G NOVEMBRE 1672 — 27 DÉCEMBRE
Ego dormio, et cor meum vigilat.
Je dors, mais mon cœur veille.
(Gant., v, 2.) Saliabor, cum apparuerit.
Jeserai ra-sasiée lorsi|u'ilapparaîtra.
(Psalm. xvi , 15.)
L'année qui suivit la profession de notre Bienheureuse ressembla à ces premiers jours de printemps où, après une longue et silencieuse préparation, tout à coup, sous une douce rosée, tout fleurit dans la nature, tout embaume et s'épanouit. Ainsi, dans l'âme de notre sainte professe, il y eut, au lendemain de ses vœux solennels, une croissance si rapide en vertus que le monastère en fut étonné et ému. Plus tard on comprit la rapidité de ce progrès ; car quelques mois à peine nous séparent des grandes révélations du sacré Cœur.
Mais, avant ce moment, il était facile à qui sait observer de voir avec quelle délicatesse Dieu préparait toutes choses pour que sa voix fût entendue au jour où il parlerait. Le lendemain de l'Ascension 1672, quatre ou cinq mois avant la profession de Marguerite -Marie, la vénérable mère Hersant, ayant achevé ses six années de supériorité, était repartie pour Paris , sans avoir décidé définitivement la vocation de la Bienheureuse, mais après lui avoir donné l'habit et avoir déclaré qu'elle s'élèverait un jour à une extraordinaire sainteté. Elle avait été remplacée par la mère Marie- Françoise de Saumaise, que Dieu avait choisie pour en faire la première confidente de ses intimes communications avec notre Bienheureuse. Née à Dijon en 1620, et par conséquent âgée en ce moment de cinquantedeux ans , sortie d'une vieille famille parlementaire dont elle avait à la fois la distinction de manières et la solidité d'esprit, remarquée, dès sa plus petite enfance , par la vénérable mère de Chantai , qui avait prédit qu'elle serait un jour une des meilleures supérieures de l'ordre, elle n'avait pas encore exercé cette charge , mais elle arrivait à Paray merveilleusement préparée à la bien remplir. Elle avait beaucoup de maturité et en même temps de décision; un esprit juste, ferme et précis; du feu cependant et de l'ardeur, mais tempérée par une grande bonté et la plus rare modestie. Avec cela une connaissance parfaite des règles de la Visitation , et une connaissance non moins profonde des voies de Dieu dans les âmes. Pour acquérir la pre-
mière science, elle avait été à une grande école, celle de la vénérable mère Brulard, supérieure de Dijon, de cette antique famille parlementaire des Brulard, où l'honneur, l'élévation de l'esprit, la science du droit et des affaires étaient héréditaires avec la vertu l. Et quant à la seconde science, elle l'avait acquise à une école plus grande encore, tout à fait incomparable, celle de la mère Anne-Séraphine Boulier, supérieure de Dijon , qui a laissé sur l'oraison et sur l'amour de Dieu des pages vraiment sublimes que ne désavouerait pas son compatriote, Bossuet2. Préparée ainsi de loin par cette main, délicate et tendre , qui fait tout avec douceur et avec force, la mère de Saumaise eut à peine franchi les l ortes du monastère de Paray que ses yeux s'arrêtèrent sur cette humble et fervente novice qui était alors au huitième mois de son noviciat, et dont les voies extraordinaires faisaient l'objet de tant d'inquiétudes. Elle ne tarda pas à reconnaître en elle tous les caractères de l'esprit de Dieu, et c'est elle
i Annales du monastère de la Visitation de Dijon, publiées par M. l'abbé Colet, vicaire général de Dijon (aujourd'hui archevêque de Tours) ; 1 vol. in-8°, Dijon, 1854, chap. xxn et suiv. L'aïeule de la mère Brulard était cette Mme Brulard, femme du premier président au parlement de Bourgogne, amie intime de MD,e de Chantai , et une des plus chères filles spirituelles de saint François de Sales.
