CHAPITRE ni
Gouvernement du duo d'Albe (1567 à 1573).
L'opposition que les volontés du roi avaient rencontrée en Belgique était diversement jugée par les ministres espagnols. Si quel(fues-uns penchaient pour 4a modération , le plus grand nombre s'étonnait de la longanimité du monarque et attribuait à la faiblesse que l'on avait montrée en ménageant le peuple l'état de désordre où se trouvait le pays. Pour Philippe , il semble qu'il balança longtemps; sans cacher le déplaisir qu'il éprouvait , il avait cédé assez facilement sur tous les points qui ne concernaient pas la liberté religieuse.
Mais h la nouvelle des excès commis par les bandes calvinistes et de la profanation des églises où ces furieux avaient pénétré, le monarque n'avait pu contenir la violence de son indignation. Par l'ème de mon père , s'était-il écrié, je les ferai bien repentir de leurs crimes ! Depuis ce fatal moment il ne compta plus que sur la force et la terreur pour rétablir l'ordre dans les provinces où de pareils sacrilèges avaient pu s'accomplir. Peu conûant dans la réaction ciui s'était manifestée ensuite , mécontent de la faiblesse de Marguerite de Parme, et résolu à frapper un coup décisif, il laissa croire aux Belges qu'il allait se rendre parmi eux , tandis qu'en réalité le plus intrépide et le plus redoutable de ses généraux espagnols reçut de lui la mission de les régir et de les châtier.
Ferdinand Alvarez de Tolède , duc d'Albe, fut l'homme qu'il choisit pour cette tâche. C'était un des plus vaillants
( apitaines de Charles-Quint, et il avait commandé les armées de ce prince non-seulement contre les Français en Navarre , en Italie et en Lorraine, mais aussi contre les protestants d'Allemagne dans la glorieuse guerre de 1547. L'âge n'avait rie.i ôté à sa vigueur, à son activité, à son audace; et son caractère était resté aussi inflexible que son corps semblait infatigable. Jamais la vieille Espagne n'avait été représentée par une figure plus imposante que par ce guerrier de fer qui n'avait reculé devant aucun péril , mais qu'aucune pitié n'arrêtait. Doué d'un coup-d'œil d'aigle sur le champ de bataille , fort d'une énergie de volonté qui étonnait les plus fiers, et marchant à son but avec la rigidité du soldat qui remplit un devoir, il ne lui maiîquait pour être un héros que d'avoir gardé plus de sentiments humains. Mais on eût dit qu'il ne comprenait d'autre pouvoir que celui de la terreur : ses ordres toujours sévères étaient exécutés avec une rigueur implacable , et il traitait en ennemi tout ce qui n'était pas asservi à ses ordres. Un aspect hautain et sombre , une dureté froide , un orgueil démesuré le rendaient aussi odieux qu'il était terrible, et expliquent jusqu'à l'exagération avec laquelle un grand nombre d'historiens l'ont accusé.
Ce fut par l'Italie et la Bourgogne que le duc d'Albe se rendit en Belgique , à la tête d'environ dix mille soldats espagnols, auxquels se joignit dans le Luxembourg un nombre égal de mercenaires allemands. Il fit son entrée à Bruxelles sous le titre de commandant-général des troupes du roi dans les Pays-Bas {22 août 1567) , et l'on se flattait encore que son autorité serait purement militaire. Mais une commission spéciale lui attribuait la répression de l'hérésie et des crimes d'état. C'était l'investir d'un pouvoir presque illimité. L'usage qu'il comptait en faire ne resta pas longtemps incertain. Dès le 9 septembre, au sortir d'un conseil auquel avaient assisté les comtes d'Egmont et de Home, il fit arrêter ces deux seigneurs auxquels il n'avait donné jusque là que des marques de confiance. Ce fut un
coup de foudre pour ceux qui avaient espéré la pacification du pays par des voies de justice et de sagesse. Marguerite elle-même demanda aussitôt sa démission du gouvernement général. En dépassant la mesure, le duc d'Albe venait de rendre impossible une soumission volontaire; et si, comme on ne peut guère en douter , il ne faisait que remplir les ordres de Philippe , l'aveuglement du roi devait faire éclater cette révolution à kKpielle avaient inutilement travaillé jusque là ses ennemis.
Marguerite de Parme obtint la démission qu'elle avait demandée et quitta la Belgique au mois de février suivant, laissant le duc investi seul du gouvernement. Le premier soin de celui-ci avait été d'instituer un Conseil des troubles, qui devait connaître des crimes politiques. Il composa ce tribunal de douze membres, choisis pour la plupart dans la magistrature des diverses provinces , mais parmi lesquels il introduisit cependant quelques Espagnols ; puis quand de premiers arrêts contre des gens du peuple et d'anciens briseurs d'images, eurent pour ainsi dire accoutumé les esprits à l'autorité de ces nouveaux juges , il flt comparaître devant eux des gentilshommes, des magistrats et enfin ceux qu'il avait désignés lui-même pour le supplice , les comtes d'Egmont et de Home.
L'accusation qui pesait sur ces illustres prisonniers, était celle de haute trahison. Peut-être eût-on pu à la rigueur trouver quelque sujet de blâme dans les actes d'opposition trop hardis auxquels ils s'étaient laissés emporter pendant les années précédentes. Mais leur conduite, depuis les derniers temps, avait dû effacer tout soupçon de perfidie. Une partie des juges reconnaissait leur innocence : on a peine à comprendre comment quelques-uns auraient pu en douter. Cependant ce fut une condamnation qui fut prononcée : arrêt inique qui suffit pour justifier le nom de tnbunal de gang que le peuple donna au conseil des troubles.
Les deux seigneurs déployèrent dans cette occasion funeste un courage et une noblesse d'àme qui semblaient en-
SEPT1E3IE PERIODE
core les relever aux yeux de la nation. De Home conservait une fierté intrépide : d'Egmont paraissait touché du sort de sa famille et il écrivit au roi en faveur de ses enfants ; mais sa douleur ne manqua pas un seul instant de dignité. Peu fait pour les manœuvres politiques , au milieu desquelles il avait joué quelquefois un rôle sans éclat , il retrouvait en face du péril une fermeté généreuse; et lorsque le duo d'Albe eut ordonné l'exécution de la sentence fatale , le vainqueur de Gravelines et de Saint-Quentin monta sur réchafaud comme il marchait à la bataille. La grand'place de Bruxelles , théâtre du supplice des deux comtes , était couverte de soldats espagnols; la ville épouvantée n'exprima sa douleur que par le silence et par les signes d'un deuil universel (5 juin 1568).
Cet acte de cruauté, odieux à la nation entière, était aussi une faute politique : car il multipliait les partisans du priuco d'Orange non-seulement dans nos provinces, mais encore en Allemagne , où plusieurs familles souveraines étaient alliées aux deux comtes. Le Taciturne , réfugié au-delà du Rhin, n'avait pas abandoiuié sa cause. Il conservait des relations en Belgique, surtout avec des marchands calviïiistes d'Anvers qui mettaient à sa disposition des sommes cousin dérables; l'amitié ou le zèle religieux des princes allemand^ lui promettait d'autres ressources : la ville luthérienne de Strasbourg fît des sacrifices pour lui procurer une armée, et lui-même n'épargnait pas ce qui lui restait de richesses et (le crédit. Le supplice des deux comtes fut le prétexte qu'il mit en avant pour rentrer dans les Pays-Ba.> les armes à la main ; il s'annonçait non comme le défenseur du protestantisme , mais comme le vengeur des victimes que Ferdinand de Tolède venait d'immoler , et dans ce moment de douleur et d'indignation générale il pouvait espérer que tous les partis se réuniraient contre le duc d'Albe.
Son attaque fut immédiate. Déjà son frère , Louis de Nassau , avait envahi la Frise et vaincu le comte d'Aremberg qui avait été tué dans le combat. Guillaume, de son
côté , descendit des contrées rhénanes à la tète d'un corps de troupes qui s*éleva bientôt à vingt mille soldats. Meiis l'expérience et l'habileté du général espagnol déjouèrent cette fois les plans de ses adversaires. Marchant avec célérité contre le comte Louis qui n'avait pu tirer parti de sa victoire, il défit complètement ses bandes indisciplinées; puis il se porta au devant du prince qui menaçait le Limbourg, et sans risquer de bataille contre les forces ennemies, û sut les tenir en échec jusqu'à ce que le manque d'argent et de ressources les contraignirent à la retraite à l'approche de la mauvaise saison (1558). Au retour de cette brillante campagne , le duc se ht ériger une statue de bronze dans la citadelle d'Anvers , qui venait d'être construite par
ses ordres.
Cependant l'argent manquait aussi au vainqueur. Les finances du roi étaient épuisées, et les provinces souffraient de l'interruption du commerce causée par l'agitation politique. Un grand nombre de gentilshommes et de marchands avaient émigré. La constructions de citadelles à Anvers, a Flessingue et à Va enciennes , la présence d'une armée étrangère dont les soldats se rendaient odieux par leur orgueil autant que par leur brutalité , tout contribuait à entretenir la haine en môme temps que la terreur , et les exécutions qui se multipliaient semblaient justifier les prédictions sinistres du parti protestant. Lesplus zèles royalistes (et Viglius lui-même) se plaignaient de la hauteur du diu , et du mépris qu'il témoignait pour les magistrats belges , dont la froide circonspection et la minutieuse équité servaient mal ses vues impérieuses. Bientôt, disaienl-ils, nous serons tous remplacés par des Italiens et des Espagnols. Cependant nul n'essayait de résister; la classe moyenne était fortement attachée au catholicisme et répugnait à tavoriser ses ennemis ; d'un autre côté, les forces du gouverneur grossissaient chaque jour. Il tenait sous les armes, dans les diverses provinces , jusqu'à quinze mille chevaux et quarante raille fantassins, presque tous vieux soldats espagnols, allemands ou wallons.
Mais si la Belgique pliait en silence sous ce joug de fer , elle opposait cependant au fier Espagnol cette force d'inertie qui rend quelquefois les masses invincibles. Elle laissait agir le duc sans faire rien pour lui. L'entretien de l'armée demandait de trois à quatre millions de florins (environ vingt millions de francs d'aujourd'hui) , et c'était le trésor royal qui en supportait la dépense. Philippe, auquel ses ministres avaient prédit un triomphe si facile , se lassa bientôt d'un état de choses ruineux ; et soit qu'il se trompât sur la disposition des esprits, soit que la situation des affaires ne lui permît plus de soutenir une aussi lourde charge, il enjoignit expressément à son général de trouver en Belgique les ressources dont il avait besoin. Un plan pour l'établissement des impôts fut même dressé à Madrid et envoyé au gouveriieur,avec l'ordrede efaire immédiatement exécuter. Il se bornait à deux mesures qui devaient être générales ; d'abord la levée immédiate d'une contribution égale à la centième partie de la valeur de tous les biens ; puis pour l'avenir un droit fixe du vingtième sur la vente des immepbles et du dixième sur les denrées et les marchandises (ce fut ce qu'on nomma le centième, le vingtième et le dixième denier). Le duc d'Albe rassembla les états-généraux à Bruxelles (mars 1569) et leur proposa lui-même ces impositions; mais aussitôt les représentations les plus vives éclatèrent de toutes parts. 11 était évident qu'un impôt du dixième sur chaque vente serait mortel au commerce , et par suite à la pfospérité du pays, déjà compromise par les troubles intérieurs et par les commotions qui agitaient le reste de l'Europe. Les partisans du roi furent les premiers à vouloir détourner le gouverneur d'une mesure aussi imprudente qu'impraticable , et Viglius se distingua surtout par la franchise de son langage. Il réussit à convaincre le duc , qui se contenta d'un subside de deux millions auquel consentirent les états. Mais le roi et son conseil se montrèrent mécontents de cette transaction qui, loin de fournir les moyens de payer les dettes déjà contractées, ne
37i HISTOIRE DE LA BELGIQUE.
suftHait pas même pour assurer à l'avenir l'entretien de^ troupes. Le gouverneur essuya de violents reproches : plus on avait attendu de lui de grandes choses , et pUis on s'étonnait qu'il reculât devant les obstacles.
Philippe avait d'ailleurs quelque sujet d'accuser son général : car il semble que celui-ci n'avait pas voulu suivre dans cette occasion la marche qui lui était prescrite. Le monarque avait envoyé , dit-on , avec le projet d'impôt, un acte d'amnistie qui devait annoncer le terme des rigueurs du gouvernement et rassurer l'esprit du peuple au moment où on lui demandait de nouveaux sacrifices. C'était là sans doute une mesure sage : le roi s'était souvenu de cette maxime de Charles-Quint, que pour conduire les Belges la douceur offrait la seule voie sure. Mais le duc d'Albe trouva cette amnistie prématurée, ou crut peut-être y voir la condamnation de sa conduite. Il en retarda la publication , et lorsqu'il la proclamaenGn l'année suivante (1570) , ce fut avec tant de restrictions que ce pardon tardif et incomplet ne fit aucune impression favorable. On ne sut pas même gré au gouverneur d'avoir sacrifié alors au ressentiment populaire quelques ofliciers de justice, que leur zèle féroce avait rendus odieux et qui furent envoyés au gibet. Une foule de pamphlets, de chansons, d'images satiriques circulaient dans tout le pays, disposant les esprits à la haine et à la résistance ; et le sang qu'avait répandu le général espagnol , faisait regarder sa modération récente comme un leurre et ses promesses comme un piège.
Cette situation , tous les jours plus difficile , se compliquait encore par une rupture ouverte avec l'Angleterre , qui avait porté un coup fatal h la prospérité d'Anvers et de Bruges. Depuis longtemps la reine Elisabeth, qui avait succédé à Marie,s'était montrée hostile à Philippe.Elle fit sentir sa malveillance au duc d*Albe en retenant 800,(X)0 écus d'or que lui portait un navire qui avait relûché à Plymouth (1568) . Elisabeth s'appropria cette somme , en se chargeant toutefois de rembourser les marchands italiens auxquels le roi
l'avait empruntée. Mais le duc , qui attendait cet argent pour payer ses troupes (1568) , entra en fureur et fit saisir les biens et les vaisseaux des Anglais dans nos ports. La reine usa alors de représailles , et non contente d'avoir interdit tout commerce avec les Pays-Bas , elle offrit asile aux corsaires que les mécontents commençaient à équiper, et qui firent éprouver des pertes cruelles au commerce. Ainsi prirent naissance les gueux de mer, mélange d'hommes hardis et aventureux , dont les chefs étaient des nobles émigrés, tandis que le reste se composait de marins de la côte. Le succès de leurs premières pirateries excita en Belgique de nouvelles clameurs contre le gouvernement ; plus tard des actions d'un caractère moins douteux devaient effacer ces commencements obscurs et assigner à leur nom une autre place dans l'histoire.
Tandis que le malaise et le mécontentement augmentaient ainsi autour du gouverneur espagnol , Guillaume de Nassau conservait une attitude menaçante. Ce prince et son frère Louis, étaient également liés avec les princes luthériens d'Allemagne , et avec les chefs du parti calviniste en France. Ils avaient même combattu à côté de ces derniers : car malgré leur exil on les voyait prendre part à toutes les grandes entreprises protestantes , identiflant leur cause avec celle du culte qu'ils professaient, et cherchant en quelque sorte dans chaque commotion européenne une chance favorable à leur avenir. Leurs espérances se ranimèrent lorsque le célèbre Coligny et les huguenots eurent traité avec le roi Charles IX (1570). Un plan fut alors arrêté pour conduire dans nos provinces une partie de ces vieilles bandes qui guerroyaient en France depuis plusieurs années. Coligny et ses frères d'armes devaient entrer dans le Hainaut avec leurs troupes françaises , tandis que le prince d'Orange , à la tête d'une armée allemande , pénétrerait dans le Limbourg et le Brabant. Charles IX donna les mains à ce projet : l'ancienne jalousie contre l'Espagne faisait désirer l'abaissement et l'humiliation de Philippe.
