‹ Histoire de la Belgique [microform]Chapitre 22 sur 62 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Marche progreitive du Brabant »ou« Ie« trois Heurt - Jean-le-

Victorieux(1215àl294).

Pendant que la Flandre et le Hainaut subissaient le règne malheureux des filles de Baudouin de Constantinoplc , la civilisation et la liberté du Brabant faisaient d'immenses progrès sous trois générations de princes qui portèrent tous

le nom de Henri.

On a vu que le Guerroyeur avait éprouvé des revers dans sa lutte contre Tévéque de Liège et le comte Ferrand. La bataille de Bouvines tut sa dernière grande journée ; mais il marqua la fin de son règne par d'importantes faveurs aceordées à la bourgeoisie de ses villes. Une charte de ce prince, datée de 1229 et écrite en flamand, déclara exempts de conûscation les biens des habitants de Bruxelles , quelque peine que ceux-ci eussent encourue. Un autre acte , de 1233 , autorisa ceux de Louvain à punir le bourgeois qui n'aurait point secouru un concitoyen menacé de violenec ou d'oppression. C'était déjà mettre le glaive dans les mains

du peuple.

Le vieux duc eut encore quelques démêlés avec ses voisins , et on le vit endosser la cuirasse jusqu'au dernier jour de sa vie. Il mourut en 1135, î\gé de 77 ans , après avoir gouverné le Brabant pendant un demi-siècle. Son fils Henri II , qui lui succéda , étendit encore les libertés publiques. Ce prince , qui avait agrandi ses états par la conquête du comté de Daelhem (dans une guerre contre farchevêché de Cologne ) , ne régna que pendant treize

années ; mais sur son lit de mort il dicta un testament par lequel il supprimait dans tout son duché le droit de mainmorte , et laissait l'autorité judiciaire aux échevins, sauf les cas d'incendie , de meurtre, ou d'autres crimes énormes. Ainsi les concessions qui avaient formé longtemps le privilège des villes devenaient le droit national.

Henri II avait épousé en secondes noces Sophie de Thuringe. De ce mariage naquit un fils qui ne put régner dans nos provinces (son père ayant des enfants du premier lit) , mais auquel une autre souveraineté échut peu après du chef de sa mère. Ce fut Henri-l'Enfant , qui devint landgrave de Hesse , et fut la tige de la maison célèbre qui gouverne encore cette contrée. Les princes de cette famille descendent en ligne directe des ducs lorrains et brabançons, et portent dans leurs armoiries le lion de Brabant.

L'histoire a aussi conservé le souvenir d'une fille de Henri II , dont l'infortune fut aussi éclatante que la vertu : c'est Marie de Brabant , qui avait épousé le duc Louis de Bavière. Égaré par une jalousie aveugle, ce prince eut la cruauté de la condamner à mort sans examen , et la tête de Marie fut tranchée par le glaive d'un bourreau (1256). L'innocence de cette malheureuse épouse fut ensuite reconnue, et le duc désespéré s'efforça d'expier au moins son crime par des monuments de son repentir. Telle fut l'origine de la riche abbaye de Furstenfeld , près de Munich.

Le règne de Henri III ne dura que treize ans , comme celui de son père , et fut constamment pacifique : car c'est à peine si l'on peut donner le nom de guerre à quelques hostilités contre Henri de Gueldre, alors évoque de Liège , qui l'avait d'abord appelé à son secours contre ses propres sujets , et qui se brouilla ensuite avec lui (on en verra la cause dans l'histoire de ce prélat). Le jeune duc semble avoir lui-môme excité les plaintes de ses sujets en faisant peser sur eux quelques exactions ; mais il expia ce tort à

lîfî

«8 derniers moments (1261) . et son t«nt «Mt tous les « hommes de la terre de Brabai.t » de tailles et d'impôts extraordinaires, excepté quand le duc auf»'' a^«fendïe le pays , ou à marier ses enfants .ou a con erer a se fils l'ordre de chevalerie. Il statua aussi que nul dans ses états ne serait jugé arbitrairement , et qu'on «« P»"|-^»'; condamner personne que par droit et «e°t«»'=«^- «^^f^*;!* "" des princes les plus éclairés de son temps, et 1 «" P^^^^J^Jf lui quelques poésies françaises qui ne sont pas dépourvues

