CHAPITRE V
Gouvernement du duo de Parme (1578 à 1692 .
A la mort de don Juan , ie commandement de Tarmée royale échut à son neveu Alexandre Farnèse, duc de Parme. C*était le flls de cette duchesse Marguerite , sous le gouvernement de laquelle avaient éclaté les premiers troubles, et par elle il descendait de Charles-Quint. Déjà il avait combattu en Belgique à côté de son jeune et malheureux parent ( ils étaient du même Age l'un que l'autre ) , et celui-ci , au moment d'expirer , l'avait désigné comme son successeur. Tout justifiait ce choix : aucun des vieux généraux espagnols n'elîaçait le duc en valeur, en expérience militaire , en prudence dans le conseil, en ressources dans le danger. A ces qualités il joignait une adresse exlrémc dans le maniement des affaires. Peut-être avait-il plus de talents que de vertus; mais sa conduite était celle d'un homme maître de lui-même et trop habile à coruluire les autres pour laisser ses défauts nuire à ses succès.
Il parvint bientid à réunir, dans les provinces qui lui obéissaient (Namur et le Luxembourg), jusqu'à trente-deux mille soldats, presque tous étrangers. C'eut ét«'' peu pour lutter contre les Belges , si la concorde aviiit régné parmi eux. Mais il y avait déjà scission ou^e!te entre les catholiques et les protestants. La faute en était surtout h deux gentilshommes de Gand, Jean d'Hembize et François de lu Kéthulle, seigneur de Ryhove , auxciuels la faveur du peuple avait donné un pouvoir pres(iue absolu dans leur ville. Non contents de protéger les prédicateurs calvinistes, ils avaient prétendu interdire le culte catholique {sep-
tembre 1578), et ils avaient emprisonné le duc d'Aerschot, gouverneur de Flandre , et plusieurs autres magistrats qui cherchaient à leur résister. En vain le prince d'Orange accourut-il à Gand (29 décembre) pour mettre un terme à des violences dont il prévoyait les suites désastreuses : il fut accueilli avec pompe , et voulut établir une « paix de religion» qui aurait consacré le principe de la liberté des cultes. Mais l'agitation recommença aussitôt après son départ. Vingt mille ouvriers, foule aveugle que conduisaient des chefs furieux , profanèrent et saccagèrent les églises , pillèrent les couvents , se répandirent dans les campagnes où ils répétèrent les mêmes excès. Hembize et Ryhove avaient pris à la solde de la ville les troupes de Jean-Casimir , et avec ce renfort ils se rendirent maîtres de toute la Flandre flamingante , où le protestantisme était déjà répandu parmi les classes inférieures, d'autant plus ardentes au changement , qu'elles éprouvaient une détresse jusqu'alors inconnue. Partout les plus factieux s'emparèrent du pouvoir , et telle fut leur violence que la Flandre française, l'Artois et le Hainaut, s'indignèrent et formèrent une ligue défensive , se séparant , d'une manière formelle , des provinces confédérées (6 janvier 1579). D'un autre côté, les états de Hollande , de Zélande , d'Utrecht et la noblesse de Gueldre contractèrent également une alliance particulière, mais dirigée dans un sens opposé : ce fut la fameuse Union d'Utrecht, qui admit en principe la liberté absolue des cultes , mais qui avait pour but la domination du parti protestant (-29 janvier). Ain.^i le Nord et le Midi se détachaient à la fois de l'association générale. Le duc d'Alençon , jaloux du comte palatin, était brusquement rentré en France. Pour l'archiduc Mathias, ne possédant ni argent ni troupes, il était réduit à une nullité absolue.
Le duc de Parme sut proflter habilement des circonstances. Il s'avança en Brabant avec toutes ses forces , et contraignit les troupes des états à se replier sur Anvers. Ce mouvement découvrait les bandes allemandes de Jean-Ca-
dm HISTOIRE DE LA BELGIQUE.
simir , isolées en Flandre et déjà brouillées avec les Gantois, Leur chef était passé en Angleterre ; sans attendre son retour, elles traitèrent avec Alexandre et obtinrent un sauf-conduit pour retourner dans leur patrie. Alors le duc, maître de la campagne , se rabat sur Maestricht, l'entoure et l'assiège. La résistance opiniâtre dc^s habitants et de la garnison , qui se défcndireid i)endant quatre mois , ne put le rebuter. La place fut prise d'assaut (29 juin) et livrée, pendant quelques jours, à toute la fureur d'une soldatesque avide et effrénée. On porte à huit mille le nombre des citoyens qui périrent soit pendant le siège , soit dans les premiers moments de massacre et de pillage.