2 Vie de la vénérable mère Anne- Séraphine Boulier, décédée supérieure de la Visitation de Dijon, le 1er septembre 4683. Mgr Colet a donné cette vie à la suite des Annales, p. 271. Il a donné également ces pages d'une mystique si profonde connues sous le nom de : Avis de la vénérable mère Anne-Séraphine Boulier, Annales, p. 393.
qui décida son admission à prononcer les saints vœux. Elle prit auparavant une précaution significative, où se révèlent sa prudence et sa foi. Comme la Bienheureuse, inquièledes hésitations de la communauté, exhalait sa douleur aux pieds du divin Maître, et lui disait : « Hélas! Seigneur, vous serez donc cause que l'on me renverra ! » et que Notre- Seigneur la rassurait en la chargeant de dire à sa supérieure de ne rien craindre; la mère de Saumaise, animée d'une sainte hardiesse, dit à la Bienheureuse : « Eh bien! demandez à Notre -Seigneur que, pour gage de sa promesse, il vous rende utile à la communauté parla pratique de toutes nos règles. » A quoi Notre-Seigneur répondit qu'elle serait utile à la communauté en une manière qu'on verrait plus tard. Et, posant lui-même la grande loi qui garantit de toute illusion, il promit d'ajuster ses faveurs à l'esprit des règles et au jugement des supérieures de la Bienheureuse , auquel il voulait qu'elle fût soumise en tout '. Nous allons voir la mère de Saumaise diriger notre sainte au milieu de toutes ses anxiétés et de ses grandes épreuves, reconnaître la vérité de ses révélations, et plus tard, quand elle aura quitté Paray, propager partout la dévotion au sacré Cœur, dont elle fut la première confidente , et dont la première elle avait reconnu l'origine divine.
Mais si grand et si providentiel que fût, pour l'humble novice emportée dans des régions si
hautes, l'appui que Dieu lui envoyait dans la mère de Saumaise, cet appui ne pouvait pas suffire. Ce n'est pas à la vierge, même la plus éclairée et la plus pure , que Dieu a donné le don de discerner les voies de Dieu et les missions surnaturelles dans son Église. Ce don appartient à ceux auxquels Jésus- Christ a dit : Allez , et enseignez toutes les nations ». Prêtres, enseignez-les sous la direction des évêques. Ëvêques, enseignez -les sous la direction du pape. Pape, enseignez -les sous l'infaillible assistance de l'Esprit de Dieu. Expliquez les Écritures; scrutez les prophéties publiques et les révélations privées; et que toute âme baptisée vous rende, dans la limite de la sainte hiérarchie, l'obéissance qui est due à Jésus- Christ. Telle est la divine constitution de l'Eglise. Et par conséquent , après avoir mis auprès de l'humble Marguerite une vierge éclairée de Dieu pour la consoler, la soutenir, la guider, lui servir de mère et de première confidente , il fallait que Dieu y mît aussi un prêtre, pour lui dire, à l'heure fastique, le mot qui calme les doutes et qui indique souverainement la route.
Ce prêtre, Dieu le prit dans la Compagnie de Jésus. Il voulut récompenser par là cette vaillante société des services qu'elle avait rendus à l'Église au milieu de la grande mêlée du xvie siècle, alors que, par son illustre fondateur, par ses premiers et héroïques disciples, par ses grands théologiens, elle avait si puissamment contribué à arrêter l'hé-
i Matth. xxvni , 19.