"^Valuc^ession de ce duc donna lieu à quelques difficultés. Il avait laissé deux fils , appelés Henri et Jean. Le premier, qui avait droit à la couronne ducale , était 'f ^"« ^;;"trefait; le second, plus jeune , annonçait au ant d mtelU- «ence que de hardiesse. Alix de Bourgogne , gur mère, et la plupart des seigneurs du pays, regardèrent l ^^f^TZ incapable d'être le chef de l'état , et s'efforcèrent d obtenir «>n abdication en faveur de son frère Mais tandis quls y travaillaient de concert , Arnould de Wésemaelc , maréchal de Brabant, se mit à la tête d'un parti opposé , qui s intéressait à l'héritier légitime , et qui ^«"»«»' »"* '^Tf^^ J^ droits en dépit de ses infirmités. Les habitants de Louvam le soutinrent à main armée, tandis que ceux de Bruxelles se déclaraient pour la duchesse. Les forces des deux vdles et des deux partis se rencontrèrent entre Louvain et Malines (1264) , et Wésemaele eut le dessous. Cependant la lutte ne se termina que lorsque Henri, docile à la voix de sa mère, se fut retiré dans un couvei^t de Bourgogne (1267). Alors le pays reconnut enfin pour duc le jeune prince Jean, qui devait être surnommé plus tard le Victorieux.

Jamais prince d'un caractère plus chevaleresque n avait régné en Belgique, et les premières années de son gouvernement, quoique parfaitement tranquilles, lu, offnrent une occasion éclatante de montrer toute son énergie. Sa sœur Marie de Brabant avait épousé Philippe III , ^i de France Elle fut calomniée par un favori du roi , appelé Pierre de

la Brosse (i), et enfermée dans une forteresse éloignée de Paris. A cette nouvelle Jean monte à cheval , suivi d'un seul écuyer; il pénètre auprès de sa sœur sous l'habit d'un religieux, obtient la certitude de son innocence, et vole à la cour de Philippe pour offrir à l'accusateur le gage de bataille. Mais déjà celui-ci avait été reconnu coupable d'autres crimes. Personne ne releva le gage du Brabançon , et Pierre de la Brosse , traîné au gibet , y périt d'un supplice infamant , tandis que la reine justifiée reprenait sa place sur le trône (1277).

La valeur et la fermeté que le duc Jean avait déployées dans cette première épreuve , éclatèrent bientôt dans une lutte plus grave. Le duché de Limbourg, situé presque en dehors de la Belgique actuelle, n'avait eu depuis les derniers temps que peu de relations avec nos provinces. Ses princes , tous braves et entreprenants , mais plutôt guerriers que souverains, avaient ordinairement dirigé leurs armes contre les archevêques de Cologne et les seigneurs des contrées rhénanes. Le dernier d'entre eux,Waleran IV, mourut en 1279, ne laissant qu'une fille mariée au comte Renaud de Gueldre , et qui n'eut point d'enfants. A la mort de cette princesse (1282) , son mari prétendit conserver le duché sa vie durant , et se maintint en possession4u pays , bravant les efforts du comte Adolphe de Berg, neveu de Waleran IV, et légitime héritier de ses états. Adolphe, trop faible pour repousser un adversaire aussi puissant (car les forces de la Gueldre étaient considérables , et Renaud avait pour alliés la plupart des princes des bords du Rhin), offrit au duc de Brabant de lui céder tous ses droits sur le Lirabourg moyennant une somme d'argent.

