CHAPITRE II
Hègne de Philippe-le-Beau. — Minorité de Chmrlet-Quint.
La mort de l'empereur Frédéric III (août 1493), ayant appelé Maximilien au trône d'Allemagne , ce dernier abandonna bientôt après la régence des provinces belges , et le jeune Philippe, déjà surnommé le Beau, y fut solennellement inauguré (1494). Ce prince, qui n'avait pas encore quinze ans , arrivait au pouvoir dans un moment difficile. Le pays avait beaucoup souffert , tant par les guerres du dehors que par les discordes civiles ; le peuple nourrissait de sourdes haines, et tel était le désordre des flnances, que 1 j monnaie venait de subir de nouvelles altérations, remède honteux et funeste d'un dénuement causé par l'imprudence. L'archiduc , car c'était le titre qu'on lui donnait , se trouvait donc entouré de mille écueils, où sa jeunesse et son inexpérience semblaient devoir le faire échouer. Mais le pays lui portait affection. Il était né en Belgique , et sortait du sang des anciens princes. Sa mère avait été plainte et regrettée ; lui-même plaisait au peuple par les grâces de son âge et par les espérances qu'il n'avait pas encore eu le temps de démentir. On cherchait dans ses premières actions d'heureux présages; on racontait que dès sa tendre enfance, se sentant frappé du plat de l'épéepar le seigneur de Ravestein qui lui conférait l'ordre de la Toison-d'Or , il avait tiré bravement son poignard avec l'intention de se défendre. L'amour de la nation lui tint lieu de force et de sagesse. Les esprits se calmèrent , l'ordre se rétablit , les obstacles s'applanirent d'eux-mêmes; jamais exemple plus frappant n'avait montré combien ces iières populations , si
àpres à lutter contre un maître , avaient de douceur et de soumission pour le souverain qu'elles pouvaient chérir. A part une nouvelle guerre pour la possession de la Gueldre (où l'ancienne famille ducale avait reprisle dessus), le règne de Philippe fut tranquille. Un double manage unit ce Prince et sa sœur Marguerite à Jeanne d Espagne et à son frère Don Juan , le fils et l'héritier de Fer- Lîd d'Arragon et d'Isabelle de Castille (1496 et 1497) La Belgique se réjouissait de cette brillante alliance ; il semblait qu'on ne devait rien redouter de la puissance espagnole placée trop loin pour inonder nos provinces de soldats, comme l'avait fait l'Allemagne, mais qui pouvait nous offrir un auxiliaire contre la France. Cependant Don Juan mourut bientôt sans laisser d'enfants (1498) ; alors P lulippe devint l'héritier présomptif des trônes d' Arragon et de Castille , événement dont les conséquences devaient ètrt plus fatales à notre indépendance que toutes les révolutions qui
l'avaient précédé.
L'archiduc résidait à Gand , et ce fut la que naquit , le 15 février de l'an 1500, son fils aîné qui fut nomme Charies. L'allégresse publique, à cette occasion, éclata par des fêtes de toute espèce ; on eut dit que dans cet enfant le peuple pressentait un grand homme. La prospérité , qui commençait à renaître dans le pays, inspirait aussi la confiance dans l'avenir. Un grand traité de commerce , ^ou^^^ depuis l'an 1496 , avait rétabli des relations plus amicales et plus avantageuses que jamais entre la Belgique et l'Angleterre Les découvertes et les conquêtes des Portugais ver^uent dans le commerce européen une partie destrésors de l Inde. Les incursions et les pirateries des Gueldrois avaient été réprimées , et l'on jouissait d'une paix profonde avec la
France et avec l'empire.
