CHAPITRE YL
UèguB de Charles-le-Téméraire (1&67 à 1&77
Charles de Bourgogne, qui devait bientôt recevoir le surnom de Téméraire , éprouva dès les premiers jours de son règne combien les communes belges avaient conservé év. souvenirs d'indépendance. Il s'était rendu à Gand, pour y faire sa joyeuse-entrée. Le peuple se rassembla autour de son bôîcl , demandant à grands cris la suppression de Fimpôt sur les grains. La réponse du prince se faisant attendre, l'on vit flotter des bannières sur la place, et les gens de métier prirent les armes. Charles voulut alors apaiser l'orage , et se rendant sur le marché , il essaya de parler à la foule du haut d'un balcon. Mais quoiqu'il eût daigné s'exprimer en flamand , et que ses conseillers fissent de grandes promesses en son nom , les Gantois ne se laissèrent pas gagner , et l'un d'eux montant tout armé sur le balcon où était le duc, lui exposa de point en point tout ce que demandait la ville. C'était la restitution des anciens privilèges. Charles balança pendant deux jours. Son orgueil et sa politique se refusaient également aux conditions qui lui étaient comme imposées ; mais pendant les deux jours, les métiers restèrent sous les armes , entourant son hôtel et l'y tenant pour ainsi dire prisonnier. Il céda enfin , mais en frémissant, et depuis ce jour il nourrit une haine profonde contre le peuple de Flandre.
Quelques troubles s'élevèrent aussi en Brabant. Un autre descendant de Jean-sans-Peur , Jean, comte de Nevers et d'Etampes (c'était le fils de Philippe de Nevers, tué à
CINQUIEME PERIODE. 2a^
Aîincourt), prétendait avoir des droits sur ce duché , et il avait trouvé quelques partisans dans les états. Les villes craignaient le règne d'un souverain trop puissant, et plusieurs auraient préféré Jean de Nevers, que Louis XI soutenait sous main. Mais la noblesse fut unanime en faveur de Charles , et comme des désordres avaient éclaté à Malines, les gentilshommes brabançons y conduisirent le prince, se faisant forts de réprimer les mutins sans avoir besoin d'appui. En effet , le peuple se dispersa devant eux. Un écbafaud fut alors dressé sur la place publique , et quelques-uns des mutins allaient être décapités , lorsque le duc fit signe qu'il accordait grâce. Cette prompte soumission semblait avoir satisfait sa fierté.
Ces émeutes et les embarras d'un nouveau règne avaient détourné l'attention de Charles des affaires de Liège. Cependant le i>euple de cette ville avait repris les armes contre Louis de Bourbon , et ce prince venait de se réfugier à Namur, après avoir failli tomber entre les mains des rebelles qui s'étaient emparés de Huy. A cette nouvelle , le duc s'écria qu'il voulait mourir, ou mettre enfin ce peuple «au fouet et au bâton. » Il réunit des troupes et marchant sur la Hesbaye , il vint assiéger Saint-Trond , où se trouvait une garnison liégeoise. Ceux de la ville accoururent au secours , au nombre de trente mille hommes , et se retranchèrent au village de Brusthem. C'était un poste avantageux et entouré de marais ; mais l'artillerie et les archers de Charles les délogèrent après une vive attaque. La victoire, quoique complète, ne fut pas très-sanglante ; mais le peu de cavaliers que comptaient les Liégeois avaient été écrasés , et Guillaume de Berlo, avoué de Hesbaye, qui avait porté l'étendard de Saint-Lambert , revint , avec sept chevaliers seulement , déposer dans la cathédrale la bannière du pays.
Le vainqueur marcha sur Liège. Toute résistance parut impossible , et trois cents des principaux bourgeois vinrent pieds nus et en chemise , lui apporter les clefs de la ville.
Il y fit son entrée par une brèche pratiquée dans le mur , le 17 novembre 1467 , et condamna les habitants à la perte de leurs murailles , de leurs armes et de leurs privilèges.
