CHAPITRE VII
Règne de Marie de Bourgogne. — Trait généraux de cette
époque (1477 à 1482).
Le règne violent et odieux de Charles-le-Téméraire semblait avoir épuisé les forces de ses états. A sa mort l'armée était détruite, le trésor vide, la noblesse ruinée et le peuple plein d'aversion pour ceux qui le gouvernaient. Le duc ne laissait point de fils, et sa fille unique, Marie de Bourgogne, âgée alors de 19 ans , se trouvait comme prisonnière des Gantois, qui avaient repris toute leur audace. Bruges, Mons, Anvers et Bruxelles étaient agitées par des émeutes qui anéantissaient le pouvoir des magistrats. La plupart des provinces réclamaient leurs anciens privilèges abolis ou enfreints par le prince qui venait de périr. Au dehors, Charles n'avait pas laissé à sa fille un seul allié , et Louis XI , monarque aussi avide qu'ennemi implacable, s'était apprêté de longue main à dépouiller la maison de Bourgogne dont il
avait prévu la chute.
Toutes les provinces méridionales, Franche-Comté, Bourgogne, Picardie et Artois, furent envahies à la fois par les troupes françaises. L'Artois seul offrit une résistance opiniâtre. Le reste se soumit avec tant d'empressement que Louis XI , qui avait d'abord destiné Marie de Bourgogne à son fils , le dauphin , changea de projet et résolut de conquérir pour lui-môme la Flandre , le Hainaut et le marquisat de Namur : quant au Brabant et à la Hollande, il comptait en investir des princes allemands. Conduisant ce dessein avec sa ruse ordinaire, il annonça que <( s'il se saisissait des états de mademoiselle de Bourgogne ,
c'était afin de les lui conserver, » et il laissa croire aux conseillers les plus intimes de Marie qu'il lui réservait pour époux rhéritier de son trône.
Ceux dont il surprenait ainsi la crédulité, étaient le chancelier Hugonet et le sire d'Humbercourt, l'un Bourguignon et l'autre Picard. Investis de toute la confiance de leur jeune souveraine , ils s'étaient rendus auprès du roi , qui assiégeait alors Arras , et ils arrêtèrent avec lui le projet de ce mariage. Toutefois ils demandèrent en même temps que cette négociation restât secrète : car l'idée de passer sous la domination française , inspirait au peuple et surtout à la bourgeoisie flamande une répugnance invincible. Le parti auquel les deux envoyés s'arrêtèrent, fut de cacher l'alliance qu'ils voulaient conclure , et qui se serait ensuite accomplie brusquement. Il s'agissait seulement de tromper les états et les conseillers belges , de peur qu'ils n'empêchassent leur souveraine de se livrer et de les livrer avec elle au pouvoir du monarque. Louis feignit d'adopter ces vues , et promit le plus profond mystère; mais s'étant fait remettre une lettre de Marie de Bourgogne , où ce plan était approuvé , et où elle-même exprimait sa défiance pour les Belges , il livra cette pièce à d'autres députés que lui avait envoyés les états du pays. Il croyait jar là jeter la discorde dans le conseil et rendre la princesse elle-même odieuse à ses sujets.
Mais' cet indigne artifice ne réussit qu'à moitié. Quoique Marie eût trompé les états par de fausses protestations , ce ne fut point sur elle que retomba la haine publique. Sa jeunesse , son inexpérience et l'isolement où elle se trouvait l'excusèrent : ses conseillers seuls portèrent la peine de leur œuvre. Ils furent arrêtés et mis en jugement devant les échevins de Gand. Toutefois ce fut d'autres crimes qu'on les accusa : des juges ordinaires n'avaient pas à connaître d'un acte purement politique , et la situation des affaires ne permettait point aux états de publier le secret que Louis XI avait révélé. Ils furent condamnés à mort sous prétexte de concussion. En vain Marie elle-même implora
les magistrats et le peuple en leur faveur : s'ils avaient été des se^iteurs fidèles de la maison de Bourgogne ( et c'est un éloge qu'on ne pouvait leur refuser), ils avaient cru que leur devoir se bornait à défendre les intérêts personnels de leur souveraine, et ils n'avaient tenu aucun compte de ceux du pays. L'échaufaud fut dressé à Gand , sur le marché du Vendredi. Ils y montèrent avec courage (3 avril 1477) : étrangers tous deux à la Belgique , leur conscience ne leur reprochait pas le pacte qu'ils avaient conclu pour leur maîtresse et qui ne constituait point à leurs yeux une tra-
hison.