Les Etats-généraux , qui se trouvaient réunis à Anvers , n'avaient fait aucun effort sérieux pour seconder la défense héroïque des assiégés. Cette assemblée était divisée d'opinion et dépourvue d'empire. Sous ses yeux mêmes, des prédicateurs fanatiques entraînaient la populace à de nouvelles violences contre le clergé. L'on vit une procession catholique attaquée et dispersée le jour de l'Ascension , malgré la présence de l'archiduc Mathias. Ce fut un nouveau grief pour les mal-contents , et le 19 mai , des députés du Hainaut et d'Artois, ainsi que de la Flandre française, conclurent un traité avec le duc de Parme. Par ce traité les provinces rentraient sous l'autorité du monarque et repoussaient tout autre culte que la religion catholique ; mais elles avaient exigé que le duc renvoyât du pays ses troupes étrangères, et il fut contraint d'exécuter cette dure condition immédiatement après la prise de 3Iaestn(ht.
Ce n'étaient pas seulement les provincesNv allonnes qui revenaient au parti du roi : Malines passa vers le même temps au duc de Parme , et Bois-le-Duc lui ouvrit également ses portes , après un combat entre les bourgeois cathoruiues et protestants. Une lutte analogue s'était engagée à Bruges , et les prédicateurs avaient été chassés parles habitants. Mais un corps de troupes écossaises , au service des états , se jeta dans la ville et l'empêcha de se livrer aux soldats de
Farnèse. Quelques seigneurs , qui avaient combattu jusque là sous la bannière fédérale, traitèrent aussi avec le duc de Parme , lorsqu'ils eurent vu s'évanouir les espérances de paciûcation qu'avait fait naître un congrès rassemblé à Cologne par les soins de l'empereur. Un de ceux qui donnèrent l'exemple, fut le duc d'Aerschot, qui avait assisté à ce congrès comme député des provinces encore sous les
armes.
Ces succès , aussi importants que rapides , effrayèrent les états : des grandes forces qu'ils avaient réunies l'année précédente, il restait à peine quelques corps peu nombreux qui tenaient garnison dans les places , et que l'on n'avait pas le moyen de payer. Le prince d'Orange , qui conservait encore son influence sur cette assemblée , eut recours au vieux moyen d'offrir les Pays-Bas à un prince étranger ; mais cette fois il proposa de déclarer d'abord la déchéance de Philippe. Cette résolution hardie fut adoptée (mai 1580) et l'on fit hommage de la souveraineté à ce même duc d'Alençon qui avait déjà reçu le titre de Protecteur : esprit léger, faible et inconstant , dont on ne devait attendre ni fermeté ni sagesse. Mais il pouvait amener une armée française et pourvoir ainsi à la défense immédiate du pays"; c'était probablement là tout ce que l'on attendait de lui. Guillaume sut d'ailleurs se réserver le droit de lui servir
de conseil et de guide.
Le jeune prince accepta avec joie une offre qui flattait son orgueil et son ambition. Il se croyait appelé au rang des plus puissants monarques , et à l'espoir de régner sur la Belgique , il joignait celui d'épouser la reine d'Angleterre qui n'avait point rejeté l'offre de sa main. Mais Elisabeth se jouait de lui , et les états n'entendaient nullement se soumet! re à son pouvoir sans restriction. Son arrivée , un peu tardive (août 1581) , ne servit qu'à ralentir les progrès de Farnèse , qui se tint quelque temps sur la défensive contre lanouvefle armée que le duc amenait de France. Bientôt après les provinces wallonnes ayant demandé elles-mêmes le
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retour des troupes espagnoles, Alexandre put reprendre une attitude menaçante. Il forma le siège de Tournay, et quoique la ville fut défendue avec une rare énergie par Marie de Lalaing , princesse d'Espinoi , qui sut tenir la place de son époux absent , et remplir tous les devoirs d'un gouverneur intrépide , cette fière héroïne se vit enfln contrainte de capituler (29 novembre).
