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CHAPITRE VI

État de la Belgique après le duc de Parme. — Règne d'Albert et d'Isabelle jusqu'à la trêve de 12 ans.

En traitant avec Farnèse, les villes belges semblaient avoir obtenu le redressement de tous leurs anciens griefs. Leurs privilèges leur étaient rendus, et si les troupes étrangères avaient é!é rappelées dans le pays , c'était sur la demande des provinces elles-mêmes. Ainsi la cause de la liberté nationale avait été gagnée , et elle avait triomphé surtout dans l'esprit de Philippe, qui , depuis les mauvais succès du duc d' Albe , avait exprimé l'intention de séparer les Pays-Bas de l'Espagne et de les donner à sa fille l'infante Isabelle. La révolution religieuse était donc la seule qui prolongeât la guerre et le déchirement. Le protestantisme régnait dans le Nord, et il était devenu un principe de séparation.

Malheureusement cette séparation ne fut pas immédiate. Si la paix avait été rétablie en Belgique , après la soumission de la Flandre et du Brabant , nos villes auraient pu réparer encore leurs désastres, et reprendre leurs vieilles habitudes de travail et de prospérité. L'émigration de plusieurs milliers de protestants, et l'interruption du commerce et de l'industrie, pendant les guerres civiles, avaient causé des pertes immenses ; mais enfin , ce n'était pas un coup mortel. Ce qui compléta la ruine du pays, ce fureVit les vingt-quatre années de guerre qui s'écoulèrent encore entre la capitulation d'Anvers et la première trêve avec les provinces septentrionales (1609). Ce furent vingt-quatre années de blocus maritime , pendant lesquelles tous nos

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ports furent fermés par les navires de Hollande et de Zélande, montés en partie par nos propres marins. Ainsi le commerce d'Anvers , que le duc de Parme avait cherché à faire renaître , perdit jusqu'aux derniers vestiges de son ancienne splendeur. Il en fut de même à Bruges et dans les villes du littoral. Dunkerque seul conserva quelques navires; mais ce n'étaient que des corsaires plus redoutés de la Hollande qu'utiles à la Belgique. Le négoce, que nos cités avaient perdu, se fixait à Rotterdam, à 31iddelbourg et surtout à Amsterdam. Là s'élevaient de nouveaux quartiers peuplés de marchands de l laiulre et de Brabant. Quelques-uns de ces émigrés y cherchaient la liberté religieuse, le plus grand nombre l'activité commerciale. L'Angleterre aussi recueillait l'héritage de nos villes ruinées ; mais c'était moins la navigation que l'industrie belge qui se transportait dans ce pays.

Dans les premiers temps de sa prospérité , la Flandre n'avait tiré des îles britanniques que des matières premières et des denrées communes , de la laine , du cuir , du charbon , du bois, du fromage. Au xv.** siècle, l'industrie anglaise avait commencé à lutter contre la nôtre pour la fabrication des qualités inférieures de drap , et peu à peu elle s'était approprié ce genre de production , qui offrait désormais trop peu de bénéfices à nos ouvriers enrichis. Vers 1550, nos marchands achetaient à Londres tous les gros tissus qu'ils revendaient au\ peuples étrangers, tandis que nous fabriquions encore seuls les étoffes fines et de couleurs éclatantes. Mais pendant les troubles de l'époque suivante, plusieurs de nos meilleurs fabricants et de nos plus habiles teinturiers cherchèrent un asile en Angleterre. C'était surtout dans la classe ouvrière que le protestantisme* avait trouvé des sectateurs, et ceux qui s'exilèrent après la soumisssion des grandes villes étjient pour la plupart des^ gens de métier, Gand seul en perdit onze mille , presque tous drapiers. La politique d'Elisabeth et de son successeur, le roi Jacques I." , accorda toute espèce d'avantages

et de privilèges à cette classe précieuse de réfugiés. Alors les manufactures des Anglais parvinrent au degré de perfection qui avait distingué les nôtres , et les remplacèrent complètement. Il en fut de même pour plusieurs industries moins importantes : étouffées dans nos provinces , où tout leur manquait avec la hberté des communications , elles se déplacèrent et allèrent fleurir chez nos voisins plus heureux.

Ainsi la force des choses nous arrachait les deux grands éléments de la prospérité des villes , l'industrie et le commerce. L'agriculture , presque seule , fut conservée ; mais non sans que les campagnes eussent ressenti les funestes effets de la guerre. Un grand nombre de villages avaient été détruits ; des régions entières étaient devenues incultes, et au cœur des plus riches provinces il y avait des cantons dépeuplés qui servaient de retraite à des bandes de loups. La sûreté était si imparfaitement rétablie pendant les premières années, que presque toutes les congrégations religieuses, dont les couvents avaient été détruits dans les campagnes , firent élever leurs nouvelles habitations dans les villes , où l'émigration des marchands et des ouvriers avait laissé des vides immenses.

