CHAPITRE VIL
Règne de Gui de Flandre (1278 à 1304j.
L'accroissement de force et de puissance que le règne de Jean L" avait assuré au Brabant , faisait contraste avec l'affaiblissement de la Flandre à cette époque. Détachée du Hainaut et gouvernée par un prince faible , cette riche province était à la veille de tomber sous la domination étrangère, et n'y échappa que par des efforts prodigieux.
Gui de Dampierre avait succédé à la comtesse Marguerite , quelque temps avant la mort de cette princesse (1278). Le pays était alors dans un état d'opulence et de prospérité commerciale dont aucune autre contrée n'offrait d'exemple. « Nulle terre , dit un écrivain de cette époque, » n'est comparée de marchandise encontre la terre de Flan- » dre. » L'on voyait à Bruges les marchands de trente-deux royaumes étrangers et tout ce que leurs divers pays avaient de plus précieux. Les progrès de l'industrie avaient doublé la population ouvrière des grandes villes de Gand , d'Ypres et de Lille. Les ports de Flandre étaient l'entrepôt où les peuples du Nord venaient déposer les produits de leur climat ou de leur l'industrie, et chercher ceux des contrées méridionales; et la richesse du comté se trouvait si grande que le prix des terres y était proportionnellement plus élevé qu'aujourd'hui. Mais à côté de ces progrès matériels, perçaient des symptômes de désorganisation politique. Depuis que Marguerite s'était livrée à la domination de la France , en acceptant avec le traité de Melun tous les liens d'un vasselage complet , il n'y avait plus de souverain en Flandre. Le roi et le parlement de Paris intervenaient comme auto-
rite suprême dans les affaires intérieures de la province. On en vit un exemple fameux dans le démêlé de la comtesse avec les échevins de Gand, appelés alors les XXXIX, et qui formaient un corps aristocratique dont les membres étaient élus par leurs collègues. Marguerite ayant voulu changer cet ordre de choses , dont se plaignait une partie du peuple , les échevins en appelèrent au monarque qui leur donna gain de cause (1277). La même humiliation attendait Gui à son avènement : ayant promu au rang de chevaliers , suivant l'usage , quelques-uns de ses nouveaux sujets , parmi lesquels il se trouvait des roturiers , il fut déféré au pariement de Paris et condamné comme ayant fait usage d'un droit qui ne lui appartenait pas (1280). Ainsi la dignité des comtes était avilie et leur gouvernement paralysé. D'un autre côté , le bas peuple , dont les forces s'étaient augmentées en raison de l'aisance générale , commençait à se montrer hostile aux classes supérieures (même à la haute bourgeoisie) . Il y avait partout division , haine , lutte et anarchie : résultat inévitable de l'affaiblissement
du pouvoir.
Ce fut donc sous de funestes auspices que s'ouvrit le règne de Gui de Dampierre. Cependant ce prince réunissait à la Flandre (de fait sinon de droit) une nouvelle province : c'était le marquisat de Namur, qu'il avait acheté en 1263. Ce pays relevait du Hainaut depuis Baudouin-le- Courageux : mais il avait formé , comme on l'a vu , l'apanage de Philippe, deuxième fils de ce prince. Depuis lors une longue suite de règnes malheureux avait pesé sur les Namurois. Philippe, qui avait été surnommé le Noble, à cause de l'illustration de sa famille , n'avait ni sagesse ni courage. Il mourut sans enfants en 1212, après avoir cédé au comte de Luxembourg (c'était alors Thibaut de Bar, premier mari d'Ermésinde) les comtés de la Roche et de Durbuy et tous les cantons situés à l'est de la Meuse. Sa succession passa à sa sœur Yolende , mariée à Pierre de Courtenai , comte de Dreux , qui signala son admi-
ntstratlon en accordant à la ville de Namur ses premières libertés communales. Mais en 1216, les barons qui avaient conquis avec Baudouin l'empire de Constantinople appelèrent au trône impérial Yoleude et son mari (comme héritiers naturels des deux premiers empereurs), et depuis lors le marquisat fut gouverné par les enfants de cette princesse , qui le possédèrent Tun après l'autre. Quatre se succédèrent ainsi , nommés Philippe , Henri , Marguerite et Baudouin de Courtenai. Les premiers réussirent avec peine à conserver leur héritage , menacé par les comtes de Luxembourg et de Flandre ; le dernier, qui portait en môme temps le titre d'empereur de Constantinople , épuisa les ressources du pays pour porter secours à son empire mourant. Il avait laissé le gouvernement de Namur à sa femme l'impératrice Marie , qui s'aliéna les habitants par des rigueurs imprudentes. Ceux-ci appelèrent Henri III , comte de Luxembourg , et Baudouin de Courtenai se voyant à la veille de tout perdre , fut trop heureux de pouvoir vendre son marquisat à Gui de Dampierre pour une somme de vingt mille livres. Le prince flamand traita alors avec le Luxembourgeois dont il épousa la fiUe , appelée Isabelle (1264) ; et cet arrangement rendit quelque repos à la province.