Au retour de cette expédition , il fit convoquer les état s des diverses provinces , pour leur demander des subsides. Quoiqu'il eût trouvé le trésor rempli à la mort dePhiiippole-Bon , il exigea des sommes immenses. La Flandre seule eut à payer 1,000,000 d'écus d'or. Ses préparatifs militaires étaient considérables. Il venait de s'allier au roi d'Angleterre , dont il avait épousé la sœur, et qui semblait s'associer à ses desseins contre Louis \L Le monarque n'y fui point trompé , et tout en prenant des mesures pour faire tête à ses adversaires , il chercha à gagner du temps par des négociations. 11 demanda lui-même une entrevue au duc, et vint le trouver à Péronne (octobre 1468). Mais tandis qu'il l'accablait de fausses démonstrations d'amitié, l'on apprit que des émissaires français avaient excité une nouvelle révolte à Liège. Les mécontents s'étaient rendus maîtres de la ville , et y retenaient au milieu d'eux Louis de Bourbon , qu'ils avaient pris à Tongres. Charles eut peine à se contenir en se voyant ainsi joué par ce roi qu'il tenait en son pouvoir. C'était dans ce même château de Péroiuie que jadis un autre Louis de France avait emprisonné Ferrand et Jeanne de Flandre, ses hôtes; Louis XI y devint un moment prisonnier à son tour , et se vit contraint d'accepter des conditions de paix aussi humiliantes que désavantageuses. Le duc voulut en outre qu'il fût témoin du châtiment imposé aux Liégeois , et il le força d'accompagner l'armée bourguignonne dirigée contre eux. Les troupes se mirent en marche sur-le-champ, et accompagnées des princes elles allèrent camper devant cette ville de Liège, naguère si puissante , mais que les dissentions et les revers avaient si rapidement affaiblie. Pour la première fois, la commune n'osa pas livrer bataille. Il y eut seulement une escarmouche, à l'entrée des faubourgs , où Charles vint se loger. Une maison voisine fut assignée au roi.
Pendant sept jours , l'armée demeura immobile vis à vis de cette cité qui n'avait plus ni remparts , ni artillerie , mais que semblaient défendre encore son courage et sa renommée. Le huitième fut destiné à l'assaut. En vain six cents hommes du pays de Franchimont formèrent-ils le projet audacieux de surprendre , pendant la dernière nuit , les logements du duc et du roi. Ils pénétrèrent brusquement jusqu'aux maisons occupées par ces princes ; mais les gardes eurent le temps d'en défendre l'entrée , et bientôt tout le camp réveillé entoura les six cents Franchimontois qui périrent en combattant. Le lendemain (30 octobre 1468), quarante mille soldats se faisant un chemin sur les ruines des anciennes murailles , entrèrent dans la ville de deux côtés à la fois. Il n'y eut point de défense. La population s'enfuit ou se cacha. Alors l'implacable vainqueur affecta de demander conseil à Louis XI , et reçut pour réponse que (( le moyen de chasser les oiseaux , c'était de brûler le nid. » En effet , le duc brûla la ville , après l'avoir pillée. Il ordonna seulement d'épargner les églises et les demeures des prêtres, et trois cents maisons à peu près restèrent debout là où naguère avaient habité cent vingt mille âmes. La môme barbarie fut déployée envers ceux qui étaient tombés dans les mains des soldats. Plusieurs miUiers d'hommes furent égorgés , et un nombre égal de femmes et d'enfants jetés dans la Meuse. Charles-le-Téméraire eut l'horrible gloire d'avoir effacé Jean-sans-Pitié. Aux malédictions du peuple contre ce prince féroce , se joignit la voix de l'Eglise, pour laquelle il prétendait avoir combattu. Le souverain pontife lança une excommunication solennelle contre tous ceux qui avaient pris part à la destruction de Liège , et les événements semblèrent bientôt se charger d'accomplir la sentence de leur condamnation.
La Belgique entière s'effraya de la chute des Liégeois. Les Gantois alarmés firent remettre au duc les privilèges qu'ils lui avaient arrachés l'année précédente ; mais il ne leur pardonna pas encore, et, enivré du sang qu'il venait
de verser, il ne leur montra qu'aversion et hauteur. On a conservé les paroles qu'il leur adressa un peu plus tard (1470) . « Vous, Flamands, avec vos dures têtes, avez toujours mé- » prisé ou haï vos princes. Car, quand ils n'étaient pas bien » puissants, vous les avez méprisés, et quand vous ne leur n pouviez rien faire , vous les avez hais. J'aime mieux être » haï par vous que méprisé. » Son orgueil se repaissait des hommages que lui adressaient les puissances étrangères : l'on avait vu jusqu'à dix-sept ambassades réunies dans son palais, et il se plaisait à déployer sous leurs yeux ses forces et sa magnificence. Il entretenait une armée permanente de vingt mille hommes, dont la moitié se composait de cavalerie , et qui pouvait conduire avec elle trois cents pièces de canon : et lorsque \v< provinces murmuraient de cette dépense excessive, il s'indignait d'avoir tant de peine à obtenir de l'argent de ses villes belges , dont quelques-unes possédaient plus de revenu que lui , tandis que Louis XI panenait bien à tirer de grosses aides de son pays de France , tout pauvre qu'il était.
