CHAPITRE SEPTIEME
l'aurore de la dévotion au sacré cœur
Quasi aurora consurgens.
Comme une aurore qui se lève.
(Cant. vi, 9.) Omnia in mensura, et numéro, et pondère disposuisti.
Seigneur, vous avez tout fait avec ordre, poids et mesure.
(Sap. xi, 21.)
Si Dieu avait mis vingt-trois ans à préparer le cœur de la bienheureuse Marguerite- Marie à la grande merveille dont il allait lui confier le secret, il s'y était pris de plus loin encore pour préparer le monde à comprendre cette merveille et à l'accepter. Toutes les belles choses ont ici-bas une aurore qui les précède et les annonce, qui tourne vers elles les yeux ou les cœurs. La dévotion dont nous racontons l'histoire eut la sienne , et le moment est peut-être venu d'essayer de la peindre.
Comment a-t-on pu imaginer que l'Église était restée dix-sept cents ans sans penser au Cœur adorable de son divin Époux; que tant de vierges, em-
brasées d'amour pour lui , n'avaient jamais envié le bonheur de saint Jean dormant sur la poitrine du divin Maître; que tant de docteurs n'avaient pas une fois contemplé son côté percé et ce mélange singulier d'eau et de sang qui en sortit ; et s'il est vrai que , dans la pensée de l'antiquité comme dans la nôtre, le cœur est le siège de l'amour; si tous les peuples ont gardé avec respect et porté en triomphe le cœur de leurs héros décédés, comment admettre que ces longs siècles chrétiens , pleins d'un si profond enthousiasme pour la personne du Sauveur, n'aient pas eu un regard , un élan , une adoration pour ce Cœur sacré, le plus beau, le plus noble, le plus pur, le plus tendre et le plus grand de tous les cœurs?
Aussi , remontez dans les siècles passés , allez jusqu'aux catacombes, à celles de Rome ou à celles de Lyon , en ces temps où les écrits sont rares , où quelques légers traits de ciseau sur le marbre , de pinceau sur les murs , forment toutes les annales de ces premières générations chrétiennes , déjà vous voyez les regards pieusement arrêtés sur le côté percé du Sauveur, sur l'amour qui en découle, sur le Cœur qui en est la source. Quand le jeune diacre Sanctus , par exemple , parut à Lyon devant les bourreaux, et les étonna par la fermeté héroïque de son courage, et que l'historien de son martyre se demande comment il put endurer le fer , le feu et les tourments les plus atroces , il n'a qu'une réponse : « C'est, dit-il, que le saint diacre était arrosé et fortifié par la source d'eau vive qui jaillit du
Cœur du Christ '. » Et dernièrement, lorsqu'on découvrit à Autun, au cimetière de la Via Strala, cette inscription grecque placée au second siècle sur la tombe d'un chrétien , on y trouva , avec l'affirmation de la divinité du Christ, avec les noms de Sauveur, de Jésus, de Rédempteur, une mention spéciale de ce Cœur adorable, vers lequel, dès le second siècle, se tournaient les âmes qui avaient besoin de croire, d'espérer et d'aimer 2.
De ces temps obscurs dont il reste si peu de témoignages, si nous passons à l'âge des docteurs, l'aurore grandit. C'est d'abord Tertullien , qui contemple le côté percé du Sauveur, et qui y lit la charte de notre vocation et de notre élection au salut 3. C'est saint Cyprien, qui s'arrête devant ce mélange singulier d'eau et de sang qui coula de la poitrine blessée du Sauveur, et qui en voit sortir l'Église toute rayonnante de beauté 4. C'est saint Ambroise, qui chante cette divine blessure, par laquelle toutes les grâces du Sauveur ont coulé sur le monde et l'ont embaumé, semblable à ces arbres odorants qui n'émettent leurs parfums que quand on les blesse h. C'est saint Augustin surtout, si digne par la tendresse et la céleste élévation de son âme de comprendre les mystères du Cœur de Jésus : « Oh ! s'écrie-t-il, que l'Évangéliste se sert d'un mot
i Eusèbe, Lettre des martyrs de Lyon.