Le duc d'Alençon fut inauguré Tannée suivante comme duc de Brabant et comte de Flandre (Malhias s'était retiré à l'arrivée de cet heureux rival). Mais Farnèse prit encore Audenarde , et soutint un combat opiniâtre sous les murs même de Gand. Le prince français pensait moins à lui tenir tête qu'à s'affranchir de l'autorité des états, dont il frémissait desubir les décisions : car si l'on avait cru , en l'appelant , payer assez cher par le titre de souverain un secours devenu nécessaire , lui , de son côté , aspirait à toute autre chose qu'à la simple apparence du pouvoir. Peut-être depuis ce grand nombre d'années que Guillaume de Nassau soutenait le parti dont il était le chef, c'était la première fois que son génie ou sa fortune l'evissont aussi mal servi. Celui qu'il avait eu l'espoir de diriger unissait à un caractère indocile une âme ambitieuse , et pour l'avoir élevé au trône , le Taciturne se trouva compromis lui-même.
En effet, le duc d'Alençon employa bientôt contre la liberté des Belges , les forces dont il avait fait jusque là un si médiocre usage contre Farnèsf. Par son ordre, les troupes françaises qu'il avait mises en garnison à Anvers et dans plusieurs villes de la Flandre , prirent les armes partout à la fois et essayèrent de se rendre maîtresses des places où elles étaient logées. A Dunkerque , à Ostende et à Dendermonde, l'entreprise réussit ; mais elle échoua dans les grandes cités , et surtout à Anvers où le duc se trouvait lui-même. Ses soldats, qui avaient occupé une des portes, et qui criaient déjà : Ville gagnée î tue ! tue ! furent assaillis par les bourgeois , taillés en pièces dans les rues et chassés enfln honteusement (17 janvier 1583). Après cet échec
il se retira à Dunkerque, d'où il essaya encore de traiter avec ceux qu'il avait voulu soumettre, et les états semblaient disposés à lui laisser reprendre le commandement ; mais le manque d'argent et de vivres avait dispersé les débris de ses troupes, et les levées que l'on projetait éprouvaient des retards. Le duc passa en France , et y mourut l'année suivante d'une maladie de langueur. Dans l'intervalle, les provinces qui l'avaient choisi pour souverain , restèrent sans chefs : car le prince d'Orange, devenu suspect à une partie des Flamands et des Brabançons , se retira bientôt après en Zélande.
L'occasion était de nouveau favorable au duc de Parme. Il conduisit son armée en Flandre , reçut la soumission de Nieuport , de Furnes et de Dixmude , et bloqua Ypresqui finit par capituler (avril 1584). Bruges et le pays du Franc traitèrent avec lui , à la persuasion du prince de Chimai , fils du duc d'Aerschot , et gouverneur de cette partie de la Flandre (22 mai); Alost, Rupelmonde et le pays de Waes lui furent livrés. Vers la même époque, Guillaume de Nassau pérità Delft, assassiné parBalthazar Gérard (10 juillet). Le meurtrier était un jeune Franc-Comtois, qui s'était rendu en Hollande pour commettre ce crime , sous l'empire d'une exaltation fanatique. Déjà une fois le prince avait été blessé par un assassin (1582) ; mais alors l'espoir d'une riche récompense avait été le premier mobile du complot dirigé contre lui.
Guillaume laissait deux fils, dontl'auié, Maurice de Nassau, n'avait encore que dix-huit ans. Les états, qui dèslors ne représentaient plus guère que les provinces du Nord, investirent ce jeune prince des emplois qu'avait possédés son père , et offrirent la souveraineté tour à tour au roi de France et à Elisabeth. Pendant ce temps Farnèse pressait Gand et menaçait Anvers.
Les Gantois avaient encore pour chefs Hembize et Ryhove. Le premier, ayant voulu tenir tête au prince d'Orange , avait été contraint de quitter la ville et de s'enfuir
en Allemagne (1579), au grand regret du bas peuple dont il était le favori. On l'avait rappelé en L"383 ; mais trouvant l'état des choses complètement changé , il fut le premier à vouloir traiter avec le duc de Parme , et il lui en coûta la vie.Il fut condamné comme traître et décapité ('ii août 1584) . Vers le môme temps, Ryhovc désespérant de l'avenir se retira en Hollande. Trois semaines après (17 septembre), la ville qui manquait de vi\res et où le parti modéré prenait le dessus, fit un traité avec le duc. Alexandre lui accorda les conditions les plus favorables, la restitution des anciens privilèges et une amnistie {générale. Le rétablissement du culte catholique, imposé par le vainqueur comme une obligation , était reçu par la bourgeoisie comme un bienfait ; mais on laissait un espace de deux années aux protestants pour réaliser leurs biens s'ils voulaient s'éloigner. C'étaient cette modération et ces ménagements qui devaient rendre durables les succès de Farnèse.
