CHAPITRE VIL
Règne de Robert de Béthune et de Louit de Crécy (1305 à 1345,
Robert de Béthune , fils aîné de Gui de Dampierre , était encore prisonnier en France , à la mort de son père (il s'était livré au roi en môme temps que lui). Philippe-le- Bel ne le relâcha qu'après lui avoir fait signer de nouvelles conditions, beaucoup plus dures que celles qui avaient été stipulées devant Lille. La Flandre poussa alors un nouveau cri de guerre. Mais Philippe et les rois qui lui succédèrent eurent l'adresse de faire traîner la querelle en longueur, abusant le comte par des promesses et laissant s'épuiser d'elle-même l'ardeur du peuple. Pendant seize ans les négociations ne furent interrompues que par des hostilités sans résultat. Dans l'intervalle les Français occupaient les villes de Lille et de Douai qui leur avaient été remises provisoirement d'après le premier traité. On s'habituait à les voir entre leurs mains, et les dissentions qui régnaient dans les villes flamandes détournaient l'attention du pays. En 1320, un traité déflnitif fut conclu à Paris , par lequel Lille , Douai et Orchies restèrent à Philippe-le-Long , qui régnait alors en France , et qui donna sa fille Marguerite à Louis de Nevers, petit-fils et successeur présomptif de Robert de Béthune. Ce dernier mourut quelque temps après (1322).
La longévité des derniers souverains de la Flandre avait singulièrement contribué à affaiblir le gouvernement. Gui de Dampierre n'était arrivé au trône que dans un âge avancé , et Robert de Béthune qu'à 64 ans. Tous deux étaient devenus infirmes pendanl la durée de leur règne,
et l'énergie du peuple s'était trouvée supérieure à celle de ses comtes. De là était née l'anarchie , qui devait être le fléau de l'époque suivante. Depuis longtemps il avait existé une violente jalousie des classes inférieures contre la noblesse , parmi laquelle avaient été choisis jusqu'alors les magistrats et les échevins. La guerre contre Philippele-Bel donna lieu à une rupture ouverte entre les deux partis, non-seulement parce que les gentilshommes étaient assez généralement portés pour la France et pour le gouvernement royal , mais encore parce que la crise où se trouvait le pays semblait avoir déchaîné toutes les haines particulières. Ainsi depuis la bataille de Courtrai une grande partie des nobles vivaient dans leurs châteaux, évitant de se mêler aux affaires publiques, tandis que la bougeoisie et gens de métier dominaient dans les villes. Gand presque seul possédait une aristocratie puissante, composée des familles patriciennes, et qui avec l'appui de la classe aisée contenait encore le peuple. A Bruges , au contraire , les habitants riches étaient déjà débordés par les artisans et les petits bourgeois. La mort de Robert de Béthune acheva de rendre la lutte inévitable. Le comte Louis de Nevers , ou comme on l'appelle plus souvent Louis de Crécy, n'était âgé que de dix-huit ans, et avait été élevé en France (i), où il possédait les comtés de Nevers et de Rhétel. A peine investi du comté par Philippe-le-Long son beau-père (qui avait commencé par l'emprisonner au Louvre , jusqu'à ce qu'il eût renoncé à toute prétention sur Lille et sur Douai), il donna la seigneu-
(1) Robert de Béthune avait épousé Yolende, héritière du comté de Nevers. Il eut d'elle Louis I." qui fut marié avec la comtesse de Rhétel et qui mourut en 1322, sans avoir régné en Flandre. Louis de Nevers ou de Crécy était le fils de ce dernier prince. C'était contre la volonté de son père, mais par ordre du roi. qu il avait été élevé en France.
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rie du port de rÈcluse à son grand-oncle Jean de Namur. Aussitôt les Brugeois, dont ce port recevait alors tous les vaisseaux, s'indignent d'ùtre exposés aux péages que pourra exiger ce prince , attaquent le château de l'Écluse, le forcent et font prisonnier Jean lui-môme. Cette première émeute fut suivie de deux autres. Louis , qui ne connaissait ni le pays ni ses propres forces , vendit trois fois à la ville un pardon complet , et profita de chaque intervalle de tranquillité pour retourner dans son comté de Rhétel. Le mépris du peuple l'y suivit , et les factions ne connurent plus de frein.
En 1324, deux corps de bourgeoisie armée sortirent de Bruges pour aller attaquer les châteaux des nobles de la Flandre maritime. Les gentilshommes se mirent en défense ; mais des deux places où ils s'étaient jetés (Ghistelles et Ardenbourg), l'une fut prise et l'autre bloquée étroitement ; et bientôt tout le pays jusqu'à Dunkerquc tomba au pouvoir de l'armée populaire, dont le principal chef était un ancien banni de Furnes , nommé Nicolas Zannekiii. Le pillage et l'incendie des châteaux attestaient l'irritation des vainqueurs ; d'un autre côté, quelques bourgeois qui tombèrent entre les mains de Robert de Cassel, oncle du jeune comte, furent traînés au gibet. Comme dans toutes les guerres civiles, la haine était réciproque , et la violence devenait égale.
Louis de Crécy revint alors en Flandre, et soutenu par les Gantois, il obtint d'abord quelques avantages sur les troupes du peuple. Mais s'étant porté sur Court rai avec quatre cents chevaliers, pour s'assurer de cette ville, il ne tarda pas à y être attaqué par un corps de cinq mille Brugeois. Irrités de ce qu'il avait mis le feu aux faubourgs pour se défendre , les habitants l'assaillirent avec fureur, massacrèrent quelques-uns de ses gentilshommes, le flrent prisonnier lui-môme et le livrèrent à ceux de Bruges (22 juin 1325). Ceux-ci le conduisirent dans leur ville et l'y retinrent captif jusque vers la lin de l'année. Ils ne le re-
lâchèrent que quand un légat du Saint-Siège eut lancé l'interdit sur la Flandre, et que les Gantois , conduits par Hector Vilain , eurent été victorieux dans quelques petits combats.
Le comte , mis en liberté , n'avait pas recouvré sa puissance. Les chefs populaires restaient aussi redoutables que jamais , et continuaient à dominer dans la plus grande partie de la province. Louis , forcé de retourner en France, demanda secours au roi Philippe de Valois, se plaignant de n'être plus comte de Flandre que de nom (1328). Le monarque lui devait assistance comme à son vassal : il leva laie armée à laquelle se joignit la noblesse de Flandre et de Hainaut , et il marcha sur Cassel , où se trouvait le corps principal des milices bourgeoises, sous le commandement de Zannekin. Douze mille piquiers, gens de métier ou paysans , formaient cette troupe , qu'avaient aguerrie les combats des années précédentes. Loin de refuser la bataille elle attendit les Français, et quand ceux-ci furent arrivés au pied de la montagne de Cassel, Zannekin vint les attaquer dans leur camp (23 août). Le roi faillit être pris et l'armée fut mise en désordre ; mais bientôt les Flamands se virent entourés, et après avoir combattu avec un courage qui tenait de la fureur, ils périrent tous sans qu'un seul eut essayé de fuir.
Cette défaite découragea le peuple. Les villes qui avaient pris part à la guerre se soumirent. De fortes amendes leur furent imposées , et Louis, aussi terrible dans sa vengeance qu'il avait été faible dans son gouvernement, fit trauier au supplice tous les chefs du parti vaincu avec plusieurs centaines de ceux avaient suivi leurs drapeaux. Cette sanglante réaction amena sinon le calme , du moins la fin de la guerre civile. Le comte vint résider en Flandre avec son épouse (1329). La haute bourgeoisie, qui n'avait pas fait cause commune avec les petites gens, paraissait vouloir soutenir l'autorité de ce prince et lui sut bon gré de quelques nouveaux privilèges qu'il donna au commerce.
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En général , toutes les classes avaient besoin de repos , et quoique les vieux ressentiments ne fussent pas encore apaisés , le pays eut un moment de tranquillité.
Malheureusement la paix qui avait régné entre la France et l'Angleterre depuis le commencement de ce Siècle , se rompit alors , et nos provinces furent de nouveau entraînées dans une lutte européenne (1335). Le monarque anglais ( c'était Edouard III ) prétendait être le successeur légitime du dernier roi de France , et regardait Philippe de Valois comme lui ayant dérobé son héritage. Décidé à le combattre , il avait cherché des appuis en Belgique. Alors Jean III, duc de Brabant, et Guillaume L", comte de Hainaut, s'unirent avec Louis de Crécy par un traité d'alliance et de fédération qui devait leur offrir une garantie mutuelle , quel que fût le parti auquel ils s'attacheraient. Ainsi à l'approche de ce grand orage les princes belges sentaient le besoin de s'appuyer et de se soutenir. Le traité , qui devait lier aussi leurs successeurs , les obligeait à ne rien entreprendre que d'accord , à lever une armée commune, et à faire jurer l'alliance par toutes leurs villes et tous leurs vassaux. Mais ce projet, dont l'exécution eût fait un seul état des trois grandes provinces de la Belgique , ne put se réaliser, Louis de Crécy ayant voulu remplir ses obligations de vassal de la France, tandis que ses deux confédérés avaient dessein de rester neutres. Le comte se prépara donc à combattre contre Edouard; celui-ci de son côté chercha le moyen d'entraîner dans son parti les villes de Flandre.
Ce fut une mesure commerciale qui amena cette révolution politique. La laine d'Angleterre était presque seule employée pour la confection des draps de Flandre. Le prince anglais en défendit la sortie (à l'exception des quantités que consommaient les fabriques du Brabant). Alors les ateliers de Gand , de Bruges et d'Ypres se fermèrent, et une partie de la population resta sans pain. Le comte réunit ses vassaux « en parlement » pour aviser à soulager
10 peuple (juin 1337). Mais Sohier le Courtraisien , seigneur de Tronchiennes , ayant proposé à cette assemblée de né- "ocier avec Edouard , Louis de Crécy fit emprisonner ce vieux gentilhomme , qui eut la tète tranchée quelque temps après. Cependant les Anglais débarquèrent dans l'île de Gadsant et taillèrent en pièces les troupes des seigneurs qui gardaient la côte (novembre). Peu après les Gantois commencèrent à murmurer hautement , et Jacques Van Artevelde , l'un des principaux et des plus sages bourgeois , anima le peuple à demander la neutralité absolue de la Flandre. Des députés furent envoyé à Philippe de Valois , qui voyant l'état de souffrance du pays , voulut dédommager les Flamands en leur offrant la libre entrée de leurs marchandises en France. Mais cette offre ne fut point acceptée, et Louis de Crécy, entraîné par ses sujets , signa lui-même un traité provisoire avec l'Angleterre. Un moment le roi parut disposé à réprimer cette audace par la force des armes; mais ses menaces n'ayant point ébranlé les conseillers du peuple, il finit par consentir à la neutralité du pays (avril 1338). Edouard de son côté se prêta aux demandes des villes , et rétablit les relations commerciales.
11 stipula même que le comte de Flandre avec sa noblesse pourrait aller combattre pour Philippe , pourvu que « la nation et les bourgeois ne lui rendissent point service en ce cas. » C'était isoler Louis de la Flandre.
Ce fut en vain , depuis ce moment , que le comte chercha encore à ressaisir quelque influence sur ses sujets : partout il trouvait la bourgeoisie indocile et quelquefois menaçante. Les Brugeois faillirent même le faire prisonà Dixmude , et il n'eut que le temps de s'enfuir à Saint- Omer. Toutefois les Flamands, guidés surtout par JacquesVan Artevelde, alors capitaine d'une paroisse de Gand, respectaient encore la neutralité. Ils ne se joignirent point à l'armée anglaise qui débarqua en Brabant l'été suivant (1339) et qui ravagea les frontières de France du côté de Cambrai et de Péronne; mais vers la fin de l'année
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ils conclurent avec le duc de Brabant un nouveau traité de confédération que signèrent de part et d'autre sept villes et quarante seigneurs de chaque pays. Ce traité portait entre autres points que le commerce serait libre entre les deux provinces; qu'elles feraient usage d'une seule et môme monnaie; et qu'à l'avenir leurs différends seraient soumis à un conseil de douze personnes (quatre conseillers , deux barons, six députés des villes de Louvain, Bruxelles, Anvers, Gand, Bruges et Yprcs). Ce n'était pas seulement une alliance défensive ; Artevelde avait enfin décidé ses concitoyens à combattre Philippe , dans l'espoir de recouvrer la Flandre française dont le peuple n'avait jamais cessé de regretter la perte.
