CHAPITRE PREMIER
Régence de MaximïHeiia
La mort de Marie de Bourgogne fut un malheur pour la Belgique, mais surtout pour Maximilien. Ce prince avait droit à la tutelle des deux enfants auxquels sa femme avait donné le jour (Philippe et Marguerite) ; mais les derniers règnes avaient appris au peuple à redouter le gouvernement des étrangers , et quoique le reste du pays reconnut l'archiduc pour régent, les états de Flandre lui refusèrent ce titre. Ils s'emparèrent de son fils , qui fut conduit à Cand et placé sous la garde d'un conseil de régence composé de l'évêque de Liège et de trois seigneurs. Ils se concertèrent ensuite avec les états de Brabant et de Hollande pour terminer la guerre contre Louis XI , par un traité d'alliance entre les maisons de France et d'Autriche. La jeune Marguerite fut promise en mariage au dauphin , et on lui assigna pour dot la Bourgogne, la Franche-Comté et l'Artois, c'est-à-dire les provinces dont le roi était en possession. Maximilien ne put supposer à cet arrangement, et la paix fut signée à Arras, le 23 décembre 1182. Alors l'arrhidue , qui avait
réuni des troupes assez nombreuses , alla faire la guerre au parti des Hameçons qui troublait encore la Hollande , et aux bourgeois d'Utrecbt , qui rivaient cbassé leur évèque, David de Bourgogne, fils naturel de Pbilippe-le-Bon. Cette expédition, dans laquelle il réussit, le tint éloigné de la Belgique pendant plus d'une année.
Pendant ce temps , le pays de Liège était le théâtre de nouvelles scènes d'horreur. Depuis la destruction de leur ville par Charles-le-Téméraire , les Liégeois avaient évité toute espèce de guerre, ne s'attacbant qu'à rétablir leur cité. Ni les exactions du seigneur d'Humbercourt , qui les avait gouvernés pour le duc et qui voulait bâtir une citadelle sur les ruines de leurs maisons, ni les sollicitations de Louis XI, qui les animait à la vengeance , n'avaient pu leur faire reprendre les armes. L'évêque Louis de Bourbon , que le malheur public avait vivement touché, rendit à la commune ses libertés et ses privilèges (1477). Déjà les habitants redevenaient nombreux , et Ton voyait renaître le commerce et l'aisance générale , lorsque le prélat trouva un ennemi dans le Mambour qu'il avait donné à son église. C'était Guillaume de la Marck , seigneur aussi puissant qu'intrépide , mais dont la violence ne connaissait aucun frein. Blessé de quelques reproches du prince , et devenu plus furieux encore après avoir été condamné parles états, comme coupable de trahison , il eut recours au roi de France, reçut de ce monarque des hommes et de l'argent , et ravagea la province avec une férocité qui lui fît donner le surnom de Sanglier des Ardennes. Les bandes qu'il avait formées se grossirent de tous les débris des anciennes factions. Des aventuriers français , allemands et suisses s'y joignirent, attirés par la paie et par le butin. Avec ces forces il tint en échec un corps de troupes envoyé contre lui par Maximilien. Alors Louis de Bourbon voulut le combattre lui-même, avec ses milices bourgeoises ; mais il ne put rassembler qu'nn petit nombre d'hommes mal aguerris et qui furent renversés au premier choc, L'évèque s'était avancé à leur tète ,
avec plus décourage que de prudence. L'impitoyable Guillaume de la Marck courut à lui et l'abattit à ses pieds d'un coup de sabre. Les soldat qui le suivaient achevèrent le malheureux prince , dont le cadavre fut dépouillé par les pillards (20 août 1482).