Ayant ainsi ramené la Flandre sous l'obéissance du roi , il tourna ses efforts contre le Brabant. Les états n'ayant pas encore rassemblé d'armée, toute cette province restait ouverte , à l'exception des places fortes , et le duc qui tenait seul la campagne , put aisément affamer les villes ennemies. Bruxelles fut la première où la disette se fit sentir. Cette grande cité avait été longtemps hostile au protestantisme. Mais depuis l'an 1579, les prédicateurs étaient parvenus à gagner une partie du peuple, et iMotégés par Olivier Van den Tempel , gouverneur de la ville , ils avaient acquis chaque jour plus d'influence. En vain le comte Philippe d'Egmont , fils du vainqueur de Gravelines , voulut-il alors appeler les troupes du roi au secours des catholiques : le gouverneur et ses soldats , presque tous étrangers , réussirent à l'expulser lui-même (juin 1579), avec le secours des bourgeois calvinistes , phis âpres au combat que leurs adversaires. Depuis ce moment , les ég ises furent livrées au pdlages, puis fermées ou consacrées aux prèchis. Van den Tempel , dont la garnison formait une petite armée , se
rendit redoutable au dehors par la prise de Matines (1580) , de Nivelles (1581) et d'Alost (1582), et au dedans par l'énergie et l'audace qu'il déploya pour soutenir la domination de son parti. Cependant Louvain étant resté fidèle au roi , et Farnèse ayant enlevé le fort de Willebroecli, à l'extrémité du canal de ce nom, les vivres commencèrent à manquer aux Bruxellois (1584). Bientôt les soldats se débandèrent, nommèrent un autre commandant , et se livrèrent à toute espèce de désordres ; et après de longues souffrances , la ville traita avec le duc de Parme (10 mars 1585). L'amnistie , le maintien des privilèges et le rétablissement du culte catholique , formaient également les articles essentiels de cette capitulation.
La soumission d'Anvers coûta plus cher. Cette cité , naguère si florissante , était devenue la place d'armes des états (alors réfugiés en Hollande) , et le centre de toutes les relations entre les provinces du Midi et celles du Nord. Alexandre en avait commencé le blocus dès 1584, par la construction du fort de Calloo, la prise de ceux de Liefkenshoek et d'Ordam, et enfin par la soumission de Dendermonde.Il entreprit ensuite de fermer l'Escaut en jetant un pont sur ce fleuve, de Calloo à Ordam, et quoique la largeur du fleuve en cet endroit fut de deux mille quatre cents pas , ce grand ouvrage fut exécuté par ses ingénieurs avec autant de célérité que d'intelligence. Le succès de cette entreprise hardie surprit les habitants sans les décourager. Nulle part en Belgique les nouvelles croyances n'avaient jeté des racines aussi profondes , et nulle part aussi les ressources n'étaient plus abondantes. Des brûlots d'une dimension colossale furent lancés contre le pont , et l'un d'eux en détruisit une partie ; mais la flotte hollandaise n'ayant point paru , Farnèse put rétablir tout ce que l'explosion avait détruit. Une autre attaque navale échoua parce que le navire immense , dont les assiégés avaient fait comme une citadelle flottante, alla donner sur un bas-fond. La digue de Couwensteen , qu'ils voulurent ensuite forcer,
fut défendue par le duc lui-même avec une admirable valeur. Tant d'échecs successifs, le manque de vivres, et surtout la rouvelle de la reddition de Bruxelles, abattirent la fermeté des Anversois : ils capitulèrent le 16 août , à des conditions tout aussi favorables que les villes précédentes. Malines , assiégée par une partie de l'armée roya'e , s'était rendue dès le mois de juillet.