résie et à venger la foi. Peut-être aussi, par une attention délicate, Dieu voulait-il la remercier de la position qu'elle avait prise au xvne siècle dans la redoutable bataille que le jansénisme naissant commençait à livrer à l'Église. Car, sans affaiblir le respect que l'on doit à la majesté infinie de Dieu, elle n'avait pas cessé d'exalter sa bonté, sa tendresse pour les pécheurs, son amour infini. Et quand il serait vrai qu'en face de ce rigorisme allier qui désespérait les âmes, quelques-uns des membres de cette illustre Compagnie, par une de ces réactions dont on n'est pas toujours le maître, auraient dépassé le but en trop adoucissant la route, du moins fallait-il reconnaître qu'ils ne l'avaient pas fait à leur profit; car, enseignant une morale douce, ils avaient gardé pour eux une morale sévère ; et ni l'approche des cours, ni la faveur des grands, ni des richesses que la gratitude des peuples avait faites considérables n'altérèrent jamais la pureté de mœurs , l'austérité aimable et la généreuse ferveur de la Compagnie. Ajoutons que, pour prix de tant de services, pour la récompenser d'avoir élevé la jeunesse européenne tout entière, civilisé le Paraguay, évangélisé le Japon, versé son sang sur mille plages inhospitalières, enrichi la civilisation d'une foule de découvertes curieuses, et, ce qui vaut mieux, embaumé le monde du parfum de toutes les vertus , la Compagnie de Jésus allait être persécutée, honnie, ses membres les plus vénérables jetés en prison ou envoyés en exil, et qu'il était bien juste que Dieu lui donnât, dans des circonstances aussi critiques, non-
seulement un appui et une consolation , mais surtout un signe public de son amour. Pour toutes ces raisons , le prêtre chargé de reconnaître et d'affirmer dans le monde la vérité des révélations du sacré Cœur fut tiré de la Compagnie de Jésus.
Il se nommait Claude de la Colombière, et son nom n'était pas sans éclat. Ses débuts dans la chaire avaient été remarqués. On sentait, en le voyant, qu'il aurait pu briller dans le monde, mais que c'était un de ces êtres délicats, innocents et purs que rien d'humain et de vulgaire ne peut captiver. La noblesse de ses manières, la beauté de sa parole, son esprit vif et naturellement poli, son adresse et sa grâce en toutes choses et la sûreté de son jugement n'étaient dépassés que par son austérité et sa vertu. Né en 1641 , âgé dès lors de trente-deux ans , il venait d'être appelé par ses supérieurs, malgré son âge encore jeune, à prononcer ses grands vœux, et, à ceux que l'Église demande aux religieux, il en en avait ajouté un quatrième capable d'effrayer les plus fervents. Nous en avons les vingt- deux articles, écrits de sa main; et je ne sache pas qu'il s'en soit jamais fait qui engage à une perfection plus éminente ', A la suite de cette
' Sermons du P. Claude de la Colombière, 4. vol. in-12. Lyon, 3e édition, 1689. Préface. Cette préface un peu oratoire, et contenant peu de détails précis, est pourtant tout ce que nous avons sur le P. de la Colombière. Combien il est à regretter que près de deux cents années se soient écoulées sans que personne ait songé à nous donner la vie de ce grand serviteur de Dieu I
grande retraite , il avait été nommé supérieur de la résidence de Paray, et nous allons l'y voir arriver au moment où avait lieu la dernière des trois grandes révélations du sacré Cœur , celle qui devait clore le cycle de ces solennels entretiens , en en disant le dernier mot.
