‹ Histoire de la bienheureuse Marguerite-MarieChapitre 20 sur 58 · PREMIÈRE ADORATION PUBLIQUE DU SACRÉ CŒUR · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ADORATION PUBLIQUE DU SACRÉ CŒUR

Adjuro vos, filiœ Jérusalem, si inveneritis Dileclum , ut nunlietis ei quia amore langueo.

Je vous en conjure, ô filles de Jérusalem, si vous trouvez mon Bien -Aimé, dites-lui que je languis d'amour.

(Cant. v, 8.)

Adducentur Régi virgines post Eam :

afferentur in lœtitia et exsultalione :

adducentur in templum Régis.

Après Elle, voici que viennent déjeunes vierges. Elles s'offrent pleines de joie et d'enthousiasme. Elles pénètrent dans le sanctuaire du Roi.

(Psalm. xliv.1

En nommant la Bienheureuse maîtresse des novices, la mère Melin avait moins cédé à ses attraits personnels qu'à des demandes qui lui arrivaient de toutes parts. La sainteté de notre humble Margue-

rite -Marie commençait à devenir éclatante. De jeunes professes, qui allaient sortir du noviciat, se déclaraient prêtes à y rester, si on la leur donnait pour maîtresse ; des religieuses plus âgées sollicitaient dans ce cas la faveur d'y rentrer. Même une ou deux novices, qui avaient eu le bonheur de s'entretenir avec elle, profitaient de la bonté de la mère Melin pour exprimer humblement leur désir. On touchait à l'heure où la sainteté de la Bienheureuse allait percer les derniers nuages '.

Disons d'abord comment était composé le noviciat au moment où Marguerite-Marie en prit la direction.

La plus ancienne des novices, Claude-Marguerite Billet, était de Paray, fille d'un médecin, « le plus fameux de la province 2, » celui qui tout à l'heure était au chevet de la Bienheureuse malade, et qui l'assistera à son lit de mort. Pleine d'agréments et de belle humeur dans le monde, elle était devenue au cloître « une âme tout intérieure », « une fille d'oraison et de silence dont l'union avec Dieu et l'ardeur pour la sainte communion ne se sauraient peindre. » Elle était si embrasée de ses divines flammes qu'elle se serait accablée d'austérités pour Dieu , si on le lui avait permis. Elle en était insatiable, et le plus doux plaisir qu'on lui pût l'aire était de lui en accorder; c'était son rafraîchissement délicieux. Liée d'amitié avec la Bienheureuse, enthousiaste de ses vertus , elle se mit avec bonheur sous

* Procès de 1715. