‹ Histoire de la Belgique [microform]Chapitre 32 sur 62 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

¥ieilleste de Pbilippe-le-Bon. — Charles de Bourgog^ne

Après la soumission de Gand, une seule affaire grave exigeait encore les efforts de Philippe : c'était la prise de possession du Luxembourg. Elisabeth de Gorlilz était morte en 1451 ; mais le duc Guillaume de Saxe , qui avait hérité des droits d'une autre branche de la maison luxembourgeoise , se prétendait légitime souverain de cette province. Il y avait envoyé quelques troupes , et la population lui était favorable. Cependant la supériorité des forces du Bourguignon eut bientôt mis un terme à la lutte. Les garnisons allemandes furent réduites à capituler, et le dur de Saxe consentit à un armistice qui laissait le pays dans les mains de son rival (1455).

Reconnu alors pour souverain par la Belgique entière, à l'exception de l'évôché de Liège , Philippe-le-Bon y régna depuis en repos. Pendant quelque temps, il nourrit la pensée d'une croisade contre les Turcs , qui menaçaient Constantinople; mais cette expédition ne put se réaliser, aucun autre prince n'ayant voulu y concourir. Un peu plus tard (vers 1460), il fut menacé d'une rupture avec la France , le conseil royal s'indignant de la situation indépendante que le duc avait su maintenir. Mais il ne s'elfraya point de ces menaces , raffermit son alliance avec l'Angleterre , et continua à garantir ses sujets contre toute autorité étrangère. Les avantages que le pays trouvait sous son administration étaient grands : la sécurité parfaite des provinces.

leur libre commerce , la facilité avec laquelle étaient supnortées les charges d'un gouvernement commun, tout contribuait à faire ffeurir la prospérité intérieure. Aussi la nrhesse de la contrée et celle du prince faisaient-elles l'étonnement des étrangers. Les fêtes se succédaient presque sans interruption , tantôt dans les villes, tantôt a la cour. Le caractère de Philippe sympathisait sous ce rapport avec celui de ses sujets. La ville de Gand, qui voulait faire oublier sa longue résistance , le reçut dans ses murs en Uo8, avec une pompe et une magnificence sans égale. Le duc mit quatre heures à traverser les rues , tendues des plus riches tapisseries , et dont les maisons étaient ornées de toute espèce d'objets précieux. L'on remarquait entre autres l'habitation d'un riche orfèvre , dont le toit était couvert de plaques d'argent en guise de tuiles. Les echevms donnèrent un banquet, qui coûta dix mille «eus d or. De pareilles démonstrations touchaient le prince, et si elles n'étaient pas inspirées par l'affection , .elles servaient du moins à ramener la bonne intelligence.

Philippe avait accueilli (en 1456) le dauphin de I rance , qui était brouillé avec le roi , son père. Il entretint généreusement ce prince , qui porta ensuite la «^.""ron''^ ^""^ le nom de Louis XI (1461). Mais quoique «lu-C'^e mon ràt reconnaissant et affectueux, une sourde immitie se forma dès lors entre lui et le comte de Charolais, <>« ™"l"e J" Bourguignon. Louis, qui cachait sous un exteneur simple le caractère le plus perfide et l'esprit le P'"* souple ne pouvait inspirer que de l'antipathie au jeune Charles de Bourgogne, dontlesalluresétaient aussi franchesque hautaines, et qui faisait déjà redouter la violence de «e^e™P•"l^: ments. Us apprirent à se haïr en vivant a proximité 1 un de l'autre , et cette aversion devait se prolonger jusque sur

le trône. ,, ,„„„„„

Le duc lui-même commençait à redouter cette fougue

indomptable que son fils faisait paraître. Le comte de Charolais était l'ennemi déclaré du sire de Croy , qui possédait

loule la faveur de sou père. Sa haine éclatait sans ménagenient, et déjà la cour de Bourgogne était divisée en deux partis. Ni ordres ni prières ne pouvaient tléchir ce jeune prince, qui s'éloigna plusieurs fois de son père pour se retirer dans quelque ville écartée. Philippe , qui avait su rester calme dans les périls , ne pouvait contenir sa colère et son désespoir en se voyant ainsi bravé par son fils unique. On le vit monter à cheval , dans un état voisin de l'égarement, et galoplîr au hasard à travers les bois, jusqu'à ce que l'épuisement le forçât de chercher asile dans la misérable demeure des bûcherons. Mais il avait affaire cette fois à un adversaire plus opiniâtre encore que lui-même. Charles ne se lassa de l'abreuver d'amertumes et de dégoûts que quand le vieux duc , pliant sous le chagrin plutôt que sous l'âge, lui remit en quelque sorte toute l'autorité (1463). On ne peut toutefois disconvenir , que parmi les griefs du comte de Charolais contre les conseillers de son père , il ne s'en trouvât d'assez graves et d'assez légitimes. On avait fait consentir Philippe à rendre la Picardie à Louis XI, moyennant une somme de iOO,00() francs (i) , quoique la possession de cette contrée fût nécessaire à la sûreté de TArtois. Charles n'eût pas plutôt pris en main le pouvoir, qu*il s'unit secrètement au duc de Bretagne et à plusieurs princes français , mécontents du roi. Ils allumèrent la guerre civile au cœur de la monarchie , et après quelques combats, auxquels peu de guerriers belges allèrent prendre part, Louis se trouva dans une position si dangereuse, qu'il se hâta de traiter, et renonça à la province qu'il venait d'acquérir (1465). Le comte avait montré , dans cette courte lutte, un courage à toute épreuve ; mais ses violences bru-

(I) Uoe clausedu traité d Arras donnait au roi ce droit do rachat : maiseUe avait été regardée comme une sorte de palliatif do>tinc .i sauver i honneur de la couronne, iilulAt que comme un euiiagement fier ieux.

taies lui avaient aliéné une partie des gentilshommes qui l'avaient suivi.

