefroid-le-Courageux. Depuis lors son histoire tient peu de place dans nos annales , faute de documents contemporains ; mais la suite des faits indique dans ses états un développement remarquable de puissance et de civilisation. L'importance de la contrée qu'elle gouvernait , et le grand rôle réservé à ses descendants , donnent quelque intérêt au peu de détails qui nous restent sur ses princes.

Lambert III n'avait pris qu'une part secondaire aux luttes dont la Lorraine était le théâtre pendant son règne. Il avait combattu contre le comte de Hollande (1058 à 1061), et fait prisonnier dans une première expédition ; il avait obtenu l'avantage dans une seconde attaque où périt

aguerrie». Je ne doute pas que ce ne fût la bourgeoisie d'Anvers, la seule ville flamingante qui reconnût Henri de Limbourg pour son seigneur. L'on verra plus bas que les cités de Brabant devaient avoir possédé de très bonne tieure les mêmes institutions militaires que celles de Flandre. ,

son adversaire. C'était comme vassal de Terapire , et allié de révoque d'Utrecht, qu'il portait la guerre dans ce pays. On ne connaît pas l'époque précise de sa mort (vers 1061).

Henri II , son successeur, contemporain de Robert-le- Frison , est nommé parmi les alliés de Richilde ; mais une obscurité profonde enveloppe le reste de sa vie. Toutefois il est probable que ce prince, oublié parles cbroniqueurs qui ne le voyaient point figurer sur le champ de bataille , fut le premier qui réunit en un seul et même état , sous le nom antique de Brabant , les comtés de Louvain et de Bruxelles et les autres domaines de sa famille , qui avaient formé jusque là des seigneuries détachées. L'on trouve en effet cette réunion accomplie sous son fils Henri III , qui prenait dès l'an 1080 le titre nouveau de « comte et défenseur du pays brabançon ; » et l'on ne peut guère attribuer à ce prince , alors encore jeune , l'honneur de la pensée politique qui donnait de l'unité à ses états et une patrie à ses vassaux.

Une double alliance attacha Henri III aux deux branches de la Maison de Flandre : il épousa Gertrudc , fille de Robert, et donna sa sœur Ida à Baudouin de Hainaut. Une paix profonde devait être le résultat de cette intimité entre les souverains des provinces voisines. Mais cette paix même devint fatale au comte, qui fut victime de son ardeur pour les fêtes militaires de cette époque. La ville de Tournay , qui formait alors une seigneurie particulière, gouvernée par une famille puissante, avait quelques guerriers célèbres contre lesquels il voulut rompre des lances. L'un d'eux , appelé Gossuin , l'atteignit au défaut de l'armure , et eut le malheur de le tuer (10%). Lepeuplç déplora cette mort : elle lui faisait perdre un prince généreux et un justicier inflexible.

Godefroid I.*% frère de Henri, devait être son successeur; mais il se trouvait en Orient et il y était tombé entre les mains des infidèles. Des envoyés ( hoisis par ses vassaux lui portèrent à la fois la couroime de comte et sa

rançon de prisonnier. De retour dans ses états , il se fit remaVquer par une rare énergie , et lorsque l'empereur Henri V voulut donner un nouveau chef à la Lorraine , ce fut à lui qu'il confia, comme on l'a dit plus haut, le titre et le pouvoir ducal.

L'événement justifia bientôt ce choix. Godefroid-le- Barbu était un prince hardi et généreux , capable de conserver par ses propres forces le titre et les domaines qu'il venait d'obtenir. A peine avait-il remplacé Henri de Limbourg, que celui-ci , s'échappaut de la prison où l'avait fait enfermer le monarque, reprit les armes et s'empara d'Aix-la-Chapelle où il rassembla ses partisans. Mais le Biabançon ne lui laissa pas le temps de grossir ses troupes. 11 appelle ses vassaux , marche sur Aix, et attaque si vivement la place qu'elle retombe entre ses mains. Henri eut à peine le temps de s'enfuir, laissant prisonniers sa femme et presque tous les seigneurs de son parti. Godefroid usa noblement de sa victoire : il renvoya la princesse à son époux , et rendit la liberté aux captifs, sans exiger d'eux autre chose que la promesse de ne plus combattre contre lui. Cette générosité lui fit des partisans de ceux qu'il avait vaincus, et le Limbourgeois lui-même déposa les armes (1107).

