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CHAPITRE VIL

Depuif la trêve d'Anvers jusqu'à le paix de Munster (1609 à 16A8).

Malgré les vœux de rarchidiic et l'intervention généreuse des rois de France et d'Angleterre (Henri IV et Jacques I."), qui firent les plus grands efforts pour la conclusion d'un traité définitif, les intérêts de la Belgique , de la Hollaude et de l'Espagne semblaient encore impossibles à concilier. L'on ne put convenir que d'une trêve de douze aimées, qui, sans rien changer au statu quo , rendait libres les communications et. le commerce, et ordonnait la restitution des prisonniers. Cette trêve , qui fut proclamée au mois d'avril 1601) , rendit enfin au pays un peu de calme et au peuple quelques espérances. Albert et Isabelle , qui désiraient sincèrement le bonheur de leurs sujets, employèrent tous leurs efforts pour faire renaître l'ordre , le travail et la sécurité; et quelque difficile que fût cette tache, ils obtinrent du moins un succès partiel.

Ils commencèrent par licencier l'armée. Une partie des troupes étrangères fut renvoyée par mer en Espagne ; mais le départ des autres offrit quelque difficulté. Les soldats ne voulaient point quitter la Belgique, où la plupart avaient contracté de nouvelles habitudes. Un grand nombre quittèrent leurs drapeaux et se fixèrent dans les villes comme artisans. Mais la vie militaire les avait rendus dangereux. Us étaient si accoutumés à la violence, que leurs excès jetèrent partout le désordre, et qu'il fallut les expulser du pays indistinctement (décembre 1609). Une foule de lois et de règlements avaient été négligés ou enfreints pendant la guerre. L'archiduc les remit en vigueur, fit examiner les

coutumes locales dont il réforma une partie , et publia un édit perpétuel qui fixait les points capitaux de la jurisprudence du pays (1611). La plupart des églises avaient été pillées ou détruites : les souverains contribuèrent avec ardeur à la restauration ou à la reconstruction de presque toutes. Les campagnes furent rendues à la culture, les digues relevées , les eaux combattues. Le commercé et les fabriques ne purent se rétablir aussi facilement ; cependant Anvers commença bientôt à rivaliser avec les ports de Zélande, et une partie des ateliers se rouvrirent. De grands travaux s'exécutaient dans les villes, où il y avait tant de ruines à réparer. Les débris de leur antique opulence suffisaient pour entretenir cette nouvelle activité , et si les plaies du pays saignaient encore , elles avaient du moins cessé de paraître incurables.

Les beaux arts, moins esclaves des circonstances que l'industrie , reprenaient tout leur éclat. La peintureavait produit de grands maîtres , à la tête desquels se plaça Rubens dont le génie égalait le talent , et qui fut honoré de la faveur et de la confiance de l'archiduc. Sans rivaliser avec les chefs-d'œuvre des grands peintres , les ouvrages des sculpteurs de cette époque n'en offrent pas moins un mérite remarquable. La gravure atteignait un haut degré de perfection. L'imprimerie, qui avait fait des progrès immenses par les efforts du célèbre Plantin , ne cessait pas de fleurir à Anvers où les Moretus continuaient leurs travaux. Les lettres possédaient alors Juste-Lipse, aussi fameux par son éloquence que par son érudition. Il enseignait à Louvain , et vit un jour assister à sa leçon Albert et Isabelle. Le nombre des savants était assez considérable , et l'un d'eux , le jésuite Bollandus , avait commencé l'ouvrage le plus important qui ait été composé en Belgique, la fameuse collection appelée Acta Sanctoram.

L'affection des Belges pour leurs nouveaux souverains , et surtout pour Isabelle, qui montrait autant de douceur que d'affabilité, éclatait par mille témoignages de con-

fiance et d'affection. La princesse elle-même prenait part aux fêtes de la bourgeoisie , et on la vit abattre l'oiseau dans un concours d'arbalétiers. Cette familiarité ne diminuait point le respect du peuple ; la petite cour de Bruxelles paraissait imposante aux étrangers par une dignité sans morgue, et les citoyens entourfient de leurs hommages des souverains dont la grandeur était fondée sur la vertu.

