CHAPITRE III
Premiëret années du règne de Charlet-Quint (1515 à 1532\
Charles-Quint atteignit sa majorité au mois de février 1515, et son inauguration eut lieu avec les formes accoutumées. La tranquillité profonde où se trouvait le pays rendit les premières années de son règne plus heureuses que fécondes en événements. Le jeune prince, arrivé à rage où les forces commencent à se développer, aimait les •exercices du corps , Féquitation , la chasse, les joutes. Le seigneur de Chièvres lui avait fait enseigner tout ce qui formait alors un cavalier accompli, et cette partie de son éducation avait eu plus de succès que celle dont s'était chargé son précepteur. La vivacité du royal élève s'accommodait mal des études lentes et graves qui conduisent à la connaissance de l'antiquité. Mais il parlait avec facilité les langues vivantes, et il n'avait rien oublié de ce qu'on lui avait appris des hommes et des choses de son temps.
Le couronnement de François I." , roi de France , avait eu lieu quelques mois après l'inauguration de Charles. Ce fut l'occasion d'unenégociation importante pour la Belgique. L'évêque de Liège avait recherché l'appui du monarque français , dont les prédécesseurs avaient toujours soutenu les la Marck. S'étant rendu au sacre de ce prince, il eut à se plaindre de ses ministres , et se repentit de s'être engagé dans son alliance. Mais comprenant aussi que ses états seraient mal garantis par une simple neutralité entre les deux souverains , il fit quelques ouvertures aux conseillers du prince belge. Un traité défensif entre l'évèché et le reste
des provinces fut préparé sous main , puis discuté ouvertement , et conclu enfin par .Marguerite , au nom de son neveu (1518). Erard de la Marck s'unit sincèrement avec Charles, auquel il rendit depuis de grands services; et tel fut l'effet de cette convention que les deux prélats suivants, Corneille de Berg et George d'Autriche , durent leur élection au choix de ce monaniue. A partir de cette époque la principauté de Liège , sans être annexée an reste de la Belgique , suivit constamment la même voie , et obéit aux mômes influences.
Appelé bientôt en Espagne pour y recueillir la succession de Ferdinand et d'Isabelle, Charles-Quint avait laissé le gouvernement des provinces belges aux mains prudentes de Marguerite (1517), en lui adjoignant mi conseil privé, qui se composait des chevaliers de la Toison-d'Or et des principaux magistrats tant du conseil de Malines que des autres cours. Deux ans plus tard, la mort de Maximilien rendit vacant lo trône impérial , et les princes d'Allemagne parurent balancer un moment sur le choix d'un souverain. François 1.", riche et habile, s'était flatté d'obtenir leurs suffrages; Charles réclamait les droits que semblaient lui donner sa naissance et le vœu solennel de Maximilien. Les électeurs offrirent la couronne au duc Frédéric de Saxe, qui la refusa ; alors ils se déclarèrent pour le prince belge (juiflet 1519). Les deux plus vastes monarchies de l'univers venaient donc d'échoir coup sur coup à ce jeune héritier des maisons de Bourgogne et d'Autriche. Charles-Quint se trouvait, à vingt ans , plus puissant que personne ne l'avait été en Europe depuis Charlemagne. C'était un sujet de joie et d'espérance pour les Belges , qui lui portaient une affection sincère. En effet, ils l'avaient vu naître et grandir, et lui , de son côté, montrait une sorte de prédilection pour eux. Mais quelle que fut la puissance de ce sentiment , les nouveaux intérêts du souverain devaient bientôt diriger toute sa conduite. Comment le maître de tant d'états eut-il pu régler sa politique et ses démarches d'après les vœux ou les be-
loîos d'une seule de ses souveraiuetés ? Empereur des Allemands , roi des Espagnols , maître d'une partie des Italiens, espérait-on qu'il n'appartiendrait qu'aux Belges? et n'eut-ce pas été une folle présomption de croire qu'il subordonnerait au bien-être de nos provinces , le gouvernement de la moitié de l'Europe civilisée ?
Ainsi , à regarder de sang-froid l'avenir qui se préparait pour le pays, la perspective était effrayante. Sans avoir été conquise par les étrangers, la Belgique se trouvait exposée à presque tous les effets d'une conquête : annexée à d'autres contrées, gouvernée par un monarque qui s'occuperait d'intérêts différents, contrainte de s'armer pour des causes qui lui seraient indifférentes ou inconnues , elle passait de l'état d'indépendance à une condition voisine du vassolage. En vain le prince lui-même aurait-il voulu qu'elle conservât ses droits : il n'était pas en son pouvoir de donner à des peuples divers l'uniformité de caractère , de besoins , de tendance et de marche. La force des choses devait doru produire une sorte de froissement perpétuel entre tous ces états réunis sous un même sceptre sans avoir d'uni lé nationale ; et la Belgique était condamnée à en souffrir d'autant plus qu'avec moins d'étendue et de force intrinsèque, elle était plus riche et plus avancée. Les intérêts d'un peuple pauvre sont en petit nombre, et on les voit quelquefois méconnus sans que son existence se trouve compromise ; mais la nation dont le commerce et l'industrie avaient pris une extension si merveilleuse , ne pouvait être détournée un moment de sa voie sans danger pour sa prospérité et pour sa vie.
