CHAPITRE PREMIER
Etat ancien de la Belgique et peuples qui l'habitaient.
La Belgique est une des contrées de TEurope dont l'aspect a le plus changé depuis les anciens temps. TouA sa partie septentrionale ne forme qu'une vaste plaine qui s'élève à peine au-dessus du niveau de la mer, et qui fut longtemps livrée à ses débordements. Il n'y a pas encore deux mille ans que les flots, franchissant le rivage à chaque haute marée, pénétraient au loin dans ces basses terres , frappant de mort toute végétation , tandis que , dans l'intérieur, l'Escaut et ses nombreux affluents , roulant à la surface d'immenses prairies, y versaient leurs eaux qui s'épanchaient en grandes nappes ou croupissaient
en marécages infects. Un petit nombre de cantons élevés, oui échappaient à ce double fléau , formaient dans a saison des pluies comme une suite d'îles, les seuls pom s complètement habitables qu'offrît encore le nord de la contrée. Les géographes anciens remarquaient même que sur toute cette plaine qui 'embrasse aujourd'hui les provinces des Flandres et d'Anvers, et une partie du Brabant et du Limbourg , on ne voyait guère croître dans l'mtei^ valle des marais que des saules , des aulnes et des plantes
aquatiques. .
Au midi de cette première région , s élevaient à une hauteur moyenne de 60 à 80 pieds une chaîne de collines arrondies et verdoyantes, qui marquaient la limite des hautes terres. Ces collines s'adossaient à deux larges plateaux d'un sol profond et argilleux, et qui offraient tous les signes de la fertilité , à l'ouest le Hainaut , à l'est l'ancienne Hasbagne , c'est-à-dire le massif compris entre la Meuse , le Demer et la Senne. C'était là l'unique partie de la contrée qui parût s'approprier d'elle-même au séjour de l'homme et aux travaux de l'agriculture. Au sud de la Sambre et de la Meuse , où le terrain s'amaigrit et laisse percer la roche qui lui sert de base , le pays se hérissait de bois sombres et touffus : c'était la sauvage forêt d'Ardenne, qui s'étendait du Rhin jusque vers l'Escaut, comme une barrière naturelle destinée à devenir le rempart de la
contrée
Les plus anciens habitants de ces parages avaient été des Gaulois , c'est-à-dire des hommes de même origine que ceux du centre de la France. Ils furent chassés, vers le troisième siècle avant notre ère , par un essaim de peuples guerriers , encore barbares , qui venaient d'Ailemagne et appartenaient à la grande race des nations germaniques. Ces conquérants étendirent leurs invasions depuis le Rhin jusqu'à la Seine : on les appelait Belges, et le pays conquis garda leur nom. Mais ceux d'entre eux qui se fixèrent dans la Belgique actuelle furent d'abord peu nom-
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brcux : car de tout l'espace dont ils s'étaient rendus maîtres , c'était la contrée la moins riche et la plus sauvage. Une seule de leurs principales nations vint s'établir entre la Meuse et l'Escaut , des deux côtés de la Sambre , sur le plus vaste desplîteaux qui commandent la plaine. C'étaient les Nerviens, dont le nom est justement célèbre dans notre histoire.
Ce peuple, qui dans sa plus grande force, et en y comprenant sans doute quelques tribus vassales d'alentour, put armer jusqu'à soixante mille combattants , avait le caractère Ger et belliqueux des Germains , leurs mœurs rudes mais pures , et leurs institutions encore simples. Tous les Nerviens étaient soldats et combattaient à pied> frappant de la pique et du sabre , et couverts seulement du bouclier. Le père était le magistrat de la famille, et la coutume, sa loi. Six cents chefs , sans doute nobles, se partageaient dans les divers cantons une autorité encore très-peu étendue , et en cas de guerre l'un d'eux était revêtu du commandement suprême. Mais les grandes affaires étaient décidées par l'assemblée générale de tous les hommes libres. Chaque famille vivait du produit de sa culture et de ses troupeaux , conservant religieusement les habitudes frugales et la mâle pauvreté de ses ancêtres : car les Nerviens croyaient que leur courage se serait amolli comme celui des Gaulois , s'ils avaient adopté des mœurs nouvelles : aussi repoussaient-ils les marchands qui voulaient leur apporter les produits du Midi, du vin et des objets de luxe. Leur valeur était reconnue de toutes les nations voisines , et des peuples germaniques en avaient fait l'épreuve dans une occasion fameuse. C'étaient les Cimbres et les Teutons , vainqueurs de quatre armées romaines, et qui, réunis au nombre de plus de 300,000 guerriers, avaient ravagé la plus grande partie de la Gaule. Ils se dirigèrent vers la Belgique , 103 ans avant l'ère chrétienne. Mais les Nerviens , unis aux Belges du midi , se portèrent au devant de cette masse formidable et la forcèrent à reculer.