Malheureusement pour nos provinces Isabelle n'avait point d'enfants. Cette circonstance fatale devait rendre passagère la séparation de la Belgique et de l'Espagne: car c'était à Philippe III qu'était destiné l'héritage de sa sœur. Il devenait donc impossible de fonder les espérances du pays sur une politique aussi indépendante au dehors qu'attentive et généreuse au dedans. Isolée de la puissance espagnole, la Belgique eût cherché dans des alliances voisines et surtout dans ses propres forces les garanties nécessaires à sa sûreté. Mais la perspective d'une réunion prochaine faisait presque oublier l'indépendance actuelle , et Je roi lui-même , dans un acte officiel , avait appelé les provinces belges «mes états. » Ainsi l'on ne fit rien pour l'avenir politique du pays, et quand la trêve avec la Hollande fut expirée, la nation ne s'arma point pour se défendre. Elle attendit que Spinola reçût de nouveaux envois de Madrid pour stipendier des soldats , et elle le laissa faire la guerre contre Maurice avec l'or de l'Amérique et le sang des mercenaires.

Albert mourut vers l'époque où les hostilités recommencèrent (13 juillet 1621), et dès lors la souveraineté de la Belgique retourna au roi d'Espagne : car il avait été stipulé dans l'acte de donation que Tarchiduchesse perdrait ses droits à la mort de son mari si elle restait sans enfants. Cependant Philippe IV, qui venait de monter sur le trône, laissa à cette princesse le gouvernement général de nos provinces avec toutes les prérogations dont elle avait joui jusque là. Mais quels que fussent les talents d'Isabelle , et ractivité qu'elle déploya , son administration fut peu for-

tunée. Spinola obtint d'abord quelques succès , et la prise de Bréda fit honneur aux armes royales (1625) ; mais les années suivantes, l'Espagne ne put envoyer d'argent et les Belges refusèrent d'en donner. A peine les états voulurentils entretenir un corps de douze mille hommes. Alors , Frédéric-Henri, frère et successeur de Maurice, assiégea et prit successivement Bois-le-Duc , Venloo , Buremonde et Maestricht. Spinola, qui s'était ruiné lui-môme pour fournir aux besoins de l'armée , venait de mourir en Italie. Un seigneur espagnol, le marquis de Sainte-Croix, fut nommé pour commander à sa place , et ce choix , humiliant pour les généraux belges , entraîna la défection du comte de Berg, le plus brave et le plus habile d'entre eux. Bientôt une partie de la noblesse forma le projet de se soustraire à la domination espagnole et de former de nos provinces une république qui eût pu s'allier à la Hollande. Le complot fut découvert; mais on n'osa point punir : car les conspirateurs étaient nombreux et puissants , et déjà l'on redoutait les projets de la France qui avait prêté son appui à leur dessein. Chaque jour affaiblissait le gouvernement. La marine hollandaise avait ruiné le trésor espagnol par la prise ou l'interruption des convois d'Amérique. Le manque d'argent se faisait sentir à la cour comme à l'armée. Ce fut en vain qu'Isabelle déploya autant d'activité pour créer des ressources que de prudence pour les ménager. Telle était la gêne publique qu'à la mort de cette princesse (décembre 1633) , on ne put lui rendre les honneurs funèbres qu'elle avait demandés, et la fille de Philippe II fut ensevelie obscurément.

Ferdinand d'Espagne , frère cadet du roi , et archevêque de Tolède , fut appelé à prendre la place qu'elle avait occupée. L'état du pays demandait que le gouvernement fût remis à des mains habiles et fermes, et l'événement prouva que le nouveau choix avait été sage. Ferdinand , (luoiqu'il appartînt à l'Eglise, et qu'il eût reçu le titre de cardinal, était un prince intrépide , et qui déploya des talents mili-

Siil

taires. Jamais les apparences n'avaient été plus alarmantes. La France et la Hollande s'étaient unies par un traité secret pour la conquête et le partage de la Belgique (les Français auraient gardé le Luxembourg , Namur , le Ilainaut et la Flandre; les Hollandais, le Brabant avec Anvers et la Flandre Zélandaise). Les forces des deux puissances se réunirent prés de Maestriclit (1635) et entrèrent ensemble dans le Brabant. Le cardinal-infant n'avait qu'une poignée de soldats pour lutter contre cette double armée que commandait Frédéric- Henri , et que dirigeait de loin le génie de Ricbelieu. Mais il mesura le danger avec sangfroid, et l'attendit avec courage.

