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CHAPITRE IX

Histoire de l'évèché de Liège depuis Erard de la Marck, jusqu'à la

fia du xvxi.'' siècle.

L'évêché de Liège , soumis à ses propres souverains , et indépendant des rois d'Espagne , avait moins souffert que le reste de la Relgique , pendant la malheureuse période qui venait de s'écouler. Ce n'était pas que les éléments de troubles eussent manqué dans cette province. Dès le temps d'Erard de la Marck, on y avait vu des luthériens et des anabaptistes , et leurs menées semblent avoir été la cause première d'une émeute qui éclata à cette époque parmi u les rivageois » des environs de Liège, mais qui fut proraptement étouffée (1531). Après Erard , qui termina en 1538 sa longue et glorieuse carrière , trois règnes insignifiants ne changèrent rien à l'état du pays : mais en 1565 , au moment des premiers troubles de la Belgique , le siège épiscopal fut donné à Gérard de Groesbeck , Gueldrois d'origine , un des princes les plus sages et un des prélats les plus vertueux. Le premier acte de son administration fut la révision des lois du pays , dont il chargea d'habiles jurisconsultes , et qui , en régularisant les institutions établies , laissa subsister tous les anciens droits du peuple. Tandis que ce grand ouvrage s'accomplissait sous ses yeux, des prédicateurs protestants pénétraient à Saint-Trond (avec les confédérés), à Hasselt , à Tongres, à Maestricht et dans le voisinage. Herman Stuicker , le plus célèbre d'entre eux , était entré de force dans ces deux dernières villes, à la tête d'une bande d'hommes fanatisés. Mais c'était à Hasselt qu'il avait trouvé le plus de partisans, et qu'il se croyait à

Tabri de toute attaque. L'évêque déféra d'abord les novateurs au tribunal des échevins , qui les condamna suivant les formes ordinaires : puis il conduisit lui-même la noblesse et les milices communales au siège de la ville révoltée (1507). Les habitants firent peu de défense , et après leur soumission le prélat leur accorda des conditions favorables. Tous obtinrent son pardon , excepté le prédicateur qui réussit à s'échapper. Gérard marcha ensuite contre Maestricht qui ouvrit ses portes. Il y montra \cs mêmes dispositions à la clémence; mais Philippe de Noircarmes, qui était entré dans la place avec les troupes de la gouvernante (la souveraineté de Maestricht étant partagée entre ré\éque de Liège et le duc de Brabant), fut plus sévère, et fit périr quelques-uns de ceux qui avaient pris part aux troubles.

La généreuse modération de Févéque enleva aux sectaires leur appui le plus redoutable , la sympathie des classes populaires souvent touchées par l'apparence de la persécution. Il put alors prendre des mesures vigoureuses pour l'expulsion des étrangers suspects de propager les doctrines de Luther ou de Calvin. Tous les citoyens se joignirent à lui Tannée suivante pour faire face à l'armée de Guillaume de Nassau qui , repoussé de Brabîint par le duc d'Albe, voulut s'emparer de Liège, et la Ot attaquer par ses troupes. Mais tout en résistant avec fermeté aux soldats du prince , le prélat se défendit de recevoir dans sa ville la garnison espagnole que le duc d'Albe voulait y introduire. Cette nouvelle preuve de sagesse affermit si bien son influence sur la bourgeoisie, qu'elle lui témoigna depuis lors une confiance absolue qui assura la tranquillité de son règne.

A répoque de la Pacification de Gand, les Etats-généraux firent inviter les Liégeois à s'unir aux provinces confédérées (1576). Mais Gérard de Groesbeck proposa aux trois ordres un autre projet : c'était celui d'une neutralité permanente qui assurerait à l'évêchè la paix et le repos. Ce plan , qui fut aussitôt adopté et auquel la ville de Liège s'attacha constamment dans la suite, pouvait paraître d'une

politique étroite et sans chaleur ; mais à considérer sérieusement l'état des choses et des partis au moment où l'évoque le présenta , on est forcé de convenir qu'il était le plus sage. Le peuple en recueillit les fruits , et au milieu de la tourmente qui agitait le reste de la contrée, les Liégeois continuèrent à jouir d'une tranquillité remarquable. Le siège de Maestricht par le duc de Parme fut le seul événement qui jeta quelque trouble dans la principauté, jusqu'à la mort du prélat qui s'éteignit en 1580.