2 Card. Pitra, Spicil. Solesm., tom. I, p. 554.
3 Tertull. De Baplismo, cap. xvi. Et De Anima, cap. xliii.
4 Cyprian. De mont. Sinœ et Sion.
6 Ambros. Serm. 111 in Psalm. xxvm et cxvm.
parfait , quand il dit : Un des soldats lui ouvrit le côté avec sa lance. Il ne dit pas : le côté fut frappé; il dit : le côté fut ouvert; c'est-à-dire que la porte de la vie s'ouvrit, d'où s'épanchèrent sur le monde les sacrements et toutes les grâces ». » Il développe sous mille formes cette grande doctrine, que du côté blessé de Jésus-Christ est née l'Église, sont sortis tous les sacrements, viennent aux âmes toute lumière, tout amour; que le Cœur de Jésus-Christ doit être en particulier l'asile, le refuge de tous ceux qui ont besoin de consolation, de force ou de pardon. « Considère, ô homme, fait-il dire à Notre- Seigneur, combien j'ai souffert pour toi. Ma tête a été couronnée d'épines; mes pieds et mes mains percés; mon sang répandu. Enfin, je t'ai ouvert mon Cœur et t'ai donné à boire le sang précieux qui en découle! Que veux-tu de plus? Approchons donc, continue le saint docteur , de cette fontaine d'eau vive, dont il nous donnera gratuitement l'eau salutaire. C'est lui qui nous invite à y puiser : Que celui qui a soif vienne à moi -. Voilà la fontaine trèspure qui jaillit au milieu du paradis et arrose toute la terre 3. » Dans ces paroles de saint Augustin , on entend saint Jean Chrysostome, saint Basile, saint Grégoire deNazianze, saint Éphrem, saint Cyrille et les autres Pères du ive siècle 4.
1 Aug. Tract, cxx in Joan.
2 Joan. vu, 37.
s Aug. De Symbole- ad catechum. vi. In Psalm. l. 4 S'il se trouvait quelque homme très-savant, versé dans la patrologie grecque et latine, et qui voulût nous faire un recueil,
Pénétrés de cette doctrine, les artistes des premiers siècles ont une manière grandiose de la peindre aux yeux, quand ils représentent Jésus en croix. Son côté est largement ouvert; il en sort un torrent impétueux de sang; et au pied de la croix on voit l'Église debout, qui tient un calice à la main et qui recueille le sang précieux *. Quelquefois, pour laisser à la sainte Vierge la première place auprès du Sauveur mourant, on peint l'Église accroupie en quelque sorte au pied de la croix et tendant le calice dans la direction du côté ouvert *. Mais le plus souvent elle est debout, couronnée ou nimbée, son étendard à la main. Plus loin, en arrière, la sainte Vierge et saint Jean pleurent. Elle, elle ne pleure pas. Elle tend ardemment, aussi haut que possible, son calice, comme pour ne pas perdre une goutte de ce sang précieux , d'où elle tire la vie a. Rien ne peut rendre, à qui n'a pas étudié ces vieilles sculptures, l'enthousiasme avec lequel l'Église contemple cette blessure du Cœur d'où elle est sortie, comme autrefois Eve du côté ouvert d'Adam *. Ce fut là, pendant des
siècle par siècle, de tout ce que les Pères ont dit sur le sacré Cœur, il rendrait en ce moment à l'Église un éminent service. i Voir en particulier [Mélanges d'archéologie, par le P. Charle s Cahier) un ivoire sculpté d'après un moulage appartenant à M. Carrand. Le sang coule comme un fleuve, une large nappe.
2 Voir, entre autres, le crucifix de Cividale del Friuli, (Gor i Thesaur. Diplych., tom. III, p. 321.)
3 Manuscrit carlovingien, conservé à la Biblioth. nat., qui paraît avoir été exécuté pour Drogon, fils de Charlemagne. Il est connu sous le nom de Sacramenlaire de Metz. (Mmiat. fol. 43.)
4 Ivoire de Bamberg (Bibliolh. de Munich). Cet ivoire vient de l'empereur saint Henri. Rien de plus admirable que l'ardeur
siècles , le premier et profond regard des chrétiens sur la poitrine blessée du Sauveur.
Laissons maintenant ces temps lointains, et entrons dans l'époque des grands docteurs du moyen âge : quel progrès 1 Ce n'est plus seulement le côté percé qu'ils contemplent; à travers le côté percé, c'est le Cœur brûlant d'amour qu'ils commencent à apercevoir et qu'ils adorent. « Votre Cœur a été blessé, s'écrie saint Bernard, afin que la blessure visible nous fît connaître l'invisible blessure de l'amour. Car qui se laisserait blesser le cœur, si déjà l'amour ne l'avait atteint? mais aussi qui ne chercherait, qui n'aimerait un Cœur ainsi blessé ' ? »
Ailleurs , expliquant ce texte : 77 a regardé par les fentes de la pierre, et montrant que les fentes de la pierre sont les plaies de Jésus-Christ , surtout celle du côté , à travers laquelle on voit son Cœur : « Oh ! s'écrie-t-il, qu'il est bon et doux d'habiter dans ce Cœur 1 Trésor précieux , perle rare que votre Cœur, ô bon Jésus, trouvée en fouillant le champ de votre corps! Qui pourrait rejeter cette perle précieuse? Je donnerai tout plutôt , pour l'acheter. Et là , dans ce temple, dans ce saint des saints, dans cette arche précieuse, je vivrai, je louerai, j'adorerai 1 O Jésus! tirez-moi dans ce sacré Cœur, et, afin que je puisse y habiter, lavez -moi de mes iniquités, purifiez -moi de toute tache! O le plus beau des enfants des hommes , votre sacré côté n'a été percé que pour
avec laquelle l'Église se hausse pour recueillir le sang divin, qui ne coule pas, qui se précipite, i S. Bern. Tract, de Passione, cap. ni.
nous ouvrir l'entrée de votre Cœur, et votre Cœur lui-même n'a été ouvert qu'afîn que nous puissions habiter en lui dans la liberté et dans la paix • . »
De semblables paroles s'échappaient sans cesse des lèvres de saint Bernard. Il en remplissait les solitudes de Gîleaux et de Glairvaux. Il suffit d'ouvrir les œuvres de saint Guillaume , de saint Guerric et de ses principaux disciples pour s'en convaincre; mais il ne les faisait pas retentir au dehors. Trouvaitil le monde encore trop violent, trop grossier pour saisir cette délicate et profonde doctrine? Ou bien l'heure n'était-elle pas venue où l'astre se lèverait sur le monde? Cela est plus probable. On n'en était qu'à l'aurore. Sa douce et profonde lumière ne devait pénétrer jusque-là que dans quelques âmes choisies.