Pendant que Dieu préparait au dehors les appuis dont Marguerite allait avoir besoin , il achevait de former son âme. On se rappelle comment s'était passé son noviciat : dans des joies et des consolations si grandes que la sainte avait peine à les supporter. « 0 mon Dieu, s'écriait-elle, suspendez vos douceurs , ou augmentez ma capacité pour les recevoir. » Quand elle eut fait profession, ces douceurs continuant à inonder son âme, elle commença à s'en étonner et à s'en inquiéter. Elle avait épousé un Dieu crucifié , anéanti , humilié , souffleté. Elle ne voulait pas d'autre sort. Elle 'se plaignait à Notre- Seigneur. « Eh! mon Dieu, lui disait-elle, vous ne me laisserez donc jamais souffrir! » On voit alors commencer entre elle et Notre-Seigneur une lutte étrange. Notre-Seigneur veut la combler des caresses et des consolations de son amour. Elle n'en veut pas. Elle ne veut que des douleurs, des mépris, des humiliations. Elle les veut si ardemment que Notre-Seigneur est obligé de céder; il se retire, mais lentement, peu à peu, comme une armée vaincue qui s'en va en bon ordre. « Une fois qu'il la combloit des délices du Thabor, ce qui lui étoit plus dur que la mort, n'ayant pas de conformité avec son époux déchiré et crucifié au Calvaire, il
lui dit intérieurement : Laisse -moi faire. Chaque chose a son temps. Maintenant mon amour se veut jouer de toi, selon son bon plaisir. Mais tu n'y perdras rien ». »
Et une autre fois , pressé par ses instances : « Prends un peu de patience, lui dit-il, je te ferai sentir plus tard ce qu'il te faudra souffrir pour mon amour2. »
0 bonté adorable de Notre- Seigneur 1 il ne pouvait se décider à commencer le crucifiement de son épouse. Un jour qu'elle conjurait Notre- Seigneur de ne jamais rien faire connaître d'elle que ce qui pourrait l'humilier devant les créatures et la détruire dans leur estime : « Car, hélas! mon Dieu! disait-elle, je sens ma foiblesse, et j'ai peur de vous trahir. — Ne crains rien, lui dit Notre-Seigneur, je me rendrai ton gardien. Elle répliqua : Eh quoi : Seigneur, vous me laisserez donc toujours vivre sans souffrir ! Alors il lui montra une croix toute couverte de fleurs : Voilà, lui dit-il, le lit de mes chastes épouses, où je te ferai consommer les délices de mon amour. Peu à peu ces fleurs tomberont; il ne restera que les épines que ces fleurs cachent à cause de ta foiblesse; mais elles te feront sentir si vivement leurs pointes, que tu auras besoin de toute la force de mon amour pour en accepter le martyre 3. »
. On s'arrête involontairement devant cette vive et
i Contemp., p. 39.
2 Ibid., p. 44.
3 Mémoire, p. 322.
saisissante image de la vie. Un lit d'épines que couvrent un instant des fleurs; après quoi les fleurs se fanent, les rêves s'évanouissent, les illusions tombent; et il ne reste que des pointes, si perçantes et si pénétrantes, que Dieu seul peut nous en faire supporter la douleur. Seulement, tandis que nous pleurons et que nous gémissons, Marguerite -Marie tressaillait de joie. « Ces paroles la réjouirent, pensant qu'il n'y auroit jamais assez de souffrances pour désaltérer la soif ardente qu'elle en avoit , qui ne lui donnoit aucun repos ni le jour ni la nuit '. »
Mais Notre -Seigneur avait beau multiplier les promesses , et assurer la Bienheureuse que l'heure n'était pas loin où il la rassasierait d'humiliations et de souffrances, rien ne pouvait satisfaire le désir qui la tourmentait. « Il me semble, écrivait-elle, que je ne serai jamais en repos que je ne me voie dans des abîmes d'humiliations et de souffrances , inconnue à tout le monde, et dans un éternel oubli. Ou, si l'on se souvient de moi , que ce ne soit que pour me mépriser davantage. En vérité, si l'on savoit le désir que j'ai d'être humiliée et méprisée, je ne doute pas que la charité ne portât tout le monde à me satisfaire sur ce point a. »
« J'éprouve, disait-elle encore, un si fort désir de souffrir que je ne puis trouver de plus doux repos que de sentir mon corps accablé de souffrances , mon
1 Contemp., p. 45.
2 Languet, Vie de la vénérable sœur, p. 115.
esprit dans toutes sortes de dérélictions , et tout mon être dans les humiliations, mépris et contradiction ». » Et ce mot, qui va désormais remplir toutes ses lettres, et dont la formule, variant sans cesse, restera toujours la même : « Il n'y a que la douleur qui me rende la vie supportable. »
Les actions répondaient aux paroles. L'humble et grossière nourriture du cloître lui paraissait trop recherchée pour une pécheresse comme elle. Elle l'assaisonnait de cendres pour lui enlever le peu de goût qui aurait pu y demeurer. Elle se privait de toute boisson. Une fois en particulier elle passa cinquante jours sans boire. Et une autre fois elle prit la résolution de ne jamais boire depuis le jeudi jusqu'au samedi de chaque semaine. Reprise par ses supérieures , et obligée par elles de satisfaire sa soif, elle avait mille industries pour ne la satisfaire qu'avec des eaux tièdes, désagréables au goût. La nuit, elle introduisait dans son lit des planches, et même des têts de pots cassés. « Qui l'auroit laissée faire, écrivait sa supérieure, la mère de Saumaise, elle auroit massacré son corps de veilles, de disciplines et de toutes autres macérations, bien que je ne lui aie jamais vu , en six ans, que cinq mois de santé 2. »
Qu'ajouterai- je? Ce que les délicats du siècle ont reproché à l'illustre auteur de la Vie de sainte Elisabeth, ce qu'on m'a reproché à moi-même dans