Jean I." accepta cette proposition. Il venait d'affermir sa domination du côté du Nord, en soumettant les seigneurs

(1) Il l'accusail d'avoir empoisonné un fils de Philippe, issu d un premier lit.

de Heusden et de Kessel, qui avaient voulu se soustraire a sa dépendance, et il exerçait une autorité presque seigneuriale sur rimportante ville d'Aix-la-Chapelle, dont il était avoué et qu'il avait protégée contre les princes environnants. Une autre grande cité s'était rattachée à ses états : c'était celle de Malînes , qui avait été engagée à son père par révêque Henri de Gueldre pour la somme de quatre mille marcs (1250), et qui depuis lors demeura sous la suzeraineté du Brabant. Outre cet accroissement de puissance , son mariage avec Marguerite de Dampierre (1273) lui donnait pour alliés le comte de Flandre et son flls Jean, alors évêque de Liège. Ainsi le jeune duc se trouvait en situation d'entreprendre sans crainte la guerre qui avait effrayé Adolphe de Berg.

Cependant les hostilités ne s'engagèrent qu'avec lenteur. En 1283, le comte de Gueldre avec ses confédérés, parmi lesquels on comptait Tarchevôque de Cologne, les comtes deClèves, de Juliers, do Nassau, de Bar et une foule d'autres seigneurs, s'avança vers la Meuse (du c6té de Fauquemont), et le Brabançon marcha à sa rencontre avec Fèvêque de Liège; mais il n'y eut point de bataille, et l'on convint de s'en remettre à l'arbitrage des comtes de Flandre et de Hainaut. De nouvelles démonstrations eurent lieu les années suivantes, et amenèrent une seconde trêve (1185). Alors Jean crut pouvoir s'éloigner de ses états pour accompagner Philippe-le-Hardi, roi de France, dans une campagne contre Pierre III d'Arragon. Aussitôt Renaud recommença la guerre ; mais il fut tenu en échec par quelques barons de Brabant , jusqu'au retour du duc , qui prit bientôt sa revanche et pénétra dans la Gueldre (118G). Après deux campagnes favorables au Brabançon , les confédérés résolurent enfin de porter un coup décisif, et ils attirèrent dans leur parti le comte de Luxembourg, auquel le Gueldrois céda ses prétentions sur le pays en litige (1288). Ce devait être pour Jean I." un adversaire d'autant plus redoutable, que son courage et sa renommée égalaient sa puissance.

On a vu que l'ancienne Maison de Luxembourg s'était éteinte pendant le siècle précédent (1136). Depuis lors cette province avait été gouvernée longtemps par Henri-l' Aveugle, et sa fille Ermésinde en était devenue souveraine après lui. Cette princesse , après un premier mariage avec le comte de Bar, épousa en 1214 Waleran III de Limbourg , et de cette union sortit une nouvelle famille de comtes luxembourgeois qui devait jouer un rôle assez brillant dans l'histoire. Le premier, qui portait le titre de Henri HI , usa la plus grande partie de son long règne (de 122!6 à 1275) en tentatives toujours renouvelées pour conquérir le marquisat de Namur qu*il regardait comme son patrimoine (on se rappelle que Henri-r Aveugle en avait été dépouillé par Baudouin-le-Courageux). Après lui son fils Henri IV recueillit son héritage et jouit d'une haute réputation de vaillance , que partageaient cinq de ses frères placés au premier rang parmi les chevaliers de leur époque. Les domaines de cette maison étaient alors fort étendus , les comtes de Namur ayant cédé au Luxembourg tous les cantons situés à l'est de la Meuse. Divers privilèges accordés par Ermésinde à ses sujets attestent aussi l'importance que commençaient à prendre les villes de ce pays (dès 1214, Waléran de Limbourg, en épousant cette princesse, avait juré de respecter les privilèges et les libertés des nobles, des bourgeois et du peuple , tels qu'ils avaient existé sous Henri-l' Aveugle).

Quoique sorti du sang de Limbourg, Henri IV n'était pas l'héritier légitime du duché de ce nom , Adolphe de Berg se trouvant plus rapproché que lui d'un degré. Aussi ne prit-il d'abord aucune part à la guerre que cette succession avait fait naître. Mais les confédérés lui représentèrent qu'Adolphe avait forfait son droit en le vendant à un étranger, et que c'était à lui à revendiquer le patrimoine de sa famille. Alors le prince luxembourgeois déploya sa bannière , et suivi de tous ses parents et de tous ses vassaux , il se joignit à l'armée qui marchait contre Jean.

