CHAPITRE IL
Règne de Charles ¥1 et de Marte-Thérèfe 1715 à 1780 .
LVmpereur fivait choisi , pour gouverner la Belgique , le prince Eugène de Savoie , dont la sagesse égalait le génie wiilitaire. Malheureusement ce grand capitaine ne put venir kii-môme dans les Pciys-Bas, et il fut remplacé par un ministre plénipotentiaire. C'était le marquis de Prié , gentilhomme piémontais, qui faisait partie du conseil d'état impérial , et qui joignait à l'habitude des affaires le genre d'adresse et de talent des politiques de l'école italienne. Intelligent , habile , plein de pénétration et d'activité , il lui manquait une i\me confiante, un caractère généreux, et la connaissance des coutumes et des idées belges.
Quelques troubles signalèrent en Brabant son administration. A Malines et à Anvers, il ne s'agissait que de refus de subsides et l'ordre fut aisément rétabli ; mais à Bruxelles la résistance eut un caractère plus sérit'ux. La bourgeoisie de cette capitale était jalouse de ses droits, et l'on avait vu en 16ii4 les Gildes chasser à coups de fusil un détachement espagnol qui avait osé paraître en armes sur la place; de rhôtel-de-ville , au mépris des vieilles franchises de la cité. Le bombardement de 1695, ayant mis en danger l'édifice où se trouvaient les chartes des métiers , l'on fit à cette occasion un eiamen minutieux de leurs anciens privilèges, et les souvenirs que cet examen réveilla furent si vifs que les doyens firent copier et imprimer en secret toutes ces pièces. Depuis lors le peuple prétendit ressaisir toute son ancienne influence, et il resta fidèle à cette idée h tra-
vers les révolutions politiques qui s'accomplissaient autour
de lui.
Les métiers de Bruxelles étaient divisés, depuis le xiv.'' siècle, en neuf corps appelés nations.Ces corps avaient part au gouvernement de la ville et au vote des subsides ; mais ils se plaignirent que l'on eût altéré leurs vieux règlements (1717) , et quoique le conseil de Brabant eût condamné leurs prétentions, une émeute qui éclata dans la ville, força le gouverneur à céder sur tous les points (23 mai 1718). Mais le marquis n'avait plié qu'en frémissant. Ce pays perdra ses privilèges, disait-il, ou ses privilèges le perdront. L'hésitation qu'il mit à remplir les promesses qui lui avaient été arrachées , irrita de nouveau la multitude. Des attroupements se formaient sur les places publiques (juillet), et malgré de nouvelles concessions, la foule se porta bientôt à des excès déplorables. La chancellerie et les maisons de plusieurs magistrats furent pillées. Alors le gouverneur fit venir des troupes allemandes (1719), et lorsqu'elles furent entrées dans la ville, sans aucune résistance, on arrêta plusieurs des pillards et cinq des doyens. Quatre de ceux-ci furent condamnés à l'exil , le cinquième à la mort. C'était un vieillard de soixante-dix ans, faiseur de chaises, et syndic de la «Nation» de Saint-Nicolas (qui se composait de cinq métiers). Il s'appelait François Agneessens , sortait de la classe ouvrière, et n'était guère au-dessus de la pauvreté (tout son avenir fut évalué à 6000 florins) ; mais on lui attribuait de l'influence sur le peuple.
On peut douter que les prétentions des doyens et même leur conduite eussent toujours mérité l'approbation. Mais quelques erreurs que pût avoir commises Agneessens , il avait la conviction intime de son bon droit , et le simple artisan devint une noble victime. Il protesta hautement de son innocence , répondit à sa condamnation en rappelant aux juges qu'il y a un tribunal supérieur à ceux des hommes, et marcha ensuite à l'échafaud avec une tranqudhte d'âme qui ne se démentit pas un seul instant (19 septembre
Mi HISTOIRE DE LA BELGIQUE.
1720) . Le peuple le regarda comme un martyr de la liberté , et dans toutes les églises de la ville le service funèbre fut solennellement célébré pour lui.