1 Mémoire, p. 336.
2 Languet, Vie de la vénérable sœur, p. 108.
l'Histoire de sainte Chantai, il faut qu'on me permette de le raconter ici. Et encore j'avertis ces délicats que j'en supprime la moitié. Tout son bonheur était de baiser les plaies des malades, de poser ses lèvres sur les ulcères les plus dégoûtants. Une fois en particulier qu'elle soignait une moribonde atteinte d'un cancer à l'estomac et qui ne pouvait rien garder, voulant nettoyer le vomissement de cette malade , elle le fît avec ses lèvres et sa langue, en disant à Jésus-Christ : « Si j'avois mille corps, mille amours et mille vies, je voudrois les immoler pour vous être asservie. » Et elle ajoute : « Je trouvois tant de délices en cette action que j'aurois voulu tous les jours rencontrer de pareilles occasions , pour apprendre à me vaincre et à n'avoir que Dieu pour témoin ». »
C'étaient tous les jours des scènes pareilles, des désirs d'humiliation, des soifs de mépris, mille industries pour se faire souffrir, des élans extraordinaires vers les plus effrayantes immolations. Il y avait, selon son expression, trois tyrans enfermés dans son cœur, qui ne lui laissaient ni repos ni trêve, qui n'étaient jamais satisfaits, et la pressaient sans cesse de faire davantage. Le premier, c'était l'amour du mépris; le second, l'amour de la souffrance; le troisième, le plus doux, le plus grand, le plus insatiable, le moins facile à contenter, c'était l'amour de Jésus -Christ. « Jésus-Christ 1 Jésus- Christ! » disait-elle; et l'accent avec lequel elle pro-
i Mémoire, p. 337.
nonçait ce mot, valait tout un discours. — « Plus j'avance, plus je vois qu'une vie sans l'amour de Jésus -Christ est la dernière de toutes les misères. » — « Pour aller à Jésus-Christ, s'il me falloit marcher sur un chemin de flammes, et les pieds nus, il me semble que cette peine ne me seroit rien. Quand j'ai reçu Jésus-Christ, je demeure comme anéantie, mais avec une joie si ravissante que quelquefois, pendant un demi-quart d'heure, tout mon intérieur est un profond silence, pour entendre la voix de celui que j'aime '. »
« Je ne sais si je me trompe, écrivait-elle encore (car on ne se lasse pas d'entendre des accents pareils, si forts, si héroïques, si élevés au-dessus de nos faiblesses et des impuissances de l'humanité), il me semble que mon grand plaisir seroit d'aimer mon aimable Sauveur d'un amour aussi ardent que celui des séraphins. Mais je ne serois pas fâchée que ce fût dans l'enfer même que je l'aimasse. La pensée qu'il y aura un lieu dans le monde où , pendant l'éternité, un nombre infini d'âmes, rachetées parle sang précieux de Jésus-Christ, n'aimeront nullement cet aimable Rédempteur, cette pensée m'afflige profondément. Je voudrois, mon divin Sauveur, si c'étoit votre volonté , souffrir tous les tourments de l'enfer, pourvu que je vous aimasse autant qu'auroient pu vous aimer dans le ciel tous ceux qui y souffriront toujours et qui ne vous y aimeront jamais a. »
i Contemp., p. 46.