Une brusque rupture entre lui et le roi ne servait qu'à faire éclater leur haine. Louis fit la première attaque et ne put avancer plus loin que la Somme ; Charles se jeta ensuite sur la Normandie , mais fut repoussé au siège de Beauvais (1472). Ils traitèrent bientôt; chacun des deux attendait de l'avenir une occasion plus favorable d'écraser son ennemi. De grands projets occupaient alors toutes les pensées de Charies-le-Téméraire. 11 voulait étendre encore sa domination , et faire un royaume de ses diverses provinces ; et peu s'en fallut que ce vaste dessein ne fût accompli. La Lorraine, qui séparait seule la Bourgogne de la Belgique, semblait pouvoir être acquise par alliance , et le fut plus tard par invasion (1475). La puissance de Charies s'étendait déjà sur les deux rives du Rhin , où il possédait le landgraviat d'Alsace , qui lui avait été engagé dès 14G9 , par l'archiduc Sigismond d'Autriche. Il entreprit et acheva, en l47H, la conquête de la Gueldre, après avoir acheté cette
province au vieux duc Arnoul d'Egmont , qui en avait été chassé par son propre fils. Alors , des négociations furent entamées auprès de l'empereur Frédéric III , pour qu'il érigeât en royaume ces domaines immenses , réunis sous le pouvoir du Bourguignon. Celui-ci promettait à cette condition , de prendre pour gendre et pour héritier le prince Maximilien , fils de l'empereur, et les choses allèrent si loin , qu'une entrevue eut lieu à Trêves , entre les deux souverains (novembre 1473). Déjà l'on s'attendait au couronnement immédiat du nouveau roi , lorsque Frédéric partit tout d'un coup sans avoir fait connaître le motif de ce brusque changement , qui fut attribué aux intrigues de Louis XL Malgré ce mauvais succès , le duc n'en continua pas moins l'œuvre qu'il avait entreprise. Son trésor et son armée grossissaient chaque jour, sans qu'aucune province osi\t repousser les charges qui en résultaient pour le peuple. Il établit à Malines , en 1474 , un pariement souverain , duquel devaient relever toutes les autres cours de justice , dans le but d'introduire dans ses états l'unité de juridiction. Il y rattacha également les diverses chambres des comptes, chargées de surveiller le maniement des finances. C'était un pas décisif vers la centralisation des pouvoirs et de l'administration. Mais il manquait à cet édifice de grandeur et de puissance une base solide et durable. Charies , qui avait méprisé l'affection de ses peuples , devait les trouver indifférents ou même hostiles, quand il aurait besoin de leur secours et de leur dévouement ; et l'heure de cette épreuve fatale n'était pas éloignée.
Ses premiers revers furent causés par l'orgueil et la dureté du gouverneur qu'il avait donné à l'Alsace. Les habitants, soutenus par les Suisses, se révoltèrent contre sa tyrannie, et chassèrent les Bourguignons (1474). Le duc lit aussitôt marcher des troupes contre eux ; mais en même temps il s'engagea dans une autre querelle pour soutenir l'archevêque de Cologne, dépossédé de son diocèse. Ce fut sa perte. La belle armée dont il était si fier, s'épuisa et se fondit au siège de la petite ville de Neuss , qu'il s'opiniàtra
-If
à vouloir enlever malgré toutes les forces de Tempire. Contraint à céder après dix mois , il se porta contre les Suisses, qui , dans l'intervalle , avaient vaincu et dissipé les troupes de ses généraux. Ces montagnards, regardés alors comme les meilleurs soldats du monde , le battirent complètement aux fameuses journées de Granson et de Morat (I47t)). Dans cette extrémité , il demanda des secours d'hommes et d'argent à ses sujets de Belgique ; mais les états répondirent que le peuple avait été trop accablé , et qu'ils ne feraient plus aucun sacrifice à moins qu'il ne fallut défendre le pays. Ils ajoutèrent cjue si le duc était attaqué par ses ennemis , les Belges consentiraient à l'aller délivrer au risque de leur corps et de leurs biens ; mais qu'étant luimême l'assaillant , il n'avait qu'à revenir sur ses pas et à renoncer à ses projets de vengeance. La fureur de Charles ne lui permettait plus de reconnaître la sagesse de ce conseil, depuis sa défaite, son esprit semblait égaré par le désespoir. Il fulminait les menaces les plus terribles contre ceux qui le servaient , et voulait faire écarteler les hommes d'armes qui avaient quitté sa bannière. Il livra entin sa dernière bataille sous les murs de Nancy , où une armée suisse vint accabler la faible poignée de soldats qui lui restaient. C'était la mort qu'il paraissait avoir cherchée dans ce combat inégal ; et cette fois , son espérance ne fut pas trompée (6 janvier 1477). Son cadavre fut trouvé sur le champ de bataille , percé de plusieurs coups et défiguré.
Telle fut la fin déplorable du dernier des ducs de Bourgogne. Cet orgueil insensé qui causa sa perte, l'avait rendu aussi hostile aux Belges dans les derniers temps de sa vie qu'il était lui-même haï d'eux. Il se plaignait sans cesse du mauvais vouloir du Brabant et de la Flandre , et menaçait de gouverner en maître. On remarquait qu'il ne se fiait plus qu'aux étrangers qui savaient mieux plier devant lui ; le malheureux prince s'aperçut trop tard que ceux qui n'osaient pas lui résister , le trahissaient. Plusieurs historiens attribuent ses derniers revers à la perfidie du comte de Bampo-Basso , qui était son favori.