Le glaive du bourreau avait frappé à Bruxelles et a Mons
d'autres serviteurs de Charles ; son parlement était aboli , les privilèges qu'il avait voulu détruire venaient d'être renouvelés et amplifiés: car il ne restait à Marie aucun moyen de lutter contre la volonté populaire. Un seul des dessems qu'avait formés le duc fut exécuté ; ce fut le mariage de sa fllle avec l'archiduc Maximilien d'Autriche. Tout était encore plein de trouble et de confusion, lorsque ce prince, aussi jeune que sa Ûancée , vint en Belgique et réclama la main de Marie. Il fut accueilli avec joie par le peuple qu effrayait la puissance française et qui désirait obtemr l'appui de l'Allemagne. Marie elle-même , malgré quelques-uns de ceux qui l'entouraient, se montra disposée à cette alliance, qui fut célébrée dès le mois d'août. Le nouveau souverain se rendit de province en province, et fit, suivant l'usage national, sa joyeuse-entrée dans chacune des grandes villes, jurant de respecter leurs droits et leurs libertés, et recevant à son tour leurs promesses de fidélité. Autant le caractère despotique de son prédécesseur avait indisposé les esprits , autant il les gagna par sa condescendance. Les Brabançons avaient exigé une stipulation expresse qui les dégageât de toute obéissance , si jamais le pn.'ce violait un de leurs privilèges; ce fut sous cette forme qu d consentit à prêter le serment d'inauguration.
Cependant Louis XI poursuivait son invasion. Les prn»-
cipaux de sa cour se partageaient déjà entre eux le gouvernement de nos provinces, et le seigneur du Lude, désigné pour commander en Flandre, s'était promis « de s'y faire tout d'or.» Arras avait succombé après une longue résistance;mais « la furieuse défense » à laquelle semblaient résolus ceux de Douai et de Lille , fit tourner l'armée française vers le Hainaut , où elle prit tour à tour Boucliain , le Quesnoi et Avesnes. Tantôt le roi voulait effrayer les populations par d'horribles ravages , tantôt il ciierchait à les gagner [)ar de basses flatteries. Il se vantait d'avoir une estime particulière pour le noble pays de Hainaut, et de priser plus un berger de cette province qu'un grand gentilhomme d'une autre contrée. Ce fut en pure perte. Les Hennuyers s'armaient de toutes parts , et Louis reconnut bientôt que l'entreprise était plus difticile qu'il ne l'avait pensé. Il accorda une trêve jusqu'à l'année suivante; 3Iaximilien en profita pour se mettre en mesure de lui tenir tète.
Quoique la Gueldre se fût soulevée et que les partis eussent recommencé la guerre civile en Hollande, les forces de la Belgique seule suflirent bientôt à repousser de nouvelles agressions. A l'ouverture de la campagne , les Français marchèrent sur Condé et réussirent à forcer la ville. i\Iais ils se virent contraints de l'abandonner à l'approche des troupes du Hainaut , du Brabant et de Namur , conduites par le jeune archiduc. Un deuxième armistice fut conclu et donna le temps d'organiser un système complet de défense. Plusieurs forteresses du Luxembourg étaient occupées par des compagnies au service de France, qui vivaient de pillages et de butin. Le comte de Chimai, avec les gentilshommes de la contrée et les milices de Namur, assiégea et prit la plupart de ces places. Le Hainaut , gardé par les troupes de la province et du Brabant , se trouvait à l'abri d'une nouvelle attaque. Maximilien se porta en Flandre pour arrêter l'ennemi de ce côté. Il n'avait qu'un petit nombre de gentilshommes et quelques archers allemands et anglais; mais les villes lui fournirent de grands corps d'infanterie qui
portèrent son armée à vingt-sept mille hommes. Avec ce renfort il alla mettre le siège devant la place de Térouenne, dont la garnison française avait ravagé les environs d'Aire et de Saint-Omer. Le btft réel de cette démonstration était d'attirer l'ennemi à une bataille.