Mais ni l'acquisition de Namur , ni les dons multipliés de Marguerite , ne suffisaient aux besoins de Gui , auquel une première épouse avait laissé huit enfants , et qui en eut autant de la seconde. Ce malheureux prince, qui montra quelquefois des qualités louables, fut tourmenté toute sa vie par un état de gène pécuniaire d'autant plus insupportable que les habitudes de sa maison étaient plus fastueuses. A peine devenu comte de Flandre , il rançonna les principales villes, et surtout celle de Bruges , à laquelle il imposa une amende de 100,000 livres à l'occasion d'une émeute (1280). A Gand, il prit le parti du peuple contre les XXXIX , qu'il déposséda violemment ; à Ypres, il punit également la populace qui s'était révoltée, et les mafçis-
Irats qu'elle attaquait. En général , il chercha partout l'occasion de châtier ou de faire des concessions , dans le seul but d'obtenir de l'argent. Il alla jusqu'à abolir les lois qui punissaient les violences par une peine corporelle, et il substitua au principe du talion celui de l'amende.
Ainsi préoccupé de ses intérêts personnels , il ne voulut pas résister aux rois de France qui exigeaient de lui les conditions de vasselage stipulées jadis par le traité de Melun. En vain les seigneurs et les villes l'engagèrent à combattre pour l'indépendance nationale : il leur représenta que la guerre les ruinerait , et il leur donna l'exemple de la soumission (1280 et 1285). Plus audacieux envers les souverains allemands, il dédaigna de leur faire hommage pour la Flandre impériale , et ne s'émut en rien de plusieurs décrets de confiscation prononcés par Rodolphe de Habsbourg et plus tard par Adolphe de Nassau. Jean d'Avesnes, comte de Hainaut , auquel ces décrets adjugeaient le pays confisqué , n'était pas assez fort pour s'en rendre maître , et les autres princes voisins étaient liés à Gui par les nœuds du sang (le duc de Brabant et les comtes de Hollande et de Juliers étaient ses gendres ; le comte de Luxembourg son beau-frère , et l'évêque de Liège son fils). Aussi l'afTaire n'eut-elle pas d'autre suite que des négociations qui laissèrent les choses dans leur premier état.
Mais l'animosité des Maisons d'Avesnes et de Dampierre devait avoir des conséquences plus gmves. Jean d'Avesnes, qui possédait alors le Hainaut , était le fils de celui que la sentence de saint Louis avait dépouillé , et quoique investi de son comté par son aïeule Marguerite , il prenait le titre de Jean II, comme si son père eut régné avant lui. Il avait même fait exhumer et couronner dans ses principales villes le cercueil de ce prince, comme pour proclamer de nouveau ses vieilles prétentions. La haine qu'il portait à Gui de Dampierre avait éclaté à plusieurs reprises, et ne paraissait contenue que par l'inégalité des forces. Le Flamand de son côté cherchait h le punir, et des troubles
s'étant élevés à Valenclennes , il donna secours à la bourgeoisie révoltée (1292). L'entreprise n'offrait aucun danger : carPhilippe-le-Bel, qui régnait alors en France, avait également pris la ville sous sa protection. Aussi Jean de Hainaut, battu dans les premières rencontres , eut-il bientôt perdu Tespoir de résister aux armées qui s'avançaient de France et de Flandre. Mais préférant toute autre humiliation à celle de plier devant ses ennemis domestiques , il alla se livrer lui-même au monarque français, portant au cou, pour marque de sa soumission , un cordon de soie en guise de corde (1). Il fut emprisonné , jugé par le parlement, et condamné à 40,000 livres d'amende pour avoir fait dommage aux sujets du roi et aux églises confiées à sa garde. Mais en s'abaissant devant Philippe , il avait acquis sa bienveillance, et il attendit le moment de se venger de son adversaire.