Le ducd'Albe voyait approcher Torage. Pressé par le befioin d'argent et par les ordres de la cour , il fit de nouvelles instance» pour obtenir le consentement des états à l'impôt que le roi voulait établir. La résistance fut la même que les années précédantes. Alors il prit sur lui d'ordonner sans leur concours la levée du dixième et du vingtième denier , violant ainsi tous les droits des provinces , mais imputant à la nécessité cette démarche audacieuse. Cependant il consentit à ce qu'une députalion fût envoyée au roi , pour lui porter les représentations des Belges. Philippe reçut les députés avec de grandes démonstrations de bienveillance. On rapporte qu'il voulut d'abord leur faire accepter l'impôt comme une contribution de guerre ; puis cédant à leurs remontrances il en accorda enfin la suspension provisoire (juin 157-i).
Maisdans l'intervalle le gouverneur qui avait voulu mettre à exécution ses décrets, avait rencontré dans toutes les villes l'opposition la plus énergique : les métiers protestaient qu'ils cesseraient de travailler plutôt que de se soumettre. Les Bruxellois se montraient les plus ardents , et les choses allèrent si loin que le duc avait déjà commandé , dit-on , remprisonnement de quelques doyens dont le supplice devait servir d'exemple {"I avril). Tout à coup la nouvelle arrive que les gueux de mer ont débarqué sur la côte de Hollande et surpris le petit port de la Brille. Ce fut le signal d'une révolte presque générale en Hollande et en Zélande. Le mois suivant , Louis de Nassau, avec quelques protestants français, attaqua Valenciennes et réussit à s'emparer de Mons où il avait des intelligences. Le duc courut l'assiéger dans cette ville, et battit les premières troupeâ françaises qui s'avancèrent pour le dégager (17 juillet). Mais le prince d'Orange , suivant le plan arrêté avec ses alliés , venait d'entrer dans le Limbourg à la tète de vingtquatre mille Allemands ; Coligny, d'un autre côté, se préparait à prendre le commandement de l'armée de France et à venger l'échec qu'ell*» avait essuyé. Les Espagnols ,
qui assiégeaient Mons , allaient se trouver cernés de toutes parts.
La haine que Charles IX avait conçue contre les huguenots et le massacre de la Saint-Barthélémy [M août) , tirèrent le duc d'Albe de cette position dangereuse. Les protestants français se dispersèrent , et Guillaume de Nassau, découragé et dépourvu d'argent, n'osa pas attaquer les troupes royales retranchées dans leur camp. Quoique sauvé ainsi d'une défaite presque inévitable, le général espagnol , que le danger n'avait pas ému, affichait une réprobation éclatante de la conduite de Charles IX. « La mort de Coligny nous est avantageuse , disait-il ; mais je me serais fait couper les deux mains plutôt que de prendre part à ce méchant acte!» — Et quand Louis de Nassau eut capitulé , il affecta de le traiter avec une courtoisie généreuse. Impitoyable dans sa politique , il reprenait sur le champ de bataille les nobles sentiments d'un homme de guerre.
Le prince d'Orange, froidement accueilli par les Brabançons, et mal assuré de ses soldats qu'il ne pouvait payer, avait repris la route d'Allemagne. L'armée royale se dirigea \ers les provinces du Nord pour y étouffer la révolte. Chemin faisant, elle pilla la malheureuse ville de Malines, où Guillaume de Nassau avait été reçu contre le gré du peuple. Le duc voulait des exemples pour désarmer les populations par la terreur. Déjà il sentait que la confiance de Philippe en lui était détruite, et il avait failli être remplacé par le duc de 3Iédina-Céli, chef du parti modéré dans le conseil. Il fallait frapper un coup décisif qui écrasât les rebelles , ou se résigner à quitter la partie sans succès et sans honneur. Traversant la Meuse et le Rhin , il alla mettre le siège devant la ville de Zutphen, capitale du comté de ce nom , et après un siège de quelques jours , la place fut emportée d'assaut et livrée à toute la fureur du soldat. Le sort de Naarden ne fut pas moins terrible. Frédéric de Tolède , fils du gouverneur , après y être entré sans résistance , fit massacrer les habitants et brûler les maisons. De là il con-
duisit Tarmée devant Harlem , tandis que son père , qui commençait à éprouver les atteintes de Tàge , retournait à Bruielles pour y rassembler de nouvelles ressources.