Sept ans après une révolte éclata au sein de l'empire, et les princes de Lorraine s'unirent à ceux du nord de l'Allemagne pour résister à l'empereur. Godefroid entra dans celte ligue ; mais il ne prit qu'une faible part à la guerre qui en résulta , et qui ensanglanta les bords du Rhin. Henri de Limbourg au contraire y releva l'honneur de ses armes en contribuant aux victoires des confédérés. Le titre de duc de Limbourg qu'il commençait à prendre dans ses actes , semble indiciuer qu'il ne renonçait pas entièrement au rang qu'il avait perdu. La mort qui le surprit en 1119, l'empêcha de renouveler la lutte contre le Brabançon; mais il laissait un fils, Waleran II, qui héritait de ses prétentions et de ses ressentiments , et qui uc

tarda pas à les faire revivre. Celui-ci toutefois n'osa encore attaquer Godefroid ouvertement ; mais il chercha les moyens d'entrer en lice avec lui d'une manière indirecte.

Les hostilités s'engagèrent d'abord à l'occasion de l'évôchè de Liège, auquel prétendaient deux candidats, Alexandre, qui avait acheté sa nomination de l'empereur, et Frédéric, qui venait d'être consacré par le pape (1119). Le protégé du monarque fut soutenu par Godefroid ; mais Waleran et le comte de Namur (c'était le propre frère de Frédéric) se déclarèrent pour l'évéque légitime , et la ville de Liège ayant embrassé son parti , le duc fut contraint de céder après des menaces inutiles.

Le Brabançon ressentit cet échec : il prit sa revanche à l'élection suivante (1121), et imposa de nouveau Alexandre aux Liégeois. Ce dernier, il est vrai, éprouvant des remords, se désista bientôt d'une dignité mal acquise. Mais alors un frère utérin de Godefroid, l'évéque Albéron, fut nommé à sa place. L'empereur Henri V soutenait ouvertement le duc , et ses ennemis n'osaient se déclarer.

Les choses changèrent de face quelques années plus tard. Henri V mourut sans laisser de fils, et les princes de l'empire se partagèrent entre son neveu Conrad de Souabe, et le comte Lothaire de Supplenbomg. Celui-ci était porté au trône par les nombreux ennemis du dernier monarque ; il triompha , et Godefroid-le-Barbu , qui avait soutenu Conrad, éprouva le ressentiment du vainqueur. Lothaire le déclara déchu du titre de duc et du marquisat d'Anvers, et conféra ses dépouilles au prince limbourgeois (1128).

Mais il était plus facile de proclamer un pareil arrêt que de l'exécuter. Lothaire était mal affermi sur son trône , et les forces de Waleran ne suffisaient pas pour effrayer le Brabançon. Cependant l'évéque Alexandre, qui venait d'être enfin régulièrement élu à Liège (après la mort d'Albéron), s'attacha au nouveau duc, abandonnant celui qui l'avait jadis protégé. Godefroid, pour le punir, dévasta une partie de ses domaines, et soutint contre lui

le comte de Duras qui faisait la guerre à l'abbaye de Saint-Trond. Alors l'évéque et Waleran de Limbourg vinrent assiéger ce comte dans son château ; et le duc ayant rassemblé des troupes pour le secourir, une grande bataille se livra entre les deux partis , dans la plaine de Wildre (1129). Après une mêlée sanglante , l'avantage resta aux Liégeois. Ils conquirent dans cette journée l'étendard de Brabant qu'ils gardèrent depuis comme un trophée de leur victoire. Mais ils ne purent continuer le siège .de la forteresse, et le but de la campagne fut manqué. Les aimées suivantes l'évéque parut rester neutre entre les deux princes rivaux , et de part et d'autre on se tint simplement sur la défensive : les contrées situées à l'est de la Meuse reconnaissaient Waleran ; le Brabant et Anvers n'obéissaient qu'à Godefroid, que les auteurs de l'époque appellent le duc de Louvain. Chaque parti semblait attendre l'issue des guerres intestines qui divisaient l'Allemagne en deux camps. Enfin Lothaire mourut et fut remplacé par Conrad (1138) : alors la cause du Limbourgeois fut perdue. Il expira l'année d'ensuite, et son adversaire, déjà vieux, ne lui survécut que de quelques mois (1140) ; mais avant de fermer les yeux ,' le Brabançon avait vu un nouveau décret impérial consacrer les droits de sa maison au duché de Lorraine.

