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CHAPITRE IV

Origine des Francs, leurs progrès et leur domination.

Après la soumission des Gaules, le Rhin était devenu la barrière de l'empire romain contre les nations belliqueuses de la Germanie. Une armée nombreuse était sans cesse campée le long du fleuve , ou postée dans les places de guerre qui l'avoisinaient , et , malgré la valeur sauvage des Germains , l'avantage demeurait ordinairement aux légions impériales dans leurs fréquentes luttes contre les peuples d'alentour. Peu à peu les tribus qui avoisinaient le Rhin furent détruites ou subjugées l'une après l'autre; et il se forma de leurs débris comme une population vassale soumise aux vainqueurs qui la traitaient durement. Mais cette soumission était l'œuvre de la force , et la force seule pouvait la maintenir. Dès que Rome parut s'affaiblir au-dedans et au-dehors , ees rudes vassaux relevèrent la tète , et brisant le joug , ils se liguèrent entre eux sous le nom de Francs, qui veut dire libres.

Ce fut vers l'an 240 de notre ère que se forma cette ligue ; et peu d'années après , une tribu des Francs vint chercher une demeure en Belgique. C'étaient ceux que l'on appelait Saliens , parce que les Romains leur avaient assigné pour demeure les bords de la Sala (l'Yssel). Ils avaient été fameux dès le temps de César sous le nom de Sicambres ; mais déchus depuis longtemps de leur ancienne grandeur, il semble qu'ils n'osèrent pas attaquer les Belges, puisqu'ils se contentèrent de prendre pour asile la partie la plus pauvre du pays , celle qui de nos jours est encore entièrement inculte. En effet, le point où ils se fixèrent fut

la grande plaine aride et sablonneuse de la Campine et du Brabant hollandais, que les Romains avaient nommée Taxandrie , peut-être parce qu'il y croissait une grande quantité d'ifs (Taxi), Cette contrée ingrate et stérde appartenait aux Ménapiens et aux peuplades qui leur étaient alliées; mais sans doute la plus grande partie en était déserte , et il dut être facile aux Saliens d'en obtenir la possession. Comme on ne sait pas exactement jusqu'où ils s'étendirent, rien n'indique s'ils firent reculer celles des tribus ménapiennes qui avaient résidé à l'est de l'Escaut , ou s'ils habitèrent à ciUé d'elles. Ce qu'il y a de plus probable , c'est qu'une alliance eut lieu dès-lors entre les deux populations : car on les trouve dans la suite presque

constamment unies.

Avant cet établissement dans la Belgique , les l rancs s'étaient rendus redoutables aux Romains par des incursions aussi rapides que terril>les dans les provinces frontières. Légers à la course et intrépides au combat , armés de javelots, et de haches à double tranchant, qu'ils lançaient avec une effrayante dextérité , leurs guerriers étaient également avides de dangers et de butin. Mais (piand l'arrivée des Saliens dans k Taxandrie leur eut pour ainsi dire ouvert la route des mers, alors s'exerçant à un nouveau genre d'attaque et de pillage, ils devimenl les plus hardis et les plus terribles des pirates. S(»it (juc des Ménapiens du littoral leur servissent de pilotes, soit (pie leur audace aventureuse dédaignât les secours de Vv\\)êrience, on les vit couvrir la Manche et l'Océan de légères embarcations , pousser jusqu'en Espagne , où ils sui i)rirent et saccagèrent des villes, et traverser même la 3léditerranée dans toute sii largeur, pour tromper la vengeance de l'empereur Probus qtii avait cru les retenir prisonniers sur les bords de la Mer-Noire.

Pour réprimer enfin ces expéditions audacieuses, les princes qui gouvernaient alors l'empire firent éipiiper à Boulogne une grande (lotte qui devait croiser tout le Ion-