Philippe de Crèvecœur, seigneur d'Esquerdes, commandait pour le roi sur celte frontière. C'était un de ces gentilshommes qui, après avoir servi Charles-le-Témerane. étaient passés sous les drapeaux de Louis XL Brave et grand capitaine , il tenait d'autant plus à l'honneur de ses armes uu'il avait à racheter la honte de sa défection. Il avait sous ses ordres dix-huit cents lances, quatorze mille archers, les milices de Picardie et une artillerie de trente-sept pièces . parmi lesquelles deux grosses bom.bardes que l'on appelait la Gringade et la Girade. Avec ces forces, il n'hesita pas a nrendre l'offensive. Il comptait aussi sur la nombreuse garnison de Térouenne qu'il avait fait prévenir de son ap-
^' Averti de son dessein , Varchiduc voulut aller à sa rencontre. Les troupes sortirent du camp avant le lever du soleil (17 août 1479). La cavalerie était peu nombreuse , ne s'élevant encore qu'à huit cent quinze lances : car la f^eur delà noblesse avait péri dans les guerres du dernier duc Mais l'infanterie, qui était forte et assurée, marchait en chantant « aussi joyeuse que femmes qui vont aux noc^^^^ Il y avait longtemps que les Flamands n avaient plus fait la guerre, et ils^vaient éprouvé quelques échecs dans es p^^^ fits combatsdes deux années précédentes ; mais ils b ula en de prendre leur revanche, et ils se sentaient anime P Ha présence de leur jeune souverain , sous les yeux duq^^^^^^^^^^ allaient combattre pour leur pays. ^^^V' " ; H "^^^^^^^^ çut l'armée française qui tenait les hauteui. sui la gau^^^^^^^ de la route. Elle couvrait deux grandes f ^^"f^; J/^ ^ les montagnes d'Engui et de Guinegate ; les Belges se rangèrent en face , dans une plaine ouverte. J.eur ordonnance offrait la forme d'un triangle. Cinq cent.
archers d'Angleterre étaient placés à la pointe en guise d'avant-garde. Après eux venaient des archers et des arquebusiers allemands , au nombre de trois mille. L'artillerie de l'armée formait la ligne suivante, et tirait à toute volée sur la montagne où se tenaient les ennemis. Le corps de bataille était composé des piquiers flamands, formés en deux gros bataillons. Quoiqu'ils fussent «bien duits et usités d'armes et de picques, » on leur avait donné pour les conduire et régler leurs mouvements, des chevaliers d'expérience et (le vieux hommes de guerre. Le comte de Romont, maréchal de Bourgogne , commandait un des deux bataillons ; Engelbert de Nassau , sire de Bréda , était à la tête de l'autre. Ces deux seigneurs avaient le bras nvi en signe de défi , parce que Crèvecœur s'était vanté de couper les bras à tous les piquiers de Flandre. Ils marchaient la hallebarde à la main , comme les capitaines qui les accompagnaient. On voyait à la tête des milices les baillis de Gand, de Bruges et du Franc et les chefs de la bourgeoisie et des métiers. Maximilien lui-même était venu encourager ses bonnes gens des communes , d'un air doux et en souriant , et tous avaient levé la main en promettant de bien faire. C'était sur eux en effet que reposait l'espoir de la journée : car les cavaliers , trop inférieurs en nombre aux ennemis, se tenaient en arrière , rangés en petits pelotons de vingtcinq lances, qui se prolongeaient à droite et à gauclie.
Sur les deux heures , quand les Français eurent le soleil et le vent au visage , les archers d'Angleterre commencèrent l'attaque , soutenus par le feu des canons. Mais alors un corps de cinq à six cents lances ennemies , suivi d'une grosse colonne de francs-archers , tourna derrière un bois qui s'étendait sur la droite, et faisant un grand circuit, vint assaillir de ce côté la cavalerie de l'archiduc . Les gentilshommes belges et allemands résistèrent avec la plus grande vigueur ; mais ils étaient les plus faibles , et (]rèvecceur ayant également fait charger l'autre aile par un fort détachement de ses meilleurs hommes d'armes, toutes deux se
trouvèrent rompues. Elles se replièrent en désordre, quelaues-uns des cavaliers se dirigeant sur le camp deTérouenne, d'autres sur la ville d'Aire, et tous vivement poursuivis par les vainqueurs. Maximilien , avec un petit nombre des plus bmves, fit retraite vers son infanterie.
