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CHAPITRE PREMIER

L'empereur Charles VI devient souverain de la Belgique.

Le XVIII." siècle s'ouvrait pour la Belgique sous de» auspices funestes. La guerre avait porté le dernier coup à la prospérité et pour ainsi dire à l'existence du pays ; et cependant l'avenir était encore plus menaçant que le passé. Ce ne fut pas sans une sorte de pressentiment sinistre que les états des provinces reconnurent le jeune héritier de Charles IL Nous avons sacrifié pour le roi défunt nos vies et nos biens , disaient ceux de Brabant et de Flandre ; nous les sacrifierons encore pour son successeur. Le gouvernement général fut laissé à l'électeur de Bavière qui reçut des garnisons françaises dans toutes les villes , tandis que les soldats hollandais , qui étaient demeurés jusqu'alors , en qualité d'alliés , dans les places de Luxembourg , Namur , Charleroi , Mons , Ath , Audenaerde , Courtrai et Nieuport , se retiraient vers leurs frontières (février 1701). Mais dès le mois suivant, l'Angleterre et la Hollande demandèrent à occuper onze forteresses en Belgique , povr servir

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de barrière à la seconde de ces puissances (c'étaient Nieuport , Ostende , Damme, Termonde, Mous, Charleroi , Naraur , Luxembourg , Slevenswert , Veiiloo et Ruremonde). Ainsi les remparts du pays n'auraient été destinés qu'à protéger une nation étrangère.

Le refus de Louis XIV arma contre lui , outre ces deux états, l'Allemagne, la Savoie et le Portugal (1702). Guillaume III , qui avait été le principal auteur de cette ligue, mourut avant que la guerre ne fût déclarée ; mais le célèbre John Churchill , duc de Malborough , prit le commandement des forces alliées dans les Pays-Bas , et le génie de ce grand capitaine l'emporta sur la fortune du monariiue français. Il sut tenir en échec le marquis de Bouftlers auquel Louis avait conûé la défense de nos provinces, et les Hollandais purent enlever successivement Venloo , Ruremondeet le fortStevenswert, tandis que l'armée anglaise qui couvrait leurs opérations pénétrait dans le pays de Liège s'emparait de cette viile et prenait d'assaut la i itadelle(1702). Joseph-Clément de Bavière, qui occupait alors le siège épiscopal, tenait' le parti de la France. Il se trouva dépouillé de ses états pendant toute la durée de cette guerre, et ce furent des commissaires impériaux qui régirent la principauté.

Les années suivantes, les chances de la lutte parurent plus égales. Les Français avaient reçu de nouvelles forces , et le maréchal de Villeroi suivait pas à pas les mouvements de Malborough. Celui-ci alors se détourna brusquement vers l'Allemagne où les troupes impériales avaient le dessous, et se joignant à elles sur les bords du Danube, il remporta, près de Hochstett, une victoire décisive (1704). De retour en Belgique après ce grand succès , il ne put de longtemps amener Villeroi à lui livrer bataille. Mais il obtint enfln un nouveau triomphe à la journée de Ramillies (23 mai 1706). Les Français, au nombre de soixante mille, s'étaient portés entre Landen et Jodoigne , appuyant leur gauche à la petite Getteetaux marécages voisins , tandis que leur

droite se déployait dans la plaine. Le général anglais, après avoir trompé son adversaire par une fausse attaque contre les corps qui étaient couverts par les marais , jette subitement presque toutes ses forces sur l'aile opposée qu'il déborde et qu'il renverse. Les efforts tardifs de Villeroi et le courage de sa cavalerie ne purent rétablir le combat. L'armée se trouvait prise en flanc ; elle plia et se réfugia vers Louvain, non sans une perte immense. Elle avait abandonné son artillerie, et n'essaya même pas de défendre ses magasins. Ce ne fut que sur la rive gauche de l'Escaut que la retraite s'arrêta.