L'occasion se présenta bientôt. Edouard I/% roi d'Angleterre , qui faisait la guerre à la France , cherchait des alliés en Belgique. Il offrit d'unir son fils aîné à une fille de Gui, et après des négociations assez longues, ce mariage fut enfin décidé en 1294. Mais sur l'invitation de Philippele-iBel , qui était le parrain de la jeune princesse (elle se nommait Philippine), et qui feignait de prendre intérêt à sa nouvelle grandeur, le comte se rendit avec elle au château de Corbeil où se trouvait la cour de France. Arrivé là il fut arrêté avec tous ceux qui l'accompagnaient et conduit à la tour du Louvre , où le roi le retint dans une
(IJ II avait offensé le roi en réclamant l'intervention de l'empire dans cette querelle» tandis que Valenclennes et son territoire (l'Ostrevant) étaient regardés comme faisant partie de la France. Sa résistance à l'armée royale et les dégâts que ses soldats avaient commis devinrent le prétexte de sa condamnation. Quant à ses contestaUons avec les bourgeois, elles ne Turent point examinées alors.
dure captivité , l'accusant d'alliance avec ses ennemis et voulant le faire juger par sa cour des pairs. Le Flamand , quelque sujet qu'il eût de se plaindre , ne récusa point ce tribunal (1295), et en effet les pairs le reconnurent innocent. Mais en le relâchant le roi ne voulut point lui rendre sa fille : elle fut retenue comme otage , et succomba quelques années après , minée par la douleur.
Gui de Dampierre sut d'abord cacher son ressentiment. Mais lorsque on le vit faire des préparatifs de guerre , sous prétexte de défendre ceux de Valenclennes qui avaient fini par se donner à lui , un ordre royal interdit aux communes de Flandre de suivre sa bannière (1296). En revanche le comte assembla tous ses alliés à Grammont (25 décembre), et là se trouvèrent le roi Edouard d'Angleterre , l'empereur Adolphe de Nassau , l'archiduc Albert d'Autriche, le duc Jean II de Brabant, les comtes de Hollande , de Juliers et de Bar, qui tous s'engagèrent à marcher contre la France. Gui fit alors déclarer à Philippe-le-Bel qu'il ne le reconnaissait plus pour son souverain, et le monarque de son côté prononça la confiscation de la Flandre (janvier 1297).
L'événement répondit mal aux promesses qu'avait reçues le comte. Dès le printemps il se vit menacé par une armée française , et il ne reçut d'autre secours qu'un petit nombre de cavaliers allemands. Les Flamands euxmêmes se montraient mal disposés; les exactions du prince l'avaient rendu impopulaire, et les villes regrettaient d'être forcées à prendre les armes pour sa querelle. Lui, déjà septuagénaire, ne pouvait plus conduire ses troupes au combat; il les confia à son fils aîné Robert de Béthune, lui recommandant d'arrêter l'ennemi sans livrer de bataille.
