‹ Histoire de la Belgique [microform]Chapitre 8 sur 62 · CHAPITRE in · texte numérisé non relu

CHAPITRE in

Rois et empereurs Carlovingîens. - Royaume de Lorraine. — Origitte des Maisons de Hainaut et de Flandre.

Des historiens français ont remarqué avec raison , que l'élévation de la deuxième race avait été comme une seconde conquête de la France par des hommes du Nord ; et en effet, partout où avait porté l'épée de Charles Martel, il avait établi comme maîtres plutôt que comme magistrats, des ducs,. des comtes, des évoques même, tirés des rangs de ses compagnons d'armes et qui offraient le type encore rude et grossier des vieux Francs de nos provmces. Mais c'étaient là les résultats de la lutte et de la violence : des que la nouvelle dynastie fut montée sur le trône, elle s'attacha à faire disparaître l'oppression et l'anarchie , et ce fut à ses sages efforts que la France dut l'établissement définitif des principes et des institutions sur lesquels se fondèrent depuis tous les états européens.

Pépin , auquel échut le commencement de cette grande tùchc , avait le cœur et le bras d'un guerrier. On raconte que voyant d'autres chefs, naguère ses égaux, témoigner quelque jalousie de son élévation , il saisit le moment ou ils assistaient à un combat d'animaux féroces pour faire l'épreuve publique de leur courage et du sien. Il demanda tout haut qui oserait attaquer un lion lâché dans l'arène et qui venait de terrasser un taureau. Personne ne se sentant assez d'audace , le fils de Charles Martel sauta dans la lice le sabre à la main, et n'en sortit qu'avec la tête du lion. Ce n'était pas une vaine témérité ; les hommes sur lesquels il régnait avaient besoin de respecter dans leur

prince Tintrépidité du soldat avant celle du monarque ; el la petitesse de la taille de Pépin eût été dans les camps une cause de mépris si l'on eût pu douter du poids de sonépée.

Mais le nouveau roi avait une mission plus grande , et qu'il comprit ; il devait fonder une dynastie par d'autres moyens que ceux de la conquête. L'affection et le respect populaires lui parurent les vrais appuis du trône , soit que son esprit sage eût cora|)ris cette vérité, soit qu'il la trouvât écrite dans les souvenirs de sa famille. II se montra juste et modéré, accessible et sans hauteur, clément et sans désir de la vengeance. Ce fut ainsi qu'il légitima au\ yeux des peuples le pouvoir quil s'était approprié. Les circonstances le servirent également sous c(î rapport , en amenant en France le pape Etienne II , persécuté en Italie par les Lombards. Pépin se fit sacrer par lui d'une manière plus solennelle que par saint Boniface (754) , et cette fois l'onction sainte fut également donnée à sa femme Bertrade et à ses deux fils. Il marcha ensuite contre les Lombards et les contraignit h respecter l'indépendance du pontife. Les dernières années de sa vie furent consacrées à soumettre les provinces de France situées au midi de la Loire , lesquelles s'étaient soustraites à l'obéissance des rois précédents. Il mourut en 768.

Des deux fils qu'il laissait , nommés Charles et Carioman, le plus jeune ne lui survécut que de trois années, et cette fin précoce réunit toute la monarchie sous l'autorité de Charles (771), comme si la fortune eût voulu assurer sa grandeur. Ce jeune prince était né en Belgique, et paraît y avoir passé ses premières années ; aussi aima-t-il toujours à y résider. Il avait, comme tous ceux de sa famille, le génie des combats et celui du commandement; mais «a gloire éclipsa celle de ses ancêtres eux-mêmes, et c'est en sa mémoire que cette race royale a reçu le nom de Carlovingiens. Pendant quarante-six ans que dura son fègne (de 768 k 814), il écrasa tout ce qui osa lutter contre lui : à Test il soumit les Saxons (après 33 ans de guerre)