Si le marquis de Prié avait encouru dans cette occasion de justes reproches, on ne peut nier que sous d'autres rapports il n'eût droit à quelques éloges. On lui dut surtout une entreprise qui pouvait rendre la vie au commerce , et qui eut dans le principe un succès remarquable : ce fut la création d'une « compagnie belge des Indes. »
Depuis les premières entraves , mises par les Hollandais à la navigation de l'Escaut (1609) , nos provinces avaient toujours nouiTi la pensée de s'ouvrir une autre voie commerciale. Ostende , alors récemment conquise par l'archiduc Albert , avait été désignée comme le port qui pourrait succéder à Anvers , et afin de lui donner les mêmes avantages, on avait travaillé à le mettre en communication avec les villes de l'intérieur. C'était dans ce but que l'on avait creusé , de Gand à Bruges et de Bruges à la mer , le canal qui subsiste encore aujourd'hui, et qui, commencé en 1613, ne fut complètement achevé qu'en 1666. Les projets de canalisation intérieure, agités en Brabant vers 1699, avaient le même but. Les Belges voulaient se créer en quelque sorte un fleuve libre, puisque la politique européenne leur dérobait celui que leur avait donné la nature.
Le marquis de Prié , dès le commencement de son administration , adopta l'idée d'étendre le commerce maritime dont Ostende commençait h jouir. Les marchandises des Indes n'arrivaient jusque là en Belgique que par l'intermédiaire des Hollandais. Il songea au moyen d'établir un trafic direct avec ces régions lointaines. Nos ports n'avaient ni armateurs ni capitaines auxquels ces partfges fussent connus; mais les marins d'Ostende étaient habiles et hardis. Redoptés autrefois des Hollandais, comme les plus intrépides corsaires, ils avaient montré la même audace pendant les guerres contre la France. Il suffisait donc de leur offrir IVcasion d'employer leur énergie à des expéditions d'une
autre nature. Le gouverneur attira, par des promesses de faveur et de protection, des marchands et des officiers étrangers , accoutumés au commerce des Indes. Un négociant hollandais , le baron Cloots , équipa le premier vaisseau qui partit d'Ostende pour ces parages, sous la conduite d'un capitaine anglais (1717). Bientôt plusieurs autres bâtiments furent expédiés , et cette tentative produisit des résultats assez avantageux pour que l'on pût fonder une « compagnie générfile » destinée à continuer ce genre d'armements avec des ressources plus puissantes (1723).
Ce fut à Anvers que se forma cette compagnie. Son capital était de six millions de florins qui furent souscrits en deux jours. La noblesse belge y prit part comme les marchands ; car un sentiment de patriotisme avait dirigé l'entreprise. Quatre grands navires furent expédiés d'Ostende chaque année , pour les côtes de l'Afrique , de l'Inde et de la Chine. Les bénéfices, d'abord modérés , allèrent bientôt en croissant, et tout annonçait à la société un brillant avenir, lorsque l'Angleterre et la Hollande , alarmées de cette première concurrence commerciale, menacèrent de déclarer la guerre à Charles VI , à moins qu'il n'enlevât luimême à ses sujets cette source de richesses. L'empereur résista d'abord; mais les menaces devenant sérieuses, il eut la faiblesse de céder, et supprima la compagnie cinq ans après sa création.
Le marquis de Prié avait été rappelé par l'empereur avant cette époque , et l'archiduchesse Marie-Elisabeth , sœur de Charles, était venue prendre le gouvernement (1725). C'était une princesse d'un caractère doux et bienveillant, qui réussit à se faire aimer des Belges , mais dont l'administration manqua entièrement de vigueur. Elle leva peu d'impôts; mais les Gnances restèrent en désordre, les villes obérées, le commerce languissant. Il n'y eut que l'agriculture qui put, grâce au retour de la paix, reprendre sa prospérité. Les traces des malheurs précédents furent si bien effacées dans les campagnes par le travail et l'intelligence
iii HISTOIRE DE LA BELGIQUE.
des cultivateurs , que là du moins on vit renaître toute l'ancienne opulence de la Belgique.