Le roi était entré en Flandre à la tête de dix mille cavaliers et d'une nombreuse infanterie. 11 alla former le siège de Lille, et Jean d'Avesnes vint l'y rejoindre avec ses troupes et ses machines de guerre. Robert se jeta
ru
dans la p'ace et la défendit longtemps ; mais après avoir résisté plus de deux mois , le manque de vivres le réduisit à se retirer avec la garnison. Dans l'intervalle les Français avaient remporté plusieurs autres avantages, grâce surtout à la défection de plusieurs gentilshommes flamands qui embrassèrent ouvertement « le parti des Lys » (on nommait ainsi ceux qui désiraient la domination (lu roi). D'un autre côté , W monarque anglais était arrivé en Flandre avec son armée ; mais elle était si peu nom* breuse que ce prince n'osa rester à Bruges, où le peuple était porté pour la France , et se hâta de passer à Gand où i\ se crut plus en sûreté. Bientôt les Brugeois appelèrent Philippe dans leur ville ; et peu après les deux rois conclurent un armistice , remettant au pape Boniface YIlï la décision de leurs différends (octobre 1297).
Le pape rendit sa sentence l'année suivante et condamna le prince français à relâcher la fille de Gui do Dampierre et à restituer les villes de Flandre qu'il occupait. Mais déjà Philippe s'était secrètement assuré la neutralité de l'empereur et l'alliance d'Edouard qui abandonnait le prince flamand : il ne tint plus compte de la décision du pontife , et annonça qu'à l'expiration de la trêve, qui devait durer jusqu'au commencement de l'an 1300 , il achèverait la conquête du pays.
En effet , cette époque arrivée , ses troupes rentrèrent en campagne , conduites par son frère , le comte Charles de Valois, Elles ne firent d'abord que peu de progrès; mais tel était l'épuisement des ressources de Gui , délaissé par tous ses alliés , qu'il consentit enfin à se mettre à la merci du roi , avec ses fils aînés Robert et Guillaume , et cinquante de ses principaux barons. Arrivé à Paris , il fut emprisonné avec tous les siens par ordre de l'inflexible monarque , et Charles de Valois , qui lui avait garanti sa liberté , ne put détourner son frère de violer la parole donnée en son nom.
La Flandre était confisquée. Philippe la fit gouverner
par ses offlciers et vint visiter sa conquête (mai 1301), accompagné de son épouse Jeanne de Navarre , qui parut blessée de voir tant de richesses chez un peuple de marchands. Je me croyais seule reine ici , dit-elle à Bruges ; mais j'en aperçois mille autres autour de moil Partout les partisans de la France accueillirent le souverain avec de grandes démonstrations de joie; mais déjà le peuple commençait à sentir qu'il n'avait plus de patrie, et à craindre qu'on ne le traitât « comme dans les provinces françaises dont les habitants étaient serfs. » Ces pensées amères donnaient à la bourgoisie des grandes villes un aspect sombre et qui devint bientôt menaçant. Tous les esprits fermentaient ; la réaction s'était opérée ; elle éclata au premier signal.
Un mois après le départ du roi , quelque mécontentement se manifestant à Bruges , Jacques de Châtillon , gouverneur de Flandre , se présenta devant cette ville avec cinq cents lances. La bourgeoisie lui ferma les portes, et attaqua les partisans des Lys , dont quelques-uns furent tués dans les rues. Châtillon voulut faire expier cette audace aux habitants quelque temps après; il fit abattre les murs de Bruges et jeter les fondements d'une citadelle. Alors le mécontentement devint si général que les Français n'osèrent rester dans la ville. Ils y revinrent cependant (le 24 mai 1302) avec 1700 chevaux et une nombreuse infanterie ; mais le lendemain au point du jour, ils furent attaqués par le parti populaire, et périrent presque tous. Aussitôt la plus grande partie de la Flandre releva le vieil étendard du Lion. Lille et Gand, avec quelques châteaux-forts, restèrent seuls au pouvoir des étrangers.
Les chefs ne manquèrent pas au peuple. Pierre de Koninck et Jean Breydel, doyens des tisserands et des bouchers, avaient dirigé la révolte des Brugeois. Guillaume de Juliers , petit-fils du comte de F landre , accourut avec des cavaliers allemands. Jean de Dampierre, qui régnait àNamur (c'était le fils aîné de Gui et d'Isabelle de Luxem-
bourg, et sou père lui avait cédé le marquisat en 1297), Tint peu après se joindre aux Flamands, et leur amena quelques troupes. Son frère , (iui de Namur, l'avait déjà précédé. L'armée qu'ils réunirent comptait près de soixante mille hommes , tant des villes que de la campagne , tous exercés au maniement des armes ; mais ce n'était guère que de l'infanterie, la plupiut des nobles restant fidèles an parti des Lys.