Telles ne furent point cependant les pensées des Belges. Ils applaudirent à la grandeur d'un prince qu'ils aimaient, et lorsque Charies se rendit dans nos provinces pour aller recevoir la couronne impériale à Aix-la-Chapelle (1520), il y fut accueilli comme en triomphe. Une partie de la noblesse l'accompagna à son couronnement , et l'année suivante à la diète de Worms , où il avait convoqué tous les princes de
l'empire pour régler avec eux les grands intérêts de l'état. Ce n'étaient pas seulement les affaires de l'Allemagne qui devaient être agitées dans cette réunion : deux grandes questions européennes occupaient les esprits , la guerre contre les Turcs qui semblaient alors plus que jamais menacer la chrélieulé entière , et le rétablissement de l'unité religieuse troublée par les résistances de Matin Luther à l'autorité pontificale. Le jeune monarque exprimait la ferme résolution de consacrer sou épée et sa puissance à repousser les barbares et àraffennir l'Eglise. Mais Luther, qu'il tu comparaître devant lui el qu'il condamna, comptait déjà des partisans parmi les princes de l'Allemagne, et tandis que l'empereur cherchait à les effrayer par ses décrets, il était lui-même menacé en Espagne par une révolte dirigée surtout contre ses ministres belges, et eu Navarre par une invasion des Français. L'une et l'autre furent réprimées ; mais Charies se vit contraint de reporter son attention sur ses propres états, et retourna en Espagne sans avoir pu accomphr ses vastes desseins.
Le jeune souverain, après avoir accoutumé les Espagnols à sa domination , borna ses premiers soins à étendre son pouvoir en Italie , et à exclure les Français de cette belle contrée qui était alors le principal objet de leur ambition. Ses mesures prudentes et habilement concertées déjouèrent encore sur ce point les projets de François I."; et quand celui-ci eut pris les armes pour lui faire tête , tout l'avantage fut du côté de l'empereur. Cette guerre , qui vint troubler le repos dont jouissaient nos provinces , n'y répandit toutefois ni mécontentement ni terreur (1521). François avait soudoyé et attaché à son parti le duc Charies de Gueldre et Robert de la Marck , vieux ennemis de la maison d'Autriche, qui envahirent le Luxembourg et les frontières orientales du Brabant ; mais une armée allemande et brabançonne les déQt l'un après l'autre et les mit hors d'état de tenir la campagne. Le Hainaut et l'Artois furent moins heureux ; les Français y enlevèrent quelques petites
places et ravagèrent tout le pays. En revanche l'armée de Flandre , ayant formé le siège de Tournay , se rendit maîtresse de cette ville (16 décembre 1521), et les habitants reconnurent Charles pour leur souverain.
Quoique la guerre continuai les aruiées suivantes , les efforts des deux partis furent moins sérieux. Les deux monarques avaient fixé toute leur attention sur l'Itah'e , et c'était là que les coups décisifs devaient être portés. François pénétra lui-même dans le Milanais, à la tête d'une brillante armée : il fut vaincu à la bataille de Pavie , fait prisonnier par les impériaux , et conduit en Espagne (1525). Alors les hostilités se trouvèrent suspendues ; mais elles recommencèrent deux ans plus tard : car dès que le roi eut obtenu sa liberté, il refusa d'accomplir le traité qu'il avait conclu pour sortir de prison , et par lequel il promettait de rendre à l'empereur le duché de Bourgogne. 11 réussit mémo à former alliance avec Henri VIII d'Angleterre , qui avait tenu jusqu'alors le parti de Charles-Quint. Cependant te nouvel orage fut encore apaisé par la sagesse de Marguerite d'Autriche qui conservait le gouvernement de nos provinces. Cette princesse , qui désirait vivement la paix , entra en négociations avec Louise d'Angoulème, mère de François I.". Son zèle et son adresse surmontèrent tous les obstacles, et le traité de Cambrai , qui fut appelé la Paix des Dames , réconcilia pour quelque temps les monarques ennemis. Le duché de Bourgogne resta au souverain français; mais il paya deux millions d'or pour sa rançon (1529).
