CHAPITRE Vin
Conquêtes des Français en Belgique sous Louis XIV.
Le traité conclu avec la Hollande ne laissait plus à la Belgique d'autre ennemi que la France, et la lutte paraissait moins inégale, grâce aux secours amenés par Tarchiduc Léopold. Outre une armée régulière, levée en Allemagne, il avait avec lui un corps nombreux de Croates, soldats aussi hardis que féroces. Le duc Charles de Lorraine , chassé de ses états par la France , avait conduit en Belgique et vendu au roi de vieilles troupes jadis à son seivice. De nouveaux Espagnols venaient d'arriver par mer , et l'on avait reçu des cavaliers du Brandebourg. Ce fut avec ces forces imposantes que l'archiduc obtint quelques avantages sur les Français dès l'an 1647. Il leur reprit plusieurs villes, et menaçait déjà leurs frontières , lorsque le fameux prince de Condé lui livra bataille à Lens et le défit complètement (1648). Ypres était tombée dans les mains des Français quelques mois auparavant :Lens et Furnes eurent le même sort. Dès l'année suivante Léopold reprit Ypres ; mais ses troupes éprouvèrent un nouvel échec aux environs de Valenciennes. On perdit Condé et Leuse. Le gouvernement de Richelieu avait élevé la France à un degré de force et d'unité qui devait rendre à l'avenir ses armes presque irrésistibles; et c'était avec trop de raison que les Provinces- Unies s'étaient alarmées des progrès rapides de cette puissance. A partir de ce moment l'existence même des Pays- Bas espagnols fut sans cesse mise en danger par l'accroissement de la monarchie française, jusqu'à ce que l'Europe entière s'arma contre la nation conquérante.
Ainsi les succès de rarchiduc ne répondirent pas aux espérances que l'on avait pu concevoir. Toutes ces forces étrangères , si péniblement rassemblées pour la garde de la Belgique, étaient impuissantes à défendre le pays que leurs pillages achevaient de ruiner. Les Lorrains , qui avaient subsisté longtemps de rapines , et les Croates que l'Europe regardait comme des brigands , inspiraient moins de ter> reur aux ennemis qu'aux malheureux habitants des campagnes. Les Espagnols , quoique soumis à une discipline sévère , ne connaissaient plus de frein dès qu'ils échappaient à la surveillance de leurs chefs. Il n'y avait que les régiments wallons, plus braves que nombreux , qui ne fussent pas le fléau de la contrée.
Cependant les troubles qui éclatèrent en France (la guerre de la Fronde) permirent à Léopold de reprendre , pendant quelque temps, la supériorité. 11 se rendit maître de presque toutes les places que l'ennemi avait conquises dans les dernières aimées. Mais en iG55,le cardinal Maiarin, qui dirigeait la politique française , s'assura ralliarice de l'Angleterre , gouvernée par Cromwell. Alors cessèrent les succès de l'archiduc , et ce prince retourna en Allemagne peu de temps après (1656). Il eut pour successeur don Juan d'Autriche , fils naturel du roi d'Espagne.
Don Juan , jeune et sans expérience de la guerre , eût pu trouver un guide dans le prince de Condé qui portait alors les armes contre sa patrie, plutôt que de plier devant Mazarin. Mais quoique ce grand capitaine eût sauvé Valenciennes et Cambrai, les généraux espagnols ne pouvaient se résoudre à recevoir ses ordres et détournèrent le gouverneur de suivre ses conseils. Ils n'y réussirent que trop bien. L'armée anglo-française étant venue assiéger Dunkerque , sous les ordres du célèbre Turenne (1658), le jeune prince marcha contre elle quand il était déjà trop tard , livra bataille mal à propos, et fut complètement défait, malgré les efforts héroïques de Condé. Dunkerque , Gravelines , Audenaerde , Menin et Ypres tombèrent suc-
cessivement au pouvoir du vainqueur , dont les soldats ravagèrent presque toute la Flandre. Don Juan, découragé , partit pour Madrid l'année suivante, tandis que Philippe IV faisait offrir la paix à Mazarin. Un traité fut conclu en effet (7 novembre 1()59) entre l'Espagne et la France. Le jeune roi, Louis XIV, épousa l'infante espagnole, et reçut, à titre de dot et d'indemnité pour les droits auxquels cette princesse renonçait , presque tout le comté d'Artois , Gravelines , Bourbourg et Saint-Venant en Flandre , Landrecies , Avesnes et le Quesnoi en Hainaut , Philippeville et Marienbourg dans le marquisat de Namur , et Montmédy dans le Luxembourg. Dunkerque resta aux Anglais auxquels Turenne l'avait remise. Telles furent les conditions de la paix des Pyrénées , dont les conséquences devaient être presque aussi graves que celles de la paix de Munster.