Robert d'Artois , beau-frère du roi de France , marchait contre eux avec des forces en api)arenee bien supérieures. Il avait presque autant de fantassins, et sa cavalerie, composée de l'élite de la noblesse française , ne comptait pas moins de dix mille combattants. Arrivé à Lille il fut encore rejoint par des chevaliers brabançons et hennuyers , les uns conduits par Godefroid de Brabant , oncle de leur duc , les autres \m Jean-sans-Mcrci , comte de llainaut. Il se dirigea ensuite sur Courtrai, brûlant et ravageant tout sur sa
route.
Ce fut le 11 juillet 1302 que les armées se trouvèrent en présence. Les Flamands attendaient l'ennemi rangés dans l.i plaine de Groeninghe , à l'est de Courtrai. Autour d'eux s'étendaient des prairies marécageuses coupées de ruisseaux : en arrière coulait la Lys, (\m ne leur permettait pas de reculer ; mais ils étaient décidés à vaincre ou à mourir. L'arrivée de quelques milices de Namur et d'une troupe de Gantois commandées par Simon Borluut, avait redoublé la confiance des soldats. Au moment de combattre ils s'agenouillèrent et un prêtre les bénit. Prenant dans leurs mains un peu de cette terre qu'ils foulaient et pour laquelle ils allaient combattre, ils la portèrent religieusement à leurs lèvres, s'associant par la pensée à la communion que recevaient leurs chefs. Il se relevèrent ensuite pleins de courage. Les piquiers formaient la première ligne , ayant h leur tête les princes du sang de Flandre, qui se tenaient à pied comme les gens des communes : dix faibles bannières de cavalerie composaient la résiîrve.
L'action s'engagea par les arbalétiers. Ceux de Flandre étaient célèbres par leur adresse ; mais ils éprouvèrent un moment de crainte en voyant se déployer successivement neuf batailles de cavalerie française « dont toutes les bannières flottaient et dont toutes les trompettes sonnaient. » Les milices de quelques villages , placées au centre , voulurent fuir et ne furent ramenées à leur poste que par la bourgeoisie d'Ypres, qui s'était chargée de défendre Cour- Irai, et qui tourna ses piques contre les fuyards. Il en résulta un peu de désordre dans la ligne des Flamands : ils semblaient déjà vaincus par l'aspect des ennemis.
La cavalerie française prit ce moment pour attaquer. Les quatre batailles qui formaient la droite, et où se trouvaient le connétable de Nesle et Godefroid de Brabant, s'élancèrent dans la prairie, non sans renverser une partie de leurs propres fantassins qui les avaient devancées. Elles franchirent avec peine un ruisseau qui couvrait les Flamands de ce côté, et vinrent donner sur leur aile gauche composée des Gantois et de ceux d'Alost et de Termonde. Tout plia d'abord sous leur choc. Godefroid de Brabant renversa même de sa propre main Guillaume de Juhers. Mais la cavalerie flamande accourut au secours et arrêta l'ennemi. Alors les piquiers chargèrent à leur tour les escadrons français, qui forcés de reculer ne purent repasser le ruisseau qu'ils avaient franchi dans leur premier élan. La plupart des chevaux s'abattirent , et toute cette brillante chevalerie, prise comme dans un piège , fut détruite en un moment. Ses principaux chefs, Godefroid , le connétable , les comtes d'Eu et de Tancarville tombèrent l'un après l'autre , sans qu'il fût possible à leurs compagnons de les secourir.