2 Languet, Vie de la vénérable saur, p. 00.
Plus on avançait, plus cet amour de Dieu la consumait. Sa frêle et délicate constitution ne résistait pas à de telles émotions. Maigre, pâle, avec une chair transparente à travers laquelle on apercevait comme la flamme de l'esprit, elle réalisait de plus en plus le chant de son noviciat :
Je suis une biche harassée, Qui cherche Tonde avec ardeur; La main du chasseur m'a blessée , Son dard a percé jusqu'au cœur.
Telle était, en sa vingt-cinquième année, la bienheureuse Marguerite-Marie. Tels sont tous les saints. Pour nous, pour la plupart des hommes, Dieu est une connaissance que l'on salue de loin, et à peine. Pour quelques-uns, c'est un ami; pour bien peu, un ami intime. Et puis, dans cette foule, il y en a pour lesquels Dieu est plus qu'un ami , plus qu'un père, plus qu'un époux; qui ont pour lui un amour qui va jusqu'à la passion, jusqu'à la folie. Le monde ne comprend pas ce mystère; il en rit et s'en moque; mais qu'importe? cela est.
Si étonnés toutefois que pussent être les témoins de cette vie prodigieuse, en voyant croître ainsi cette avidité de souffrances, ce besoin d'humiliations et de mépris , cette soif d'amour de Dieu , il y a une chose qui les étonnait bien davantage : c'était cet état d'absorption que nous avons déjà remarqué plus haut, et qui, arrivé à son point suprême, frappait maintenant tous les regards d'une admiration étonnée. En récréation, au réfectoire, au chœur, il fal-
lait sans cesse la réveiller. Elle n'était plus sur la terre. Avait-on besoin d'elle, on ne courait pas la chercher à sa cellule. On courait à la chapelle. Elle n'en sortait plus '. Elle y passait des heures entières, à genoux, les mains jointes, les yeux fermés, sans un mouvement, ne voyant rien , n'entendant rien, pas même les sœurs qui venaient lui frapper sur l'épaule, à moins qu'elles ne prononçassent le mot d'obéissance; car alors elle se levait rapidement et allait où on la demandait.
Il faut faire entendre les témoins de ces scènes extraordinaires, et contempler un instant la plus grande contemplative qui ait apparu dans l'Église depuis sainte Thérèse.
« J'atteste, dit la sœur Marguerite d'Athose , avoir vu la dite Vénérable passer presque toute la journée, surtout les dimanches et les fêtes, devant le saint Sacrement, à genoux, immobile, dans un recueillement si grand, que toute la communauté étoit surprise comme elle pouvoit rester si longtemps dans la même attitude , vu sa complexion, qui n'étoit pas des plus fortes2. »
« Ayant vécu de longues années avec la Vénérable, j'atteste, dit la sœur Claude -Rosalie de Farges, qu'elle étoit toujours la première à l'oraison du matin , et d'une assiduité si grande devant le saint Sacrement qu'elle n'en bougeoit p-resque toute la journée des fêtes , dans un respect et anéantissement
i Procès de 1715. Déposition de la sœur Rosselin. 2 Procès de 1715. Déposition de la sœur Marguerite d'Athose, p. 67.
qui inspiroient de la dévotion à ceux qui la voyoient; qu'elle, déposante, l'y a vue assister depuis les sept heures du soir du jeudi saint jusqu'à quatre heures du malin, à genoux, comme immobile, les mains jointes sur la poitrine; et que les autres sœurs qui lui succédoient ont observé qu'elle a continué jusqu'à l'office dans la même situation. Ce qui donna lieu à la déposante de lui dire un jour : Ma chère sœur, comment pouvez -vous faire pour demeurer si longtemps comme cela? A quoi elle répondit : Je ne sais point si j'ai un corps dans ce temps -là l. »
Voici une autre déposition plus explicite encore et plus curieuse : celle de la sœur Elisabeth de la Garde , supérieure du monastère de Paray. Elle y était entrée presque dans le même temps que la vénérable sœur, elle avait été sa compagne de noviciat. « J'atteste, dit -elle, que la vénérable sœur a toujours été très-fidèle à passer tous les temps libres devant le saint Sacrement, dans une adoration profonde, les mains jointes, sans faire aucun mouvement qui ressentît la légèreté; que tous les jours de fête, depuis qu'elle étoit levée jusqu'au dîner, et depuis la fin de la récréation jusqu'à vêpres, elle y étoit en oraison ; que les jeudis saints , plusieurs années de suite, elle a passé depuis les sept heures du soir jusqu'à sept heures du lendemain malin, à genoux, dans une même place, sans tousser, sans se mouvoir. Ce que ladite déposante à examiné, le temps qu'elle demeuroit au chœur, et
i Procès de 1715, p. 69.