et porta son empire jusqu'à l'Elbe et au Danube; au midi il conquit l'Italie ; à l'ouest il pénétra jusqu'en Espagne. Mais quoiqu'il marchât toujours le premier à la tète de ses armées, et que les contemporains nous le peignent comme un géant sur le champ de bataille, son courage et ses triomphes sont ses moindres titres aux yeux de la postérité. Ce qui justifie surtout le nom de Chariemagne (ou Charies-le-Grand) que lui ont donné tous les siècles , c'est que le guerrier dont l'épée fit trembler l'Europe fut aussi le législateur des peuples. C'était à lui qu'il était réservé de mettre enfin un terme à l'anarchie politique et sociale qui régnait depuis la chute de l'empire romain. Dans tout l'Ouest (France, Angleterre , Italie, Espagne), les nations germaniques, avec leurs coutumes barbares, étaient mêlées aux anciens sujets de Rome qui gardaient les débris de leurs lois et de leur civilisation. Entre ces diverses races et leurs idées incompatibles, aucune fusion n'avait eu lieu : il n'y avait nulle part d'unité nationale , mais partout se heurtaient des populations différentes , dont la plus vigoureuse pesait sur les autres sans se fondre parmi elles. Chariemagne eut la gloire d'imposer des lois générales et un ordre uniforme à cette société plongée dans le chaos.

Pour y parvenir il fallait soumettre à une règle commune non-seulement les lois, mais encore les idées de ces nations différentes d'âge , de caractère , de civilisation ; car aucune puissance n'eût fait respecter un code contraire à l'opinion des masses et aux habitudes anarchiques des conquérants. Dès les premiers temps de la monarchie, l'on avait reconnu que le Christianisme seul pouvait offrir cette règle, et faire plier sous les mêmes préceptes les Romains et les barbares, les vaincus et les vainqueurs. Mais, quoique convertis depuis deux siècles , les Francs n'étaient point encore façonnés à des mœurs et à des coutumes chrétiennes. Chariemagne fut le premier qui vainquit leur résistance , et qui sut faire régner des lois conformes par leurs principes aux maximes

m HISTOraE DE LA BELGIQUE.

de la religion , et applicables par leurs formes à des peuples encore dansFenfance. Cette législation, œuvre d*undemi siècle d'efforts, se trouva si bien appropriée aux besoins de l'Europe qu'elle s'y généralisa au milieu de tous les orages , et devint l'élément de la civilisation moderne.

Le code des lois de Charlemagne ne fut pas composé en une fois et promulgué d'un seul coup. 11 se forma des décrets que le roi guerrier faisait adopter dans l'assemblée de ses fidèles (les Francs, le clergé et les hommes de toute race admis au service royal), au retour de ses expéditions de l'Est ou du Midi. Chaque année il ajoutait quelques pierres à son édifice, et au milieu des luttes de toute espèce où il se voyait entraîné, il ne fallait pas moins que sa main puissante pour élever et soutenir un pareil monument. Toujours occupé de son œuvre , dirigeant lui-même les chefs qu'il envoyait à chaque province, présidant au choix des juges et des évoques, il montrait un dévouement infatigable et une vigilance à laquelle rien n'échappait. Grâce à cette force de caractère, plus encore qu'à son génie et à son pouvoir, il fixa les bases de la société nouvelle dans l'esprit et dans les habitudes des peuples, en mémo temps que dans leurs institutions.

Il s'occupa avec autant de zèle de réformer l'organisation intérieure de la monarchie , et quoique cette partie de ses grandes créations dût être la moins durable (l'anarchie ayant éclaté de nouveau après lui), elle méritait les mêmes éloges. Deux points surtout améliorèrent le système jusqu'alors établi : ce furent les inspections annuelles des provinces par îles comtes et des évêques, et l'institution des juges locaux appelés échevins {scabini). L'inspection annuelle régularisait le gouvernement des comtes provinciaux, prévenait leur tyrannie ou leur inaction, assurait Tordre général. Pour les échevins, c'est-à-dire les juges établis dans chaque canton, leur institution avait pour but la paix locale, ©t elle devint plus tard un élément de liberté, partout où elle put résister aux envahissements des pouvoirs supérieurs.