Robert d'Artois , témoin de leur défaite , s'élança luimême sur la droite des Flamands , avec plusieurs milliers de chevaux. Mais arrêté par les obstacles que lui offrait un terrain marécageux, son attaque ne fut pas assez vive pour enfoncer les rangs serrés des Bmgeois, qui lui opposaient partout le fer de leurs longues piques. Robert parvint ce-
pendant jusqu'à celui qui portait l'étendard de Flandre , saisit la bannière et la déchira : mais il fut renversé à l'instant même et massacré , avec Jean-sans-Merci , Jacques de Châtillon , et près de cinquante autres seigneurs. Ses cavaliers en fuyant donnèrent dans un marais appelé depuis la Prairie-Sanglante. Presque tous y périrent. Enivré de carnage , le peuple ne faisait plus quartier.
La dernière aile de l'armée royale n'avait pas encore combattu. Quelques-uns des chevaliers dont elle se composait ne voulurent pas survivre à cette défaite , et se jetèrent désespérés sur les vainqueurs ; mais le plus grand nombre ne songea qu'à fuir. Un vieux poëte français , qui paraît avoir été témoin oculaire , dit avec naïveté qu'il restait encore des comtes « de diverses nations , qui retournèrent les talons, » et il ajoute sans balancer : « ils firent sens, non pas folie. » L'impression de terreur était si grande qu'après la bataille les garnisons françaises des places voisines ne demandèrent plus qu'à capituler. La fleur de la noblesse française avait péri. On trouva sur le champ de bataille les éperons d'or de sept cents chevaliers ; nos historiens portent le nombre des morts à vingt mille.
Gand , Lille et Douai retournèrent alors au parti du comte. Philippe-le-Bel , qui avait rassemblé à la hâte une deuxième armée, n'osa dépasser la frontière. Après quelques petits combats , une trêve fut conclue au printemps de Tannée suivante, et renouvelée ensuite. Le roi permit même au vieux Gui de Dampierre de sortir de la forteresse où il était retenu pour venir négocier la paix ; mais le vieillard, après avoir passé quelques mois auprès de ses fils, retourna dans sa prison plutôt que de trahir les intérêts de la Flandre. C'était par les armes que la question devait
être vidée.
Jamais les Flamands n'avaient pris une attitude plus ferme , et jamais leurs espérances n'avaient été mieux fondées. Malheureusement la vieille haine des Dampierre contre les d'Avesnes n'était pas encore assoupie et devait
causer de nouveaux désastres. Depuis la bataille de Couitrai , le comte de Hainaut s'était tenu sur la défensive , sans chercher à venger la mort de son fils, Mais dès le premier armistice avec la France, il avait vu les princes de Flandre marcher sur Lessines et lui enlever cette ville que sa position rendait importante (avril 1303). En même temps une autre partie de ses états avait été menacée. Les comtés de Hollande et de Zélande lui étaient échus par droit de succession depuis l'an 1299 ( on a vu que sa mère était sœur de Guillaume de Hollande). Mais son autorité paraissait encore mal affermie dans ces provinces. Jean et Gui de Namur passèrent en Zélande , réunirent les mécontents et assiégèrent Zirickzée. Ainsi, tandis que la guerre grondait encore sur toute la frontière du midi , ils semblaient la provoquer dans le nord.
Le succès parut d'abord justifier cette audace : Guillaume d'Avesnes, fils de Jean II et son héritier présomptif, s'était uniàl'évèque d'Utrecht (i) pour chasser les Flamands de la Zélande. Il fut complètement battu dans l'île de Scbouwen (mars 1304) et l'évèque resta prisonnier. Les vainqueurs se jetèrent alors sur la Hollande , et envahirent successivement Delft , Leyde et Utrecht , tandis que le duc de Brabant , avec lequel ils avaient conclu un traité , menaçait Dordrecht et les bords de la Meuse. Mais une réaction semblable à celle qui avait chassé les Français de la Flandre , s'opéra bientôt dans ces provinces. Les populations conquises se levèrent : les Brabançons et les Flamands , qui étaient en assez petit nombre , furent contraints à se retirer aussi vite qu'ils s'étaient avancés ; et dès le mois de juillet le fruit de leurs succès et le prix de leur sang était perdu.