Il faut mettre au rang de ces âmes choisies un homme que l'imagination ne peut pas contempler sans le voir enflammé de la dévotion au Cœur de Jésus. Regardez cette figure pâle et amaigrie , extasiée sur les rochers de l'Alverne. On lit sur son front la douceur, l'humilité, la tendresse et la paix. Dans ses yeux brille une pure et ardente flamme qui révèle son profond amour de Dieu. Les plaies des pieds et des mains du Sauveur sont reproduites sur sa chair , et il porte à son côté l'empreinte du coup de lance qui ouvrit la poitrine de Jésus. Oh ! qui peindra son émotion lorsqu'au sommet de l'Alverne, du cœur de ce séraphin qui lui apparut, jaillit ce rayon de feu et d'amour qui lui perça le cœur ! Il ne
i S. Bern. Tract, de Passione, cap. ni.
l'a pas écrit. On n'a de lui aucune parole qui nous révèle la grandeur de sa dévotion au Cœur de Jésus. Mais tout autour de lui , parmi ses plus chers disciples , il y a un sillon de lumière, plus vif encore que celui qu'on aperçoit derrière saint Bernard. Ne citons que saint Bonaventure : quelle clarté et quelle tendresse! « Oh! s'écrie-t-il, s'il m'eût été possible d'être la lance du soldat qui perça le Cœur de Jésus, croyez- vous qu'après y être entré j'en fusse sorti? Non, certes; j'y serais demeuré. Je n'aurais ni pu ni voulu m'en éloigner. J'aurais dit : C'est ici mon repos pour les siècles des siècles. Là /habiterai. C'est la demeure que j'ai choisie. Et encore : « 0 mon âme! ton très -doux Époux désire te prendre pour épouse, te dire les secrets de son Cœur, et tu négliges de venir à lui! Dans l'excès de son amour, il voulut que la lance lui ouvrît le côté, afin de te montrer qu'il t'avait donné son Cœur. Oh ! si tu savais combien ce Cœur est doux ! Entres-y , et quand tu y seras, dans ce très-doux Cœur de Jésus, puisses-tu fermer sur toi les portes de ses blessures , afin qu'il te soit impossible d'en sortir. Ton cœur alors sera tellement enflammé d'amour , qu'il te semblera vouloir s'échapper de ton corps pour habiter dans les blessures de Jésus-Christ. » — « 0 très -saintes, très-aimables et très -douces blessures de Jésus- Christ! un jour j'y suis entré; j'ai pénétré jusqu'au plus intime de l'amour. Là , enveloppé de toutes parts , je ne sus plus revenir sur mes pas. Voilà pourquoi j'y demeure et je m'y repose à jamais. Là je suis tout ardeur d'amour. Là je jouis sans partage
de l'abondance de tous les biens! 0 homme! crois à ma parole : si tu t'efforces de pénétrer dans le trèsdoux Sauveur par les ouvertures de ses plaies, nonseulement (on âme, mais ton corps goûtera un parfait repos et une admirable douceur '. » Que veut-on de plus? Et l'âme séraphique de la bienheureuse Marguerite-Marie ne nous réserve, en l'honneur du Cœur de Jésus, ni des accents plus tendres ni des enseignements plus précis ».
De quelque discrétion que s'entourassent de pareils docteurs , et quoiqu'en général ils réservassent ces enseignements pour le cloître , il était difficile qu'il n'en pénétrât aucune étincelle au dehors. Aussi on commence à voir les chrétiens de cette époque, même ceux qui demeurent dans le monde , prendre l'habitude de se retirer et de faire leur habitation dans le côté percé de Notre- Seigneur. « Le bienheureux Elzéar, comte d'Arian en Provence, ayant, dit saint François de Sales, été longuement absent de sa dévote et chaste Delphine, elle lui envoya un homme exprès pour savoir de sa santé, et il lui fît, réponse : « Je me porte fort bien , ma chère femme.
1 Bonav. Stimulus amoris, pars I, cap. i et vu.
2 Depuis que nous avons écrit ces lignes, un pieux et savant capucin, le Père Henry, a poussé plus avant les recherches dans les traditions de son ordre, et il a publié sous ce titre : « L'aurore de la dévotion au sacré Cœur dans la famille franciscaine, » une série d'articles pleins de faits et de textes. (Annales Franciscaines, de janvier 1875 à septembre 1875.) Signalons surtout le dernier, celui de septembre, intitulé Iconographie Franciscaine du sacré Cœur de Jésus. Il y a là de curieux et précieux réalignements.