Le règne de Godefroid-le-Barbu fait époque dans l'histoire de la Belgique .* c'est à ce prince que parait due la grandeur du Brabant. Non-seulement Anvers fut alors attaché à cette belle province; mais en sa qualité de lieutenant de l'empire , le duc s'était fait rendre hommage par ce qu'il restait dans ses états et alentour de seigneurs encore indépendants. Les comtes d'Arschot devinrent ainsi ses vassaux ; il en fut de même des sires de Grimberghe , famille plus puissante encore , et que l'on nommait les Berthoud (ils possédaient le titre d'avoués de Matines, ville qui appartenait aux évoques de Liège depuis un temps immémorial , mais qui , séparée du reste

de leurs états , se trouvait en réalité au pouvoir de ses avoués héréditaires). L'énergie et l'autorité de Godefroid avait fait plier les chefs de ces petites souverainetés ; et un règne de 44 ans avait affermi sa domination sur eux comme suzerain.

Toutefois cette domination n'était pas tellement établie que sa mort ne pût Tébranler. Ce fut en vain que son fds Godefroid II demanda hommage aux Berthoud : ils le refusèrent , et tandis qu'il se préparait à les châtier, un nouveau comte de Limbourg , Henri II , faisait revivre les prétentions de ses pères à la dignité ducale. Le prince brabançon prit aussitôt les armes, pour étouffer par la force ces résistances naissantes ; mais il était d'une santé faible et les premiers efforts épuisèrent sa\ie; il mourut vers 1142, sans avoir pu terminer ni l'une ni l'autre lutte.

Cette mort pr^aturée faillit causer la ruine de la maison de Brabant. Un enfant au berceau, fils du second duc et qui lui succéda sous le nom de Godefroid III , se trouvait l'unique rejeton de cette race illustre , et sa faiblesse devait redoubler l'audace de ses ennemis. Nos chroniques racontent que dans ce danger les principaux du pays tinrent assemblée à Louvain , et jurèrent de défendre les droits du jeune prince. Les barons de Distheim , de Birbach et de Weseraael , et le sire de Wemmel , furent nommés ses tuteurs. Ils s'armèrent contre les Berthoud qui venaient de surprendre Vilvorde et qui menaçaient Bruxelles. Ceux-ci avaient pour alliés une foule de seigneurs étrangers à nos provinces , parmi lesquels on remarquait ceux de Bréda, d'Iselstein, de Bronckhorst, le sire de Couci et le comte de Vizzon. Mais les Brabançons obtinrent des secours de Thierry de Flandre. ^ Après plusieurs rencontres une bataille décisive fut livrée Il deux lieues de Bruxelles (1143). Pour animer ceux de Brabant , un de leurs chevaliers , Arnold de Craienheim , avait arraché des bras de la duchesse le jeune Godefroid , et l'exposant aux yeux de l'armée qui allait combattre

pour lui , il attacha le berceau qui contenait l'enfant aux

branches d'un saule qui s'élevait au milieu de la plaine.

Cet aspect enflamma tous les cœurs , et après une mêlée

sanglante , la victoire demeura aux Brabançons. Telle était

l'ardeur avec laquelle ils avaient combattu , que trois des

tuteurs du jeune prince (les trois barons) avaient trouvé

la mort au milieu des ennemis. Abattus par cette défaite

les seigneurs de Grimberghe cessèrent de troubler le pays,

et à sa majorité , Godefroid renouvelant la guerre contre

eux , prit et rasa leur château (1159). S'il faut en croire la

tradition, les secours que le comte de Flandre avait

donnés en cette occasion à l'armée brabançonne avaient

été payés bien cher : une promesse d'hommage avait été

faite au nom du jeune duc par ses tuteurs, et plus tard

le comte rappela cet engagement à Godefroid. Celui-ci

essaya d'abord de racheter cette promesse exorbitante;

mais ne pouvant fléchir Thierry et n'osant méconnaître

la parole donnée en son nom : Tuez-moi donc , dit-il au

Flamand , en lui présentant son épée ; car je préfère la

mort à la honte d'avilir le noble duché de Brabant.

Touché de ce généreux langage , le comte se laissa fléchir*,

et se contenta de la seigneurie de Denderraonde qui lui

fut cédée par le duc.

Il restait au Brabant un autre ennemi : c'était Henri II , comte de Limbourg, qui continuait à réclamer le duché de Lorraine comme l'héritage de sa famille. Après avoir été longtemps déçu par l'espoir d'une décision impériale en sa faveur, ce prince , d'un caractère fier et intrépide , avait eu recours à la force (vers 1153) et le sang avait coulé. Mais après quelques combats une sorte de transaction fut conclue, en vertu de laquelle le Brabançon épousa Marguerite, fille de son adversaire, et les deux souverains gardèrent le titre et le nom de ducs. Ainsi la querelle des maisons rivales fut enfin apaisée (1155). depuis lors les successeurs de Godefroid III conservèrent sans contestation le nom de ducs de Lothier (c'est-à-dire de

Lotharingie, ou de Lorraine); mais, comme on l'a déjà remarqué, ce ne fut plus guère qu'un vain mot.