A partir de ce moment la Belgique , convoitée par la France comme une proie , et faiblement secourue par l'Espagne ruinée , ne fut plus en quelque sorte que le théâtre des campagnes de Louis XIV. Le récit détaillé de ces cam[jagnes appartient moins à l'histoire de nos provinces qu'à celle de l'Europe , puisque les Belges , gouvernés par des étrangers et n'ayant pas même un drapeau qui fût à eux , semblaient n'être que spectateurs de l'envahissement de leur pays et de la lutte des puissances environnantes. La vie politique avait cessé pour la nation souffrante. Les villes se renfermaient dans les soins de l'ordre intérieur et des affaires domestiques : loin de faire des efforts pour leur défense, elles pliaient sous la tempête ; et on eût dit que blessées trop profondément, elles ne cherchaient plus que l'inaction et l'immobilité.
Philippe IV étant mort en 1666, Louis XIV prétendit que le Brabant lui appartenait par droit de dévolution (l'on appelait ainsi une coutume établie dans quelques parties de cette province , et en vertu de laquelle les enfants du premier lit ne pouvaient être dépouillés en faveur de ceux qui naissaient d'un deuxième mariage). Il fondait cette préten-
tion sur ce que Tinfante Marie-Thérèse qu'il avait épousée était fille de la première femme de Philippe , tandis que le jeune Charles II , héritier de la couronne , n'était issu que du second lit. Armé de ce frivole prétexte, mais ayant réuni des forces assez considérables pour inspirer l'épouvante , il fit envahir le ïlainaut et la Flandre , occupa presque toute cette dernière province (1()G7), et ne s'arrêta que quand il vit l'Angleterre, la Hollande et la Suède liguées contre lui (16(>8). Le traité d'Aix-la-Chapelle qu'il conclut alors lui donna encore Charleroi, Binche, Ath, Douai, Tournay, Lille, Audenaerde , Courtrai , Furnes et Bergues.
Cependant l'orgueil de ce monarque hautain était blessé de la hardiesse et du succès avec lesquels la Hollande s'était opposée à ses plans de conquête. Il travailla à gagner l'Angleterre et la Suède , et quand il se fut assuré leur alliance, il marcha contre les Provinces-Unies , attaquées aloi-s de toutes parts. Cette invasion ne rencontra guère d'obstacles que dans les eaux. Les Hollandais se voyant trop faibles, ouvrirent les écluses et inondèrent une partie de leur pays (1672). Mais l'empire et l'Espagne s'émurent des progrès delaFrance. Déjà Louis XIV, violant ie territoire de nos provinces, les avait couvertes de troupes qui se rabattirent eusuite sur Maestricht (1073). Le comte de Monterey, gouverneur-général, déclara la guerre à la France au nom de Charlesll (16octobre), etsemit en communication avec lesforces hollandaises et impériales qui s'étaient rassemblées visa vis de Venloo et de Bonn. Alors Louis XIV quitta un moment Foffensive. Il venait d'être abandonné par l'Angleterre et k Suède : mais il avait en son pouvoir presque toutes les places fortes qiii commandaient la .Meuse, la Sambre et l'Escaut. Ce fut sur celte ligne que s'établit son armée, et nos malheureuses provinces redevinrent pour longtemps le théâtre des combats.