Ainsi se trouva rétablie , dans toute l'étendue de la Belgique actuelle, l'autorité de Philippe II. Mais le progrès de ses armes n'alla pas plus loin. Les provinces du Nord furent secourues [uir l'Angleterre, et trouvèrent ensuite dans Maurice de Nassau un capitaine digne de se mesurer contre le duc de Parme. Les forces de ce dernier, qui auraient suffi pour resserrer de plus en plus ses ennemis entre la 3Ieuse et le ZuydQrxée (car la Frise tenait encore pour le roi), furent paralysées par l'ordre qu'elles reçurent de concourir à d'autres desseins. Philippe en effet , regardant la soumission des Pays-Bas comme impossible tant que ses ennemis seraient soutenus parles peuples voisins, et jugeant que c'était au protestantisme môme qu'il fallait s'attaquer, avait résolu de le combattre en Angleterre et en France. Dans ce dernier pays il n'employa encore que les ressorts secrets de la politique ; mais ce fut par les armes qu'il voulut renverser Elisabeth du trône. Ce plan , tout gigantesque qu'il parait , semblait pourtant offrir quelques chances de réussite : car les catholiques anglais étaient nombreux et se voyaient persécutés. Le roi d'Espagne ne faisait , en prenant leur cause , qu'imiter l'exemple des princes protestants , qui avaient secouru en toute occasion leurs coreligionnaires , et assuré par là l'indépendance de la Hollande elle-même. Mais il avait peut-être mal apprécié la difficulté d'une pareille entreprise et les forces que devait lui opposer l'Angleterre.
Ce fut en 1387 que le monarque , auquel l'Amérique avait fourni de nouveaux trésors, crut pouvoir agir. Il ordonna au duc de se tenir prêt à passer dans cette île avec
toute son armée , tandis qu'on équipait dans les ports d'Espagne une flotte immense qui fut appelée l'invincible , et qui portait vingt mille soldats. Farnèse rassembla des navires de transport , et fit venir des matelots de Brème et de Hambourg : car tous les marins belges étaient restés avec les Zélandais. Dunkerque fut le point qu'il choisit pour l'embarquement (Ostende se trouvant au pouvoir de l'ennemi) , et il fit creuser un canal pour conduire ses bâtiments dans le havre de cette ville , sans les exposer aux attaques de l'escadre des états. L'Armada (c'était le nom de la flotte espagnole) parut dans la Manche au mois de juillet 1588. Elle croisa entre l'Angleterre et la côte de Flandre. Mais ses grands vaisseaux , ne pouvant approcher de Dunkerque à cause des bas-fonds, l'escadre zélandaise, forte de quatrevingt-dix navires, osa se placer devant le port et y bloquer l'armée de Farnèse. Cette manœuvre audacieuse fît échouer l'expédition. L'Armada exposée aux attaques de la flotte d'Angleterre, dont elle redoutait surtout les brûlots, et ne pouvant communiquer avec le rivage , se dirigea tout d'un coup vers la mer du Nord pour regagner l'Espagne en faisant le tour des îles britanniques. C'était une résolution insensée , et le résultat en fut désastreux. Les tempêtes et la poursuite ardente des Afiglais anéantirent presque cet armement naguère si formidable , et dont les débris dispersés atteignirent avec peine les ports espagnols,
A partir de ce moment , la mer fut fermée aux navires de Philippe, et bientôt les marins des provinces du Nord allèrent attaquer ses flottes jusque sur les côtes de l'Amérique et de l'Inde. Pour le duc de Parme , quoique l'épuisement du trésor royal le réduisît presque à l'inaction , il sut pourtant tenir tête à Maurice sur tous les points. Mais il fut encore détourné de ses opérations militaires parles ordres du roi qui le força de marcher trois fois au secours des hgueurs français contre Henri IV (1590, 91 et 92). Quelque vaste que fut la puissance du monarque espagnol, elle n'égalait point encore l'étendue dos projets où l'en-
traînaient la situation de l'Europe et le rôle que lui avait légué Charles-Quint. Les vétérans de Farnèse remplirent pourtant avec honneur la rude tâche qui leur était imposée ; ils dégagèrent tour à tour Paris et Rouen , sans se laisser entamer par toutes les forces du prince français. Mais la troisième expédition leur coûta leur général, qui mourut à Arras le 3 décembre 1592. Comme son aïeul Cliarles-Quint , le duc de Parme avait éprouvé de bonne heure les fatigues d'une vie trop pleine , et quoique il n'eût que quarante-huit ans à l'époque de sa mort , il ressentait déjà les inflrmités de la vieillesse. Une blessure reçue en France , hâta encore le terme de ses jours. Avant d'expirer il avait pris des dispositions pour que l'armée ne restât point sans chef et le pays sans gouverneur, et son choix était tombé sur le vieux comte Ernest de Mansfeld , le plus ancien de ses officiers.
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