CHAPITRE PREMIER
État de la Belgique sous le» rois Mérovingiens. — Conversion des Belges du Nord au Christianisme. — Administration et division du pays.
L'épée de Clovis avait suffi pour fonder une puissante monarchie : mais le temps seul pouvait organiser régulièrement ce vaste corps à peine formé. Dans les premiers moments qui suivirent la conquête, les provinces étaient comme abandonnées à elles-mêmes , presque sans administration et sans gouvernement. Chaque population suivait ses vieilles lois , et vivait en quelque sorte de sa propre vie , pourvu qu*elle marchât au besoin sous les drapeaux des rois et qu'elle payât tribut à leur trésor. La Belgique surtout , par sa position reculée , échappait en quelque sorte à l'action de ces princes conquérants, sortis de son sein pour régner loin d'elle.
A cette époque , en effet , subsistait encore la ligne de forêts dont nos frontières méridionales étaient couvertes avant l'arrivée des Romains ; au midi de la Meuse, l' Ardenne n'avait presque rien perdu de son aspect inculte et sombre ; et à l'ouest de ce fleuve, il n'y avait de changé que le nom
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36 HISTOIRE DE L\ BELGTQrE.
des bois qui bordaient la Sambrc ol la Haine. On les appelait alors Forôt-Charboi.nitVe , et ils étaient si toullus et si sauvages, que les ours s'y ilaient multipliés. Au nord de rette barrière naturelle , la région fertile possédée naguère parles Ker>icns et les Tongres, semble avoir formé le domaine des familles franques qui étaient demeurées en Belgique après la con(piéte de la Gaule. Là s'élevaient leurs demeures, composées de la salle ou habitation franque , construite souvent en forme de tour, des cabanes de leurs serfs, et des bAtiments nécessaires a la culture des champs. C'étaient comme de petites seigneuries, dont le chef appartenait à la race conquérante , tandis que les vassaux sortaient pour la plupart du sang des Belges méridionaux , puisque la langue que ceux-ci avaient appris à parler s'est conservée dans presque toute cette partie du pays H y avait sans doute aussi des cantons dont la propriété était restée à l'ancienne population : mais celle-ci se groupait surtout dans le peu de villes encore debout , et là , plus forte parce qu'elle était plus compacte , elle vivait dans une sorte de liberté , gardant ses coutumes romaines, et se serrant autour de ses chefs religieux, qui, en 1 absence d'une administration régulière, devenaient aussi ses magistrats et ses défenseurs. H est vrai que celles des famil es franques dont la puissance s'étendit dans la suite avec es possessions, Unirent par engloutir dans leurs domaines es plus faibles de ces villes; mais les plus puissantes d entre elles, Tournay et Maestricht (où se fixèrent les évéques des Nervieiis et des Tongres), s'organisèrent en cites presque indépendantes, qui i.e tombèrent point sous la domination des maisons seigneuriales.
Quant aux terres basses, il semble que leur population s'ét'ait accrue et leur cullurj développée au milieu même des bouleversements de l'époque précédente. La partie orientale , aride et couverte aujourd'hui de bruyères (la Taxandrie) , était cependant habitée , sans dout(. par des tribus qui y avaient été refoulées des bords .!.■ la Meuse
et du Rhin : car cette partie des Belges offre quelques signes d'une origine particulière. Au bord de 1 Escaut et au nord de ce fleuve , Us anciens habitants , dont le pays «ardait le nom {Mcmpisrus) , voyaient déjà s'élever les grandes villes de C.and el.le Bruges , encore ceintes 1 une de forêts, l'autre de marécages. Anvers existait des-lors au bord de l'Escaut , et Courtrai, sur la Lys (cette dernière ville remonte au temps des Romains). La quantité de villages dont les Flandres se couvraient et qui est prouvée p."r les chartes des siècles suivants, égalait presque le nombre actuel, au moins dans plusieurs parties de la contrée. On peut croire que ces plaines occidentales avaient aussi servi de refuge à quelques populations "«uvelles , et le pays de Waes, par exemple, qui était alors aussi aride que la Campiiie, paraît avoir été peuplé par la même race dhommes. Mais la grande cause du changement qui se manifestait dans ces basses terres , c'étaient les efforts opiniâtres des vieux habitants pour tirer parti du sol et de ses produits. Les eaux intérieures étaient deja contenues et avaient leurs bornes fixes ; les flots de la mer étaient arrêtés par des digues (quoique bien loin encore du rivage actuel , puisque celle qui protégeait Bruges au nord se trouve aujourd'hui àplusde deux lieues dans l'interieurdes terres) ; les indigènes bien vêtus et dans l'aisance , comme nous l'apprenons par la vie de saint Liévin , montraient autant d'intelligence pour la culture que de courage pour les combats. Leur soumission aux Francs était a peu pies insensible , soit que ce fût l'effet des localités ou de l ancienne alliance. H semble môme que leur liberté allait jusqu'à une indépendance intérieure presque absolue ; car les saints hommes qui leur portèrent la lumière de l'Evangile dans le cours du septième siècle , éprouvèrent que les ordres du roi de France n'avaient point d'empire au nord de l'Escaut, et que les habitants du pays ne reconnaissaient aucune autorité élrangère. La lenleur même avec laquelle ils se convertirent au Christianisme , cent cm-
quante ans après les Francs , est encore une preuve du peu d'action qu'avaient sur eux les lois et les institutions de la monarchie.