Que si vous voulez me voir, cherchez-moi en la plaie du côté de notre doux Jésus ; car c'est là où j'habite et où vous me trouverez : ailleurs vous me chercheriez pour néant. » C'étoit un chevalier chrétien, celui-là * ! »
Pendant que cette douce aurore projetait ainsi sa lumière sur les silencieuses solitudes de Glairvaux ou de Gîteaux , sur les ardents monastères de saint François d'Assise, et sur quelques âmes choisies dans le monde , elle rayonnait au milieu des doctes écoles de saint Dominique. Écoutez saint Thomas, le docteur de l'école, qui, cherchant les marques de la prédestination , en trouve une dans l'assidue contemplation du Cœur percé de Jésus 2. Écoutez le bienheureux Henri Suzo, appelé le docteur extatique à cause de la sublimité de sa contemplation. Il s'écrie: « 0 Jésus 1 souvenez -vous de cette lance cruelle qui déchira votre poitrine et perça votre Cœur 1 Ce Cœur, blessé et ouvert pour nous , nous est devenu, ô Jésus, une fontaine d'eau vive3. » Écoutez Jean Thaulère, surnommé le théologien sublime, et qui , méditant sur la passion du Sauveur et arrivant à la plaie de son Cœur : « Que pouvait -il faire de plus? s'écrie-t-il ; il nous a ouvert son propre Cœur pour nous y introduire. Il nous a donné ce Cœur sacré, cruellement blessé, comme le lieu de notre demeure, afin que, nous y purifiant et y acquérant
i Inlroducl. à la Vie dévote, part. II, ch. xn.
2 S. Thom. in cap. xix Joan.
3 Vie du B. Henri Suzo, ch. vu. Voir, à la fin de sa vie, ses Contemplations sur la Passion de Jésus-Christ.
une conformité parfaite avec ce Cœur divin, nous soyons dignes d'être reçus avec lui dans le ciel ». » Écoutez enfin tous les théologiens de l'ordre de Saint-Dominique, jusqu'à ce bienheureux Louis de Grenade, le Bossuet espagnol, comme on l'a appelé, qui ouvre un admirable chapitre de son Mémorial par ce cri 2 : « Je vous adore , ô Cœur très -doux, très -aimable, très -miséricordieux, qui avez été blessé pour mon amour 3 ! »
En même temps que les bénédictins, les frères prêcheurs , les franciscains , tous les anciens ordres sentaient se développer en eux les pressentiments de la dévotion au sacré Cœur, la Compagni ede Jésus, qui naissait à peine et qui était appelée à jouer un si grand rôle dans la propagation de cette dévotion, en recevait dans son berceau une première illumination. En 1549, saint Ignace disait un jour la sainte messe à Rome, entouré de ses premiers disciples. L'un d'eux, le bienheureux père Canisius, allait faire
i Thaulère, Exercices sur la vie et sur la passion de Jésus- Christ, ch. ix. Jésus percé d'une lance.
2 Louis de Grenade. Mémorial, ch. vi.
3 Les Dominicains n'ont pas encore fait le travail que viennent de faire les Franciscains; mais ils nous le promettent, o Nous pourrons un jour, dit le Père François, raconter plus longuement à nos associés ce qu'a été dans l'ordre de Saint- Dominique cette aurore de la dévotion au sacré Cœur, comme le font en ce moment les PP. Franciscains pour l'Ordre séraphique. Nous aurions de belles et intéressantes choses à dire. » (Annales du Rosaire, publiées par les PP. Dominicains de Lyon. N° de juin 1875.) Espérons que tous les ordres religieux entreront dans cette voie et donneront ensemble à ce chapitre : De l'aurore de la dévotion au sacré Cœur, les grandes dimensions qu'il doit avoir.
profession, et de là partir pour l'Allemagne, dont il devait être l'apôtre. Cette perspective troublait son âme, et la pensée de son indignité l'effrayait. Tout à coup, ail moment de l'élévation, Notre- Seigneur lui apparaît et lui montre son Cœur adorable comme un refuge, et le foyer des grandes forces dont il aura besoin. « Mon âme, dit-il, étoit gisante à terre. Tout à coup, ô mon divin Rédempteur, vous m'avez entr'ouvert votre Cœur adorable, et vous m'avez permis d'y plonger mon regard... Oh! combien alors je désirois être inondé des flots d'amour, d'espérance et de foi que j'en voyois jaillir! Quelle soif de pauvreté, de chasteté, d'obéissance! Enfin, approchant mes lèvres brûlantes de votre Cœur trèsdoux, j'osai me désaltérer à cette source divine '. »
Ainsi l'aurore croissait avec les siècles. Ce n'était plus seulement le côté percé que l'on contemplait, c'était le Cœur, et, dans le Cœur, on y adorait l'amour. Et cependant ni saint François d'Assise , ni saint Dominique, ni saint Bonaventure, ni Henri Suzo, ni Thaulère, ni le Bienheureux Canisius ne songèrent à répandre dans le monde la dévotion au sacré Cœur. Ils en enchantent leurs âmes; ils en embaument leurs cloîtres; et quoique des milliers de chrétiens se pressent sur leurs pas, et qu'on les voie parcourir la terre pour prêcher la paix , réconcilier les villes , apaiser les passions , faire fleurir la
i Voir le Bienheureux Canisius, ou l'Apôtre de V Allemagne av. xvie siècle. IIe partie, ch. v, i vol. in-12. Paris, Douniol. De pieuses images répandue? dans le peuple prouvent qu'en Allemagne cette admirable vision est populaire.