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de la Manche , et ce fut un Ménapien qui en reçut le commandement. Il se nommait Carausius, et avait navigué depuis son enfance dans ces parages. Une partie des pirates tomba bientôt entre ses mains; mais quelques-uns lui avaient encore échappé , et c'en était aissez pour qu'on le soupçonnAt d'intelligence avec ces Francs dont le pays touchait au sien. La colère du marin fut violente et ne connut plus de bornes. Prévenant sa condamnation par une révolte, il se lit proclamer empereur par ses matelots, s'empara de la grande Bretagne , et fit alliance avec les Francs qu'il avait combattus (vers l'an 287). Il se mit à leur tête pour con(|uérir ce que l'on appelait alors l'île des Bataves , c'est-à-dire le pays situé entre l'embouchure de la Meuse et celle du Yieux-Rhin. Les Bataves, anciens alliés de Rome, furent chassés ou détruits : les Saliens prirent leur place dans cette contrée fertile, et ainsi se trouva forcée à son extrémité cette longue ligne du Rhin, qui avait servi de barrière à la Germanie et de frontière au monde romain. Carausius eut à combattre les princes qui se partageaient alors l'autorité dans le reste de l'empire ; mais on ne put lui arracher la grande Bretagne où il se soutint pendant six ans , jusqu'à ce qu'il fût assassiné par un traître. Les Francs ses alliés , après des combats douteux , avaient fait leur i)aix avec les empereurs, en achetant par une soumission apparente la paisible possession du sol qu'ils avaient conquis. Constantin, qui monta sur le trône vers cette époque, rétablit complètement la paix des Gaules , et fit trembler les Francs de Germanie dont les incursions s'étendaient quelquefois jusque dans la Belgique. Tandis qu'il repoussait les attaques étrangères , il faisait cesser à l'intérieur les persécutions religieuses auxquelles les Chrétiens avaient été exposés dans nos pro\inces. Ce fut chez les Trévires et près de nos frontières, qu'il eut l'apparition fameuse qui décida sa conversion au Christianisme. 1! vit dans le ciel une croix lumineuse avec cette inscription : ce signe te donnera la victoire. Telle fut l'origine du nouvel étendard impérial , appiilé 1(^ htharum.

€onstanUii avait réuni et réorganisé l'empire : ses fils, faibles et divisés entre eii\, ne surent pas conserver l'héritage de leur père. Les vieilles troupes qu'il avait levées surtout eu Belgique et chez les Francs , périrent dans les guerres ci viles; la Gaule fut de nouveau envahie par les barbares , et ils semblaient près de s'en rendre maîtres, quand Julien l'Apostat fut chargé du commandement de cette province. Il repoussa les Allemands , et sut en imposer aux tribus frantiues par un mélange d'audace et de fermeté. Toutefois il laissa (es dernières en possession des cantons qu'elles habitaient, et les y soutint même contre d'autres nations germaniques (vers l'an 358). Bientôt après , Yalentinien , l'un de ses successeurs , vint résider à Trêves pour être mieux à portée de défendre les bords du Rhin (365). Cette mesure fut salutaire aux Belges, qui jouirent d'un dernier intervalle de paix, depuis ce moment jusqu'au débordement général des barbares.

Ce fléau, dont l'empire était menacé depuis si longtemps, éclata enfin dans les derniers mois de l'an 406. Des hordes tartares , les Huns , avaient envahi l'est de l'Europe, et refoulaient devant elles les nations de la Germanie orientale. Ce fut comme un torrent qui vint inonder la Gaule. Les troupes romaines avaient été éloignées par les guerres civiles. Les Gaulois et la plupart les Belges , amoUis par une civilisation qui s'était corrompue dans les derniers temps, n'opposèrent presque point de résistance. Les Francs seuls défendirent avec énergie les bords du Rhin devenusleur patrimoine, et tour-à-tour vainqueurs et vaincus, ils firent payer cher à l'ennemi le passage du fleuve et le ravage de leurs terres. Ces essaims de barbares , dont les Vandales formaient le corps principal , revinrent à plusieurs reprises dans nos contrées , et quand ils s'acheminèrent enfin vers l'Espagne , il ne restait plus des deux grandes villes de la Belgique méridionale, Tongres et Bavai, que des ruines. Presque toutes les autres places avaient été pillées ou détruites, les campagnes dévastées : enfin le

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désastre fut si complet que des Tongres et des Nerviens naguère si puissants, il ne resta plus qu'une population dispersée, dont les magistrats et les pontifes se réfugièrent derrière la Meuse et l'Escaut , à Maestricht et à Tournay.

