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AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE

Au commencement de cette même année, l'administration départementale avait demandé que la châsse de sainte Geneviève fût déposée à Saint-É tienne; il y eut des oppositions et des ajournemens; ce dépôt fut fait en 1792; en 1793, la section du Panthéon transporta la châsse à la Monnaie. On lit ceci dans le Moniteur (2^ décade de brumaire, 9 novembre 1793) :

« Commune de Paris.

« Conseil-général du 17 de brumaire.

« Un membre rend compte au conseil de la translation de la châsse de sainte Geneviève à la Monnaie. Ce transit de la patronne des Parisiens s'est opéré avec beaucoup de tranquillité et saiis miracle par le comité révolutionnaire de la section de cette sainte docile. »

Le 1" frimaire an ii (21 novembre 1793), la commune s'oc-" cupa encore de la châsse (voir le Moniteur de tridi, 3 frimaire). Je copie textuellement le journal officiel :

« ..... Le conseil entend ensuite lecture du procès-verbal du dépouillement de la châsse de sainte Geneviève, et arrête que ce procèsverbal sera envoyé à toutes les sections, ainsi qu'au pape.

(( Arrête, en outre, que les ossements et les guenilles qui se sont trouvés dans cette boîte seront brûlés sur-le-champ sur la place de Grève, pour y expier le crime d'avoir servi à propager l'erreur et à entretenir le luxe de tant de fainéants.

« La dépouille de cette cbAsse a produit 23,830 livres. Un membre observe que ce produit lui poraît bien médiocre, attendu que Ton pouvait à peine supporter l'éclat du brillant de cette cbâsse. Le rapporteur répond que tous les objets qui l'ornaient sont encore en nature, et que la majeure partie des diamants sont faux, et notamment le fameux bouquet, dont le prix serait inestimable s'il était en pierres fines.

« Le conseil arrête que les sections seront invitées à nommer des commissaires pour vérifier si lesdits objets sont dans le même état qu'avant le transport de cette châsse à la Monnaie. »

Je complète ces documents par l'extrait du procès-verbal de la visite de la châsse que fournit encore le Moniteur (k frimaire).

« Après nous être transportés dans un bâtiment situé à la

Monnaie, après avoir reconnu que les scellés apposés sur la porte de la chambre où était enfermée la châsse de sainte Geneviève étaient sains et entiers , examen fait de ladite châsse, les susnommés ont reconnu que l'opinion publique avait été grandement trompée sur le prix exagéré auquel on a porté la valeur de cette châsse, dont la majeure partie des pierres sont fausses. Les diamants et les perles fines et fausses ont été estimés, ainsi que les parties d'or et d'argent, 23,830 livres. Nous avons trouvé dans cette châsse une caisse en forme de tombeau, couverte et collée en peau de mouton blanc, et garnie de bandes de fer dans toutes ses parties, de deux pieds neuf pouces de long, neuf pouces de largeur et quinze pouces de hauteur. Ladite caisse, contenue avec du coton, sur lequel nous avons trouvé une petite bourse en soie cramoisie, ayant d'un côté un aigle à double tête, et de l'autre deux aigles avec une fleur de lis au milieu , brodés

— sien or; dans la bourse, un petit morceau de voile de soie dans lequel est enveloppée une espèce de terre. Dans le cercueil, il s'est trouvé deux petites lanières en peau jaune. Dans une des extrémités, un paquet de toile blanche, attaché avec un lacet de fil ; dans ce paquet, vingt-quatre autres petits paquets, les uns de toile, les autres de peau, et plusieurs bourses de peau de différentes couleurs. Une fiole lacrimatoire, bouchée avec du chiffon et contenant un peu de liqueur brunâtre desséchée. Une bande de parchemin sur laquelle est écrit : Una pars casulœ sancti Pétri, principis apostolonim , et plusieurs autres inscriptions sur parchemin que nous n'avons pu déchiffrer. Ces vingt- quatre paquets en contenaient beaucoup d'autres plus petits, renfermant de petites parties de terre qu'il n'est pas possible de décrire. Un de ces paquets, en forme de bourse, contient une téte en émail noir, de la grandeur d'une petite noix, et d'une figure hideuse, dans laquelle est un papier contenant une partie d'ossements. Un autre paquet de toile blanche gommée contenait les ossements d'un cadavre, et une tête sur laquelle il y avait plusieurs dépôts de sélénite ou plâtre cristallisé. Nous n'y avons point trouvé les os du bassin. Nous avons aussi trouvé une bande de parchemin portant ces mots : Hïc jacet humatum sanctœ corpus Genovefœ. Plus un stylet en cuivre en forme de pelle d'un côté et pointu de l'autre. Cet instrument servait aux anciens à tracer sur des tablettes enduites de cire.