donnant commission à d'autres sœurs ae l'examiner aussi pendant qu'elle s'a'loit reposer, pour savoir si elle l'eroit de même; et elles l'assuroient qu'elle s'étoit tenue toute la nuit dans la même posture l. »
Ce qui se fit là, par ordre de la mère de la Garde, se faisait sans cesse et se continua pendant toute la vie de la Bienheureuse. « Une nuit du jeudi au vendredi saint, dit un des témoins, nous venions de temps en temps regarder à travers la porte entrebâillée du chœur. Elle étoit à genoux, immobile, les mains jointes sur la poitrine, la figure embrasée. Cela dura douze heures sans le moindte mouvement -. » — « Je l'ai remarquée , dit la sœur Marie- Rosalie de Lyonne, et observée une fois depuis sept heures du soir jusqu'à minuit; et les autres sœurs, de concert avec moi , depuis minuit jusqu'au lendemain matin sept heures; pendant tout ce temps elle a demeuré à genoux, les mains jointes , comme immobile. Et le lendemain , ladite déposante lui ayant demandé comme elle pouvoit rester si longtemps dans la même posture et à quoi elle pouvoit penser, elle lui répondit : Je suis si occupée de la passion de Notre-Seigneur, que je ne sais pas si j'ai un corps dans ce temps-là; car je ne le sens point3.»
Et ce n'était pas seulement les sœurs qui se succédaient ainsi, qui l'épiaient par la porte entrebâillée du chœur, c'étaient les petites pensionnaires, qui demandaient à se lever pour venir voir pendant
i Procès, p. 72.
2 lbid., p. 64.
3 Procès de 1715, p. 06.
la nuit « comme leur sainte maîtresse priait bien Dieu • » ; c'était le peuple, c'étaient les fidèles, qui, « les jours où le saint Sacrement éloit exposé, venoient la regarder par la grille, se la montroient du doigt en disant : « Voici la sainte! » sans parvenir à la distraire 2. »
Les sœurs allaient plus loin dans leur pieuse cuiosité. Elles s'approchaient, elles lui parlaient, elles lui frappaient sur l'épaule , sans obtenir un mot de réponse. « J'atteste, dit la sœur Jeanne- Françoise Chalon, que j'ai vu la servante de Dieu plusieurs fois dans une présence de Dieu si grande , devant le très- saint Sacrement de l'autel, que j'ai été pour lui parler sans en pouvoir tirer une parole, étant comme tout immobile, pénétrée de Dieu, et comme marbre 3. » — « J'ai entendu dire à mon frère, prêtre, confesseur du monastère, dépose M. Claude Michou , avocat au parlement, que, quand la Vénérable étoit à genoux devant l'autel, elle paroissoit comme extasiée 4. »
Ce mot d'extase fera peut-être sourire ici quelques personnes. Mais qu'elles me permettent de le leur demander : est-ce qu'il y a un amour sans contemplation, une grande passion sans extase? Est-ce que la vie d'une mère , pendant les premiers mois de la vie de son enfant, est autre chose qu'un perpétuel ravissement devant un berceau? Et que fait-on au-
i Procès, p. 71.
2 Ibid., p. 102.
3 Ibid., p. 106.
; Ibid., p. 87.
près du lit de mort où reposent, pour quelques instants encore, les restes d'un être chéri? On regarde, on contemple , on s'oublie. Est-on assis ou à genoux pendant cette contemplation? Depuis quand y eston? qui le pourrait dire? Plus on aime, moins on le sait.