La bataille de Ramillies livra aux alliés le Brabant et la Flandre. Ces deux provinces, cessant de reconnaître pour souverain Philippe d'Anjou , firent serment de fidélité à son compétiteur Charles d'Autriche (appelé Charles III , comme roi d'Espagne, et plus tard Charles VI, comme empereur). Ostende , Dendermonde, Menin et Ath , que les garnisons françaises essayèrent de défendre, furent assiégés et pris. Les Wallons et les autres Belges , au service d'Espagne , abandonnèrent presque tous l'armée de Louis XIV pour passer sous les drapeaux du nouveau roi. Le gouvernement de nos provinces fut confié provisoirement à un conseil d'état composé d'indigènes. La Belgique était perdue pour la maison de France.

Cependant la guerre continua encore avec acharnement. Malborough fut rejoint par le prince Eugène de Savoie, à la tête d'un grand corps de troupes impériales, tandis que l'armée de France recevait aussi de nombreux renforts (1708). Mais la fortune resta fidèle aux alliés; ils prirent Lille , Tournay et Mons; et le maréchal de Villars ayant voulu secourir cette dernière place , ils gagnèrent contre lui une bataille sanglante à Malplaquet , près de Saint-Guilain (11 septembre 1709). Malgré le courage que montraient encore les soldats français, chaque jour augmentait leur désavantage.

Louis XIV demandait la paix. Ses propositions furent

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(l'abord rejetées; mais en 1711, le ministère anglais changea, et la nouvelle administration adoptant des vues pacifiques, accepta les propositions du monarque. Ainsi l'Angleterre se détacha de la ligue , et alors Yillars fit reculer à son tour le prince Eugène , abandonné par le successeur de Malborough. D'un autre côté, Charles d'Autriche venait d'être appelé au trône impérial (par la mort de son frère aîné) , et dès lors la conquête de l'Espagne, par ce prince , eût dérangé l'équilibre européen. Les négociations furent donc reprises , et le congrès d'Utrecht rétablit enfin pour assez longtemps la paix générale (1713). L'empereur seul refusa d'abord d'accéder aux conditions qui avaient été réglées dans ce congrès ; mais il ne tarda pas à les adopter lui-même par le traité de Rastadt (1711).

Les conventions de la paix d'Utrecht avaient pour base le partage de la monarchie espagnole. Philippe V (le duc d'Anjou) gardait l'Espagne et ses colonies : Charles VI (l'empereur) recevait le royaume de Naples , le duché de Milan et la Belgique. C'était un arrangement qui ne manquait ni de sagesse ni d'avantages; mais en ce qui concernait nos provinces , les conditions offraient un caractère spécial d'iniquité. Les Pays-Bas espagnols n'étaient donnés à la maison d'Autriche qu'à des termes odieux. On ne leur restituait des conquêtes de Louis XIV que Tournay , Menin , Furnes , Dixmude et Ypres : on leur enlevait au Nord, Venloo et une partie de la Gueldre qu'ils avaient possédée jusqu'alors ; on renouvelait la stipulation du traité de Munster, relative à îa fermeture de l'Escaut. On leur imposait une rente annuelle de 1,250,000 florins au profit des Provinces-Unies , à litre de subsides, et sous peine d'exécution militaire. Mais, ce qui surpassait encore tout le reste, c'était l'obligation de remettre entre les mains des Hofiandaisles forteresses les plus importantes du pays, afin qu'elles leur servissent de barrière. L'Angleterre et la Hollande devaient rester en possession de nos provinces jusqu'à ce que l'empereur eût réglé ce dernier point à leur

satisfaction. Elles désignèrent Namur, Tournay, Menin, Furnes, Warneton et Ypres. La garnison de Dendermonde devait aussi être composée pour moitié de troupes à la solde des Provinces-Unies (1715).

Tel fut ce fameux traité de la barrière , œuvre de tyrannie et de spoliation jusqu'alors sans exemple. La Belgique entière s'indigna en apprenant à quel vasselage elle était destinée; mais cette indignation était impuissante. L'arrêt fatal avait été prononcé par l'Europe , et l'on ne pouvait accuser ni l'Espagne qui était dépouillée, ni l'empereur qui n'avait obtenu nos provinces qu'à ces dures conditions , ni les puissances qui avaient sacrifié , à leurs propres intérêts, ceux d'une nation étrangère. Des représentations furent adressées à Charles VI : il en reconnut la justice et déclara qu'il avait prévu lui-même «les inconvénients» du traité; mais que « les conjonctures très-délicates et la situation des affaires» l'avaient contraint d'y souscrire. Le ton de sa réponse était affectueux, et ses intentions véritablement paternelles; mais ses efforts pour obtenir des Hollandais quelques concessions n'eurent qu'un succès médiocre ; et le traité de la barrière ne fut modifié que sur ses points les moins importants.

