PREMIÈRE PARTIE
t'ABBAYE DE SAINTE-GENEVIÈVE. L€ COLLÈGE OE MONTAIGU.
Il n'entre point dans mon plan de parler avec détail de l'ancien Paris, ni môme de donner, après tant d'auteurs, une description aussi exacte que possible des premiers bourgs de la rive gauche et du mont Lucotitius ou Lucotetius qui, dans la suite des temps, reçut le nom de montagne Sainte-Geneviève; je passerai très-rapidement sur les âges antérieurs à la fondation du monastère et à la domination des rois francs.
Le sommet du mont dcj^i nommé fut d'abord un lieu de
sépulture où l'on déposa au iv*^ siècle les restes mortels de Prudentius, évêque de Paris. Près de ce charnier, sur l'emplacement du Panthéon, étaient des terrains exploités pour les arts céramiques, et dans la même région se trouvaient des arènes. Le versant de la montagne couvert de vignes, d'enclos et de villas, sillonné par deux voies, supportait le palais des Thermes, — le seul débris romain que nous possédions, — qu'habitèrent Julien, Valentinien et Vaîens.
Tout le monde sait le vœu attribué au roi Chlodowig ou Chlodowech, — que nous appelons improprement Clovis, — marchant contre Alaric; ses rapports avec la pieuse fille Geneviève de Nanterre qui, de concert avec la chrétienne princesse à laquelle nous donnons le nom tout moderne de Clotilde, le pressait d'embrasser le culte du vrai Dieu.
Inutile de revenir de nouveau sur tous ces faits peut-être à moitié fabuleux, au moins incertains, et du domaine de la légende. Ce ne sont là que les confus prolégomènes de notre histoire nationale; son crépuscule se faisait alors.
Le chef franc, sollicité vivement par Geneviève et par Clotilde de fonder une église chrétienne sur le mont Lucotetius où il se promenait en ce moment avec celle-ci, lança au loin sa francisque de bataille, et s'engagea à élever dans cet espace une basilique et à la garder sous sa protection spéciale s'il revenait victorieux de son expédition. Telle fut l'origine d'un temple dédié aux apôtres Pierre et Paul et consacré plus tard par Remy, évêque de Reims, qui attira les dons du roi sur la cathédrale de sa ville épiscopale.
J'ai lu en maints lieux que l'église du mont Lucotetius, dont
Clovis ne vit pas rachèvemeiit, fut construite avec tout le luxe architectural de cette époque: l'extérieur de l'édifice présentait des mosaïques variées, et l'intérieur était orné comme d'une tapisserie fixe et d'une peinture solide. Une forte muraille crénelée ceignit le territoire des religieux, car le roi, d'autres disent la reine après lui, voulut que des clercs ou religieux séculiers fussent établis dans cette basilique pour la desservir, et leur donna en toute propriété le sol environnant; on y joignit les terres de Rosny, Nanterre, Vanves, Jossigny et Ghoisy, ce qui fit à ces prêtres un revenu plus que suffisant. Ils acquirent par la suite d'autres fiefs, notamment Rungis, qui leur fournissait de l'eau, Draveil, Bovest, Auteuil, Épinay, Marisy, Trianon, etc.
Des historiens croient que Clovis avait un palais près de la basilique et que ce palais fut l'origine de l'abbaye.
Clotilde ne cessa de faire preuve de munificence envers le sanctuaire où avaient été placés les tombeaux de son époux, ceux de la vierge de Nanterre et des enfants de Chlodomir, roi d'Orléans : elle y fut enterrée à son tour (1).
Le chanoine Viallon, auteur d'une Vie de Clovis et dont j'aurai l'occasion de parler plus tard, dit que la nef fut terminée en 520, et que, d'après l'étendue de la crypte existant avant la révolution, on pouvait conjecturer qu'elle avait 200 pieds de long.
Cette crypte ou église basse avait servi de lieu de retraite pour leurs cérémonies aux premiers chrétiens. Bientôt la véné-
(1) Un service pour Clovis était célébré aanuelleraeot le 2t novembre.
ration des Parisiens pour leur patronne, dont le sépulcre était fréquemment visité et devant lequel brûlait nuit et jour une lampe dont l'huile, croyait-on, guérissait d'un grand nombre de maladies, bientôt leur vénération, dis-je, fit donner à l'église le nom de sainte Geneviève, laquelle partagea avec saint Pierre et saint Paul le patronage du lieu (1). H s'y tint des conciles en 572, 577 et 614^. Le premier eut pour but l'arrangement des contestations qui s'étaient élevées dans le clergé; le second, auquel Grégoire de Tours assista, fut convoqué par Chilpéric d'après la volonté de Frédégonde et pour perdre Prétextât, évéque de Rouen; le dernier s'occupa de choses relatives h la discipline ecclésiastique.