Dans cet état de choses une flotte française, commandée par le célèbre amiral génois Grimaldi , vint se joindre aux vaisseaux de Hollande pour attaquer les Flamands par mer.
(1) C était Gui de Hainaut, frère de Jean II.
tandis que Philippe-le-Bel entrait dans le Hainaut avec toutes ses forces pour pénétrer de là dans la Flandre. Ainsi les négociations du monarque n'avaient été qu'un moyeu de gagner du temps et d'épier l'occasion. Mais l'énergie du peuple ne fut pas au-dessous du danger, et les revers mêmes ne firent que l'accroître. Sur mer, Gui de Namur essuia une défaite sanglante, vis-à-vis de Zirickzée (10 août 1304). Son escadre fut détruite, lui-même fait prisonnier, et les côtes restèrent sans défense. Huit jours après l'armée de terre offrit bataille aux Français à Mons-en-Puelle (entre Douai et Orchies). Elle était commandée par Philippe de Thiette, autre fils de Gui de Dampierre (D. Les cavaliers ennemis, sans accepter le combat , cherchèrent à fatiguer les Flamands par des escarmouches , et réussirent à enlever les chariots qui portaient les vivres et les bagages. Cet accident força les communes à quitter le champ de bataille , et vers le soir la plupart se dirigèrent vers Lille. Mais les Brugeois et ceux qui marchaient sous leur bannière , conduits par Philippe de Thiette et par Guillaume de Juliers, se portèrent sur le camp des Français , y pénétrèrent , s'emparèrent de la tente du roi , faillirent lé prendre luimême, et après avoir soutenu là un combat meurtrier, firent leur retraite en bon ordre. Guillaume de Juliers avait péri dans cette dernière attaque , et les Flamands avaient été repoussés ; cependant c'était à eux qu'était resté l'honneur des armes.
Après la bataille de Mons-en*Puelle , l'armée des communes se sépara ; le roi au contraire augmenta ses forces , et assiégea Lille avec l'appareil le plus menaçant. Les bour-
(i) Il était comte de Téano {nos auteurs écrivent Thiette) dans le royaume de Naples, où il avait accompagné Charles d'Anjou , avec son frère Robert de Béthuue. Il revint en Flandre pour aider ses frères (en 1303), et reçut le commandement comme laîné de ceux qui étaient libres.
geois intimidés promirent de se rendre s'ils n'étaient pas secourus avant le premier octobre. Mais deux jours avant le terme fixé , les Flamands réunis de nouveau arrivèrent devant la place, et Jean de Namur qui les conduisait envoya défier le roi. Cette fois tout le peuple avait pris les armes. Les ateliers étaient fermés , les villes désertes ; et les milices avaient juré de vaincre ou d'obtenir une paix honorable.
Philippe-le-Bel avait couvert son camp d'un large fossé ; dès la première nuit les travalleurs de Jean de Namur en comblèrent une partie. Le dessein des Dampierre et de tous leurs soldats était d'attaquer la nuit suivante. Le roi alla reconnaître leurs avant-postes. Il fut frappé du nombre des tentes. On dirait, s'écria-t-il, qu'il pleut des Flamands î et il chargea le duc de Brabant et le comte de Savoie de traiter en son nom avec les chefs.
Les Flamands demandèrent et obtinrent le maintien de tous leurs anciens droits et privilèges, l'autorisation de fortifier leurs villes , la mise en liberté de tous leurs captifs ainsi que la restitution des parties de la Flandre encore occupées par les Français : ils consentirent à subir une amende qui ne pourrait dépasser 800,000 livres (la valeur de l'argent était extrêmement diminuée depuis que Philippe lui-même avait altéré le titre des monnaies), et à laisser entre les mains du roi jusqu'au paiement de cette somme les villes de Lille et de Douai (1." octobre 1304).
Ainsi parut enfin terminée cette guerre fatale. Mais les négociations se prolongèrent encore quelques mois , et avant que l'on fut complètement d'accord , Gui de Dampierre mourut prisonnier au château de Compiègne , le 7 mars 1305.
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