Cependant Charles VI , qui n'avait point de fils , voyait sa succession mal assurée à sa fille Marie-Thérèse. En vain avait-il essayé de prévenir toute contestation à ce sujet par un règlement spécial , qui fut nommé la Prafmatique mnction. La plupart des puissances européennes consentirent bien à reconnaître les droits de la princesse sur tous les états de son père ; mais quand celui-ci eut fermé les yeux la lutte éclata et la jeune impératrice se vit attaquée par le roi de Prusse (Frédéric II), qui lui enleva la Silésie , par l'électeur de Bavière , qui prétendait à l'empire , et par la France, qui soutenait l'électeur dans l'espoir d'affaiblir la maison d'Autriche. Toutefois cette guerre ne 8*étendit pas encore jusqu'à nos provinces , dont la France respecta d'abord la neutralité pour ménager les puissances maritimes. Il semblait d'ailleurs qu'une seule campagne dût suffire pour accabler Marie-Thérèse, dépourvue de troupes, de généraux et d'argent. Onuttendait peu d'énergie d'une princesse de vingt-trois ans, et son époux François de Lorraine, grand-duc de Toscane, avait plus de vertus privées que de talents politiques. Mais la fille de Charles VI ne se laissa point abattre par les premiers revers , et mettant sa confiance dans la justice de sa cause et dans l'amour de ses sujets , elle sut armer pour elle les populations guerrières de la Hongrie. L'histoire a consacré les paroles qu'elle adressa à la diète de ce royaume , en se présentant devant cette assemblée avec son enfant dans ses bras : « Abandonnée de mes amis, persécutée par mes ennemis, attaquée par mes plus proches parents, je n'ai de ressources que dans votre courage et votre fidélité ; c'est de vous désormais que la fille et le petit-fils de vos souverains attendent leur salut.» Les Hongrois répondirent par un cri unanime : «Mourons pour notre roi, Marie-Thérèse ! » En effet, la nation entière se leva et les provinces envahies furent bientôt recon- 'iiuiseSa
Cependant l'Angleterre et la Hollande s'étaient émues du danger que courait l'impératrice. Seize mille Anglais vinrent remplacer, dans les forteresses de la Belgique, les troupes hollandaises, et celles-ci furent dirigées vers l'Allemagne. Alors les Françaiscessèrent de ménager les Pays-Bas. Louis XV , à la tête d'une armée formidable , entra dans la West-Flandre et prit Menin et Ypres (1744) ; mais il fut obligé de courir au secours de l'Alsace , attaquée par les Autrichiens, et une armée anglo-hollandaise, renforcée par quelques troupes belges, envahit à son tour la frontière de France. Toutefois les campagnes suivantes furent à l'avantage des Français dont les armées étaient commandées par le célèbre maréchal de Saxe. En 1745, ils prirent Tournay et vainquirent toutes les forces des alliés à Fontenoi (près d'Antoing). Une partie du Hainaut et toute la Flandre devinrent le prix de cette victoire. En 1746, le reste des Pays-Bas autrichiens tomba en leur pouvoir, excepté le Luxembourg.
L'évéché de Liège devint alors le théâtre principal de la guerre. Une armée impériale, qui était accourue au secours des Hollanda<s , fut battue à Raucoux (près de Liège) et. Tannée d'après, la victoire de Lawfeld (près de Tongres) maintint les Français en possession de toutes leurs conquêtes. Berg-op-Zoom fut pris, et Maestricht eut le même sort en 1748. Abusant du droit que leur donnait la force des armes, le maréchal de Saxe et l'intendant de Séchelles écrasaient de contributions les provinces envahies. Ils allèrent jusqu'à demander en une seule fois au clergé le sixième de la valeur de tous ses biens. Aussi vit-on éclater l'allégresse la plus vive lorsque le traité d'Aixla-Chapelle restitua la Belgique à Marie-Thérèse (1748). Les Français se retirèrent l'année suivante, et le duc Charles de Lorraine , beau-frère de l'impératrice , vint prendre le gouvernement.
Ce prince , qui avait été nommé gouverneur-général après la mort de Marie-Elisabeth (1741), mais que la guerre
avait longtemps retenu en Allemagne , s'était signalé en combattant contre Frédéric. Son caractère noble et loyal, son affabilité , sa franchise et sa bonté inépuisable , le rendirent cher aux Belges, au milieu desquels il résida depuis lors. Les affaires du pays étaient dans le plus grand désordre , les revenus de l'état insuffisants à ses besoins, les provinces endettées, le gouvernement paralysé. Mais l'habileté du comte de Cobenzel , nommé ministre plénipotentiaire et chargé de l'administration intérieure , créa peu à peu des ressources , tandis que l'affection du peuple applanissait les obstacles contre lesquels se lût brisé le pouvoir du souverain. Si les efforts du ministre pour réorganiser le gouvernement et réformer les abus semblaient quelquefois dépasser les justes bornes de son autorité et heurtaient les habitudes que le temps avait consacrées , la modération de l'impératrice, et l'esprit de conservation qui animait le duc Charles, imprimaient un caractère de mesure et de lenteur à rexécution de ses plans. Ainsi le changement graduel qui s'accomplit dans l'administration à partir de cette époque fut exempt de secousse et de perturbation.
Ce fut aussi par degrés que la jeune souveraine apprit à connaître l'importance de cette partie de ses états.