Le règne du jeune prince , après son alliance avec la famille limbourgeoise et la soumission des Bertlioud, s'annonçait sous des auspices favorables. Malgré le silence des historiens, l'on entrevoit encore les progrès que la civilisation avait faits dans le Brabant. Les villes étaient devenues assez puissantes pour prendre part aux traités et aux actes politiques des souverains. C'est ainsi que « tous les échevins et plusieurs des meilleurs bourgeois de » Bruxelles » s'obligèrent pour leur duc envers le comte de Flandre dès 1179; et sept autres villes, Anvers, Louvain, Nivelle, Gembloux, Tirlemont, Leeuwe et Jodoigne, intervinrent de même à un traité subséquent (1194). On peut juger des libertés de la bourgeoisie des grandes cités par celles qui furent accordées à la petite ville de Vilvorde lors de son affranchissement (1192) : ce sont les mômes privilèges que ceux des communes de Flandre. Il n'est pas douteux non plus que la population n'eût reçu la même organisation militaire : car ce fut alors (depuis 1166) que l'on vit paraître dans les armées d'Angleterre et de France, une infanterie régulière levée en Brabant et dont les soldats gardèrent le nom de Brabançons. Les écrivains des deux pays s'accordent h reconnaître que c'étaient les troupes les mieux exercées , les mieux armées et les plus aguerries'.de l'époque. Il reste moins de traces du commerce et de l'industrie : cependant Louvain était déjà célèbre par ses grandes fabriques de drap , et dans un traité avec les comtes de Gueldre, conclu en 1197, on rappelle les exemptions de droits accordées depuis quarante ans aux marchands brabançons. L'on voit aussi une flotte de Brabant se joindre à celle de Flandre en 1165 pour attaquer le comte de Hollande. Non-seulement Anvers , mais encore Malines , paraissent avoir fait dès lors le commerce d'outrc-raer. C'est donc de la seconde moitié de ce siècle (1150 à 1200) que l'on peut faire dater la force et la prospérité intérieure du Brabant.

Mais cette prospérité même poussa Godefroid III à entreprendre vers la fin de son règne une guerre désastreuse, dans l'espoir de ressaisir l'ancienne suprématie des ducs sur les provinces voisines. Sa suzeraineté était encore reconnue par les comtes de Gueldre , qui lui faisaient hommage pour la partie de leurs états située en -deçà du Rhin. Il osa former les mêmes prétentions sur le comté de Namur (1168) , et si le succès avait couronné cette entreprise hardie , rien n'eût empêché qu'il ne réclamât des droits semblables sur le reste de la Lorraine. Telle était sans doute sa pensée. Mais l'événement trompa son attente ; la vieille autorité ducale ne devait plus renaître de ses cendres , et l'entreprise dans laquelle il s'engageait ne fut pour lui qu'une source de revers.

L'histoire de cette nouvelle lutte , qui devait décider la grave question de l'indépendance des comtes, nous force à tourner nos regards en arrière , pour connaître les ennemis que le prince brabançon voulait combattre , et les obstacles que devait rencontrer son dessein.

Depuis longtemps les princes de la Maison de Namur avaient joué un rôle brillant parmi les comtes lorrains , sinon comme les souverains les plus puissants , du moins comme des guerriers intrépides et des seigneurs généreux. Albert III, contemporain de Godefroid de Bouillon , avait été pour lui un adversaire redoutable , quoique l'étoile du jeune duc eût fait pâlir la sienne. Après sa mort (1105), son fils, Godefroid de Namur, illustra par de beaux faits d'armes un règne de 35 ans. C'était lui qui avait eu la plus glorieuse part à la journée de Visé , où les guerriers de Lorraine avaient combattu avec succès pour le vieil empereur Henri IV. Deux fois il se mesura contre Godefroid-le-Barbu ( d'abord pour placer son frère Frédéric sur le siège épiscopal de Liège , et ensuite pour maintenir ses propres droits sur l'abbaye de Gembloux), et il sortit victorieux des deux luttes. Un caractère noble quoique impétueux le rendait cher à ses sujets , et il ne manqua à sa gloire qu'un plus grand théâtre. »

Ce prince aussi heureux que brave vit sur ses vieux jours lii puissance de sa maison prendre un accroissement rapide. La famille des comtes de Luxembourg venait ae s'éteindre (ti:i6), après avoir conservé jusqu'à la un ses habitudes de domination féodale , de violence et souvent de spoliation. Ce vaste héritage échut h Henri de Namur, (Us ahié de Godefroid et qui devait être son successeur. Presque en même temps le deuxième fils du comte nommé Albéron, fut porté à l'évèché de Liège (11 Jo, tandis qu'une de ses ÛUes épousait Baudouin IV de Hainaut. Par ce coucours de circonstances heureuses , les quatre provinces du midi de la Belgique se trouvaient gouvernées m des souverains qu'unissaient le sang et l'amitié.