Les Flamands étaient restés en Ugne derrière leurs canons. Seulement quelques compagnies du corps d'Engelbert de Nassau ayant aperçu vers la droite la colonne des archers français , les avaient attaqués avec tant de furie iie'à peine quelques-uns purent échapper à leurs coups. l 'ardeur des soldats était si grande que les commandants avaient peine à les retenir.Tous voulaient courir du côté où leurs camarades se battaient , sans attendre que le gros de l'armée ennemie descendît des hauteurs. On les arrêta cependant , et comme ils n'avaient plus de cavalerie, ils firent Le de toutes parts , tandis que les troupes de France se déployaient lentement autour d'eux. A plusieurs reprises et sur divers points, les hommes d'armes et l'infanterie les chargèrent ; mais il n'y eut troupe si courageuse qui pût les faire reculer d'un pas. Les baillis se tenaient au premier rang donnant l'exemple à leur milice. Deux de ces braves commandants y trouvèrent la mort.
Les gros bataillons des communes gardèrent ainsi leur poste pendant trois à quatre heures, immobiles suivant l'ordre de leurs chefs, et inébranlables à toutes les attaques. Ils ne s'émurent pas même de la prise et du pillage des charrois qui portaient les tentes et les vivres. Mais lorsque par un dernier effort , les lances françaises eurent renversé ceux qui gardaient l'artillerie, le maréchal de Bour^ gogne donna enfin l'ordre de marcher en avant. Rien ne put alors résister à l'impulsion de ces phalanges profondes. Elles essuièrent, sans s'arrêter, la décharge de leurs propres canons que l'ennemi avait tournés contre elles, et abattant tout ce qu'elles rencontrèrent sur leur passage, culbutant les hommes d'armes sur les archers , et marquant leur chemin par des monceaux de cadavres , elles poussèrent a leur tour
jusqu'aux charrois 6t aux canons des Français, conquirent leurs bagages et leur artillerie , et dispersèrent si bien le reste de cette armée qu'en un moment la victoire fut complète. Les écrivains de l'époque portent à dix mille hommes la perte des troupes de Crèvecœur. Les archers surtout avaient été presque anéantis, se trouvant serrés de trop près pour faire usage de leurs flèches , et n'ayant que leurs petites épées à opposer au fer des hallebardes. Un grand nombre de gentilshommes furent pris vers le soir. Ils revenaient de la poursuite des cavaliers , et croyaient leur armée victorieuse. Leur surprise , l'épuisement de leurs chevaux et plus tard l'obscurité , les livraient aux fantassins belges maîtres du champ de bataille.
Cette victoire , qui reçut le nom de bataille de Guinegate, eut pour effet, non d'ouvrir l'Artois aux Belges (car Maximilien ne sut tirer aucun parti de son triomphe), mais d'arrêter les entreprises de Louis XI en lui montrant l'impuissance de ses armes. Depuis les dernières luttes des Anglais, l'on avait attaché plus d'importance aux flèches qu'aux piques, et les rois de France entretenaient des troupes régulières qui consistaient surtout en archers à pied et à cheval. Chades-le-Téméraire lui-même, dédaignant l'emploi des hallebardes belges , avait composé le gros de ses armées de gens de trait. Ses défaites, et la déroute de Guinegate firent changer l'opinion des hommes de guerre. Louis XI , qui avait organisé à grands frais une infanterie armée d'arcs et d'épées , dans laquelle il mettait la plus grande confiance, reconnut qu'elle ne pouvait tenir devant les piquiers. « Il se délibéra de faire la paix, » diminua peu à peu ses archers et finit par les licencier tous. Après lui la France n'eut guère d'autres fantassins que des montagnards suisses et des lansknechten allemands.