Ce ne fut que de 630 à 650 que s'accomplit enfin cette conversion. Saint Éleuthère, évoque de Tournay, l'avait tentée un siècle plus tôt , mais sans pouvoir môme obtenir accès dans le pays. Les premiers efforts couronnés de quelque succès , furent ceux de saint Amand , religieux bénédictin qui reçut l'épiscopat pour porter la foi chez les idolâtres. Cet apôtre des Flandres eut besoin de la plus grande persévérance pour remplir sa pieuse mission. Repoussé une première fois , il revint à la charge avec des lettres du roi franc Dagobert qui enjoignaient aux habitants de devenir Chrétiens ; mais ceux de Gand , auxquels il s'adressa , répondirent à cet ordre par des violences qui mirent ses jours en danger. Toutefois la renommée de sa vertu et de sa sainteté obtint enfin ce que n'avait pu faire le pouvoir royal. Les Gantois l'accueillirent , brisèrent l'idole qu'ils adoraient (Mercure, dit-on), et bâtirent le monastère de Saint-Pierre , sur une hauteur qui dominait leur ville (6:30). Le saint passa ensuite à Anvers, où son enseignement ne fut pas moins efficace. Peu après (6iG), le littoral fut parcouru par saint Èloi , qui d'orfèvre était devenu trésorier de Dagobert , et qui venait d'embrasser le sacerdoce. La Flandre occidentale, Bruges, la Zélande et Anvers, devinrent le théâtre de ses travaux. Une foule d'hommes moins illustres , mais d'un zèle ardent et d'une foi sincèr^, achevèrent l'œuvre ainsi commencée , prodiguant pour son succès leurs efforts , leurs biens, leur vie. Aussi la destruction de l'idolâtrie fut-elle alors soudaine et complète.
Les fondations religieuses qui se firent à cette époque (vers l'an 650) dans toute la Belgique furent immenses. On remarque en général que c'étaient des Francs des terres hautes, appartenant à des races royales ou héroïques, qui vouaient ainsi leur fortune et leur existence à Dieu , avec la même ardeur et le même entraînement qu'ilN
avaient portés sur les champs de bataille. Tels étaient saint Bavon , qui dota les deux principales abbayes de Gand (dont l'une garda son nom) ; saint Trond , qui fonda celles de Sarcinium (également appelée Saint-Trond d'après lui) et d'Eeckhoute , dans la Flandre Occidentale ; saint Landelin, qui bâtit celle de Lobbes; saint Vincent, qui éleva celle de Soignies, etc. Les femmes déployèrent le même zèle et la même générosité. Sainte Gertrude , sainte Begge , sa sœur, leur mère Iduberge , veuve de Pépin de Landen , et leurs cousines sainte Waudru et sainte Aldegonde , qui étaient toutes du sang le plus noble et du rang le plus élevé, consacrèrent leurs richesses à bâtir ou à doter des monastères , dont plusieurs devinrent le berceau de villes considérables (Mons, Nivelles, Maubeuge, Gertruidenberg). Ainsi les descendants de cette race guerrière qui avait fondé sur l'épée la monarchie de Clovis , se sentaient entraînés par une impulsion puissante vers ces doctrines religieuses longtemps étrangères à leur intelligence et à leur cœur. C'était pour le pays un nouvel élément de civilisation ; mais la France entière en éprouva bientôt les effets , puisque ces mêmes familles , établies dans nos provinces et qui manifestaient ces tendances chrétiennes au sein de leur puissance et de leur grandeur militaire, ne devaient pas tarder à dominer sur tout le royaume et à créer, avec leurs idées nouvelles , un ordre social dont nous admirons encore la grandeur, et qui changea la face de la Belgique et de l'Europe.
Il est remarquable qu'à côté de ces progrès intérieurs , l'on ne voie aucun développement de l'organisation politique sous la famille Mérovingienne. Chaque province grande ou petite était appelée un pays [pagus ou gau), et chaque pays avait un chef revêtu du titre de comte (ou grave) et auquel étaient confiés le commandement des troupes et l'administration de la justice. Si les circonstances l'exigeaient, plusieurs provinces et plusieurs comtes étaient placés sous les ordres d'un seul duc , dont l'autorité plus étendue n'était subordonnée qu'à celle du souverain. Là se bornait à
peu près la hiérarrhie régulière des pouvoirs , moins étendue que chez plusieurs peuples barbares. Quant aux re^ sources dont ces chefs provinc.aux disposaient pour e maintien de Tordre , elles consistaient dans la possession de Indes terres appelées bénérues. dont la couronne ava.t fa nropriété , mais dont l'usufruit était donné au comte ou u duc. Les simples guerriers recevaient à leur tour «^ celui-ci quelque part de ces vastes domaines . . ctai Icu solde et la récompense de leurs services. Ils la perda.en quand ils cessaient de marcher sous lui . comme lu. quand son emploi lui était Mé : la jouissance du bénéfice ne représentait qu'un salaire.