Voilà ce que faisait la bienheureuse Marguerite- Marie pendant ces nuits entières , « à genoux douze heures de suite, les mains jointes sur la poitrine, les yeux fermés, immobile, sans tousser ni faire le moindre mouvement » , « comme marbre » et « la figure extasiée. » Elle aimait et elle s'oubliait en aimant.
Il n'y avait qu'une chose qui la pût rappeler sur la terre, c'était l'obéissance. A ce mot, elle se réveillait, saluait doucement l'autel, et se levait pour se rendre où elle était appelée. « J'atteste, dit la sœur Françoise - Rosalie Verchère, que je l'ai vue des heures entières dans des oraisons si profondes que je m'approchois d'elle sans parvenir à la distraire ; que cependant au moindre signe d'obéissance, elle quittoit tout pour s'y rendre; avouant ladite déposante lui avoir été dire une fois de la part de la supérieure , quoique ce ne fût que de son propre mouvement et pour voir si elle quitteroit sa prière , de s'aller chauffer; sur-le-champ elle partit pour y aller ', » — « Je me rappelle, dit la mère Elisabeth de la Garde, qu'une fois, voulant faire épreuve de l'obéissance de la servante de Dieu, je lui allai dire à l'oreille, la nuit du jeudi saint qu'il faisoit un grand
l Procès, y 52.
froid, après néanmoins en avoir demandé la permission : Ma sœur, notre mère vous mande de vous aller chauffer. Aussitôt elle fit la génuflexion , se retirant pour un quart d'heure, s'en alla vers le feu, et vint après se remettre à sa place au chœur, et y demeurer jusqu'au lendemain à l'heure de prime, qui est sept heures ». »
Néanmoins, si extraordinaire que fût cette immobilité pendant douze heures de suite, au milieu des plus grands froids de la nuit , ce n'est pas ce qui étonnait le plus les témoins de cette vie prodigieuse. Quelquefois, pendant qu'elleétaitau chœur,à genoux, elle défaillait tout à coup. Il fallait l'emporter, toute tremblante et brûlante. Son visage était en feu, ses yeux en larmes. Elle ne pouvait rien répondre, ni même se soutenir. Une fois on la trouva étendue , défaillante dans le chœur, et des torrents de larmes coulaient doucement, mais sans interruption , de ses yeux -. « Une autre fois, dit -elle , je ne me sentois plus , ni ne savois plus où j'en étois. Lorsqu'on me vint retirer de là, voyant que je nepouvois répondre, ni même me soutenir qu'à grand'peine, on me conduisit à notre mère, qui me trouva comme tout hors de moi-même, tremblante et brûlante; l'on croyoit que j'en mourrois 3. »
C'étaient sans cesse des scènes pareilles, qui étonnaient les sœurs, qui les alarmaient, qui inspiraient aux unes de la pitié tendre et respectueuse, aux
i Procès, p. 72.
- Mémoire, p. 327.
3 Jbid., p. 328.
autres de l'admiration et de l'enthousiasme; qui leur faisaient dire à toutes : « Qu'est-ce donc que ceci? Que se passe-t-il entre Dieu et cette âme pendant de si longues heures? N'est-ce que de l'illusion? ou bien est-ce Dieu qui opère en elle? mais alors pourquoi? »
Ce que les sœurs se demandaient en ce temps-là, nous le savons aujourd'hui. L'obéissance a descellé les lèvres de l'humble vierge , et l'Eglise a authentiqué ses paroles. Guidé par cette autorité infaillible, nous allons donc pénétrer, sans crainte de nous tromper, dans le secret de ses ravissements, et en contempler la beauté.
Mais il faut nous recueillir auparavant.il faut faire comme le pèlerin qui, approchant de Jérusalem, entend tout à coup son guide s'écrier : El Codsf La Sainte/ Il s'arrête ému , s'agenouille et adore, avant d'oser lever les yeux sur cette ville où apparut le Verbe fait chair, sur cette colline où expira l'Amour infini 1