En 630, saint Éioy, le patron des orfévies, orna d'argenterie et de pierres précieuses la chasse de sain le Geneviève, dans l'église de laquelle on ensevelit, au commencement du siècle suivant, le corps de saint Cérauue, éveque de Paris.
Pour ne pas revenir sur les sépulcres de la basilique de Clovis, je dirai qu'elle renfermait, indépendamment des tombeaux de ce roi, de son épouse et de sa Olle, les reliques de sainte Aide ou Aude, une des vierges compagnes de sainte Geneviève, le chef de saint Baudèle et la chasuble de saint Pierre, apportée d'Antioche : tous ces restes et ce vêtement sacerdotal étaient, comme on le pense bien, en grande vénération.
Depuis sa fondation, le moutier de Sainte-Geneviève fut
(1) Auslregiste, abbé de Suint-Vandrillc, morl en 832, chI uîi des premiers écrivains (jni douuèruDl à la bLisiiiqiie Saiiil-Pierre cl Saiul-Paul le nom de Saiiile-Geneviève.
regardé comme un lieu d'asile des plus inviolables et des plus saints. Il reçut et protégea contre toutes poursuites Leudastes, comte de Tours, qui avait mal parlé d'un évêque et avait dû, en conséquence, prendre la fuite, car très-grande était alors l'influence des membres de l'épiscopat.
Libre à chacun de penser ce qu'il veut des miracles, du récit desquels les Vies de la sainte sont remplies; je n'ai pas, quant à moi, à m'en occuper.
La basilique fut agrandie, ainsi que plusieurs autres, sous les princes mérovingiens, et Louis-le-Débonnaire vint y prier, en 814, avec une particulière ferveur.
Dans le ix« siècle, la maison des desservants de Sainte-Geneviève eut le sort de beaucoup d'autres couvents, pillés, saccagés, livrés aux flammes par les Normands, Danois ou autres barbares du Nord; les sépultures royales ne furent certainement pas respectées. Les auteurs des difl'érentes histoires de la vierge de Nanterre affirment que les moines eurent la précaution d'enlever les reliques de leur sainte et de les transporter à Draveil près de Gorbeil (terre donnée par Dagobert), à Athys et à Marisy, lieux de leur juridiction; mais un des abbés de la maison, Etienne de ïournay, affirme positivement dans une lettre adressée à l'évêque que le corps de la vierge ne fut point épargné.
Qui faut-il croire de cet abbé ou de ses successeurs?
Quoi qu'il en soit, la basilique de Glovis, profanée et souillée par les sauvages pirates de la Seine et de la Loire, resta en ruine, ou è peu près, pendant cent quarante-trois ans environ, c'està-dire jusqu'au temps du roi Robert dit le Bon , qui la fit res-
taurer et couvrir, releva les cloîtres, et orna le maître-autel d'une table d'or et d'argent; ce même prince permit aux chanoines de disposer de leur prébende et d'élire leur doyen; les chanoines reconnaissants placèrent une statue de Robert dans leur préau, en face de celle de Clovis leur fondateur, et écrivirent ces mots dans leur nécrologe : Obiit Francorum rex Robertîis, qui dédit claustnim kuîc ecclesiœ. . Depuis la fuite des clercs, causée par l'invasion des Normands, le service divin n'était célébré avec aucune régularité ni décence à Sainte-Geneviève; les religieux vivaient à leur guise; les désordres qu'on leur reprocha datent de cette calamiteuse période.
Je n'ai point lu la chronique de Robert-le-Diable, mais Dulaure prétend y avoir trouvé ceci, à propos d'un anneau de fer d'un volume considérable que l'on voyait fiché dans la façade de l'église abbatiale : « Robert-le-Diable, séjournant à Paris, fut attaqué d'une fièvre violente; pour se guérir, il fit demander à l'abbé de Sainte-Geneviève quelques reliques de son église; l'abbé lui envoya un reliquaire où il avait placé un os de chat.