Dans l'administration des domaines qui faisaient la richesse des rois, Charles se montra non-seulement agriculteur uitelligent , mais déjà initié à plusieurs industries, es familles attachées à la culture de ses terres devaient, comme les populations agricoles des Flandres, associer les t" du laboureur à ceux du fabricant d'étoffes , et 'on voit qu'il avait pris cette idée en Belgique : en effet , au heu de l'huile nécessaire pour la préparation des laines et qui manquait dans le Nord, il faisait employer le sain-doux. C'était également la culture belge qu'il imposait a ses fermiers ; car nous avons encore les réclamations que firent ceux de France contre l'emploi de la marne auquel d les avait assujettis. Ainsi l'on reconnaît partout dans le maître et le législateur de l'Europe , l'héritier du vieux Pépm de Landen et l'habitant de notre pays.

Ses efforts pour hâter la civilisation de ses sujets ne se bornèrent pas à la législation; il appela de toutes parts les savants, dota les écoles, encouragea l'étude et fit de l instruction un titre aux emplois. Il avait même projeté la composition d'une grammaire dans le dialecte des Francs (la langue des provinces où il avait été élevé en Belgique), et il avait voulu enrichir leur idiome de plusieurs noms qui lui manquaient. H désirait aussi recueillir les chants nationaux qui leur servaient de chroniques et d'histoire. Malheureusement il ne put faire lui-même ce travail , que négligèrent les doctes de sa cour, étrangers à nos contrées. Charlemagne conservait au milieu de sa grandeur les mœurs simples de sa race : ses filles tissaient des vêtements pour lui (comme les sœurs d'Alexandre), et son épouse gouvernait sa maison en mère de famille. Après ses campagnes lointaines il aimait à revenir passer la morte saison de^Noël à Pâques sur ses propriétés héréditaires, où il amenait avec lui quelques comtes et quelques évêques ses conseillers. On ne le vit rien changer dans ses usages, quand il eut été proclamé empereur (800) par le pape Léon m qu'il avait secouru, et qui eut l'heureuse pensée

m HISTOIRE DE LA BELGIQUE.

de rétablir pour lui ce titre fameux. La vieillesse même l'affaiblit sans Famollir. Il mourut à 72 ans , dans son palais d'Aix-la-Chapelle , l'an 814.

Cet homme prodigieux , qui avait rempli son siècle de sa grandeur, eut des héritiers , mais qui ne succédèrent qu'à ses états, et dans lesquels on ne reconnaît rien de lui, comme s'il avait épuisé toute la force et toute la vie de sa race. En lui cessa cette longue suite de chefs glorieux qui étaient sortis de la maison Hasbanaise ; après lui elle déchut , et nous ne voyons plus dans l'histoire du siècle suivant que des noms de rois sans œuvres royales. Son fils Louis , surnommé le Débonnaire , qui lui succéda, gouverna pendant 26 années, mais sans force et sans dignité, et fut fait prisonnier par ses propres enfants armés contre lui. Après sa mort (840), ils se battirent entre eux et finirent par diviser la monarchie.

Le partage eut lieu en 843. Il y avait trois princes, appelés Lothaire , Louis et Charles , et l'on fit trois états. La France au sud et à l'ouest de l'Escaut (comprenant toute l'ancienne Neustrie), fut donnée à Charles surnommé le Chauve ; le pays situé entre l'Escaut et le Rhin (comprenant toute l'ancienne Austrasie), fut attribué à Lothaire, qui reçut en outre l'Italie et la Provence ; les provinces à l'est du Rhin composèrent la part de Louis, appelé depuis le Germanique. Cette division, « faite par les hommes sages des divers partis , » servit de base à presque tous les arrangeçnents territoriaux conclus dans la suite. La France resta depuis lors isolée de l'Allemagne : la contrée intermédiaire fut appelée Lotharingia ou Lorraine, du -nom de ses deux premiers souverains (car Lothaire eut pour successeur dans cette partie de son empire un fils nommé comme lui). Les provinces belges se trouvèrent donc encore une fois séparées comme sous les Mérovingiens , l'Escaut faisant la ligne de démarcation. Cet état de choses, né d'un pacte de famille, devait se prolonger pendant six siècles.