« Cette châsse a été faite en 706 par le ci-devant soi-disant saint Éloi, orfèvre et évêque de Paris. Elle a été réparée, en 1614, par Nicole, orfèvre de Paris. Il paraît que c'est à cette époque que l'on a substitué des pierres fausses en place des fines qui y étaient. Le corps de la châsse est de bois de chêne très- épais. Entre autres choses fort ridicules et fort extraordinaires, nous avons remarqué sur cette châsse une agate gravée en creux, représentant Mucius Scevola brûlant sa main pour la punir d'avoir manqué le tyran Porsenna. Au-

dessous est gravé : Consfantia. Sur une autre pierre, un vil Ganyiiiède enlevé par l'aigle de Jupiter pour servir de giton au maître des dieux, et, sur d'autres pierres, des Vénus, des Amours et autres attributs de la fable.

« Tous les ornements qui couvrent la chasse sont des placages d'argent doré très-minces. »

Les reliques furent brûlées en Grève le 3 décembre. Un ecclésiastique qui a écrit tout récemment la vie de sainte Geneviève dit à ce propos :

« Toutefois, au milieu de ces disgrâces, le Seigneur a daigné

ménager aux âmes pieuses quelque consolation : plusieurs portions considérables des pieuses reliques échappées au naufrage (1) ont été déposées dans son église, comme nous le verrons ci-après. »

Je ne garantis nullement ce fait; on sait qu'il est d'usage que l'on sauve toujours quelque chose des reliques; sans cela comment entretiendrait-on le culte déplorable des objets matériels? comment alimenterait-on les superstitions?

Pendant que tout ceci se passait, un comité révolutionnaire siégeait dans les bâtiments de l'abbaye.

Le même ecclésiastique nous assure que le père Rousselet, craignant que les restes de sainte Clotilde et de saint Céraune ne subissent un traitement pareil, les réduisit en cendres, que renferme aujourd'hui l'église de Saint-Leu-Saint-Gilles, rue Saint-Denis.

(1) Le mot n'est point heureux , puisque ces reliques ont péri par le feu et non pas par l'eau.

Cette année, les honneurs du Panthéon furent décernés à Descartes sur le rapport de Chénier; l'on ordonna que ses ossements y seraient transportés, mais cet ordre ne reçut pas d'exécution. Puisque j'en suis à ces apothéoses républicaines, je dirai que l'on octroya une semblable glorification à la dépouille de Mirabeau et de Voltaire en 1791, à celle de Marat (je rougis de l'écrire!), à J.-J. Rousseau en 1794. D'autres révolutionnaires y furent apportés. Mais, si la roche Tarpéienne était près du Capitole, Clamart n'est pas loin du Panthéon; Mirabeau et Marat furent bientôt arrachés outrageusement du temple des morts immortels et jetés à la voirie.

Ce fut un sage et prudent décret que celui de la Convention, du 20 pluviôse an m (8 février 1795), portant qu'un citoyen ne pourrait être jugé digne du Panthéon que dix ans après sa mort. Par là on prévenait les retours, toujours fâcheux, de l'opinion publique et l'acte révoltant et impie de la violation des sépultures.

A cette époque et jusqu'au commencement de l'empire, on employa beaucoup de maçons et de tailleurs de pierre à gratter et à détruire tout ce qui pouvait rappeler le culte de la sainte. Le dôme fut restauré sous la direction de M. Rondelet, qui l'avait fait élever.