Après avoir montré du courage pendant le combat, l'archiduc n'avait songé qu'à venir célébrer sa victoire par des fêtes somptueuses. On s'aperçut alors que ce jeune prince avait un caractère faible et léger, et les Gantois lui adres-
sèrent des représentations sur ses foUes dépenses (1480). Heureusement le roi de France ne faisait aucun eiTort sérieux pour reprendre l'offensive. Maximilien put s'occuper des affaires de Hollande et de Gueldre , et terminer la guerre civile dans ces contrées. Il parcourut ensuite les provinces belges du midi, se faisant inaugurer dans les villes principales qu'il visitait pour la première fois. Son épouse l'accompagnait , et recevait partout les plus vifs témoignages de respect et d'affection. Les Belges semblaient tenir compte à cette princesse des malheurs de son père , quoiqu'il eût été l'objet de toute leur haine.
Marie de Bourgogne méritait cet amour du peuple. Pleine de grâce et de modestie , dévouée à Maximilien , qui l'aimait sincèrement , elle montrait autant de douceur que le Téméraire avait eu de rudesse. Mais son règne devait être court. A peine avait-elle recueilli les premiers hommages de ses sujets , qu'un accident fatal vint l'enlever à la Belgique. Elle fut renversée de cheval , (!ans une chasse à l'oiseau, et mourut à Bruges le 28 mars 1182. Avec elle s'éteinit cette fameuse maison de Bourgogne qui avait dominé en Belgique depuis un siècle , à partir de l'avènement de Philippe-le-Hardi.
C'était sous le règne de cette famille , mais grâce seulement à l'extinction des anciennes dynasties, que les provinces belges avaient été réunies pour la première fois sous un même souverain. Mais ce premier pas vers l'unité politique avait été moins complet qu'on n'eut du l'espérer. La jalousie et l'inquiétude que la puissance des ducs inspirait partout au peuple , avait été un obstacle insurmontable à l'établissement d'un gouvernement commun et d'une législation uniforme. Chaque province avait voulu conserver son indépendance propre, sans faire la moindre concession a l intérêt général. Ainsi les Brabançons, en se soumettant a Philippe-le-Bon avaient exigé qu'il ne confiât jamais aucune place à ceux qui seraient nés hors du Brabant, et ils avaient interdit au prince, par un article spécial , d'accorder des
avantages aux marchands de Flandre. Les Flamands, de leur côté, s*étaient indignés deFinstitution d*un parlement à Ma- Hnes. Il en était de même en Hainaut , où la cour de Mons voulait rester souveraine. La noblesse avait opposé moins de résistance aux idées d'union et de mélange. L'ordre de la Toisoii-d'Or , devenu l'objet de l'ambition des seigneurs les plus illustres , formait une sorte de cour des pairs qui avait droit de justice sur tous ses membres sans distinction et dont il eût été facile d'étendre encore l'action et le pouvoir. Mais les villes défendaient en toute occasion leur indépendance propre, non-seulement par esprit de localité , mais souvent aussi par l'animosité qu'elles entretenaient contre des maîtres hautains. Philippe-le-Bon, dont la puissance et l'adresse auraient pu préparer pour l'avenir la fusion des provinces , semblait avoir renoncé pendant la dernière partie de son règne à un projet dont il aurait fallu léguer l'accomplissement à ses successeurs. Charles-le-Téméraire, à force de violence et de dureté, avait rendu odieuses à la nation ces idées de royauté commune et d'unité de l'état, dans lesquelles la Belgique aurait trouvé un nouveau principe de force et de grandeur , si elle n'y avait vu d'abord , par la faute du prince , un moyen d'oppression et de tyrannie. Enttn , les relations intimes des ducs de Bourgogne avec la France , leurs idées et leurs usages français , le peu d'intelligence qu'ils montrèrent des institutions et des tendances nationales qu'ils ménagèrent quelquefois , mais qu'ils ne surent jamais adopter , furent pour le pays une cause perpétuelle de défiance , de déplaisir et d'irritation.