Des débris de cette même armée des Cimbres se forma un autre peuple de la Belgique, situé à l'est des Nerviens. En se repliant devant les Belges , les Germains avaient laisse derrière eux (probablement d'après une convention conclue) leurs vieillards et une partie de leurs femmes et de leurs enfants , sous la garde de 6,000 guerriers. Quand ces faibles restes d'un essaim si nombreux n'eurent plus de secours à espérer de leurs compagnons, qui succombèrent bientôt en Provence et en Italie , ils se fixèrent , du consentement des Belges , dans les terres hautes situées entre a Meuse , le Demer et la Senne. Ce nouveau peuple prit le nom d'Aduatiques, et un demi siècle après son établissement dans la contrée . il était devenu assez puissant pour armer environ 30,000 hommes. Nous ignorons s il avait quelques usages particuliers qui le distinguassent des Ner- Viens; seulement il paraît avoir conservé la coutume des anciens Cimbres qui se construisaient des places de guerre, contre l'habitude des autres Germains.
Dans la partie du pavs qui s'étendait au sud de la Meuse, il n'existait aucune autre population compacte, mais seulement quelques faibles tribus , d'origine également germanique , et qui , récemment arrivées de ce côté du Rhin, avaient pu s'établir dans les cantons voisins de la forêt d'Ardenne en se rendant tributaires et vassales , les unes des Aduatiques , les autres d'une grande nation située au bord de la Moselle (dans la Prusse moderne), les Trevires. Mais au nord des hautes terres et dans toute l'étendue de la plaine, on rencontrait le long de l'Escaut et jusqu a l'embouchure de la Meuse , un troisième peuple indépendant, les Ménapiens. Ceux-ci occupaient un espace immense , mais dont il n'y avait encore qu'un petit nombre de points qui fussent habitables. Entourés de marécages et, vers l'ouest, de bois touffus, ils avaient à combattre contre les éléments plutôt que contre les hommes. Aussi est-on surpris de voir ce qu'ils avaient déjà fait non-seulement pour assurer leur existence menacée par les eaux
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et par le besoin , mais pour multiplier leurs ressources : car l'histoire nous montre dès-lors chez ces vieux habitants d'une côte nue et noyée, les indices les plus merveilleux d'une civilisation naissante , fondée sur le travail. — Ils cultivaient la terre avec soin et intelligence , puisque, pour engraisser leurs champs , ils allaient chercher de la marne jusque sur les côtes d'Angleterre , et l'on ne peut douter qu'ils n'eussent l'art d'élever des digues, car on a trouvé les débris d'un de leurs temples à la pointe occidentale de l'île de Walcheren , dans un endroit aujour^ d'hui submergé par la mer. Leur industrie n'était pas moins remarquable : ils savaient tirer du sel de l'eau de mer en la faisant évaporer; ils préparaient avec ce sel la viande de leurs bœufs et de leurs porcs , qui fut bientôt recherchée jusqu'à Rome ; ils tissaient avec la longue laine de leurs moutons des étoffes épaisses et chaudes qu'ils savaient teindre de diverses couleurs. Mais ce qui frappe le plus, ce sont leurs progrès dans la navigation. Leurs vaisseaux , que César eut à combattre avec ceux des Gaulois , étaient construits de poutres de chêne d'un pied d'équarrissage , fixées par des clous de l'épaisseur du pouce. Des chaînes de fer attachaient les ancres , et au lieu de toile ils se servaient pour leurs voiles de peaux préparées et cousues ensemble. L'activité de leurs relations maritimes avec les pays voisins est prouvée par l'existence d'une colonie ménapienne sur la côte d'Irlande , vers l'endroit où s'élève aujourd'hui Dublin , et il paraît qu'ils en fondèrent une seconde dans le pays de Galles , Menapia , nommée par les modernes Saint-Davies. Ainsi ces vieux habitants des terres basses de la Belgique , forcés par le besoin môme de tourner leurs efforts vers le travail plutôt que vers les combats , semblaient dès-lors préparer lentement la prospérité agricole , industrielle et commerciale dont leur postérité devait recueillir un jour l'héritage. Les Ménapiens paraissent avoir vécu dans un état d'extréme liberté, chaque canton se gouvernant lui-même :
g HISTOIRE DE LA BELGIQUE.
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