Cette union fut troublée lorsque Henri de Namur, ou comme on le nomma plus tard, Henri-l' Aveugle , eut succédé aux états de son père et aux comtés de la Boche et de Durbuy (1 139). Ce prince, qui régnait depuis la Sambre jusqu'à la Moselle , aida d'abord les Liégeois à reprendre le château de Bouillon tpii leur avait été enlevé par le comte de Bar (1139). et soutint fidèlement la maison de Hainaut dans les tentatives qu'elle faisait alors pour ressaisir le trône de Flandre (on en verra le récit plus loin). Mais ces tentatives furent malheureuses, et Henri, malgré sa valeur personnelle et l'étendue de ses états , perdit par une conduite imprudente les avantages que lui avait donnés la fortune. Deux fois il viola presque sans motifs la paix du pays , et s'attira de rudes échecs en attaquant le prélat qui avait succédé à son frère dans l'évéché de Liège. Irrite par le refus d'une somme de trois cents marcs qu'il pretendai lui être due , il porta le ravage dans les domaines de l Lglise. L'évoque , qui avait failli tomber entre ses mains (c'était Henri de Leyen) , marcha contre lui avec tout le peuple de Liège réuni autour de la châsse de saint Lambert. La bataille eut lieu à Andenne , et la cavalerie du comte y fut dispersée au premier choc (1152). Une seconde campagne , entreprise trois ans.plus tard , eut le même résuh

tat ; et soit que Henri-r Aveugle manquât de prudence ou seulement de fortune , l'honneur de ses armes resta éclipsé.

Ce fut dans cet état de choses que Godefroid III mit en avant ses prétentions à la suzeraineté du comté de Namur. Un caractère faible et une conduite imprudente avaient achevé de déconsidérer Henri. Mais les exigences du Brabançon parurent réveiller toute son énergie. Il répondit avec flerté aux menaces du duc, et quand celui-ci eut rassemblé ses troupes , le Namurois n'hésita pas à lui tenir tête. Le comte de Hainaut , son beau-frère, lui rendit le secours qu'il en avait souvent reçu , et , après quelques incertitudes , une grande bataille fut livrée entre les deux partis près du village de Carnières , sur les frontières du Hainaut et du Brabant (1170). Godefroid y éprouva une défaite sanglante , et vit bientôt après ses campagnes ravagées jusqu'aux portes de Bruxelles , par le jeune Baudouin V, qui commandait les troupes du Hainaut. Plus le duc avait été menaçant, et plus le ressentiment qu'il avait excité éclatait avec violence. Il se vit contraint de renoncer à toutes se prétentions , et se soumit à demander la paix (1171).

Il semblait qu'après une pareille épreuve de la puissance et des forces des comtes, la vaine pensée de leur imposer un joug dût être à jamais abandonnée. Mais à peine le traité , qui mettait un terme à cette lutte , venait-il d'être conclu , que la querelle fut renouvelée , non plus par le duc de Brabant, mais par celui de Limbourg. Henri III, qui portait alors ce titre , était un prince jeune et ûer. I! forgia sur le comté de Luxembourg les mômes prétentions que Godefroid venait d'élever sur celui de Namur (on croit que les deux maisons ducales s'étaient réservé la suprématie l'une à Test, l'autre à l'ouest de la Meuse). Peut-être les deux princes étaient-ils d'intelligence pour reconquérir, en unissant leurs forces, tous les privilèges <lu rang qu'ils avaient partagé. Mais suivant la plupart des auteurs , le but réel du Lim bourgeois était de s'affranchir

de l'hommage qu'il devait au comte de Luxembourg pour la ville et le territoire d'Arion. Quoi qu'il en soit , Henri- 'Aveugle , brusquement assailli par ce nouvel adversaire , ut vaincu et chassé de ses états : mais Baudouin V accourut une seconde fois du fond du Hainaut , battit le duc de Limbourg, l'assiégea dans la forteresse d'Arion et le réduisit à se rendre (1172). Ainsi furent anéantis les droits que les ducs prétendaient conserver à l'autorité suzeraine; et l'indépendance des comtes cessa enfin d'être mise en question.

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