Guillaume III , prince d'Orange (petit-fils de Frédéric- Henri), commandait les troupes des alliés ; celles de France avaient Condé pour général. Après une bataille livrée à Se-
nef (dans le nord du Hainaut) , et dont le succès fut incertain, les Français se maintinrent sur les deux rives de la Sambre , couvrant ainsi leurs frontières et occupant les nôtres (1674). La mésintelligence se glissa bientôt entre les confédérés et paralysa leurs forces. L'ennemi en profita pour enlever Huy et Dinant , et peu après Tirlemont et Saint- Trond (1675). Condé, Bouchain et Aire eurent le même sort un an après. En 1677, Valenciennes, Cambrai et Saint- Omer succombèrent l'un après l'autre ; le prince d'Orange fut battu par le duc d'Orléans au combat de Cassel, et forcé plus tard de lever le siège de Charleroi. Enfin, l'année suivante, le monarque français , entrant lui-môme en campagne , assiégea et prit Gand et Ypres. Cependant l'Angleterre, le Danemarck et tous les princes de l'Allemagne, se préparaient à unir leurs forces contre le vainqueur dont les progrès devenaient trop alarmants. Louis , aussi bien servi par ses diplomates que par ses capitaines, prévint l'orage en négociant avec l'Espagne et la Hollande. Il fit proposer à ces deux puissances desconditions assez modérées et la paix fut enfin conclue à Nimègue (17 septembrel678); mais c'était plutôt un armistice qu'une paix véritable , et l'ambition du roi était loin d'être satisfaite , quoiqu'il eût encore arraché quelques lambeaux du Hainaut et de la Flandre.
En effet, dès que les alliés eurent séparé leurs forces , Louis XIV établit à Metz une cliambre des réunions qui déclara échus à la couronne de France, au mépris du traité précédent , la ville de Virton et le comté de Chiny dans le Luxembourg, et quelques seigneuries dans le pays de Namur. Ces décisions injurieuses ayant été tolérées pour éviter une nouvelle rupture, la chambre des réunions mit en avant de prétendus titres sur l'ancien comté d'Alostetla Flandre impériale , et les troupes françaises entrant à l'improviste dans nos provinces , occupèrent la West-Flaudre , bombardèrent Audenaerde , envahirent toute la frontière méridionale et formèrent le siège de Luxembourg, qui fut ré-
duit à capituler (1684). Telle était la faiblesse du cabinet espagnol qu'il céda encore . et acheta une trêve de vingt années par l'abandon de Luxembourg, de Beauraorit, de Bouvigne et de Chiniai (traité de Ratisbonne). L'empereur Léopold, attaqué Uii-inùme par les Turcs (pii assiégeaient Vienne, ne pouvait songer à nous secourir, et la Hollande se ressentait encore des désastres de l'invasion.