Une partie des Flamands se faisait scrupule de cette défection : ils avaient juré fidélité au roi , et le pape môme avait exigé d'eux ce serment (il avait été trompé par la promesse que faisait Philippe d'entreprendre une nouvelle croisade). Pour vaincre leur répugnance le chef gantois fit prendre le titre de roi de France à Edouard, qui avait , comme on Ta vu , quelque droit à le porter. Alors le peuple n'hésita plus. Soixante mille fantassins se mirent en campagne au printemps (1»40}, repoussèrent les Français du Hainaut, et revinrent ensuite couvrir leurs côtes menacées par une flotte ennemie forte de 380 voiles. Biencette flotte attaqua celle d'Angleterre , qui cinglait vers l'Escaut. Le prince anglais , qui avait accepté le combat avec des forces inférieures , dut sa victoire au secours que lui portèrent les vaisseaux flamands. L'armée navale de France fut détruite , et Edouard entra triomphant dans le port de l'Écluse (19 juin).
Les confédérés ayant ensuite entrepris le siège de Tournay , qui traîna en longueur, par la vigoureuse résistance des habitants et de la garnison , Philippe envoya sa sœur Jeanne de Valois négocier une trêve , et elle se conclut assez brusquement au mois de septembre. Les conditions de celte trêve furent avantageuses pour les Flamands.
Philippe de Valois proclamait le pardon du passé , et leur faisait remise de toutes les sommes dont ils étaient restés redevables à la suite des traités précédents , et qui représenteraient aujourd'hui plus de 30 millions. Les titres ori'-inaux furent remis au capitaine Jacques Van Artevelde, quC les déchira publiquement aux cris de joie de la
foule.
Le reste de la carrière de cet homme fameux fut moins brillant. Sans porter aucun titre qui l'élevât au-dessus de ses concitoyens, il gouvernait la Flandre entière par son influence ; mais son autorité même avait un caractère anarchique : c'était celle d'un chef de parti. Il s'était flatté de tout conduire par la persuasion; cependant il ne put ni s'abstenir de l'emploi des armes , ni enchaîner la violence des passions populaires. Chaque métier faisait un corps indépendant dans la ville , comme chaque ville dans le pays. A Bruges , les tisserands massacrèrent les courtiers ; dans la West-Flandre , les habitants d'Ypres saccagèrent Poperinghe. A Gand, les tisserands et les foulons se livrèrent combat sur le marché du Vendredi, et cinq cents cadavres couvrirent la place. Le tribun gantois rencontrait ces obstacles, et ressentait cette secrète irritation qui entraînent au-delà du but les auteurs des commotions politiques. Fatigué de se heurter sans cesse au comte Louis , dont l'autorité , quoique méconnue , était encore légale , il finit par essayer de le détrôner pour mettre à sa place un fils d'Edouard. Toutefois c'était une démarche qui répugnait au sens droit du bourgeois de Gand, et à laquelle le poussa presque malgré lui le monarque anglais. L'alHance de la Flandre avait permis au roi d'apprécier l'importance de sa possession. Il insistait en faveur de son fils auprès de « son bon compère Jacques, » et celui-ci proposa enfin au peuple ce changement de prince. Ce fut sa perte. L'idée de substituer une famille étrangère aux descendants des anciens comtes parut odieuse même aux plus irrités. Les ennemis de Van Artevelde en profitèrent pour l'accuser de
ilO HISTOIRE DE LA BELGIQUE.
trahison , et une troupe de gens de métier, conduits par Gérard Dcnys (doyen des tisserands et le môme qui les avait menés au combat contre les foulons), l'attaquèrent dans sa demeure et l'y massacrèrent (17 juillet 1345).
Cette mort ne changea rien à l'état du pays. Les villes continuèrent à se gouverner elles-mêmes, et lo comte s'étant ivndu à DendermondeaNCcquelques troupes, ne put pas même défendre cette place contre les Gantois, qui en avaient formé le siège pour y empêcher la fabrication de certaines qualités de drap , dont ils voulaient se réserver le monopole. Les communes s'arrogeaient ce même droit de vengeance et de guerres privées que la civilisation avait peu à peu enlevé à la noblesse. Fières et intrépides , elles étaient prêtes à tous les sacrifices pour l'hoimeur du pays ; mais elles le plongeaient dans un abîme de désordres par leur dissentions.
# Le comte Louis survécut peu à peu à Jacques Van Artevelde. Toujours fidèle à la France , il était allé se joindre à l'armée ik Philippe , qtii était menacé de nouveau par Edouard, ff trouva la mort dans la sanglante bataille de Crécy, où le roi d'Angleterre remporta une victoire complète (1346).
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