Les mains encore fumantes du sang de l'évèque, le Mambour se fit ouvrir les portes de la ville et osa solliciter pour son fils le siège épiscopal. Le chapitre élut Jean de Horne, qui avait combattu à côté de Louis de Bourbon. Lu corps de troupes brabançonnes, envoyé par Maximilien , et commandé par Philippe de Clèves , seigneur de Ravenstein et de Winendale, s'était avancé jusque sous les murs de Liège. Cependant le farouche Ardennais tint bon. Il fit prendre les armes à tout le peuple , de gré ou de force , et quand les troupes de l'archiduc se furent éloignées, il recommença ses incursions et ses ravages. Saint-Trond , Hasselt et Tongres tombèrent en son pouvoir. L'évèque et ses partisans eurent le dessous dans presque toutes les rencontres, soit que leur ennemi fût plus habile, ou qu'il dût l'avantage à la valeur de ses soldats. Il osa même marcher contre Philippe de Clèves qui s'était avancé de nouveau avec ses forces pour assiéger le château de Hollogne , dont la garnison taisait des courses en Brabant. Guillaume courut l'attaquer a la tète de seize mille Liégeois rassemblés par contrainte , et de plusieurs bandes mercenaires qu'il avait prises a sa solde. Mais quoique supérieure en nombre , son armée ne put tenir contre l'attaque vigoureuse des soldats brabançons et hennuyers. Ses auxiliaires furent écrasés ou renverses sur la milice de Liège , et celle-ci , mal disposée pour son chef, se retira précipitamment. Telle était néanmoins la crainte qu'inspirait encore le Mambour , que cette défaite môm ne renversa point son autorité. Il fît massacrer les deux bourgmestres de la ville qui avaient demandé la paix , et après s'être défendu jusqu'au mois de juin 1484 , il conclul enfin avec l'archiduc un traité qui lui assurait une amnistie complète.
Maximilien agit en cette occasion avec autant de bassesse que de perfidie. Le traité de paix le reconnaissait comme Mambour perpétuel et lui assurait à ce titre une pension de 32,000 écus. C'était le prix du pardon accordé au Sanglier des Ardennes. 3Iais un an après cette convention , quand la Marck fut désarmé , un oftkier de Tarchiduc se saisit de lui par surprise , le traîna à Maestricht, et le livra au bourreau. L'échafaud fut dressé sur la grande place, et Févèque Jean de Home, qui avait lui-même attiré Guillaume dans le piège , était venu assister au spectacle de son supplice. Le farouche Mambour, qui parmi tant de crimes n'avait cependant jamais faussé sa parole, l'aperçut à une fenêtre, lui jeta un regard de mépris, et courba sa tète sous le glaive, en prédisant que sa mort serait vengée (20 juin 1185).
Son frère, Everard de la Marck, se chargea d'accomplir cette prédiction. Jamais guerre plus atroce n'avait éclaté dans le pays que celle qu'il soutint pendant sept ans contre Jean de Home. Trois fois il fut maître de Liège , où ses satellites (et surtout le fameux Ghys Katme) versèrent des flots de sang. Soutenu sous main par le roi de France qui espérait armer les Liégeois contre Maximilien, il contraignit enfin l'évêque à lui demander pardon du meurtre de son frère , en présence de ses soldats rangés dans la plaine de Haccourt (juillet 1492). A partir de ce moment , la paix fut rétablie.
Si Maximilien avait tiré peu d'honneur de son intervention molle et intéressée dans ces luttes sanglantes , il ne fut pas plus heureux dans l'exercice du pouvoir souverain. Après avoir terminé la guerre d'Utrecht, il s'était dirigé vers la Flandre , en 1484 , à la tête de ses troupes victorieuses , et accompagné de quatre mille gentilshommes des provinces belges et hollandaises ou des frontières d'Allemagne. Il réclama alors la tutelle de son fils. Les Flamands résistèrent , mais avec hésitation. Les soldats de l'archiduc enlevèrent successivement , par des coups de main hardis . les places de Dendermonde, d'xVudenaerde et .le rEclusc.
Des troupes françaises étaient entrées en Flandre pour soutenir la cause des communes; mais elles furent mal accueillies , et peu s'en fallut que le peuple ne les attaquât. Bruges et Gand traitèrent bientôt avec Maximilieu, et le reconnurent comme (uteur du jeune Philippe (1485). Une émeute éclata encore dans la dernière ville quand le prince y fut entré avec toutes ses forces, au lieu d'une escorte de 600 hommes , comme il avait été stipulé. Mais le peuple, qui s'était rassemblé tumultueusement sur le marché, et qui s'y était fait un rempart d'une ligne de chariots , fut dispersé par les gens de guerre. Alors l'archiduc , que le succès rendait orgueilleux , força les magistrats à lui crier merci.
La guerre contre la France recommença presque aussitôt : car les Français s'étaient Ugués partout avec les mécontents, et les gens de guerre des deux pays avaient fait de part et d'autre des incursions et des surprises. Mais cette fois, Crèvecœur et ses Picards obtinrent l'avantage dans les principales rencontres. L'Artois était devenu le champ de bataille, et l'archiduc n'était plus appuyé par la milice des villes voisines. Ni l'expérience de son infanterie allemande, ni la valeur de ses soldats du Hainaut, qui étaient toujours en avant dans tous les combats , ne purent suppléer à l'absence de ces masses formidables qui lui avaient assuré la victoire de Guinegate, et après avoir usé dans cette guerre infructueuse la belle armée qu'il avait réunie à son retour de Hollande, il fut forcé de recourir aux négociations (1487).