Cet ordre de choses divisait la race conquérante ellemême en deux classes : ceux qui relevaiei.t du ro- et ceux qui tenaient leur terre des premiers. Ceux-là . ta.tnt
appelés les prands, les anciens, les «^'-f «"fV."'r;^^vnir mineurs et l.s petites gens. L.s grands semblent avoir fnrmé en I5el,ique qu'un très-petit m.mbre de lamil es en possession .les bénéfices et riches d'ailleurs en vasU> propriétés. Les simples guerriers se groupau-nt «" ""'• j'^ ^^^ maisons que l'on pouvait appeler régnantes, et dans leurs idées g<-rmaniques, c'était plutftt pour eux un honneur qu'une tAche de tenir quelques biens du chef auquel ils s'étaient «recommandés... Or, ces simples guerruTsetaiont bien plus nombreux dans nos provinces qu ailleurs; d al.or , parce que c'était l'ancienne patrie des Francs et que leur race s'y trouvait plus condensée que dans les contrées nouvellement conquises; et ensuite, parce que les basses terres étaient habitées par une population encore germanique, et que tout Germain pouvait être admis parmi les lianes , comme soldat, .\insi nos seigneurs (si ce nom Pouva.t dc^a leur être donné) pouvaient trouver plus facilement et en Plus grand nombre des hommes disposés à les servir; et ce fut là peut-èlre le fondement réel de la grandeur a laquelle parvinrent quelques-uns.
Quant aux rois dont ils relevaient , longtemps ils se
montrèrent eux-mêmes guerriers, et regardèrent coramc Zlr plus beau privilège celui de conduire leurs armées Mal depuis la seconde moitié du septième siècle ils s ef- Lèrent en quelque sorte éclipsés par les majres-du-palais. Ceux tue l'on nommait ainsi étaient les omciers royaux chargés de gouverner la maison des princes (Major-domus) et auxquels l'administration .le leurs domaines donnait la d rection de toutes les affaires. On choisissait ordinairement pour ce poste les plus puissants et les plus célèbres des ducs , tandis que les rois étaient souvent V^^^^ blés, sans expérience. Il était donc pour ams. .hre impossible'que les maires ne «--'^P^'l J.!;^."^;:':;;;;^^^^ .endant sur leurs propres souverains. Tel lut le >peaacic mïrit en effet, pendant un siècle, la cour des derniers Mérovingiens, que l'indignation publique appela les rois inéantr. H y avait presque toujours p^i.s.eursr s et Plusieurs maires-.lu-palais (ordinairement deux). C est que £ Méiovingiens n'eurent jamais l'idée de l'unité de la monarchie. A l'approche de la mort chaque prince par- ÎÎ-c-ait ses états entre tous ses fils , lesquels divisaient le pS s comme un domaine et les populations comme des ,,;,,.iiétés. Dans ces partages sans cesse '•«"«"^'^J;^ ' ?^;Î"' éta eut .les causes permanentes de discorde et de nmes, ta «elgique se trouvait toujours fractionnée : car l'Lscaut était regardé comme la limite naturelle de deux r.,yaumes différents: l'un, appelé Neustrie («uterrenouvelle, s étendait depuis la rive gauche du ffeuve jusque vers 1 Océan ?. tre appelé Austrasie (ce qui veut dire terre orientale ou peut-èue vieux pays), commençait à la rive droite e se prolongeait jusqu'au-delà du Rhin. Souvent les guer e ies rois interrompaient toute commumca ion entre e deux pays , arrêtant leur commerce naturel , et etoullant sous les rivalités politiques les premiers germes d alliance
'*i!l"d^"onscription des provinces, pendant cette période de notre histoire , tenait le milieu entre la division pn-
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railive et Tordre actuel. Le long de la côte on nommait encore 3îempisfue raïuieu pays des Ménapiens, dont un seul canton (alentour de Bruges) était appelé Flandre. Dans la Belgique Austrasienne, le plateau d'où descendent la Sambre et la Haine empruntait à la seconde de ces rivières le nom de Hainaut. L'on désignait par le mot de Brabant une autre contrée (j^ff^fM^s), formée des basses terres au midi de l'Escaut et du Rupel. — A l'est du Hainaut et du Brabant , les hauteurs jadis occupées par les Tongres , entre la Senne , le Demer et la Meuse , et qui font partie aujourd'hui de diverses provinces (Brabant, Limbourg, Liège etNamur), composaient le pays de Hasbagne, dont une fraction seulement a gardé le nom de Hesbaye. Entre la Hasbagne et l'Ardenne , la vallée solitaire de Liiiga n'offrait encore que des bois et des prairies au milieu desquels devait bientôt s'élever Liège. Namur était un châteaufort qui dominait un petit district appelé Lomme. La Taxandrie conservait son antique désignation ; mais le canton qui longeait la rive droite de l'Escaut , et où se trouvait Anvers , avait un nom particuliiîr : c'était le pays de M, yen.
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