foi, l'humilité, l'amour de Dieu, jamais un mot de leurs lèvres n'appelle les peuples à honorer ce Cœur adorable, source de pureté, de dévouement, d'amour et de paix. L'aurore grandissait sans doute; mais l'heure ou Dieu avait résolu de faire lever l'astre n'était pas encore venue.
On sent ce progrès et en même temps cette discrétion dans les beaux travaux des peintres et des sculpteurs de cette époque. Contemporains et même disciples pour la plupart de saint Bernard , de saint Dominique, de saint François d'Assise, de saint Bonaventure, aucun d'eux assurément ne songe à représenter le Cœur de Jésus, à le faire rayonnera travers la poitrine du Sauveur; mais bien des faits significatifs témoignent de la nouvelle direction de leur piété. D'abord, il y a un sujet qu'ils commencent à traiter avec une complaisance singulière : c'est le sommeil extatique de saint Jean sur la poitrine du Sauveur. Ils y reviennent sans cesse ; ils y mettent une délicatesse de sentiment, une profondeur d'expression et une sorte de jalousie enthousiaste qui est toute une révélation , et qu'on retrouve du reste dans les magnifiques séquences consacrées à cette époque au disciple bien-aimé1. De plus, quand ils peignent le crucifix, ce n'est plus cette manière grandiose des èges précédents : ce côté ouvert , ce torrent de sang , ce calice tenu avec tant d'ardeur. C'est quelque
i Voir en particulier les quatre séquences d'Adam de Saint- Victor, le plus grand lyrique, du moyen âge, si saint Thomas n'eût pas deux ou trois fois montré ce dont il était capable en ce genre, comme en tout.
chose de plus intime et de plus tendre. La plaie qui, dans les représentations du Sauveur, était toujours du côté droit, passe peu à peu au côté gauche1 ; et c'est là que se concentrent tous les regards et que les lèvres commencent à se poser. Il y en a une foule d'exemples touchants et naïfs , où vit tout le génie contemplatif du moyen âge. Je citerai seulement la scène de la descente ou plutôt du détachement de la croix, représenté sur la châsse des grandes reliques à Aix-la-Chapelle. Un des bras, le bras droit, est détaché, et Marie le soutient en pleurant; Nicodème arrache le clou de la main gauche; et pendant ce temps Joseph d'Arimathie supporte le divin corps embrassé du côté de la plaie du Cœur. Quelquefois même, mais rarement, comme au portail de la cathédrale de Mayence , les artistes se hasardent à représenter le Christ assis , entr'ouvrant sa tunique, et montrant son Cœur. Deux personnages sont agenouillés à droite et à gauche, un homme et une femme, la femme du côté du cœur, tous deux prosternés, adorant, avec un long et tendre regard sur le côté ouvert. Nulle part, je le répète, le Cœur n'est représenté ni ne rayonne 2 ; partout il est pressenti, entrevu, comme le soleil à travers les premiers feux de l'aurore.
1 Voir au musée de Cluny un christ du xm« siècle, les mains étendues, avec une large plaie au côté gauche. Voir aussi un émail incrusté du xiii* siècle. Le calice est du côté gauche.
2 J'ai cependant vu à Cologne une palle du xm« siècle, sur laquelle est brodé en soie rouge un cœur percé d'une lance. Mais je ne connais que cet exemple, et je ne suis pas assez sûr de son authenticité pour insister sur un pareil fait.
Mais, pour la voir grandir, cette douce aurore, et se développer dans tout son éclat, il faut jeter les yeux sur les vierges que les saintes solitudes du moyen âge cachaient à tous les regards. Qui comprendra les mystères du cœur, si ce n'est la femme? Qui s'élèvera jusqu'à pressentir les mystères du Cœur de Jésus, si ce n'est la vierge? Aussi toutes les lumières des docteurs du moyen âge, des Pères des premiers siècles, pâlissent devant les intuitions des vierges cachées dans le silence des monastères. Ce n'est pas seulement en elles une lumière, une adoration, un culte; c'est plus encore. Dans ces tendres intimités de Jésus avec ses épouses, le cœur est tout. Elles oublient, je ne dis pas seulement sa grandeur, sa majesté, mais les plaies mêmes de ses pieds et de ses mains ; elles ne voient que son Cœur. Et quand Jésus leur apparaît, lui aussi, il ne leur montre que son Cœur. Un jour, par exemple , que sainte Gertrude disait à Dieu : « Mon Seigneur Jésus -Christ, je vous supplie, par votre Cœur transpercé d'une lance, de percer le cœur de Gertrude des traits de votre amour, » Notre- Seigneur lui apparut, et, lui montrant son côté ouvert , lui dit : « Regarde mon Cœur, je veux que ce soit ton temple. » Et alors elle se sentit tirée d'une manière merveilleuse dans le Cœur de Jésus , où « de dire ce qu'elle y goûta, ce qu'elle vit, ce qu'elle entendit, cela n'appartient, dit -elle, à aucune langue, ni humaine ni angélique * ».. Et une autre fois que,
i Révélations de sainte Gertrude, liv. III, ch. xvi.