Le prince découvrit la fraude et fit pendre l'abbé (par )
à la porte de son église, et cet anneau fut placé pour servir à ce supplice. »
Une pareille histoire me semble forgée à plaisir.
Henri 1" donna, en 1035, une charte par laquelle il déclarait prendre sous sa protection la communauté de Sainte-Geneviève; en outre, il l'affranchit entièrement de l'autorité spirituelle de l'évêque de Paris, d'après la dematide des religieux, et dès lors ceux-ci vécurent sous le pouvoir royal, ou plutôt
sous le pouvoir papal ; peu d'années après, une autre charte émanée de Geoffroy-Martel, comte d'Anjou, augmenta les biens de l'abbaye.
Depuis longtemps des écoles de dialectique, de philosophie et de théologie, existaient dans les abbayes et les églises de Paris; les plus célèbres, les plus fréquentées, étaient celles de Notre-Dame ou épiscopale, de Sainte- Geneviève, de Saint-Germain et de Saint-Victor; celle-ci produisit le célèbre Richard.
Il y avait sur la montagne affluence de gens qui accouraient rendre hommage aux restes de la patronne des Parisiens, ou suivre les cours qui se faisaient avec beaucoup d'éclat dans le cloître. L'un des premiers maîtres qui enseignèrent à Sainte- Geneviève et y attirèrent beaucoup d'auditeurs fut le Liégeois Huboldus, venu d'abord comme élève, vers la fin du siècle. Le xiF augmenta le lustre de cet enseignement monacal; Abélard, de disciple du fameux Guillaume de Champeaux qui occupait d'abord une chaire à Notre-Dame, étant devenu son rival, son compétiteur en quelque sorte pour cette même chaire, se retira à Melun et ensuite à Sainte-Geneviève, lorsque Guillaume eut transporté son auditoire à Saint-Victor. La chaire convoitée resta occupée par un autre professeur qui n'était nullement à la hauteur des deux autres; dès ce moment, les écoliers émigrèrent sur la rive gauche, et l'école de la cathé-drale demeura à peu près déserte : ce fut l'origine, on peut le dire, du quartier latin. En ce temps on agrandit au midi l'enceinte de la ville.
« Les cathédrales et abbayes étoient autrefois des sortes d'acadé»
mies.. .. Plusieurs ont estime que le nom de Locutivs mons avoit été donné par les anciens à cette montagne, soit à cause qu'on y apprenoit à parler latin et à y discourir dans la rhétorique, soit à cause des disputes et des conférences académiques qui s'y teuoient (1). i>
On lit ceci dans X Abélard de M. Ch. de Rémusat :
« Cette colline, destinée à devenir comme leSiuaï de l'enseignement universitaire, était alors l'asile où se réfugiait l'esprit d'indépendance, le poste où se retranchait l'esprit d'agression contre l'autorité enseignante. Des écoles privées, plutôt tolérées qu'autorisées par le chancelier de l'église de Paris, s'y ouvraient aux auditeurs innombrables que ne pouvaient contenir ou satisfaire les écoles de la cité. »
Ce fut depuis ce moment de vogue que Sainte-Geneviève eut son chancelier, à l'instar de Notre-Dame : cet officier, choisi parmi les chanoines les plus capables de la maison, avait la haute direction des écoles, examinait les professeurs qui se présentaient, traçait leur programme, pouvait les renvoyer ou les suspendre, conférait la licence, donnait permission d'enseigner dans rétendue du territoire de l'abbaye; il était le seul chancelier des arts; l'abbé, de qui il tenait ses fonctions, avait la faculté de le destituer.
Pierre Lombard, disciple d' Abélard, lui succéda avec succès et maintint la réputation de l'école où il enseignait la théologie.
(1) Manuscrit anonyme de la bibliothèque Sainte-Geneviève qui m'a été d'un grand secours. Les uns ratlrihuenl au P. du Molinet, d'auires au P. Lalkmant, d'autres au P. Charpentier; je penche à croire qu'il est de du Molinet. (Coié H 21.)
L'histoire nous a transmis le nom d'un autre maître célèbre de la montagne, rival d'Abélard; je veux parler de Josse ou Josselin de Vierzi, dit le BoiiXy depuis archidiacre, évêque et Tun des juges d'Abélard. Il professait le nominalisme.
L'abbaye jouissait de temps immémorial du droit de justice haute, moyenne et basse, et ne le perdit que fort tard; elle avait son tribunal, son bailli, ses archers et sept ou huit beaux gibets, sans parler des piloris.