A l'intérieur, le malaise et la souffrance étaient extrêmes. Il existait à la vérité quelque négoce entre la Belgique et l'Espagne , et cette puissance , dont les colonies étaient si vastes, tirait encore de nos ateliers les étoffes et les armes qu'elle portait aux riches habitants du nouveau monde. La fabrication des toiles , à laquelle nos campagnes offraient à la fois la matière première et les ouvriers , avait conservé toute son extension, et les dentelles, que nos grandes villes fournissaient à toute l'Europe , faisaient aussi subsister une classe nombreuse d'habitants. Mais là se bornait l'activité industrielle. Après la paix de Ryswick , le gouverneur-général (Maximilien de Bavière), effrayé delà ruine complète des autres branches de commerce , avait cru devoir consulter les états de toutes les provinces sur les moyens d'y por-

ter remède (1699). Ou n*en trouva que deux : la prohibitiou des marchandises étrangères, et le rétablissement de la navigation maritime « au moyen d'un canal qui put porter des bâtiments d'un fort tonnage, » mettre Ostende en communication avec Bruxelles, Malines et Anvers, et remplacer pour ainsi dire l'Escaut perdu pour le commerce belge. Maximilien défendit l'introduction des draps et des laines lilées, ainsi que des étoffes de coton et de soie, et il fit éludier sérieusement le projet de grande canalisation. Mais la guerre qui éclata bientôt après, et l'entrée des alliés dans nos provinces, firent suspendre ces mesures tardives. Les Anglais et les Hollandais, qui dominèrent dans presque toute la contrée pendant près de dix ans , usèrent ée leur pouvoir dans l'intérêt de leur négoce et de leurs manufactures , et au détriment des nôtres. Nos villes furent inondées par eux de marchandises étrangères , tandis que la difficulté des circonstances achevait d'anéantir nos ateliers. Ce dernier coup fut si vivement ressenti que, malgré les vieilles antipathies nationales, il se forma dans le pays un parti nombreux en faveur de la France. Ni le mal que Louis XIV avait causé à la Belgique , ni le mépris que les ministres de son petit-fils avaient montré pour les droits des provinces pendant leur courte administration, en levant des Impôts arbitraireset en bannissant qui bon leur semblait, nila perte inévitable de toute indépendance politique, n'empêchaient beaucoup d'habitants de songer que la domination française mettrait du moins un terme aux invasions des armées étrangères , rouvrirait peut-être les voies commerciales , et protégerait contre d'odieuses rivalités.

Dans la plupart des grandes villes, le peuple se montrait disposé au tumulte et à l'émeute. C'était le résultat de l'appauvrissement et de l'humiliation. Plus les traditions du passé offraient de grandeur, plus semblait amer l'abaissement actuel. L'absence d'un gouvernement régulier, pendant l'occupation du pays par les troupes des puissances maritimes, avait aussi relâché tous les liens de l'état : car

le conseil réuni à Bruxelles , n*avait eu qu'une ombre de pouvoir tout-à-fait passagère , et en général chaque localité s'était pour ainsi dire régie elle-même. En rapprochant, de toutes ces causes de désordre et de dissolution sociale , tant de fléaux que la guerre avait amenés à sa suite , peutêtre devrait-on s'étonner que le caractère national ait pu traverser cette triste époque sans se corrompre et sans se flétrir. Mais plus heureux encore que d'autres nations qui se dégradèrent dans la mauvaise fortune , les Belges conservèrent du moins , dans ces temps d'adversité , ces qualités morales dont la perte est la seule irréparable pour les peuples. Au milieu de cette tourmente comme pendant l'âge de leur prospérité , l'Europe reconnut toujours en eux une race droite et probe , sincère dans sa piété , pure dans ses mœurs , simple , laborieuse , étrangère au crime et surtout à l'artifice. Puissance , richesse , splendeur antique, tout lui avait été enlevé, hormis ce vieux renom de vertu, qui ne souffrit aucune atteinte.

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