Alors , un sentiment de mépris se joignit à l'aversion des communes pour Maximilien. Ce prince, qui portait depuis quelque temps le titre de roi des Romains ( il avait été reconnu en 1485, comme l'héritier présomptif de l'empire) , aimait à faire parade de son rang et à s'entourer d'un brillant cortège de seigneurs et de gens de guerre. Quand il eut épuisé les subsides que lui fournissaient les provinces , sans avoir su même défendre les frontières du pays , le peuple murmura du mauvais emploi des deniers. Ce fut en-
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core Gatid qui donna l'exemple de la révolte , et Bruges rimita Quelque temps après. Au mois de février 1488, les Brugeois se rassemblent sur le grand marché , y plantent leurs bannières et entourent la place d'un rempart de palissades qu'ils garnissent de quarante-neuf canons. Dans rintérieur de cette enceinte , ils dressent des tentes en forme de camp ; au centre ils font apporter les instruments de torture et ils élèvent une plate-forme pour servir d'écha-
faud. Ils n'accusèrent d'abord que ceux qu'ilssoupçonnaienl de malversation ; mais sur le bruit de l'arrivée de troupes allemandes et anversoises, ils se saisirent de iMaximilieu lui-même , qui se trouvait dans leurs murs. Ils l'emprisonnèrent dans une maison appelée le Cranenburg et occupée par un épicier. El e donnait sur leur camp, et des grilles de la fenêtre le roi des Romains voyait les doyens des métierj tenir leur conseil public , les accusés subir la question et le bourreau remplir son sanglant ollice. Le nombre des victimes ne fut pas très-considérable. Mais quatre cents soldats, qui formaient l'escorte du prince, et dont les bravades avaient souvent irrité la population, furent désarmés et renvoyés de la ville , et pendant trois mois il resta ca|)tif «dans une chambre fermée de barres et de verroux , dont trente-six hommes gardaient constamment l'entrée. Rassuré pour sa vie par les protestations des doyens, il tremblait encore d'être livré aux Français ou aux Gantois, qu'il regardait comme ses ennemis acharnés. Cependant les états des diverses provinces se rassemblèrent à Malines, et après de longs débats, on convint queMaximilien perdrait la régence en Flandre , mais qu'il la conserverait dans le reste du pays. Il souscrivit à cet arrangement et promit d'oublier l'injure. Mais comme les Flamands ne se liaient pas à sa parole (car il leur avait déjà manqué de foi en plusieurs circonstances), ils lui demandèrent des otages. Un seul seigneur de grande maison osa se rendre garant de sa promesse : ce fut Philippe de Clèves, qui jouissait d'une haute ren(»niméo de valeur et de loyauté.
Quand la paix fut conclue (au grand regret des soldats d'Allemagne qui s'étaient jetés à Hulst et dans quelques autres places fortes , d'où ils couraient le pays) , Philippe de Clèves , qui devait rester en otage pour le roi des Romains , le conduisit jusqu'à quelque distance de la ville , et lui demanda alors secrètement s'il comptait garder sa parole. « Beau cousin , répondit le prince , le traité de paix , tel que je l'ai promis et juré , je le tiendrai infailliblement et sans restrictions. » Il fit même publier par tout le pays que chacun eût à désarmer (IG mai). Trois jours après, il donnait l'ordre à ses soldats de courir sus aux gens de Flandre.
La cause de ce changement subit était l'arrivée en Brabant de l'empereur Frédéric III, qui amenait au secours de son fils une nouvelle armée de vingt mille Allemands. Une assemblée incomplète des états du pays , réunie à Malines, approuva la rupture du traité. Le Hainaut était dévoué à Maximilien par haine contre la France et par cet esprit de fidélité chevaleresque qui animait une noblesse guerrière. En Brabant, deux grandes villes soutenaient avec chaleur le parti du prince : c'étaient Anvers , dont le commerce luttait déjà contre celui de Bruges, et Mahnes, qui regrettait la perte de son parlement. Au contraire , Bruxelles et Louvain penchaient pour le parti populaire ; mais c'était encore avec hésitation. Il fut décidé que l'on aiderait l'empereur à soumettre les Flamands, et vingt mille soldats belges , presque tous Wallons , se joignirent à son armée. Le monarque se crut alors assez fort pour entreprendre le siège de Gand.