Napoléon , toujours occupé à rompre avec une révolution à laquelle il devait sa prodigieuse fortune et à reconstruire pièce à pièce ce que l'on avait renversé, rendit à l'édifice son nom primitif par un décret, mais il ne put faire oublier celui que le peuple avait adopté. Le Panthéon, toutefois, resta tombeau; on en fit la nécropole des dignitaires de l'État, en même temps

qu'une église desservie par un chapitre de six chanoines. On y enterra une foule d'honnêtes membres du sénat conservateur qui ne sont pas devenus plus célèbres pour cela, et qui sommeillent fort paisiblement dans un profond oubli, lequel, après tout, est la meilleure couche pour les morts.

Cependant on songeait à rétablir le culte de sainte Geneviève et à offrir quelque chose à la ferveur des croyants : le 8 novembre 1803, M. Gilbert de Voisin, curé de Saint-Étienne-du- Mont, pria M. du Belloy, archevêque de Paris, de faire lui-même ou de faire faire par l'un de ses grands-vicaires une visite à la vieille église de l'abbaye, pour examiner l'ancien tombeau de la sainte, situé dans la crypte, vide depuis la révolution, et en constater l'authenticité.

La visite fut faite par M. Brunot de Malaret, vicaire-général, qui, étant assisté du curé, de ses vicaires, de quelques habitants du qu artier et notamment de M. Jean-Marie Viallon, bibliothécaire du Panthéon, ancien chanoine régulier, dressa un procèsverbal. Voici ce que l'on trouva (j'extrais ces détails du procèsverbal môme ) :

« Nous avons d'abord remarqué, au milieu de ladite chapelle souterraine, quatre pilastres en pierre, décorés de moulures d'un genre dorique, et au-dessus une voûte d'arête; entre ces quatre pilastres une estrade composée de deux marches régnant d'un pilastre à

l'autre Au milieu de ladite estrade, nous avons trouvé un

tombeau en forme de piédestal quadrangulaire, décoré d'une base et d'une corniche dorique, laquelle corniche nous avons trouvée brisée

et jetée parmi les décombres de cette chapelle.... Au-dessus de

cette assise, nous avons remarqué une élévation d'environ dix pouces,

qui nous a paru au premier coup d'œil être composée de plâtras et maçonnerie; mais une partie qui était dégradée, vers le couchant, nous a fait reconnaître qu'au milieu de cette construction il existait une grande pierre dont un morceau était cassé et tombé au bas du tombeau. Nous avons alors fait dégager avec précaution les surfaces et les côtés de ladite pierre, et remettre en place le morceau qui en était séparé, et nous avons observé que cette pierre avait eu autrefois des rebords, ainsi qu'il est constaté par les arêtes et naissances

encore existantes D'après lequel examen il nous a paru constant

qu'elle ne pouvait être autre chose que le fond d'un tombeau , ainsi qu'on le faisait pour les rois et grands du royaume vers les v*" et

Yi^ siècles, Examinant ensuite les bords de cette pierre, nous

avons remarqué des traces multipliées d'outils tranchants, semblables

à des couteaux ou ciseaux de poche Ladite pierre étant enlevée,

nous avons été à portée de remarquer que les pierres formant ce piédestal n'avaient que sept pouces d'épaisseur, et qu'elles étaient exactement liées ensemble au moyen de crampons en fer, ce qui formait une espèce de coffre. Continuant à creuser, nous avons remarqué qu'il n'y avait plus de plâtre ni de gravois, mais qu'ils étaient remplacés par de la terre sans aucun mélange de plâtre. Examen fait de cette terre, nous avons trouvé qu'elle était sablonneuse, très-sèche, qu'elle avait été battue et tassée dans ce tombeau , et plusieurs parties d'ossements que nous y avons trouvées nous ont fait juger qu'elle ne pouvait être autre que de la terre de cimetière..., etc., etc. »

Tous les assistants, la plupart anciens religieux, reconnurent le tombeau de la sainte, d'où l'on avait tiré les os déposés dans la châsse et brûlés en 1793, et leurs signatures figurent sur la minute; ces témoins étaient :

Claude Rousselet, ancien abbé de Sainte- (leoeviève;, Bartion,

chanoine, ancien supérieur et maître des novices de l'abbaye de Sainte-Geneviève; de Montellartin, Champion, Bizet, Fremin, Yiallon, anciens clianoines.