Les pillages que commirent les ennemis et la cruauté qu'ils montrèrent après la prise de Tirlemont , inspirèrent aux populations indignées la résolution de se défendre. L'armée étant venue mettre le siège devant Louvain, le courage de la garnison et des bourgeois suppléa à la faiblesse de la place , et fit échouer l'entreprise. Bientôt la mésintelligence éclata entre les soldats des deux nations, et alors le cardinal-iidant, qui s'était tenu jusque là sur la défensive , poursuivit les ennemis dans leur retraite, et reprit tout l'avantage. L'année suivante il ravagea la frontière française , et enleva quelques places en Picardie. Depuis lors il continua à soutenir la guerre sans infériorité marquée , quoiqu'il fut attaqué à la fois au Nord et au Midi. Frédéric-Henri prit Bréda (1637) , mais perdit Venloo et Ruremonde ; et maigre l'épuisement du pays, Ferdinand d'Espagne eut la gloire d'avoir tenu ferme de tous côtés jusqu'au dernier moment. Il mourut en 1641 , d'une maladie causée par les fatigues de la guerre.

Cette mort devait changer la situation des affaires; depuis que la Belgique était retombée sous l'Espagne, elle ne pouvait conserver une apparence de force et de vigueur, que par l'impulsion de ceux qui la gouvernaient Le choix de "Philippe IV se fixa cette fois sur don Francisco de Mello, vieux capitaine qui obtint quelques avantages sur

les Français en 1642, mais qui fut vaincu par eux l'année suivante à la fameuse bataille de Rocroi. L'Italien Piccolomini, qui avait passé du service de l'empereur à celui des Espagnols, le remplaça dans le commandement de l'armée en 1644, tandis que le gouvernement des provinces était donné au marquis de Castel-Rodrigo. Piccolomini défendit opiniâtrement l'Artois et la Flandre. Mais pressé de toutes parts il ne put sauver ni le Sas-de-Gand et Hulst, dont Frédéric- Henri s'empara (1644 et 45) , ni Gravelines, Courtrai , Bergue et Dunkerque, qui tombèrent dans les mains des Français, auxquels la flotte de Hollande prétait un puissant appui. Castel-Rodrigo et lui furent rappelés en 1647, pour faire place à l'archiduc Léopold d'Autriche, frère de l'empereur Ferdinand IL L'Espagne épuisée appelait l'empire à son secours : car sa puissance dans les Pays-Bas n'avait plus de soutien.

Toutefois l'affaiblissement même de la monarchie espagnole et la supériorité de forces que commençait à déployer la France , avaient déjà changé les dispositions de la Hollande envers Philippe IV. Loin de songer encore à menacer la Belgique , les Provinces-Unies craignaient de la voir accablée et conquise par les armes françaises dont elles jugeaient le voisinage trop redoutable. Ainsi les revers des dernières années avaient du moins servi à désarmer ces ennemis opiniâtres dont la puissance avait grandi d'année en année. Le rapprochement ne se fit pas attendre. Un congrès européen se trouvait réimi à Munster pour travailler à une paix générale : les députés de l'Espagne et de la Hollande y négocièrent un traité entre les deux pays , et s'entendirent assez facilement sur les points principaux (1646). Cependant les Hollandais avaient proposé des conditions d'une extrême dureté. Ils voulaient garder Bois-le-Duc , Berg-op-Zoom , Bréda , l'Ecluse , Hulst et tous les forts qu'ils avaient érigés sur la rive gauche de l'Escaut. Ils exigeaient même que ce fleuve restât fermé du côté de la mer (afin que le commerce d'Anvers ne pût jamais se ré-

tablir). C'était une prétention inique et odieuse. Mais FEspagne ne pouvait plus combattre et la Belgique n'était plus consultée. Le traité de Munster consacra donc , avec la paix entre les deux pays, la ruine de notre navigation (1648).

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