Marie-Thérèse avait eu pendant un moment la pensée de céder les Pays-Bas à un prince de la maison d'Espagne (l'infant duc de Parme), et ce projet n'offrait rien d'extraordinaire, puisque jusqu'alors la possession de ces provinces n'avait été qu'un fardeau pour l'Autriche. Mais une nouvelle guerre ayant éclaté entre l'impératrice et le roi d(» Prusse (1757), les Belges fournirent, dès le premier moment, douze mille soldats el 16 millions de florins, indépendamment des sommes immenses que les capitalistes d'Anvers prêtèrent au trésor impérial. Les sacrifices de tout genre se soutinrent jusqu'à la fin de la guerre (1763) , et firent comprendre aux ministres allemands la haute valeur d'une possession qui avait été jusqu'alors médiocrement appréciée. L'impératrice fut touchée des marques de dévoue-
ment que lui prodiguaient ainsi nos provinces , et à partir de cette époque, elle témoigna la plus vive sollicitude pour leur prospérité.
Il y avait beaucoup à faire pour relever la Belgique de l'état d'accablement et d'inertie où l'avaient précipitée les désastres précédents. La nation avait cessé d'être riche ; et si elle était restée laborieuse , si elle suppléait par l'économie à la perte de l'opulence , il faut avouer que l'activité , qui accomplit les grandes choses , semblait éteinte avec le mouvement intellectuel qui les prépare. Les lettres et les arts avaient presque disparu (i). L'affaissement avait amené une sorte de froideur et de mollesse sous laquelle s'effaçaient en quelque sorte la noblesse et la vigueur du caractère national. Il y a pour les peuples des époques d'engourdissement qui succèdent comme un moment de sommeil , à des fatigues excessives. Le réveil de notre patrie devait commencer sous 3ïarie-Thérèse. Non contente de rétablir l'ordre dans l'administration , de doubler les revenus du pays, qui s'élevèrent bientôt à 16,000,000 de florins , d'encourager tous les efforts de l'agriculture et de l'industrie , elle voulut assurer les progrès de la civilisation en répandant les lumières de la science. Elle établit des collèges dans les principales villes, une école militaire à Anvers, une académie à Bruxelles. Elle honora les beauxarts et applaudit au zèle de Charles de Lorraine qui les protégeait. Sévère pour quelques abus qui auraient nui à l'Eglise et à la religion , elle donnait l'exemple du respect pour les choses sacrées , et exerçait autant d'influence sur ses su-
(l! M. De Gerlache. Histoire du royaume des Pays-Bas, tom I.<•^ page 213. L'université de Louvain était encore florissante ; mais 5on enseignement était peu littéraire. II semble que deux causes concouraient à lui ôter peu-à-peu son ancien éclat : c'était le monopole dont elle jouissait . p\ l'usaso de se rerniter evclusivenionl dans son propre sein.
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jets par ses vertus que par sa haute sagesse. Aussi devintelle l'objet d'une vénération et d'un amour sans bornes, et les vingt dernières années de son règne ont été regardées, avfec raison , comme l'époque la plus heureuse dont nos pères eussent conservé le souvenir.
Quoique séparé du reste de la Belgique, l'évêché de Liège jouissait alors du même repos après avoir subi les mêmes secousses. Jean-Théodore de Bavière, qui avait gouverné cette principauté de 1744 à 17G3, était le frère du rival de Marie-Thérèse à l'empire , et les liens du sang l'avaient jeté dans son parti ; mais il se montra dans son administration intérieure un prince sage et pacifique. Il en fut de même de ses successeurs sous lesquels le commerce et l'industrie des Liégeois reprirent leur activité, tandis (^ue la nation jouissait sans désordre d'une liberté désormais exempte de péril.
Ainsi les diverses provinces des Pays-Bas catholiques retrouvaient à la fois une partie de leur ancienne prospérité. Cet état de choses se prolongea pendant toute la durée du règne de l'impératrice, qui sut maintenir la paix européenne, et faire respecter des étrangers le sceptre qui protégeait ses sujets. Elle atteignit un âge avancé sans cesser de diriger elle-même les rênes de son vaste empire, et conserva jusqu'au dernier jour le même zèle pour le bien-être de ses peuples , et la même autorité fondée sur l'union de la puissance et de la vertu.
Cette grande princesse et le duc Charles de Lorraine , s'éteignirent enfln la même année ( 1780) , pleures tous deux des Belges auxquels cette double perte semblait présager le terme de leur bonheur.