Cependant la face des affaires changea lorsque Guillaume III fut monté sur le trône d'xVngleterre d'où il renversa son beau-père Jacques II (1688-89). Toutes les haines que Louis XIV avait bravées éclatèrent presque à la fois, et Ton vit s'unir contre lui l'Allemagne, la Hollande, l'Angleterre, la Savoie et l'Espagne. Ce fut en Brabant que se rassembla la principale armée , composée d'Allemands, de Hollandais, d'Anglais et de quelques régiments espagnols et wallons. Le prince de Waldeck , qui la commandait, repoussa l'ennemi des provinces flamingantes ; mais le Hainaut et les bords de la Sambre subirent toutes les horreurs de la guerre. Les efforts prodigieux de la France lui assuraient encore à cette épotine la supériorité des armes. Guillaume, qui était venu lui-même prendre le commandement général, fut battu à Fleurus , et plus tard à Steenkerque (près de Halle) par le maréchal de Luxembourg, et ne put secourir ni Mons, ni Namur que Louis XIV assiégea et conquit presque sous ses yeux (1691 et 92). Mais enfin les ressources des Français commencèrent à s'épuiser, tandis que leurs adversaires faisaient de nouveaux sacrifices. Maximilien , électeur de Bavière , avait été nommé gouverneur des Pays-Bas espagnols (1692). Plus heureux que ses prédécesseurs, il tira de grandes sommes d'argent du trésor royal et de nos provinces. Guillaume obtint du parlement anglais une armée de cinquante-six mille hommes (Maximilien n'en avait en tout que vingt-huit mille), et les Hollandais grossirent également leurs forces. Luxembourg perdit alors l'avantage , et quoique la victoire de Neerwinde (près de Laiiden) et la prise de Charleroi
lui assurassent encore tout l'honneur de cette campagne , les alliés purent reprendre , un peu plus tard , Huy et Namur (1694 et 95), et Louis XIV sentit la nécessité de faire la paix. Ce fut à Ryswick, près de La Haye , que les négociateurs s'assemblèrent , et le traité qu'ils conclurent enfin en 1697 rendit à la Belgique Luxembourg avec le comté de Chiny , Charleroi , Ath, 3Ions et Courtrai.
C'était presque un triomphe ; mais il avait coûté bien cher. Plus de deux cent mille soldats étrangers avaient couvert la Belgique pendant huit ans, et à l'exception d'une partie du Brabant, toutes les provinces avaient été rançonnées d'année en année par l'ennemi. Tant de villes assiégées et prises n'étaient pas les seules qui eussent souffert. Partout l'on avait été menacé et ii avait fallu se tenir prêt à la défense. Dans la West-Flandre on avait inondé les campagnes ; ailleurs les paysans s'étaient réfugiés dans les places fortes. Le génie du célèbre Vauban , en multipliant les moyens de destruction , avait rendu la guerre plus fatale que jamais à ces grandes cités jadis imprenables. Son artillerie les écrasait sous une grêle de projectiles à laquelle rien ne pouvait plus résister. C'était ainsi que, pour forcer les alliés à lever le siège de Namur en 1695 , le maréchal de Villeroi s'était approché de Bruxelles, et dressant ses batteries contre la ville , il avait détruit en deux jours quatre mille maisons , renversées par les bombes , brûlées par les boulets rouges , ou enveloppées dans l'incendie des habitations voisines.
Et cependant ce n'était pas encore là le terme des maux que devait attirer sur nos provinces la lutte de l'Europe contre Louis XIV. Le roi d'Espagne n'avait point d'enfants, et comme ce prince, d'une santé languissante, paraissait destiné à une mort prématurée , sa succession formait déjà l'objet des prétentions opposées des maisons de France et d'Autriche. Un plan de partage fut proposé par l'Angleterre et la Hollande , et accepté par les deux puissances rivales, dans l'espoir de prévenir une seconde guerre
ri
européenne. L'archiduc Charles d'Autriche était reconnu pour l'héritier légitime du trône d'Espagne , tandis que le dauphin de France devait obtenir la Lorraine, le royaume de Naples, et quelques petites principautés en Italie. Mais Louis XIV ne s'en tint pas à cet accord. Quoique Charles II fût porté pour la maison d'Autriche, dont la dynastie espagnole était elle-même une branche , les partisans que s'était fait la France , parvinrent à dominer ce prince faible et timide. On lui fit voir la perte de l'Etat dans une nouvelle guerre contre le grand roi, et il signa, en pleurant, un testament qui appelait à sa succession le duc d'Anjou , frère cadet du dauphin. Il s'éteignit peu après (I." novembre 1700) , laissant la monarchie espagnole affiiiblie et ruinée, et deux compétiteurs puissants prêts à se disputer son héritage; car ce n'était pas sans opposition que le petit-Ols de LouiVXIV devait monter sur le trône des descendants de Charles-Quint.