ITne autre guerre l'attendait à son retour en Belgique , et celle-là devait être plus durable. On se rappelle avec quelle barbarie les Liégeois avaient été traités après la bataille d'Othée. Depuis ce temps, ils nourrissaient une haine violente contre la maison de Bourgogne , dont les armes avaient causé leur défaite. La bourgeoisie avait repris tous ses droits sous l'évoque Jean de Heinsberg, lequel avait rétabli le fameux tribunal des XXII , en y adjoignant un deuxième conseil des commissaires , investi d'une sorte de pouvoir modérateur (1420). Mais après quelques années de repos , le peuple , mécontent de voir le comté de iSamur entre les mains de Philippe-lc-Bon , prit les armes et entraîna l'évèque à une expédition dans cette province , expédition qui aurait conduit à une guerre immédiate , si le pré at ne se fût soumis à demander pardon au duc, le genou en terre , et accompagné de vingt des principaux de la ville et du pays (1431). A partir de ce moment , le mécontentement et bientôt la sédition régnèrent dans la commune. L'évèque lui-même souffrait de l'état de dépendance où il se trouvait vis-à-vis de Philippe, qui lui enleva le reste des privilèges qu'avait jadis conlerés à son siège l'antique loi de «la paix de Lorraine.» Dégoûté enfin du pouvoir, il se démit de l'évêché, en faveur d'un neveu du duc. C'était Louis de Bourbon , qui avait eu pour mère Agnès de Bourgogne, fille de Jean-sans-Peur (1456).

Ce prince, à peine âgé de dix-huit ans , et dont le caractère , quoique doux et généreux , manquait de sagesse et de dignité , se jeta bientôt dans le dénuement par ses profusions, et devint odieux à ses sujets par les exactions auxquelles il était réduit. Les trois états de la principauté (je clergé, la noblesse et le peuple) se réunirent en 1465 ♦ pour lui ôter l'administration. Ils nommèrent Mambour Marc de Bade , beau-frère de l'empereur d'Allemagne , et ce jeune seigneur vint prendre le gouvernement du pays.

Son frère , le marquis de Bade , l'avait accompagné avec un corps de troupes allemandes : car on prévoyait que le duc de Bourgogne soutiendrait le parti de l'évêque. Louis XI, qui voyait avec plaisir cet orage se former en Belgique, promit aussi son secours aux Liégeois et leur envoya des sommes considérables. Ils osèrent alors faire défier Philippe « à feu et à sang. » C'était pendant l'absence du comte de Charolais, qui combattait encore en France. Mais un corps de troupes envoyé par le vieux duc suftit pour repousser l'invasion de l'armée liégeoise, et celle-ci, déjà abandonnée par les princes badois, qu'avaient rebutés les désordres et les violences populaires, fut entièrement défaite à Montenac (15 octobre). Néanmoins Philippe consentit à traiter avec le peuple. Il voulait profiter de cette occasion pour étendre aussi son pouvoir sur l'évôché , en se faisant nommer Mambour perpétuel et héréditaire. A cette condition , il aurait fermé les yeux sur le passé.

Peut-être cette négociation eût-elle réussi , au détriment de Louis de Bourbon et du pouvoir épiscopal, s'il ne s'était formé dans la ville un parti redoutable, qui prit le nom de couleuvriers ou de compagnons de la tente verte. C'étaient les plus exaspérés du peuple , et ils avaient pour chefs des hommes qui n'avaient plus d'espoir que dans la guerre. Maîtres de la populace, ils intimidèrent par leurs violences ceux qui avaient le plus d'aversion pour leurs excès, et bientôt toute apparence de paix s'évanouit. Une troupe de petites gens de ce parti s'étant emparés du pouvoir à Binant , commencèrent les hostilités contre les Namurois , et forcèrent les princes bourguignons à entrer en campagne. Philippe et Charles vinrent alors assiéger les Dinantais. La puissante artillerie qu'ils avaient amenée , eut bientôt fait brèche dans les remparts, et les habitants, qui demandèrent à traiter, n'obtinrent point de capitulation. La ville fut prise, livrée au pillage pendant quatre jours, et brûlée ensuite (peut-être par accident). Les vainqueurs jetèrent dans la Meuse huit cents de leurs prisonniers attaché^

deux à deux : c'étaient de cruelles représailles pour les injures qu'ils avaient proférées contre le comte de Charolais, avant et pendant le siège (1466). La mauvaise santé du duc, et l'offre que firent les Liégeois d'accepter les conditions qu'il avait offertes , empêchèrent l'armée d'aller plus loin. Mais ce fut plutôt un armistice qu'une paix réelle.

Cependant Philippe-le-Bon s'affaiblissait avec rapidité. S'étant rendu à Bruges l'année suivante, pour suivre d'importantes négociations qui se préparaient entre les maisons de Bourgogne et d'Angleterre , il fut atteint , dans cette ville, d'une attaque d'apoplexie, quil'enleva (le 5 juin 1467). De grands regrets éclatèrent à sa mort. Les nombreux serviteurs qui s'étaient attachés à lui pendant un règne de quarante-huit ans, pleuraient un bon maître et redoutaient déjà son successeur. Il avait enrichi et favorisé la noblesse; la bourgeoisie, dont il avait ménagé les intérêts, s'était accoutumée dans les derniers temps à le respecter. Le peuple seul , en voyant tomber le vieux souverain, ne parut frappé que du souvenir des libertés qu'il avait détruites.

3l.^^ir^i??,?5*^^

Page 1