Ce fut en 1501 que Philippe-le-Beau se rendit pour la
première fois en Espagne. Ilne^put cacher l'^^^'P^f^^^^.^^ lui inspirèrent les usages et les mœurs de ce pays. Il se hâta de le quitter, et revint en Belgique par l'Itahe et l Aile-
magne où il re^it Maximilien. De retour dans nos provinces, il trouva la nation entière empressée à l'accueillir. Peutêtre vit-on percer alors quelques signes de légèreté dans Tardeuravec laquelle il semblait s'enivrer des joyeuses fêtes que lui prodiguaient les villes. Son caractère n'était pas encore bien sérieui , et on pouvait lui reprocher de s'appliquer médiocrement aux affaires. Cependant il dota le pays d'une institution importante , en rétablissant à Malines une sorte de parlement , qui prit le nom de Grand Conseil (janvier 1504). Cette cour suprême fut composée de deuv chambres , dont la première s'occupait des affaires de politique et d'administration , tandis que la seconde formait comme un tribunal d'appel (dont ne ressortaient cependant ni la Flandre, ni le Hainaut, ni le Brabant). Aucune opposition ne se manifesta cette fois ; la confiance publique ne mettait point de bornes à l'autorité du souverain. Le jeune prince fit ensuite la guerre au duc Charles de Gueldre , et conquit presque tout le duché. Mais la mort d'Isabelle de Castille l'ayant forcé à retourner en Espagne, il y trouva lui-même un tombeau. Une fièvre aiguë l'emporta en quelques jours (septembre 1506), et sa malheureuse veuve devint folle de douleur.
La régence échut ainsi de nouveau h Maximilien , comme aïeul du jeune Charies d'Autriche. Retenu en Allemagne par les affaires de l'empire, il confia le gouvernement de nos provinces à sa fille Marguerite , alors veu\e du duc de Savoie. Cette princesse sage et éclairée, à laquelle les Belges témoignèrent le même attachement qu'à son frère, fit de grands efforts pour conserver la paix dont jouissait le pays. Elle parvint à conclure une alliance entre le roi deFranceet Fempereur (traitéde Cambrai), et quand Charies de Gueldre , qui avait été compris dans ce traité, essaya de reprendre les armes , il fut vigoureusement repoussé par les troupes de Brabanf et de Hollande. Toutefois , la bonne intelligence ne subsista pas longtemps entre Maximilien et le monarque français. Dès Tan 1512, la paix fut rompue
et la Belgique se vit menacée. Mais Marguerite, dont la prévoyance égalait l'adresse , s'était déjà assuré l'appui de l'Angleterre, par un traité secret avec le jeune roi Henri VIII (la ligue de Malines). Trente mille Anglais , débarquant à Calais, vinrent se joindre aux troupes belges rassemblées sur cette frontière. Maximilien accourut lui-même d'Allemagne pour prendre le commandement de l'armée , et la conduisit devant Térouenne. Le siège de cette place importante était à peine commencé, lorsque l'armée de France parut, avec une nombreuse cavalerie qui essaya d'inquiéter les assiégeants. Jamais leshommes d'armes français n'avaient été aussi célèbres qu'à cette époque , où leurs vieilles compagnies avaient pour chefs la Palisse, Bayart, Bussi-d'Amboise et une foule d'autres capitaines, formés dans les guerres d'Italie. Leur confiance était d'autant plus grande que les- troupes anglaises ne se composaient que de fantassins. Mais Maximilien avait réuni près de deux mille lances belges et quelques cavaliers allemands. Avec ces forces il attaqua brusquement l'ennemi qui avait pris poste à Guinegate pour la seconde fois. La défaite des Français fut si rapide que l'infanterie anglaise n'eut pas le temps d'y prendre part. La fuite précipitée des vaincus fit donner à cette bataille le nom de Journée des Eperons. Bayart fut du nombre des prisonniers.
Térouenne se rendit peu après , et cette forteresse, qui inquiétait la frontière de Flandre , fut entièrement rasée. L'on marcha ensuite contre Tournay. Depuis le temps de Philippe-Auguste , cette ville était restée sous l«r domination des rois de France. Mais elle jouissait de grands privilèges , se trouvant hors de l'atteinte du monarque et n'étant gardée que par la bravoure et la fidélité de ses habitants. Les anciens comtes de Flandre l'avaient prise et rançonnée deux fois : les ducs de Bourgogne, au contraire, n'avaient réussi ni à l'enlever de force, ni à y faire prévaloir leur influence. La commune s'était gouvernée presque en forme de république , exempte d'impôts envers le souve-
:m HISTOIRE DE LA BELGIQUE.