Dans cette situation funeste, la Belgique avait encore à lutter contre toutes les puissances voisines : car l'Angleterre, la Hollande, et bientôt la France, plus redoutable à elle seule que les deux autres, l'entouraient d'un cercle d'ennemis. Trop faible et trop pauvre pour soutenir désormais une pareille lutte , elle se trouvait contrainte de chercher appui au dehors , et l'argent espagnol était devenu la seule ressource de son gouvernement. Mais les secours étrangers emportent avec eux le vasselage ; et malgré le besoin d'une politique séparée , fondée sur les intérêts locaux , il était impossible de songer à s'affranchir de l'influence de l'Espagne , quand on lui demandait ses trésors et ses soldats.

Tel fut l'enchaînement de causes qui conduisit les Belges à une sorte de dépendance , qu'ils n'avaient ni prévue ni

acceptée. Cette dépendance n'était point dans les conventions conclues avec Farnèse , ou dans les droits du souverain ; elle résulta de la force des choses, sans que l'on puisse dire quels moyens il restait de l'empêcher. Les provinces septentrionales, détachées des nôtres, gardèrent longtemps le nom de Belgique-Unie (Belgiiim fœderatum) ; celles du midi furent appelées par l'Europe Pays-Bas espagnols.

Au moment où la Belgique se trouvait ainsi entraînée sur une pente fatale , Philippe songeait à la séparer de ses états. Il choisit pour successeur de Farnèse , son propre neveu, l'archiduc Ernest d'Autriche, auquel il destinait la main de sa fllle, et la souveraineté des Pays-Bas. Ce prince, d'un caractère doux et mélancolique , ne quitta qu'avec lenteur l'Espagne où il avait été élevé. Il arriva dans son gouvernement au mois de janvier 1594, et ses premiers efforts eurent pour objet la paix avec la Hollande. Mais ses propositions furent rejetées ; déjà la guerre enrichissait les provinces maritimes , et elles venaient de traiter avec le roi de France pour qu'il envahît de son côté nos frontières. Les soldats du roi n'ayant pu être payés, quelques régiments italiens et espagnols s'étaient mis en révolte. Les propositions de l'archiduc furent accueillies comme le cri de détresse d'un ennemi découragé. Les hostilités continuèrent donc. Groningue , qui avait tenu jusqu'alors pour Philippe, fut conquise par Maurice, et un détachement de la garnison de Bréda s'avançant jusque sur les bords de la Meuse, réussit à surprendre la ville et la citadelle de liuy. Vivement affecté de ces premiers revers, Ernest succomba bientôt après ("20 février 1595) , et sa mort fut attribuée au chagrin qu'il avait conçu.

Son frère , l'archiduc Albert , fut choisi pour le remplacer. C'était le plus intelligent et le plus brave des neveux de Philippe. Destiné de bonne heure à l'Eglise, il avait revu les titres d'archevêque de Tolède et de cardinal ; mais il avait acquis l'habitude des affaires et l'art de gouverner en remplissant les fonctions de vice-roi de Portugal. Dans l'in-

tervalle qui précéda son arrivée , le comte de Fuentes reçut le commandement et obtint des succès glorieux. Huy fut repris , Maurice tenu en échec , et une expédition dirigée sur la frontière française avec tant d'habileté et de bonheur, que le Catelet , Dourlens et Cambrai tombèrent entre les mains du général espagnol. L'année suivante , Albert vint prendre le gouvernement. Le roi lui avait donné un renfort de trois milles vétérans et une somme immense en lingots d'or (elle fut évaluée à 4,000,000 de ducats). Son armée se recruta bientôt d'une foule de vieux soldats attirés par le bruit des richesses qu'il apportait, et il commença la campagne d'une manière éclatante par la conquête de Calais et d'Ardres. Ayant réuni ces villes à la Flandre, il alla former le siège de Hulst pour mettre un terme aux courses de la garnison , et il réussit encore à s'emparer de cette place. Mais il fut moins heureux en 1597: Maurice tailla en pièces un corps de troupes qui couvrait Turnhout, et la ville d'Amiens , qu'avait surprise un officier espagnol , retomba entre les mains de Henri IV , malgré tous les efforts de l'archiduc pour la secourir. Cependant le roi de France désirait la paix , et elle fut conclue à Vervins (1598), chacun des deux pays reprenant ses anciennes limites. La Hollande et l'Angleterre avaient fait de vains efforts pour prévenir ce traité.