Mais les Gantois, « qui se confiaient dans la force de leurs armes , tours et murailles , » ne s'alarmèrent point de son approche. Ils demandèrent du secours à la France et remirent le commandement de leurs troupes à Philippe de Clèves lui-même : car ce prince se trouvait forcé de les défendre , ayant été le garant du traité que Maximilien violait. Les impériaux firent de grands dégâts dans les cam-
pagnes , mais sans oser attaquer sérieusement la \ ille et sans pouvoir abattre la fermeté des bourgeois. Une entreprise que quelques-uns de leurs plus braves seigneurs formèrent contre la place de Damme , leur devint funeste. Les assaillants furent repoussés avec pertede plusieurs gentilshommes et de deux bannières. Bientôt le monarque découragé , reconduisit ses troupes en Brabant. Il était encore à Anvers que Bruxelles ouvrait déjà ses portes à Philippe de Clèves. Louvain et toute la partie méridionale du Brabant se déclarèrent de môme contre le parti des princes, x^ais Anvers, Malines , Namur et le Hainaut persévérèrent dans l'obéissance.
L'année suivante vit la guerre civile régner au cœur du pays. Le duc de Saxe et le prince de Chimai commandaient pour Maximilien qui se trouvait en Hollande. Ils tinrent en échec le parti flamand , forcèrent les Bruxellois et leurs alliés à lever le siège de Halle , et balancèrent avec succès le courage et la fortune de Philippe de Clèves. Ils ne cherchaient point à livrer bataille, mais ils harcelaient leurs ennemis par une suite d'escarmouches et de petites attaques. Le sang coulait dans toutes les provinces: pour comble de maux , la peste se déclara en Brabant , et enleva dans la seule ville de Bruxelles trente-trois mille personnes.
Dans ce moment de trouble et d'effroi, l'on apprit brusquement que la paix venait d'être signée à Francfort, entre la France et l'empire. Alors, ceux des Brabançons qui tenaient contre Maximilien, regardant leur cause comme perdue, se hâtèrent de traiter avec le duc de Saxe. Ils obtinrent des conditions assez modérées. Pour les Flamands, ils s'adressèrent au monarque français (Charles VIII ), qui les avait appuyés jusque là, et qui était encore leur seigneur suzerain : car les ducs de Bourgogne n'avaient point cessé de prêter hommage pour le comté de Flandre. Cliaries conclut en effet un arrangement délinitif entre eux et le roi des Romains; mais ce fut à des conditions assez dures. La régence fut rendue au prince allemand; la province Ini
paya 300,000 écus d'or , et les magistrats des villes lui demandèrent grâce , pieds nus et à genoux. Lui , de son côté, retira du pays ses troupes allemandes (1489).
Pour Philippe de Clèves, quoique le traité lui assurât une amnistie , il se jeta peu après dans la forteresse de l'Ecluse et y réunit toutce qu'il y avait dans le pays de proscrits et de mécontents. Ce prince, qui avait d'abord affecté de désirer la paix , laissait alors percer le dépit de l'ambition déçue. Il se révolta ouvertement l'année suivante et soutint ensuite un long siège, termieé enfin en 1492 par une capitulation assez avantageuse pour lui, mais qui ne laissait à ceux qui l'avaient suivi d'autre parti que de se retirer en France. Des mouvements populaires , qui avaient encore éclaté à Bruges et à Gand , furent successivement réprimés sans
beaucoup d'efforts.
La paix était à peine rétablie à l'intérieur , que l'alliance de Chartes VIII et de Maximilien fit place à une haine violente. Le prince allemand avait fait demander la main de la duchesse Anne de Bretagne ; le Français employa la force pour l'emporter, renonça à la jeune princesse Marguerite d'Autriche, à laquelle il était fiancé depuis si longtemps. Le roi des Romains, doublement blessé comme rival et comme père, prit les armes (1492), et quoiqu'il eût assez peu de troupes, le zèle et la valeur de la noblesse belge , et surtout des gentilshommes du Hainaut , lui donnèrent l'avantage. Les bourgeois d'Arras, qui n'avaient cessé de regretter leur réunion à la France , appelèrent dans leurs murs les soldats de Maximilien. Charies ne put réparer cette perte , et après avoir éprouvé quelques nouveaux échecs, il rendit à son adversaire les provinces d'Artois et de Franche-Comté. La paix de Senlis, qui consacra cette restitution (mai 1493), termina ainsi avec quelque gloire la régence , jusque là malheureuse , du prince allemand.