Malheureusement pour la Belgique, Marguerite survécut peu à la conclusion de ce traité. Elle mourut le 1." décembre 1530 , emportant les regrets du peuple et de la cour. Sa place fut aloi*s occupée par une autre princesse , sœur de Charles-Quint; c'était Marie d'Autriche , reinedouairière de Hongrie. La nouvelle gouvernante , quoique douée de quelque énergie, était loin d'avoir la même expérience et la môme habileté. L'empereur voulut l'amener luimême en Belgique , et choisit avec un soin extrême les por-
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sonnes qui devaient lui être attachées. 11 commençait à prévoir les suites dangereuses du schisme qui se formait en Allemagne, et résolu à les prévenir par l'emploi de la force, il attachait une haute importance à la tranquillité et au dévouement de ses provinces belges. Les protestants (c était le nom que les partisans de Luther venaient d'adopter) avaient formé entre eux une alliance^ fameuse depuis sous le nom de ligue de Smalkalde ; mais rassuré du cAte de la France, et sans inquiétude pour ses états héréditaires, Charles-Quint se sentait assez fort pour les écraser (1531), et bientôt il cessa de faire mystère de ses projets contre eux. Un autre ennemi les sauva par une diversion redoutable : ce fut le sultan Soliman II. Dès l'an 1529 , ce prince , le plus brave et le plus puissant des souverains turcs , avait envahi la Hongrie et assiégé Vienne. Il fit des préparatifs d'une nouvelle agression , et le bruit de sa marché força l'empereur à tourner contre lui toutes ses forces. Il fallait défendre l'Allemagne : Charles y réussit par une campagne glorieuse , dans laquelle il tint en échec ce conquérant barbare et ses innombrables soldats (1532). Mais pour atteindre ce but, il avait eu besoin du secours des protestants eux-mêmes, et forcé de l'acheter à tout prix, il leur avait accordé un traité qui concédait provisoirement la liberté de religion (Paix de ISuremberg).
Aujourd'hui que la tolérance religieuse a passe de nos mœurs dans nos lois, les efforts du monarcpie pour étouffer par les armes une doctrine nouvelle ont cessé d'être en harmonie avec nos opinions ; mais la vieille société européenne, que Charlemagne avait organisée et dont Charles- Quint fut le dernier appui , avait eu la religion pour élément constitutif et n'avait point séparé l'état de l'église. La croyance servait de base à l'ordre moral , l'ordre moral à l'autorité : au lieu de s'appuyer comme de nos jours sur la force des choses , le pouvoir remontait à Dieu comme a son principe. Les protestants aussi admettaient cet ordn^ d'idées, et ne se faisaient pas faute de l'appliquer, en ap-
poyant leurs innovations sur la force toutes les fois qu'Us la possédaient. Déjà chaque jour faisait mieux voir combien la situation générale était devenue alarmante. Les prédications de Martin Luther et de ses adhérents avaient allumé Tincendie en Allemagne , et les princes qui embrassaient son parti paraissaient disposés à le soutenir par les armes. Le roi d'Angleterre venait aussi de se séparer brusquement de l'Eglise, et cherchait dans radoption des doctrines nouvelles un moyen de satisfaire les coupables fantaisies de sa passion. Sur les bords du Ilhin, en Hollande et en Westphalie, il s'était formé une secte étrange qui prétendait puriQer ses partisans pr un second baptême et les rendre incapables de faire le mal. On ne saurait croire avec quelle rapidité ces Anabaplhtes s'étaient multi[)liés parmi la classe la plus obscure et la plus ignorante. Plus leur croyance était insensée et plus elle offrait d'appât au\ Imaginations grossières. De tous cAtés se répandaient l'agitation et le désordre; et la société entière était menacée de bouleversement.
Le caractère même de l'époipie contribuait à faire de cette résistanceau protestantisme une nécessité européenne. L'ère de la civilisation moderne allait commencer, et alors comme à toutes les périodes de crise sociale , les esprits étaient tourmentés d'un besoin de mouvement et d'expansion qui entraînait les masses vers les choses jeunes et les bannières neuves. C'était un élan impétueux et désordonné ; Charles eût pu voir crouler sous lui son trône et l'empire, s'il n'avait posé une digue au torrent.
C'est sous ce point de vue que doit être jugée la conduite du souverain belge. Tous les actes de sa vie, qui paraissent incohérents et pour ainsi dire accidentels quand on se méprend à leur sens véritable , se rattachèrent plus ou moins directement à cette idée profonde de conservation , et aux mesures d'ordre qu'elle paraissait réclamer. Voilà pourquoi , malgré des succès douteux , des projets imparfaitement accomplis et une pohtique diversement jugée , Tinstioct des peuples, plus sûr que la raison des historiens, Fa toujours proclamé grancL