faisant des efforts pour prier avec attention, elle se sentait emportée par ces distractions que les saints connaissent comme nous, mais dont ils gémissent plus que nous, Notre-Seigneur, pour la consoler, lui présenta son Cœur et lui dit : « Voilà mon Cœur, les délices de la sainte Trinité; je te le donne, afin qu'il te serve de supplément à ce qui te manque. » Et depuis lors elle ne priait que par ce Cœur divin; par lui elle offrait à Dieu ses adorations et ses actions de grâces, dont elle ne sentait plus l'insuffisance; en lui elle se reposait; et toute sa vie ne fut qu'un long et doux soupir d'amour pour ce Cœur, blessé par la tendresse encore plus que par la lance, où elle était entrée, d'où elle ne voulut jamais sortir }.
Sainte Mechtilde, qui étonna le xiir3 siècle par la grandeur de ses illuminations, ne fut pas honorée sur ce sujet de moindres faveurs. Une nuit qu'elle ne pouvait reposer, à cause d'une violente douleur de tête, Jésus-Christ lui fit voir la plaie de son Cœur tout aimable, et l'invita à y entrer pour s'y reposer. Et à partir de ce jour elle se sentit touchée d'une si vive dévotion envers le Cœur divin de Jésus-Christ, et elle en reçut de telles grâces, qu'elle avait coutume de dire : « S'il me fallait écrire toutes les grâces que j'ai reçues du très-aimable Cœur de Jésus, je ferais un livre plus gros que celui du Bréviaire2. »
Sainte Lutgarde reçut peut-être des faveurs encore plus tendres. Un iour que , toute jeune fille, elle s'entretenait avec un jeune homme qui la recherchait
t Révélations de sainte Gerlrude, liv. III, ch. xv. 2 Vie de sainte Mechtilde, liv. II, ch. xxn.
en mariage, Jésus-Christ lui apparut subitement, lui ouvrit sa poitrine sacrée,, et lui montrant son Cœur : « Regarde ici, lui dit-il, ce que tu dois aimer; laisse là les attraits de l'amour humain; et tu trouveras en mon Cœur d'ineffables délices. » Et à quelque temps de là, pour la récompenser, car elle avait immédiatement renoncé à toute espérance de bonheur humain, Notre- Seigneur lui apparut attaché à la croix et rayonnant d'amour. Comme elle le contemplait ravie, il détacha un de ses bras, attira la sainte contre sa poitrine adorable, et, toute défaillante de bonheur céleste, il lui fit mettre ses lèvres sur la plaie de son Cœur '.
Il faudrait joindre à ces vierges illustres du xme siècle une autre vierge, plus célèbre encore, qui porta sur sa chair l'empreinte secrète des plaies du Sauveur, et qui, moins cachée dans la solitude, investie d'une mission publique pour ramener le pape d'Avignon à Rome, et devenue ainsi la Jeanne d'Arc de la papauté, excita au moyen âge un profond et universel enthousiasme. C'est sainte Catherine de Sienne. Un jour qu'elle méditait sur ce verset : Créez en moi un cœur nouveau, elle vit son divin Époux s'approcher d'elle et la toucher de la main au côté gauche, où elle sentit aussitôt je ne sais quel mélange de douleur et d'amour qui la fit pâmer de bonheur. Et comme elle était encore étonnée et interdite, car il lui avait semblé que son Époux lui prenait son cœur, elle le vit réapparaître, un cœur lumineux
i Bol). Act. SS. Junii, t. III, p. 239.
à la main. A cette vue , la vierge tremblante s'affaissa sur elle-même, et, le divin Époux s'étant approché, ces tendres paroles arrivèrent jusqu'à son oreille : « Ma fille, je t'ai enlevé ton cœur, et je te donne le mien , afin que tu vives à jamais en moi. » A partir de ce jour, elle eut non -seulement au côté gauche une cicatrice que les peuples vinrent contempler respectueusement après sa mort, mais au cœur un feu et une telle ardeur, que tout feu matériel lui paraissait froid en comparaison; et, avec cela, un élan, une pureté, une générosité et des transports d'amour qui ravirent d'admiration le xiv6 siècle.