Après cette horrible tempête, la Belgique demeura quelque temps comme épuisée. Mais les peuples encore jeunes et à demi barbares de la ligue franque avaient bien moins souffert que les habitants plus civilisés des contrées environnantes. On les vit bientôt s'avancer favorisés par l'affinblissement même de leurs voisins, s'établir dans les champs fertiles des Tongres (dont les hautes terres reçurent d'eux: le nom de Hasbagne),puis occuper sans résistance le pays dépeuplé des Nerviens , dont leur roi Clodion se rendit si complètement maître que Tournay même tomba entre ses mains (en 412). C'était en partie la nécessité qui les portait à ces nouvelles conquêtes : car ils étaient eux-mêmes comme poussés en avant par d'autres Germains placés derrière eux; la race saxonne s'approchait à son tour du Rhin et de la Meuse , inondant les côtes de la mer du Nord , et aussi redoutables aux Saliens que ceux-ci l'avaient été aux Bataves.

Clodion , le premier des rois francs dont l'existence soit certaine (car les chefs dont l'histoire parle avant lui ne méritent pas le nom de rois), ne jouit que quelques années de ses conquêtes, et après sa mort le commandement suprême échut à Mérovée , duquel devait descendre une longue suite de souverains. L'élection de ce nouveau chef ayant été disputée, son ri\al, fils de Clodion, trouva un protecteur dans le khan des hordes tartares qui avaient envahi l'est de l'Europe et que l'on nommait Huns. Leur chef était alors le fameux Attila, surnommé le fléau de Dieu. Il marcha vers la Belgique, à la tête de ses forces innombrables, et dévasta si complètement le pays que jusqu'au bord de la mer, dans la partie la plus reculée des. Flandres, la tradition a conservé le souvenir de son funeste passage. Mais ni sa puissance , ni ses ravages ne triomphèrent de

la résistance opiiiiî\tre des Francs; et lorsque le Tari are eut poussé plus loin et qu1l rencontra enCui une armée romaine , il put reconnaître , à ravant-garde , Mérovée à la tète de ses intrépides compagnons.

La bataille se livra dans les plaines de Châlons , l'an 451 de notre ère. D'un cùté se rangeaient les Huns et vingt peuples vassaux, dont les rois se groupaient aux pieds d'Attila , de Tautre le Romain Aétius avec le reste des légions gauloises, le vieux roi wisigoth Théodoric avec l'élite de ses guerriers, et le chef des Francs suivi de sa nation toute entière. Dans une première escarmouche une troupe de Francs et de soldats d'Attila se chargèrent avec tant de fureur, que presque tous restèrent sur le champ de bataille. Le lendemain la mêlée fut générale , et dura la journée entière : mais le soir le Tartare plia, laissant la plaine couverte de cadavres. La renommée porta le nombre des morts à trois cent mille , et l'honneur du combat fut pour les alliés des Romains , car les légions n'avaient pas

même donné.

Après cette victoire , Tascendant de la race franque fut plus puissant que jamais dans tout le nord de la (jaule. La Belgique avait vu ses peuples accablés ou du moins affaiblis : l'empire, plus déchiré que jamais, touchait au moment de sa chute. Il n'y avait que les Francs qui eussent grandi au milieu des orages. Leur énergie s'était trouvée supérieure aux dangers, et leurs succès avaient accru leurs ressources. Maîtres désormais d'un territoire vaste et fertile, dont, suivant l'usage germanique, leurs serfs partageaient la culture , les pertes d'hommes que leur causait la guerre disparaissaient au sein du bien-être dont jouissait la nation. Leurs guerriers , richement vêtus, munis d'armes excellentes, montés sur des chevaux d(^ prix, offraient l'image de l'opulence, aussi bien que de la bravoure. Chaque jour voyait s'étendre leurs domaines , et les villes voisines de la Belgique , Boulogne et Cambrai à Fouest , Cologne du côté opposé , devinrent peu à peu de

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petites principautés franques, dont nous ne savons pas même l'origine. La race victorieuse puisait sa force dans ses succès, et la force était un droit pour chaque troupe de guerriers qui venait camper sur ces ruines d'un empire mourant. Ainsi se préparaient la conquête totale de la Gaule , et la transformation des conquérants en seigneurs. Ce fut le petit-fils de Mérovée qui porta le dernier coup. Il se nommait Clovis , régnait dans le Hainaut , et sa tribu était celle des Saliens. Il avait vingt ans, quand il commença le cours de ses conquêtes (en 486). A trentect-un ans , maître de tous les pays situés au nord de la Loire , il reçut le baptême de la main de saint Rémi (en 497): « Courl)e la tête , fier Sicambre I » lui dit le vénérable pontife, en l'admettant dans le temple. La mission du guerrier barbare était finie ; la tâche plus difficile des rois allait commencer pour la race Mérovingienne.

mw.

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