A l'exception de l'évèché de Liège , que la guerre avait presque entièrement ruiné , et du duché de Luxembourg dont la possession était restée longtemps incertaine , la Belgique s'était enrichie sous le règne de ces princes. Son commerce et son industrie étaient aussi florissants que jamais» quoique la navigation fût devenue un peu moins active, tant à cause des échecs essuyés sur mer, que par laconcurpenrc
CINQUIÈME PÉRIODE. aoi
,}ela marine hollandaise. Telle était l'opulence des provinces bel'^es , que la Flandre seule payait quatre fois plus d'impôts que la Hollande , la Zélande et la Frise réunies. Mais cette extrême richesse avait répandu le goût dangereux du luxe et altéré les habitudes modestes du peuple. Le faste des ducs de Bourgogne, qui éclipsait celui des rois et des empereurs, avait inspiré le mépris de l'ancienne simplicité. La recherche était portée à l'excès dans les vêtements, dans la vaisselle, dans les bijoux précieux, et ce qu'avait mis en réserve la sage économie des générations précédentes, était souvent prodigué pour satisfaire une vaine ostentation. Les mœurs mêmes se ressentaient de ce chanf^ement , sinon parmi la classe moyenne , du moins dans les rangs les plus élevés. Toutefois ce culte excessif de l'éclat et de la magnificence , avait été accompagné d'un progrès général des beaux-arts. La peinture avait eu Van Eyck et Memmeling, et une foule d'autres maîtres jusqu'alors sans rivaux dans le reste de l'Europe. Le dessein était cultivé avec tant de succès que les ciselures de cette époque, et jusqu'aux sculptures des pierres tumulaires, excitent encore quelquefois l'admiration. Les tapisseries de la Flandre surpassaient l'éclat des tableaux , dont elles avaient toute la grâce et toute la variété. L'orfèvrerie créait des chefs-d'œuvre , et venait d'être enrichie par la découverte de l'art de tailler le diamant. L'architecture élevait ces tours gracieuses et ces édifices, à la fois iraposawls et légers, qui décorent la plupart de nos ailles. La musique, unissant le double caractère d'art et de science , s'élevait à un degré de perfection jusqu'alors inconnu , et qui fit la haute renommée de l'école belge. La littérature même avait eu quelques écrivains ; mais si l'on excepte Froissart, le roi des chroniqueurs français , et Philippe de Comniines , le premier des historiens , l'un lïennuyer, l'autre Flamand, H auteurs de cette époque restèrent bien au-dessous des artistes
La cause (U vo{\e infériorité, qui devait se reproduire
m-I HISTOIRE DE LA BELGIQUE.
pendant les Ages suivants, doit ôtre cherchée dans l'élat du pays. La Belgique n'avait point de langue commune. Une partie de la contrée parlait le français, ou du moins un idiome analogue. Mais dans toute cette contrée wallonne , la ville de Liège était à peu près la seule qui offrît un de ces grands centres de civilisation et de vie qui semblent communiquer à l'intelligence quelque chose de leur activité , et où le contact des esprits dorme à l'expression de la pensée une sorte d'éclat et.de poli naturel. Or, cette ville avait son dialecte particulier , dans lequel ont écrit ses poètes et ses historiens, mais qui, n'étant point compris ailleurs, a été négligé depuis comme un patois. Ainsi les produits de sa littérature ont été perdus pour tout le reste de la contrée , tandis que deux autres grandes villes de langue gallicane, encore soumises à nos princes, et considérées comme belges, Arras et Valenciennes, donnaient à la France ses poëtes , alors les plus célèbres. Dans la région du nord, où le flamand était l'idiome national , le règne des ducs de Bourgogne fit prévaloir k la cour et parmi la noblesse, l'emploi du français. La langue du pays fut donc négligée par les classes dont l'exemple était le plus puissant , et qui ailleurs encourageaient le mouvement littéraire. Elle lit cependant des progrès ; mais moins sensibles qu'à Tépoque précédente. Arrêtés par ce concours d'obstacles et de désavantages , les écrivains belges furent dépassés par les artistes ; et tandis que ceux-ci acquéraient une renommée européenne en produisant des chefs-d'œuvre de génie , de grâce et de délicatesse , le mérite des autres resta comme étouffé par des circonstances défavorables.
UÈr.NE PE LA MAISON D AUTRICHE. — SOTVERAINS RÉSIDANT EN BELGIQIÎE.