Lothaire h\ qui portait le titre d'empereur, régna encore douze ans après le partage , et divisa lui-même ses états entre ses trois fils , de manière à donner un royaume à chacun d'eux. Il laissa l'Italie à l'aîné, la Provence au second , et les provinces situées entre l'Escaut et le Rhin à Lothaire II, qui était le plus jeune. Mais ce dernier, dont le caractère était faible et la conduite désordonnée , ne fit usage du pouvoir que pour s'abandonner à une passion criminelle qui attira sur lui les censures de l'Église et le mépris de ses sujets. Il mourut jeune (869), et son héritage fut aussitôt envahi par ses oncles Louis-le-Germanique et Charles-le-Chauve. Ainsi la Lorraine , après avoir formé pendant quelques années un royaume indépendant , cessa d'avoir des souverains à elle, et tomba sous l'obéissance des rois de France et d'Allemagne. Ceux-ci la divisèrent d'abord entre eux, puis ils se disputèrent sa possession. Charles-le-Chauve eut quelque temps la meilleure part (870) ; mais après sa mort Louis de Saxe, fils et successeur de Louis-le-Germanique , l'emporta sur les princes français et se fit céder toute l'ancienne Lotharingie, qui fut depuis lors comme annexée à l'Allemagne (880).

Au milieu de ces secousses et de ces déchirements , la puissance royale s'était rapidement affaiblie. L'anarchie avait remplacé l'administration régulière et forte de Charlemagne. Chaque famille riche en terres et en vassaux se rendait à peu près indépendante des souverains , et semblait régner dans les cantons où se trouvaient ses domaines. Les propriétés de la race Carlovingienne avaient été successivement aliénées en faveur des vassaux puissants. Ceux-ci obtinrent bientôt l'hérédité de leurs bénéfices (appelés alors fiefs) et le droit de faire la guerre pour leur propre compte. Depuis ce moment le sort des populations dépendit peu de leurs souverains , toujours éloignés ; l'infiuence réelle appartint aux grands du pays , qui , sous le titre de seigneurs, de comtes et quelquefois de ducs, finirent par gouverner partout en maîtres. Mais heureu-

sèment pour la Belgique il s'y était déjà élevé deux maisons principales qui devaient éclipser toutes les autres , et empêcher jusqu'à un certain point le morcellement total de la contrée.

Voici quelle fut leur origine.

L'empereur Lothaire , dès que F Austrasie lui avait été attribuée, avait eu à son service les fils de ces vieux chefs qui avaient blanchi sous Charlemagne. L'un d'eux, appelé Giselbert, fut aimé de sa fille Ermengarde, et se réfugia avec elle auprès de Charles-le-Chauve , qui protégea les deux époux (846). Lothaire, longtemps implacable , s'apaisa enfin , cédant aux prières de ses fils , et le ravisseur put retourner dans ses domaines , situés au nord du Démer (le comté de Mansuarie, qui se trouvait du côté de Diest). Sans doute sa noble épouse reçut en même temps un apanage digne de sa naissance : car ses fils possédèrent dans la suite la plus grande partie du Brabant , de la Hasbagne et du Hainaut.

Dix-huit ans plus tard , une alliance semblable fit de Judith, fille de Charles-le-Chauve, l'épouse d'un comte du pagus de Flandre, appelé Baudouin. Veuve d'un roi d'Angleterre et destinée à partager le trône d'un autre, Judith se laissa enlever par le prince flamand, qui trouva à son tour un refuge chez Lothaire IL Le pape Nicolas , que les jeunes époux allèrent implorer, s'intéressa en leur la- ¥eur, et Charles donna à Baudouin le gouvernement de tous les pays situés à l'ouest de l'Escaut jusqu'à la Canche (8(>i).

Ainsi naquirent, du sang des Belges mêlé à celui des Carlovingiens , les deux grandes familles princières de la Belgique : ce fut à elles depuis lors que se rattachèrent les destinées de nos provinces.

âî5^>^5^^^5^SgS«^gSi^^

Page 1