Albert déposa à cette époque les dignités ecclésiastiques dont il était revêtu, et fut fiancé à l'infante Isabelle, alors âgée de trente-deux ans, et à laquelle le roi avait destiné depuis si longtemps la souveraineté de nos provinces. L'acte solennel de cession fut signé à Madrid le 6 mai, et communiqué aux Etats-généraux rassemblés à Bruxelles le 15 août. Philippe II renonçait à tous ses droits sur les Pays-Bas et la Bourgogne en faveur de sa fille et des enfants qui naîtraient d'elle. Les XVII Provinces devaient rester perpétuellement unies , de manière à ne former qu'un seul état , et. le souverain professerait la religion catholique, sous peine de déchéance.

En vertu de cette renonciation du roi, rarebiduc et l'infante devenaient souverains de la Belgique, et le premier prêta , au nom de son épouse , le serment d'inauguration. Il partit ensuite pour l'Espagne où le mariage devait s'accomplir. Mais il fut arrêté en Italie par la nouvelle de la mort de Pliilippe II. Ce monarque , atteint depuis quelque temps d'une fièvre lente (pii minait ses forces , avait enOn eïpiré le 13 septembre, à l'Age de soixante-douze ans. Redoutable à ses ennemis jusqu'à la fln de son règne , il avait su donner à l'Espagne un rôle imposant , mais peutêtre au-dessus de ses forces réelles. En Belgique , il était revenu de lui-même aux idées de Cbarles-Quint, et la donation qu'il avait faite à Isabelle eût assuré l'indépentlance de nos provinces si cette princesse avait laissé des enfants. Dans la lutte que son père lui avait , pour ainsi dire , préparée contre les doctrines du protestantisme, son attitude avait été trop impérieuse, ses rigueurs outrées et ses projets sans mesure; mais il a\ait montré une volonté invariable, une application profonde, et une énergie qui n'était pas sans grandeur.

Pbilippe III , son fds et l'béritier de sa couronne , avait ratifié la cession faite à Isabelle et son mariage avec l'archiduc. La cérémonie de leur union ne fut reculée ([ue de quelques mois , et les deux, époux arrivèrent dans nos provinces à la fin de septembre 1599. Leur inauguration fut pompeuse; les villes semblaient avoir retrouvé leur ancienne opulence pour témoigner leur joie et leur espoir. Cependant l'état des affaires était assez inquiétant. Le prince Maurice avait remporté plusieurs avantages en l'absence de l'archiduc , et les soldats, que l'on ne pou\ait déjà plus payer, recommençaient leurs mutineries. On vit même douze cents d'entre eux passer aux ennemis et leur livrer les forts de Crèvecœur et de Saint-André, près de Boisle-Duc, pour une somme de 125,000 florins (avril 1600).

Les Hollandais jugèrent le moment favorable pour attaquer la Flandre , et débarquèrent sur le rivage une armée

de quinze mille hommes qui alla former le siège de Nieuport (juin). Aussitôt Albert réunit à peu près le même nombre de soldats et marche vers la côte. Isabelle voulut les passer en revue elle-même , sous les murs de Gand , et parcourut les rangs à cheval , exhortant les troupes à bien faire. Leur marche fut si rapide qu'elles arrivèrent aux environs d'Ostende avant que l'ennemi eût pu faire rompre les ponts. Un corps détaché qu'elles rencontrèrent et qui essava de les arrêter, ne put soutenir leur vive attaque. Les conseils des vieux officiers qui voulaient éviter une bataille générale et attendre des renforts , furent rejetés avec mépris. L'infanterie espagnole , qui faisait la force principale , voulait une victoire immédiate. C'étaient les mêmes régiments qui s'étaient mutinés faute de paye , et comme ils n'avaient consenti à marcher que par un sentiment d'honneur militaire , on n'osait s'exposer à leur mécontentement.

Les deux armées se rencontrèrent près de Nieuport (2 juillet). Elles étaient resserrées entre la mer et les dunes, sur le sable de l'estran. Maurice avait fait éloigner ses navires, afin de ne laisser à ses troupes d'autre chance que celle de vaincre ou de mourir. Il avait plus de cavalerie et d'arquebusiers que l'archiduc ; mais celui-ci mettait sa confiance dans la valeur de ses vétérans. C'étaient les restes de ces fameux régiments de picpiiers qui avaient fait la guerre sous le duc de Parme et ils allaient au combat en criant : Plus d'ennemis , plus de gloire !