Après ces formalités, l'archevêque autorisa le transport du sépulcre dans la chapelle de Saint-Étienne-du-Mont, où on le voit encore, entouré d'un grillage de fer très-solide; la terre qui avait reçu les émanations du corps de la sainte fut recueillie avec dévotion.

Voici un passage de la vie de la patronne de Paris, par M. l'abbé Saint-Yves; je le cite d'autant plus volontiers, qu'il est tout à fait dans mes convictions :

« L'an 1807, fut démolie presque entièrement l'ancienne église Sainte-Geneviève; le clocher seul subsiste aujourd'hui (1). En des temps meilleurs, un monument si remarquable eût été conservé, ne fût-ce que par respect pour son antiquité et pour la mémoire de tant de générations et d'un si grand nombre de personnages illustres qui sont venus en tous les siècles y fléchir le genou; ou du moins, si la démolition en eût été jugée convenable, on aurait recueilli avec soin

(1) On rappelle quelquefois tour de Clovis; c'est à son sommet que Standonck venait étudier la nuit, à la clarté des astres. — Il est à regretter que la flèche n'existe plus, mais surtout que l'on ait fait disparaître du sol la vieille église Sainte-Geneviève, qui, accolée à celle de Saint-Étienne-du- Mont, en était le pendant. Les deux édifices avaient la même forme, sauf une légère différence dans le pignon. La façade de Sainte-Geneviève était sévère, grave, nue, et portait le cachet du xi^ siècle; quant à celle de Saint-Étienne, elle se pare coquettement des atours fleuris de la renaissance. — Heureux contraste! — Le clocher de Sainte-Geneviève et celui de Saint-Élienne étaient parfaitement à l'opposite l'un de l'autre. L'église de Saint-Élienne seule n'est donc que la moitié d'un tout qu'il etit fallu respecter. (Alï. de B.)

les objets auxquels se rattachait un précieux souvenir. Le tombeau du grand Clovis n'eût pas été mis en pièces, les restes de René Descartes n'eussent pas été exposés dans un musée de curiosités (I), les cendres de tant de grands hommes ensevelis en ce lieu eussent été transférées honorablement dans le nouveau temple. Mais les démolisseurs d'églises n'ont pas des vues si élevées. Renverser des murailles, transporter des matériaux et les vendre, déblayer un terrain , percer une rue, voilà toute l'étendue de leur génie. Us ont eu cependant l'attention de donner à la rue nouvelle (qui est sur l'emplacement de cette église) le nom de rue de Clovis, afin que l'on n'ignore pas que la cendre du fondateur du royaume de France gît sans gloire et est foulée aux pieds par les passants (2).

Quant aux bâtiments de l'abbaye, ils furent consacrés à l'institution d'un collège qui porta d'abord le nom de lycée Napoléon, et porte aujourd'hui celui de collège Henri IV »

Le réfectoire des génovéfains sert maintenant de chapelle aux collégiens; la sacristie renferme une statue assez grande de sainte Geneviève, en pierre, qui provient de l'église abbatiale; un escalier des dortoirs monastiques est bien conservé, ainsi que le vaste local de la bibliothèque dont on nous a chassés.

Les guerres de l'empire arrêtèrent ou du moins ralentirent les réparations de la coupole du Panthéon.

(1) Celui des monuments français f palais des Beaux-Arts). Les restes du philosophe furent transférés, en 1819, dans une chapelle de Saint-Germaindes-Prés; on y mit une inscription sur une lame de marbre rose, — couleur peu funèbre assurément.

(2) La pierre lumulaire de cette sépulture, que Ton avait transportée au musée des monuments français, a été placée définitivement dans l'é^jUse de Saint-Denis en 1816.

La restauration rendit la basilique à sa destination première; on rétablit l'ancienne inscription du fronton, que j'ai rapportée en y ajoutant ces mots :

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