Il semble qu'après une telle faveur, si quelqu'un devait propager la dévotion au sacré' Cœur, c'était sainte Catherine. Un jour même, Notre-Seigneur lui en avait parlé dans des termes qui égalent en précision ceux dont il se servit avec la bienheureuse Marguerite-Marie. Gomme elle lui demandait pourquoi son côté avait été percé : « C'est, lui dit -il, afin de révéler aux hommes le secret de mon Cœur, et de leur faire comprendre que mon amour est encore plus grand que les témoignages extérieurs que j'en donne. Car mes souffrances ont eu un terme, mon amour n'en a point. » Mais ni la clarté d'une telle révélation, ni la faveur dont l'entourait le souverain pontife, ni l'enthousiasme populaire qui accueillait ses moindres paroles, ne purent la transformer en apôtre du sacré Cœur. Elle n'y songea même pas.
lien faut dire autant de sainte Madeleine de Pazzi, à laquelle Notre-Seigneur apparut un jour pour lui montrer son Cœur, et qui, à partir de ce moment,
fut tellement remplie de l'abondance du divin amour, que, pour soulager l'incendie qui la consumait, elle était obligée d'entr'ouvrir ses habits, ou de se répandre dans d'interminables paroles qui ressemblaient à des chants '. Il en faut dire autant de sainte Catherine de Gênes, qui, étant en prière, reçut tout à coup une blessure d'amour si violente, que le feu allumé dans son cœur la mit hors d'ellemême ; elle paraissait comme une insensée, cherchant un soulagement à l'ardeur de sa blessure, et un jour qu'étonnée, effrayée de ce phénomène, se sentant mourir, elle demandait à Notre-Seigneur la cause de cette plaie qui lui brûlait le cœur, elle se vit tendrement attirée à la poitrine de Jésus crucifié; et là, elle connut que c'était du Cœur sacré de Jésus que partaient les flammes qui consumaient le sien 2.
Je ne vous oublierai pas dans cette histoire du Cœur de Jésus, sainte Marguerite de Gortone, qui vîtes un jour le côté percé de Jésus -Christ s'ouvrir comme une caverne d'amour, et qui mîtes en toute hâte la main sur votre propre cœur pour l'empêcher de s'y précipiter 3. Ni vous non plus, ô douce sainte Rose de Lima, petite fleur des Indes, qui voyiez sans cesse le Cœur de Jésus briller sur votre tête comme un soleil ardent, et qui , un jour où un de ses rayons tomba sur votre cœur, vous sentîtes défaillir de bonheur et d'amour4. Ni vous, bienheureuses
i Boll. Ad. SS. Maii, tom. VI, p. 232.
2 Vie de sainte Catherine de Gênes, ch. n, vu.
3 Boll. Acl. SS. Februar., tom. V, p. 330. * Boll. Act. SS. August., tom. V, p. 927.
Angèle de Foligno, Glaire de Montefalco , Marguerite de Hongrie, Béatrix de Cîteaux, Hosanna de Mantoue, Françoise Romaine, Jeanne de Valois, rivales de sainte Catherine de Sienne et de sainte Gertrude, qui , ayant vu le Cœur de Jésus-Christ, ne sûtes plus que languir et vous traîner sur la terre. Je ne m'en étonne pas. Je ne m'étonne pas non plus qu'en vous toutes j'aperçoive le môme phénomène : toujours le Cœur de Jésus apparaissant pour enflammer le vôtre. Il faut dire de l'amour infini ce qu'on dit de l'amour humain : « L'amour n'a qu'un mot, et, en le disant toujours, ilnelerépètejamais1.» Mais cequi m'étonne, ô saintes amantes de Jésus, laissez-moi vous le dire, c'est votre silence. Pourquoi, embrasées d'amour pour ce sacré Cœur, n'en avez -vous révélé la beauté à personne? Je cherche parmi vous les apôtres et les évangélistes du Cœur de Jésus , je n'y trouve que des contemplatives, embrasées sans doute, mais muettes, et dont je ne m'expliquerais pas le silence, car la bouche parle de l'abondance du cœur, si l'une de vous ne m'en avait appris la mystérieuse raison.
Un jour que sainte Gertrude demandait au bienheureux apôtre saint Jean pourquoi lui, qui avait eu le bonheur de reposer sur la poitrine du Sauveur, s'était tu le premier, et ne nous avait rien appris des secrets de ce Cœur adorable , il lui fut répondu que Dieu s'était réservé de les faire connaître plus tard , dans des temps de grands refroidissements, et qu'il gardait ces merveilles pour ranimer la flamme de la
i Lacordaire, Vie de saint Dominique, en. vi. Institution du saint Rosaire.
charité à un moment où elle serait toute refroidie et comme éteinte '.
Et c'est là, en effet, l'explication de cette aurore, à la fois si lumineuse et si secrète. Jamais le Cœur de Jésus ne cessa d'être contemplé, adoré, aimé; jamais il ne fut prêché. Son culte se transmet, dans un demi-jour, d'une âme à une âme, d'une solitude à une solitude. Plus les âmes sont délicates et les solitudes ferventes, plus le culte est doux, intime, ardent. Mais l'illustration même des âmes dévouées au Cœur de Jésus ne projette sur lui aucun rayon. Il ne sort pas de l'ombre. Plusieurs fois la dévotion paraît sur le point d'éclater, elle n'éclate point. Seulement l'aurore va toujours grandissant. La lumière se fait plus précise, la dévotion plus tendre; et quand on arrive au xvne siècle, tout est prêt; on n'attend plus que le signal de Dieu.