rain , enrichie par la possession de son évôché, vivifiée par les progrès de son industrie. Si elle souffrait quelquefois de l'interruption du commerce avec la contrée d'alentour, elle avait souvent recueilli les riches dépouilles des campagnes ée Flandre. La valeur des Tournaisiens ne s'était jamais démentie : dans les camps français , ils avaient le privilège de garder la tente et la personne du souverain , et leur cité avait reçu de Charles VI le titre de Chambre royale. Mais sous Louis XI une garnison française, introduite dans leurs murs par les intrigues d'Olivier-le-Daim, médecin du roi et f agent de ses négociations secrètes CD, avait un moment commandé dans la place (1177). Le souvenir de cette époque les avait empêché depuis d'accueillir les soldats qu'on leur offrait pour leur défense. Aussi ne se trouvèrent- Us pas en état de résister aux forcei belges et anglaises, lorsque Maximilien et Henri VIII parurent sous leurs murailles avec cinquante mille hommes. Ils se rendirent et firent serment de fidélité au monarque anglais, qui éleva aussitôt une citadelle dans l'enceinte de leur ville. Mais Tannée suivante il restitua sa conquête à Louis XII , avec lequel il fit la pai\, après que Maximilien eut fait un traité à part au nom de l'empire (1514).
La minorité de Charles touchait à sa fin. Un seigneur belge, Philippe de Croy , sire de Chièvres, était le gouverneur du jeune prince : le prévôt du chapitre de Louvaiu, Adrien Floriszoon, né à Utrecht, lui était attaché comme précepteur. Tous deux joignaient à une haute inteUigence , une juste renommée d'honneur et de vertu ; mais c'était Marguerite qui dirigeait l'éducation politique de Tarchiduc et dont les leçons le formaient à l'art de régner. Cette princesse était douée d'une supériorité d'esprit
(1) C était un Flamand de Thielt. Il était barbier en même temp« qnc médecin, et ï.ouis lavait envoyé cîGand pour y fomenter de« •xonble?; mais il y avait été mal reçu.
que tous les historiens ont reconnue : elle avait mené avec succès les négociations les plus délicates, et s'était fait admirer par l'élévation de son caractère comme par l'habileté de sa conduite. On ne peut attribuer qu'à elle l'adresse et la circonspection que le jeune monarque porta de bonne heure dans les affaires, malgré la fougue d'un naturel vif et ardent. Mais en l'instruisant à préparer le succès des grandes choses par l'attention aux petites , elle était trop courageuse elle-même pour ne pas laisser à son pupille toute son énergie : car sous ce rapport aussi Marguerite se montrait au-dessus des femmes ordinaires ; on l'avait vue, au milieu d'une tempête affreuse qui battait son vaisseau , conserver une force d'àme toute virile , et plaisanter elle-même du péril qui la menaçait.
La tranquillité dont jouissait la Belgique sous l'administration de cette princesse , s'étendait aussi à l'évêché de Liège , si longtemps agité par d'effroyables commotions. L'évêque Jean de Horne , après sa réconciliation avec le chef de la maison de la Marck, avait habité presque constamment Maestriclit (le palais épiscopal à Liège était en ruines), et quoique ni son caractère ni sa conduite ne fussent exempts de blâme, aucune scène hideuse n'avait plus troublé son règne. Cependant le peuple Faccusait d'avidité, et les Liégeois lui refusèrent enfin ouvertement les subsides qu'il exigeait d'eux (11 décembre 1505). Il mourut quelques jours après , d'une maladie qu'avait agravée la colère , et alors le chapitre élut d'une voix unanime Erard de la Marck, neveu du Sanglier des Ardennes , mais qui devait réparer par sa sagesse et ses vertus tous les maux que ceux de sa famille avaient fait éprouver au pays. Il interdit aux Liégeois toute mention des discordes passées, pratiqua lui-même l'oubli des haines et des offenses , n'eut égard dans ses arrêts qu'à la justice et dans ses faveurs qu'au mérite. Il releva les murs de*, la ville , reconstruisit le palais épiscopal (ce fut l'ouvrage de 30 ans), fortifia les places que la guerre civile ou étrangère avait démantelées, en un mot