Il eut pour successeur Ernest de Bavière , prince allié à la maison impériale, mais qui montra d'abord les inclinalions d'un guerrier , plutôt que d'un homme destiné au sacerdoce. Cependant il avait de grandes qualités qui rendirent son règne heureux et brillant. Souvent encore l'on voyait les dignités de l'Eglise livrées à des hommes de haute naissance , qui , sans se faire consacrer comme évèques , jouissaient des droits et des revenus attachés à ce titre. Un exemple , peu éloigné , vint montrer quelles pouvaient être les funestes conséquences de cet abus. Les deux seigneurs qui avaient obtenu ainsi l'archevêché de Cologne et l'évêchè de Munster (Gebhart Truchsèset Guillaume de3Ieurs), embrassèrent bientôt après le protestantisme pour se marier (1583 et 85). Le jeune évêque de Liège fut alors élu à la place de tous deux, et dans la situation où se trouvaient les églises d'Allemagne, il put occuper plusieurs sièges à la fois sans mériter de graves reproches : car il fallait employer la force des armes pour se maintenir dans ces évêchés du Nord dont les protestants menaçaient l'existence. Ernest de Bavière y réussit avec l'aide de la noblesse liégeoise , et quoique lui-même n'eût point reçu la consécration épiscopale, et que sa conduite privée ne fût pas exempte de blâme , il gouverna en souverain aussi zélé pour la religion que pour le bien-être de ses sujets. On lui dut la fondation des séminaires de Liège et de Saint-Trond , et c'est de son règne que date la construction du vaste hôpital encore appelé a la Maison de Bavière. » Il résidait ordinaire-

ment en Allemagne ; mais ses officiers et les états de Liège surent faire respecter le territoire de la province , souvent envahi par quelques-unes de ces bandes militaires dont la Belgique était inondée , et Tarchiduc Albert s'étant plaint que les Liégeois montraient plus d'animosité contre ses soldats que contre ceux de Hollande (1001) , on lui répondit que l'on liaïssait le plus ceux qui faisaient le plus de maf.

Ernest mourut en 1012, et il eut pour successeur, à Cologne comme à Liège, son neveu Ferdinand de Bavière. Ce prince, sévèrement jugé par nos historiens, quoiqu'il ait été loué par ceux de rAllemigne, se montra plus jaloux de son autorité que ne l'avait été son oncle. Il voulut casser le privilège que celui-ci avait accordé aux métiers d'élire directement leurs magistrats, et il souleva ainsi la haine du peuple qui lutta sans cesse contre lui. En 1028, un rescrit impérial ordonna le rétablissement tics anciennes formes d'élection demandé par Tévéque ; mais la bourgeoisie ne voulut pas s'y soumettre , et Guillaume de Bceckman , seigneur de Yieux-Sart , l'un des chefs de l'opposition populaire, fut nommé bourgmestre deux ans de suite (1029 et 30). Les esprits étaient échauffés par la présence de quelques troupes allemandes que Ferdinand avait fait eut ici dans la province, et par le voisinage des forces espagnoles que l'on disait préparées à pénétrer dans la ville. Beeckman résista ouvertement à l'évèque et à l'empereur, et sa mort , qui suivit de près sa deuxième élection, ne changea rien aux dispositions du peuple. L'avocat Sébastien La Ruelle , qui avait été son collègue , jouit de la même influence. Sans avoir des intentions tyranniques, Ferdinand comprenait mal les droits de la cité ; La Ruelle , de son côté , s'exagérait le péril auquel les décrets du prince et ses relations avec l'Autriche et TEspagne exposaient la liberté publique.

Deux parti» se formèrent dans la ville , les Chirouji' ou hirondelles , parmi lesquels on comptait la plupart des nobles et des riches , et les Grigmux ou grognards, que soutenait surtout la petite bourgeoisie. Les premiers étaient favora-

SEPÏIEME PERIODE.

blés au prélat , et leurs ennemis les accusaient d'intelligences avec les Espagnols ; les seconds défendaient la cause populaire et se laissaient diriger en partie par un envoyé de la France (l'abbé de Mouzon). Les choses allèrent si loin que l'empereur envoya une armée contre Liège (1036) ; mais les habitants ayant fait bonne contenance, on se contenta de quelques promesses de fidélité qui laissèrent les affaires dans le même état. Alors un proscrit , qui s'était réfugié dans la ville, crut pouvoir acheter par un crime la faveur de Ferdinand et de la maison d'Autriche. C'était le comte de Warfusée, qui avait servi tour à tour la Belgique et la Hollande , et qui était banni des deux pays. Il invita La Ruelle à dîner, et le fit tuer par des soldats cachés dans sa maison (1() avril 1037). Mais lui-môme fut mis en pièces par le peuple , et les Grignoux , complètement maîtres de la cité, traitèrent avec rigueur leurs adversaires. Quelquesuns périrent , beaucoup furent exilés , et les mesures de conciliation proposées quelque temps après ne purent obtenir aucun résultat.

Enfin l'an 1048, l'évèque , qui s'était vu refuser l'entrée de la ville , transféra son chapitre à Huy et chargea son neveu Maximilien-Heiui de Bavière, d'employer la force des armes pour ramener ses sujets à l'obéissance. Un corps d'Autrichiens et de Bavarois parut devant Liège l'année suivante , enleva sans peine quelques postes situés dans les environs , et commença à dresser des batteries autour de la place. Bientôt lesGrignoux perdirent courage et demandèrent à capituler. Le prince accorda une amnistie dont il n'excepta que quatre personnes (deux bourgmestres et deux bourgeois , qui furent jugés par les échevins et condamnés à mort). Ferdinand changea ensuite le mode d'élection des bourgmestres et des conseillers , se réservant la ^ nomination de la moitié de ces magistrats ; et pour prévenir le retour des émeutes, H fît construire une citadelle qui commandait la ville. Il mourut bientôt après (1050), et Maximilien-Henri de Bavière , qui était déjà son coadju-

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teiir à Liège et à Cologne, fut élu h sa place dans les deux évèchés.