Parmi les moines corrompus, vicieux, les habitants de Sainte- Geneviève étaient, je dois le dire, cités en première ligne. Vers le commencement de ce siècle, Guillaume, qui plus tard obtint les honneurs de la canonisation, ayant apporté au milieu d'eux ses bonnes mœurs et sa piété véritable , se vit en butte à des haines, à des calomnies et à des persécutions ; sa présence et l'antithèse formée par son irréprochable conduite devenant insupportables aux autres chanoines, il fut confiné dans un prieuré rural.
A la date de 1130 , l'histoire mentionne une procession de la châsse de sainte Geneviève pour conjurer une maladie qui faisait de grands ravages. Les auteurs ecclésiastiques disent que le fléau s'éteignit immédiatement, et que l'on bâtit dans la Cité une chapelle appelée Sainte-Geneviève-des-ilri/e/zf^ ( du nom de ce mal) ; elle fut donnée ensuite à l'abbaye de la montagne.
Pendant ce siècle , le sceau du couvent représentait un roi assis sur son trône ^ autour était cette légende: Sigillu m Ecclesiœ S. Pétri et Pauli et sanctœ Genovefœ. Le contre-sceau donnait l'empreinte d'une sainte Geneviève à mi -corps et voilée.
Le premier chancelier de l'abbaye dont le nom figure dans les annales ecclésiastiques est celui d'Albéric (Albericus), qui vivait en 1140.
Huit ans après, il survint un événement qui eut de grandes conséquences pour Sainte-Geneviève, changea la règle de cette maison et y établit une discipline plus rigide.
Le pape Eugène III étant venu en France, se logea, selon l'usage, dans le couvent dont je m'occupe, qui relevait directement de la chaire de saint Pierre (1). Après une cérémonie d'église à laquelle le roi Louis VII avait assisté, et pendant que le pape se dépouillait, dans la sacristie, des ornements pontificaux , ses officiers voulurent enlever du prie-dieu qu'il venait de quitter, un riche tapis placé là pour lui faire honneur et qui avait été envoyé par le roi ; — les historiens nous disent qu'ils étaient dans leur droit,— mais les gens de l'abbaye s'y opposèrent avec vivacité. Une querelle s'ensuit, on s'invective, on en vient aux coups dans le sanctuaire même , on s'arrache le tapis , qui est mis en pièces : grand tumulte... Le roi veut apaiser lui-même cette dispute, il est frappé dans la bagarre. On comprend l'indignation du monarque et du chef de l'Église, qui n'ignoraient point d'ailleurs les dérèglements des religieux. Dès ce moment, la réforme radicale du couvent fut résolue; mais le départ du roî pour la croisade ne lui permit point de s'en occuper lui-même ;
(1) Les souverains pontifes prirent l'habitude de faire leur entrée à Paris par une porte d'enceinte de Sainte-Geneviève que Ton appelait Porte papale (entre les portes Saint-Marcel et Saint-Jacques). Le chroniqueur Bonfons dit qu'elle était d'ordinaire murée et qu'on la démurait pour donner passage au saint-père.
Suger en fut chargé , et reçut à cet effet les instructions du pape , qui voulait que l'on introduisît à Sainte-Geneviève des moines de l'ordre de Cluny. Mais ce premier projet ne fut pas mis à exécution , soit que les chanoines eussent présenté une humble supplique au pape, soit que Suger eût vu des inconvénients à faire ce qui lui était prescrit ; bref, il demanda à Gilduin, abbé de Saint-Victor, douze de ses moines, avec Oddo ou Eudes pour abbé de la nouvelle congrégation, et il les installa. C'est ainsi qu'une communauté de chanoines réguliers de Saint- Augustin remplaça une communauté de chanoines séculiers.
Le vertueux Guillaume , rappelé alors de son exil , revint à Sainte-Geneviève et y fut sous-prieur ; appelé ensuite en Danemark par le roi de ce pays, il y introduisit la discipline monastique (1).
L'abbaye royale de Sainte-Geneviève ne date , à proprement parler, que de ce moment ; nous verrons qu'une seconde et dernière réforme, devenue urgente, fut opérée au xvir siècle.
Cependant les anciens chanoines avaient supporté avec un chagrin non équivoque, une mauvaise humeur extrême, l'introduction dans leur couvent des religieux de Saint-Victor; ils
(1) On lui fit cette épitaphe rapportée par Bollandus :
PARÏSÏIS NATUS, DICTIS FACTISQUE BEATUS, MUNDO SUBLATUS JACET HIC GUILLELMUS HUMATUS.