A cette préparation à laquelle travaillaient à l'envi tous les ordres religieux et tous les saints, venait de s'ajouter récemment un dernier trait qui allait en achever la perfection. Dieu, qui nous a donné Jésus par Marie , avait décidé que la dévotion au Cœur admirable de la Mère précéderait la dévotion au Cœur adorable du Fils. En conséquence, vers 1648, l'année même qui suivit la naissance de la Bienheureuse, on vit apparaître un saint missionnaire qui est resté célèbre dans l'Église sous le nom du Père Eudes. Il prêcha successivement à Autun, à Beaune, dans toute la Bourgogne, exaltant partout
i Révélations de sainte Gertrude, liv. III, ch. xvii.
les merveilleux privilèges du Cœur de Marie, appelant les peuples à l'honorer, et les enthousiasmant par la beauté de sa parole et la grandeur de ses vertus. M^de Ragny, évêque d'Autun, se laissa séduire des premiers par la haute piété du missionnaire, et c'est dans sa cathédrale, à Autun, à quelques lieues de Paray, que fut chantée, le 8 février 1648, la première messe solennelle en l'honneur du Cœur de Marie. La fête fut ensuite étendue à toutes les églises et chapelles du diocèse; nul doute que la Bienheureuse ne l'ait célébrée dans son enfance à Verosvres, et certainement au monastère de Paray. C'est même en ce jour de la fête du Cœur de Marie qu'elle reçut une des grâces signalées qui préparèrent l'établissement de la fête du Cœur de Jésus, tant il y avait de rapports dans la pensée de Dieu entre ces deux dévotions.
Il était impossible que dans cette contemplation assidue des beautés et des privilèges du Cœur de Marie, le Père Eudes n'entrevît pas le Cœur de Jésus. Si on vénère le Cœur de la Mère, comment ne pas adorer le Cœur du Fils? Le vénérable Père Eudes n'y manqua pas; mais à son insu, ou plutôt par la volonté expresse de Dieu , la pensée de sa grande vocation le dominant, ce qu'il fit pour promouvoir la dévotion au Cœur de Jésus n'égala jamais, ni en réalité, ni même dans son esprit, ce qu'il avait entrepris pour faire connaître le Cœur de Marie. On en eut, sur la fin de sa vie, une preuve éclatante entre toutes les autres. Avançant en âge, presque sur le bord de sa tombe, il voulut laisser à
ses enfants un mémorial des pensées qui avaient dirigé et sanctifié son âme pendant un apostolat de ;jlus de trente années. Dans ce but, il composa un grand ouvrage en douze livres. Or, quel nom lui donna-t-il? Il l'intitula : Le Cœur admirable de la Mère de Dieu, ou la Dévotion au très-saint Cœur de la bienheureuse Vierge Marie. Et, des douze livres dont se compose l'ouvrage, il n'en consacra qu'un seul, le dernier, à la dévotion au Cœur de Jésus. Là est le dernier mot, avec la juste proportion des travaux du Père Eudes. Si un coup de lumière plus vif que celui qui avait éclairé l'esprit de ce saint prêtre ne fût survenu , la dévotion au Cœur de Jésus aurait ressemblé à cette belle fête de l'Intérieur de Jésus, qui se célèbre si pieusement chaque année dans les séminaires de Saint- Sulpice, mais que le monde ne connaît pas ».
Ce n'était du reste ni à un prêtre, ni à un apôtre, que Dieu avait résolu de confier la mission de manifester au monde les mystères d'amour contenus dans son Cœur adorable. C'était à une femme, à une vierge. Elle devait en recevoir directement du ciel la révélation et la remettre comme un saint dépôt à d'autres vierges, ses sœurs, répandues sur toute la
i Le Vénérable Jean Eudes, par le R. P. Le Doré, supérieur général de la congrégation de Jésus et de Marie. 2e édit. Paris, sans date. 1 vol. in-18. Nous regrettons de ne pouvoir accepter les conclusions de ce pieux et intéressant ouvrage. Le vénérable Père Eudes a été, non pas le premier apôtre du sacré Cœur de Jésus, mais l'évangéliste et l'apôtre du Cœur admirable de Marie; l'aurore, avant le lever du soleil. C'a été sa vraie mission; elle suffit à sa gloire.
surface du monde, et qui, échauffées par le Cœur de Jésus, devaient le faire rayonner à travers leurs grilles.
On n'a pas encore, que je sache, étudié l'histoire de la Visitation à ce point de vue. On n'a pas montré comment elle a été faite pour le sacré Cœur; et nous-même qui en avons écrit les origines, pourquoi n'avouerions-nous pas que nous ne savions pas alors à quel point, dans cet Institut, les grandes lignes et les moindres détails se rapportent au Cœur de Jésus? Nous allons réparer cette lacune; et, après avoir vu naître et se développer au milieu du monde et de l'Église l'aurore de la dévotion au sacré Cœur, nous allons la voir grandir, plus précise, plus belle, plus lumineuse encore, au sein de la Visitation.