Mais le duc d'Albe put reconnaître alors combien il s'était trompé sur le caractère des Belges. Ses rigueurs , au lieu d'inspirer l'épouvante, n'avaient fait qu'indisposer davantage tous les esprits. Au lieu de déférence et de soumission, il ne trouva qu'opposition et ressentiment. L'argent et les munitions de guerre lui manquaienl ; aucun concours de volonté ne répondait à ses efforts, et après avoir su vaincre il ne recueillait aucun fruit de sa victoire. Il était impossible d'attendre de nouveaux secours du roi qui avait envoyé en Belgique , depuis quelques années , près de vingt-cinq millions de florins. Les domaines de la couronne étaient engagés et le crédit épuisé. Philippe ne cachait point son désir de la paix et son mécontentement contre ceux de ses ministres dont la présompticrn avait méprisé les obstacles que soulevait leur imprudence (t). Les états des provinces paraissaient imputer au gouverneur seul toutes les violences qui s'étaient commises ; ils opposaient l'accueil bienveillant qu'avaient reçu leurs députés à la morgue insolente avec laquelle les traitait le duc, et ayant découvert le discrédit où il était tombé dans l'esprit du monarque, ils lui montraient un dédain muet , d'autant plus insupportable pour Torgueilleux Espagnol que c'était en même temps un témoignage de sa faiblesse.
(1) « Lui qui est plus sage que tousses ministres ensemble, je cuide » que tous ses dessalngs seraient de bien garder le sien, tenant ses » états bien pacifiques. Mais je ne trouve qu il soit bien secondé, » l'obstination qui! a monstre de ne v(»uIoir pacifier en Flandre » estant seulement de la sub verse (suggesUon et artifice) de ses » ministres » — Rapport de 1 ambassadeur de France à Charles IX, dans les archives de la Maison d Orange, vol. iv, p. 331. — C est dans ce recueil que sont puisés la plupart des détails qui précèdent sur les hommes et les choses de celte époque.
Pendant ce temps les Hollandais qui avaient appelé le prince d'Orange parmi eux , se préparaient à une guerre opiniâtre ; et tandis que l'armée de don Frédéric se consumait au siège de Hadem qui dura sept mois, ils se fortifiaient dans le reste de la province, levaient des troupes, et armaient la bourgeoisie. Ils appelèrent aussi à leur défense les gueux de mer, commandés d'abord par Lumey de la Marck (de la maison ardennaise) et ensuite par Louis de Boisot , gentilhomme bruxellois. La persévérance de don Frédéric triompha cependant de la longue résistance de Hariem ; mais Alkmaar fut attaqué en vain , et les gueux de mer, après avoir dégagé cette place , détruisirent la flotte des royalistes sur le Zuyderzée (octobre 1573). L'armée de terre essaya encore de prendre sa revanche en formant le siège de Leyde. Mais avant que cette entreprise eût été poussée bien loin , don Louis de Réquesens , grand commandeur de Castille , était arrivé à Bruxelles pour prendre le gouvernement des Pays-Bas (17 novembre). C'était le signal d'un changement de système , et si l'on en croit quelques écrivains , le duc d'Albe lui-même en avait reconnu la nécessité. Il est certain qu'il avait sollicité sa retraite , et qu'il se montrait enfm péniblement afl*ecté de cette haine publique dont il était l'objet. Le peu de succès de son administration et l'état presque désespéré des aff*aires dans les provinces devaient lui faire éprouver d'autant plus d'humiliation qu'il avait déployé plus d'orgueil. Il partit malade et accablé , redoutant presque de paraître devant le roi dont il avait outrepassé les ordres. Cependant il retrouva toute sa force d'âme après avoir été honorablement accueilli par Philippe ; et on assure qu'au Ut de mort il protesta qu'il ne se reprochait aucune goûte du sang qu'il avait été forcé de répandre.
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