Dans ce temps-là fut fondé, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, le collège des Danois ou de Dace pour les écoliers d'une nation désonnais en rapports directs avec l'abLaye.
firent d'abord tout ce qu'ils purent imaginer pour molester ces nouveaux hôtes : ils les troublèrent scandaleusement dans la célébration du service divin, les molestèrent de diverses façons, et enfin répandirent le bruit, en 1161, que ces réformateurs, qu'ils regardaient comme des intrus et des usurpateurs, avaient dérobé la tete de la patronne.
Le peuple s'émut, le roi envoya poser son sceau sur la châsse, puis il en fit faire solennellement l'ouverture; la tète fut trouvée à sa place, et la colère publique se calma aussitôt.
En 1163, l'abbé Eudes quitta Sainte-Geneviève pour rentrer à Saint-Victor, où il retrouva un calme que sans doute il regrettait ; mais l'œuvre de la réforme était consommée. Cette même année, le pape Alexandre III déclara par une bulle que Sainte- Geneviève était sous l'autorité immédiate du saint-siége.
Sous Etienne de Tournay, abbé , de grands travaux furent entrepris à Sainte-Geneviève et réparèrent les anciens dégâts faits par le temps et par les hommes : on restaura et agrandit le cloître et l'église, on perça des fenêtres , on construisit des voûtes, on couvrit de plomb la toiture; le tombeau de Clovis, enlevé de la crypte, vint prendre place au milieu du chœur de l'église supérieure, où la châsse de sainte Geneviève fut aussi apportée (1).
Le nécrologe latin du couvent nous apprend qu'en ce temps un chanoine de Paris , qui était aussi chantre à Sainte-Geneviève, éleva de ses deniers la tour abbatiale ou clocher, aujour-
(1) Son sépulcre resta toutefois dans la crypte. La date de ces réparations et changements varie, dans les auteurs, de 1170 à 1190. Il faut adopter de préférence celle de 1178 du manuscrit de la bibliothèque déjà cité.
d'iiui enclavée dans les bâtiments du collège Henri IV; la mort le surprit et ne lui permit pas de poursuivre son œuvre au delà du premier étage. Ce Thibaud ne borna pas à cette fondation ses bienfaits, il donna à l'abbaye sa prébende canonicale (1). Le deuxième et le troisième étage de la même tour furent élevés peu après (2), et un personnage du nom de Maignaud, dont on ignore entièrement la condition , fit rétablir le porche de l'église (3).
J'ai lu dans Crevier que l'abbé Étienne de Tournay, trouvant dès son arrivée les classes de Sainte-Geneviève hantées par un public trop nombreux et sans doute bruyant , craignit que la paix monacale n'en souffrît, et que les chanoines ne prissent des habitudes mondaines peu convenables à leur état. C'est pourquoi il établit prudemment une école intérieure pour la communauté ; l'ancienne fut laissée à la jeunesse du dehors. Cet abbé devint évêque, en 1191, de la ville dont il porte le nom.
En 1190, sous le règne de Philippe-Auguste, l'enceinte de Paris s'agrandit , et ses murailles traversèrent un vaste enclos de vignes situé au midi de l'abbaye et qui était de son domaine. Le déplacement des limites occasionna quelques contestations entre les religieux et l'évêque au sujet de la paroisse de la montagne : je ne reviendrai pas sur ces différends qui se reproduisirent plusieurs fois.
(1) Obiit Thebaldus sacerdos et praecenlor, qui prsebendam sanclce Marisé tribuit huic ecciesiœ, et turrim usque ad prinium solium erexit, baculum praccntoris, auro et argento, ciim lapidibus decoravit. 10 kalend. April.— Cette tour contenait deux grosses cloches.
(2) Ms. de Sainte-Geneviève.
(3) Obiit Maignaudus qui porliciim ecclesiaî fecit. (Nécrologc.)
Six ans après, il y eut une si grande inondation, que le roi fut contraint de se retirer sur les hauteurs de nos moines. — On croit qu'il établit momentanément sa résidence aux Thermes ; mais ce n'est là qu'une simple conjecture. A cette même époque , Innocent III permit à l'abbé Jean, pour orner sa dévotion et honorer son église , de porter la mitre et la crosse ; les successeurs de cet abbé usèrent, jusqu'au dernier, de cette permission qui flattait leur orgueil monacal et leur permettait de prendre des airs d'égalité vis-à-vis de l'évéque, lequel n'avait sur eux aucun pouvoir.