Dès les premiers moments de son administration, le noufeau souverain montra qu'il voulait être obéi ; les travaux de la citadelle furent poussés avec activité , les impôts exigés rigoureusement et une émeute militaire punie par la mort des chefs. Mais la guerre , qui régnait entre la Belgique et la France , attira sur le pays des désastres imprévus. Déjà sous le règne précédent les Croates , que l'archiduc Léopold amenait en Belgique, s'étaient jetés dans les riches campagnes de la Hesbaie que leurs brigandages avaient désolées (le nombre des maisons brûlées par eux s'éleva , diton, à huit mille). En 165:3 et l'année suivante, les Lorrains, au service d'Espagne, et les aventuriers du prince de Condé, passèrent aussi comme un fléau sur ce territoire neutre. Mais Maximilien put mettre un terme à ces dévastations passagères et partielles. Il n'en fut pas de même à l'époque des guerres de Louis XIV contre la Hollande. Le roi de France traversa l'évêché avec toutes ses forces en 1672, et malgré la neutralité, ses soldats pillèrent non-seulement les villages, mais encore la plupart des villes, à l'exception toutefois de Liège. Un an après, le siège de Maestricht ramena l'armée sur les bords de la Meuse , et les ravages recommencèrent. La place deTongres, dont les habitants avaient voulu refuser rentrée aux troupes étrangères, fut prise d'assaut et livrée, pendant trois jours, à toute la furie des vainqueurs. Enl673, la citadelle même de Liège fut vendue aux Français par le baron de Yierset qui en était gouverneur. Ceux-ci cependant consentirent l'année suivante à k destruction de cette forteresse dont ils firent sauter les remparts. Dans le reste àe la province, l'armée de Louis XIV et celle de Guillaume manœuvraient en face l'une de l'autre , n'épargnant ni le pays ni les habitants. Le traité de Ratisbonne put seul affranchir l'évêché de leurs ravages.

Maximilien-Henri, trop faible pour détourner ce torrent, Vêtait retiré en Allemagne. En son absence, le peuple réta-

blit l'ancienne forme d'élection des bourgmestres et du conseil. L'évêque s'en plaignit à diverses reprises; cependant il consentit à un arrangement qui fut proposé par la bourgeoisie en 1684 , et la paix semblait renaître lorsque tout-à-coup les plus exaltés du parti populaire prennent les armes et portent au pouvoir de nouveaux magistrats. Ils s'étaient flattés du secours de la France ; mais Louis XIV les abandonna, et bientôt la ville elle-même appela les soldats de Maximilien. Deux bourgmestres intrus , Macors et Renardi , subirent le dernier supplice , et le prince abolit définitivement les formes d'élection démocratiques.

L'édit qu'il publia en cette occasion (28 novembre 1684) renouvelait en quelque sorte toute la constitution du pays, et sans changer le fond des anciennes lois , sans détruire les privilèges qui assuraient aux citoyens leurs droits les plus précieux , il enlevait à la commune ce caractère républicain q\ii l'avait rendue si redoutable. Aussi le Règlement de MaxindUen de Bavière est-il considéré par la plupart des écrivains liégeois, comme ayant opéré une révolution dans l'état , et donné au pouvoir du prince une prépondérance jusqu'alors inconnue.

Depuis ce temps, les émeutes et les guerres intestines disparurent de la cité ; mais les habitants ne conservèrent qu'une partie de leurs libertés politiques. Pour perpétuer à l'avenir cet état de choses, Maximilien ordonna la reconstruction de la citadelle , et il fit élever , au milieu du seul pont qui rattachait les deux rives de la Meuse , un petit fort situé de manière à pouvoir intercepter toute communication de l'un à l'autre côté. Ce fort, dont les batteries plongeaient sur les deux quartiers de la ville , ne laissait aux habitants qu'un passage étroit pratiqué sous ses voûtes (il fut nommé « les DardaneHes »). Le ressentiment du peuple le renversa un siècle après.

La mort de Maximilien-Henri arriva en 1688 , et cette fois le choix d'un chapitre ne tomba plus sur un prince étranger. Jean-Louis d'Elderen , doyen de Saint-Lambert ,

obtint le siège épiscopal , malgré les sollicitations de la France en faveur du cardinal de 1 urstenberg. Le nouveau prélat était remarquable par sa piété et par ses vertus ; mais son règne , qui ne dura que six ans , fut encore troublé par ces secousses fatales qu'imprimaient à toutes nos provinces les luttes éternelles du grand roi. Liège, menacée en 1689 par un corps de troupes hollandaises , se vit contrainte d'entrer dans la ligue formée contre Louis XIV , et deux ans plus tard le marquis de Boufllers bombarda la ville pendant cinq jours. Ainsi l'évèché ressentait à son tour tous les fléaux sous lesquels pliait le reste de la Belgique, comme si aucune partie de la contrée n'eût du échapper au malheur commun.

MAISON d'AITRICHE. — SOUVERAINS RÉSIDANT EN

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