Celui-ci avait devancé ses ennemis. Il était déjà dans

18li HISTOIRE DE LA BELGIQUE.

Févôché de Cologne et faisait le siège du château de Woeringen, lorsque les confédérés s'avancèrent avec toutes leurs forces. Le duc avait amené de Brabant quinze cents chevaliers et Télite de ses grandes communes. Il comptait aussi dans son armée une partie de la noblesse du Limbourg et celle des comtés de Berg et de Juliers , avec la bourgeoisie de Cologne , ennemie de l'archevêque , et les paysans du pays de Berg armés de massues. Il disposa ses troupes en trois corps , ou comme on disait alors en trois batailles , forma la première de ses Brabançons et les engagea à faire comme lui dans la mêlée , leur permettant de le tuer s'il reculait. L*armée ennemie était aussi partagée en trois divisions que commandaient l'archevêque, le comte de Luxembourg et celui de Gueldre. Mais toutes trois s'unirent à l'approche de Jean et fondirent ensemble sur le cori)s qu'il conduisait. Un moment les Brabançons eurent le dessous : cependant ils tinrent ferme , quoique inférieurs en nombre , et Henri de Luxembourg , qui avait ébranlé leurs rangs, ne put réussir à les rompre. A trois reprises ce vaillant comte revint à la charge , d'abord avec l'espoir de vaincre , puis quand il eut vu tomber ses frères , pour les venger ou mourir avec eux. Il fut tué au moment où pour la seconde fois le duc et lui venaient de se rejoindre et combattaient corps à corps. L'archevêque prit alors sa place avec ses chevaliers allemands; mais les soldats de Jean L", animés par l'exemple de leur prince , semblaient inWncibles. En ce moment arrivèrent les autres divisions de l'armée du duc , et ce secours décida la bataille. Les paysans de Berg prenant à revers les guerriers de l'archevêque , les mirent en déroute et conquirent son étendard qui flottait sur un char de guerre, selon l'usage de l'époque. Le prélat luimême fut fait prisonnier ; le comte de Gueldre eut le même sort un moment après, et les efforts des autres confédérés ne senirent qu'à ensanglanter leur défaite. Nos écrivains portent À onze cents le nombre des chevaliers de ce parti qui trouvèrent la mort dans cette journée (5 juin t28H;. L'hon-

neur de la victoire fut pour le duc de Brabant qui s'était conduit en héros; parmi les vaincus Henri de Luxembourg et ses trois frères, tués autour de leur étendard, obtinrent le plus d'éloges et de regrets.

La bataille de Woeringen rendit Jean I." maître du Limbourg , et dans la joie de son triomphe il changea le cri de guerre de sa famille , Lolvain ad riche duc I pour une nouvelle devise : Limbourg a qui l'a conquis î Mais il n'abusa point de sa bonne fortune, et se concilia par une conduite généreuse ceux des Limbourgeois qui avaient combattu contre lui. Bientôt après il fit offrir sa fille en mariage au fils de Henri de Luxembourg (1291). Ainsi fut consolidée la conquête qu'il devait à son courage.

Toutefois la guerre avait été aussi ruineuse pour son trésor que glorieuse pour ses armes. Jean-le-Victorieux se trouvait si obéré qu'il demanda secours à ses barons et à ses bonnes villes, et dans une assemblée générale , tenue en 1293 , on lui accorda le vingtième de la valeur de toutes les propriétés immeubles. Mais ce fut la dernière preuve d'affection que purent lui donner ses sujets ; car sa passion pour les joutes et les tournois , où il avait toujours excellé , lui devint plus funeste que ne l'avaient été les batailles. Il fut blessé au bras dans un de ces exercices guerriers (à Bar), et le prince qui avait porté si haut sa puissance et la gloire du Brabant , périt dans la vigueur de l'âge des suites de cette blessure reçue au sein d'une fête (1294).

cjfocfoclciciaalaojlo I

Page 1