Au commencement du xiv^ siècle, éclatèrent de nouveaux démêlés entre l'évêque et l'abbaye au sujet de la chapelle paroissiale dédiée d'abord à Notre-Dame, puis à saint Jean-l'Évangéliste ou saint Jean-du-Mont f — aujourd'hui Saint-Étiennedu-Mont. — L'accroissement de la population avait nécessité la construction de cette petite église contiguë à celle de l'abbaye et toujours desservie par un religieux de Sainte-Geneviève dit chapelain; le couvent, jaloux de ses droits et craignant une sorte de concurrence de la part de cette chapelle , avait voulu qu'elle fût une annexe de la nef abbatiale : Saint-Jean ne jouissait point d'une entrée particulière ; pour y arriver , il fallait passer sous le porche de Sainte-Geneviève, où étaient les fonds baptismaux.
La décision du pape fut favorable à l'évêque ; il y eut par la suite d'autres petites querelles entre les deux éghses. — J'en dirai quelques mots.
D'après le manuscrit déjà mentionné plusieurs fois, la création du recteur de l'Université date de 1215. « Avant, dit-il.
c'étoient l'abbé et le chancelier de Sainte-Geneviève qui en faisoient l'office. » Ce fonctionnaire s'appelait C«j3êïa/ô scholarum (scholâtre).
Plusieurs historiens placent à la date de 1226 et 1246 la permission donnée à l'abbé de Sainte-Geneviève de porter la mitre et la crosse, et ils l'attribuent au pape Grégoire IX; j'ai adopté de préférence la version de notre manuscrit.
Ce même pontife interposa son autorité, en 1227, entre Jean de Candel, chancelier des écoles de la Cité, et le chancelier des écoles de Sainte-Geneviève à la requête de l'abbé de cette maison. Candel, voulant renfermer dans l'île l'enseignement théologique au détriment de la montagne, s'avisa de faire jurer à ceux à qui il conférait la licence qu'ils n'enseigneraient pas dans les quartiers uUrapontains, •— si l'on peut employer ce mot — non ultra pontes. Grégoire ÏX rendit une bulle favorable à la liberté de l'enseignement, et portant défense à Candel d'imposer des serments de ce genre à ses récipiendaires.
Vers cette époque, la reine Blanche, mère de Louis IX, qui avait une grande dévotion à sainte Geneviève, fit présent à son autel « d'un parement d'étoffe précieuse;... tous les évêques de Paris, ajoute le manuscrit, sont obligés, lorsqu'ils font leur entrée, après avoir fait serment, sur cet autel, de conserver inviolablement les privilèges de cette abbaye, d'y offrir aussi un parement de quelque étoffe précieuse pour son ornement. » Je passe sous silence d'autres dons enregistrés par le chroniqueur.
En 1242, saint Louis régnant, et Robert de la Ferté-Milon étant abbé, une nouvelle châsse fut faite pour la patronne par
un orfèvre nommé Bonnard : il employa 193 marcs d'argent et S marcs et demi d'or; ce travail coûta à l'abbaye 811 livres.
Il faut placer dans cette période un fait caractéristique qui peint l'esprit d'indépendance de certaines communautés : un légat du pape , qui allait prendre part à un repas chez les religieux de Sainte-Geneviève, fut suivi de l'évêque de Paris ; ceux-ci reçurent le légat, mais n'ouvrirent point leur porte à l'évêque, dont la présence eût porté atteinte aux franchises du couvent. Un autre évêque se vit traiter de même par les bons moines de Saint-Germain-des-Prés. Il paraît qu'une simple invitation à dîner devenait une sorte de droit acquis annuel pour l'invité; — de là les précautions peu bienséantes, mais fort prudentes, des habitants de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain.
A peu près vers le même temps, une bulle d'Alexandre IV vint arrêter les prétentions du chancelier de la Cité, déjà signalées et précédemment réprimées ; divers jugements et statuts touchant l'Université furent lus et publiés dans l'église même de Sainte -Geneviève, où la Faculté des Arts tint plusieurs séances, et où s'assembla, en 1291, un concile à propos de la croisade. Je n'entre dans aucun détail sur ce qui est du domaine bien connu de l'histoire générale.