Si l'infanterie des Hollandais eût été rassemblée en un seul corps, les Espagnols l'auraient sans doute enfoncée; car partout où leurs bataillons abordèrent ceux de l'ennemi, leur choc fut irrésistible. Mais Maurice avait composé sa ligne de plusieurs petites divisions, et dès que quelqu'une pliîiit , la cavalerie volait à son secours et arrêtait les vainqueurs , tandis (lue les fantassins reprenaient leurs rangs et recevaient des renforts. Cette manœuvre s'étant répétée plusieurs fois sur les deux ailes, Albert dirigea tout son

êm IIISTOmE DE LA BELGIQUE.

effort sur le centre de rarraée des états et réussit à le percer. Déjà sa victoire paraissait assurée, et la cavalerie royale courait s'emparer des canons, lorsque Maurice fit avancer sa réserve , composée principalement des transfuges. Elle était adossée au rivage : «Vous voyez , compagnons , dit le prince , qu'il faut vous faire jour en combattant , ou boire Teau de la mer. » Ces troupes fraîches et qui avaient tout à craindre des suites d'une défaite, chargèrent avec la plus grande vigueuç. Trois heures de combat au milieu des dunes (car la marée montante avait forcé les deux armées à s'écarter peu à peu de l'estran) avaient épuisé les vétérans espagnols. Ils plièrent €^ leur tour et n'eurent plus le temps de se rallier. Ainsi fut décidée la bataille : car le reste des forces d'Albert s'effraya aux cris de victoire des Hollandais et se mit en retraite. Maurice s'était conduit en capitaine habile ; l'archiduc en vaillant guerrier. Il était blessé au visage , et la plupart de ses officiers avaient péri ou se trouvaient hors de combat. Il ramena les débris de son armée à Bruges, laissant trois mille hommes sur le champ de bataille; les vainqueurs en avaient perdu presque autant, et renoncèrent (l'eux-mêmes au siège de Nieuport.

L'année suivante Albert prit l'offensive en attaquant Ostende, dont les Hollandais étaient restés jusqu'alors en possession. Ils avaient fait de ce port comme une place d'armes d'où ils inquiétaient toute la contrée environnante. Ce fut ce qui engagea l'archiduc à l'assiéger. Mais la facilité qu'avaient les eiuicmis de secourir la ville par mer , rendit ses premiers efforts inutiles. Cependant il s'opiniâtra dans son dessein , et quoique la place fut par elle-même de peu d'importance , il voulut la forcer à tout prix. Les Hollandais lui tinrent tète avec le même acharnement : cette forteresse était pour eux la clef de la Flandre, et d'ailleurs la défense avait mille avantages sur l'altaiiue. Ostende était située à l'extrémité d'une plaine marécageuse, exposée aux inondations et coupée d'une large crique. Les assiégeants ne pouvaient en approcher qu'à la faveur de tra-

vaux immenses. Ils se trouvaient contraints d'élever des digues et de combler des marais pour se faire un chemin et pour établir leurs batteries. La garnison , composée de troupes d'élite au nombre de sept mille hommes, défendait le terrain pied à pied , et recevait chaque jour des vivres , des munitions et des renforts de toute espèce. Le siège se prolongea ainsi de saison en saison et d'année en année. Le marquis Fédèrigo Spinola, célèbre amiral génois, qui était entré au service de l'archiduc, avait amené quelques galères avec lesquelles il essayait d'intercepter les bâtiments ennemis ; mais il fut vaincu et tué dans un combat contre cinq navires hollandais. Son frère , Ambroise Spinola , vint alors prendre le commandement de l'armée et conduisit les attaques avec autant d'habileté que de vigueur. Ce ne fut toutefois qu'an commencement de la quatrième année que la ville capitula (septembre 1604). Elle n'offrait plus qu'un monceau de ruines, et sa possession ne pouvait dédommager l'archiduc de la perte des places fortes de Grave et de l'Ecluse que Maurice avait prises pendant l'intervalle.

Après cette conquête infructueuse , Ambroise Spinola conserva le commandement des troupes. Issu d'une famille célèbre jusqu'alors par les richesses qu'elle avait acquises dans le commerce , il employa sa fortune et son crédit à lever l'argent qui était nécessaire pour l'entretien de l'armée , et qu'aucun banquier ne voulait avancer au roi d'Espagne. Il put ainsi tenir tête à Maurice pendant quelque temps , et les bords de la Meuse et du Rhin devinrent le IhéAtre de leur lutte (1605 et 1606). Mais l'épuisement des deux partis exigeait que l'on mît enfin un terme à ces hostilités qui duraient depuis tant d'années. Ce fut Albert qui fut forcé de faire les premières ouvertures , et les états des Provinces-Unies montrèrent d'abord beaucoup de défiance et de froideur. Mais un armistice fut enfin publié en 1607, et l'on entama des négociations sérieuses dans l'espoir d'une paix dont on ne pouvait plus méconnaître la nécessité.

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