J'aborde le siècle, qui vit s'accroître l'importance des quartiers de la montagne, sur laquelle s'établirent une foule de collèges, fondés par de bienfaisans seigneurs et de charitables prélats ; quelques-unes de ces maisons trouveront naturellement place dans mon récit.
En 1300, l'abbaye avait deux sceaux : celui dont j'ai déjà donné la description, et un autre où l'on voyait la figure de
sainte Geneviève ; le contre -sceau était une fleur de lis, surmontée de la couronne royale de France, avec cette légende : Contra- sigillum camerœ sanciœ Genovefœ.
Le pape Boniface Vlll adressa une bulle à Jean de Ty, abbé de Sainte-Geneviève, pour l'engager à être favorable à la fondation d'un collège que méditait le cardinal Jean Ghollet, évêque de Beauvais, sur les terres mêmes de l'abbaye. Jean de Ty s'empressa d'accorder au cardinal la permission d'acheter les maisons dont il avait besoin et de les posséder en main morte, moyennant une indemnité de 600 livres.
Telle fut l'origine du collège des CholetSy qui contenait seize boursiers, pris toujours dans les collèges d'Amiens et de Beauvais; la chapelle de Saint-Symphorien fut affectée à cet établissement jusqu'à ce que l'abbaye de Sainte-Geneviève lui eût permis de se bâtir une chapelle particulière. Ce collège, qui fut réuni par la suite à celui de Louis-le-Grand, était près de la rue des Grès-Saint-Étienne et de celle des Chiens, — emplacement actuel de Louis-le-Grand et de Sainte-Barbe. — On vient de supprimer, pour l'agrandissement de cette dernière maison et la construction de la nouvelle bibliothèque Sainte-Geneviève, la ruelle peu fréquentée qui en conservait le nom.
En parlant de Jean de Roissy, quinzième abbé et successeur de Jean de Ty, le chroniqueur de Sainte-Geneviève dit ceci : « J'estime que ce fut cet abbé qui fit bastir la closture de l'enceinte de cette abbaye , du costé du septentrion et de l'orient, d'une haute et forte muraille de pierre de taille à créneaux , avec une tour dans l'encoigneure, qui porte encore aujourd'hui son nom, et s'appelle la Tour de Roissy. »
En 1314 mourut Giles Ayceiin, archevêque de Rouen , issu d'une famille noble de l'Auvergne; par son testament il ordonna que quelques maisons d'assez mince valeur et de fort chétive apparence qu'il possédait, rue des Sept-Voies, seraient converties en collège pour les écoliers indigents, et que d'autres seraient vendues ou louées , afin que le produit de ces ventes ou locations fût affecté à l'entretien des écoliers. — Ainsi prit naissance le collège des Aycelins , qui changea par la suite de nom, et dont j'aurai fréquemment à m'occuper. Son fondateur fixa à 27 livres la rente qui devait être payée annuellement à Sainte - Geneviève (Jean de Saint- Leu gouvernait alors le couvent). L'évêque de Clermont, l'un des exécuteurs testamentaires de l'archevêque son oncle, s'occupa avec zèle du collège; mais sa mort, arrivée en 1323, en arrêta le développement ; dès lors les revenus furent dissipés , les bâtimens tombèrent presque en ruine faute de réparations, et pendant nombre d'années le collège fut, pour ainsi dire, abandonné, et traîna une obscure et misérable existence.
En 1339, Jean d'Huband ou de Huband, clerc et conseiller du roi, président de la chambre des enquêtes, fit de son logis, situé près de Sainte-Geneviève et de Saint-Étienne (rue de la Montagne) , un petit collège pour un principal , un chapelain et six enfants pauvres de huit à neuf ans. Ces écoliers, placés sous la protection spéciale de la Vierge, ne devaient posséder leur bourse que jusqu'à dix-huit ans, « parce que c'est alors, dit le fondateur, que les enfants commencent à se tourner à mal. » Il fallait qu'ils fussent natifs du village de Huband, en Nivernais , ou de ses environs, et nommés par l'abbé de Sainte-Geneviève
et le grand-maître du collège de Navarre (aujourd'hui l'École Polytechnique).
Le portail de ce nouvel asile ouvert à la pauvreté était surmonté d'un bas-relief représentant la mère du Sauveur entourée d'écoliers ; on y voyait aussi saint Jean-Baptiste et saint Jean-l'Évangèliste, Au-dessous, on lisait ces mots :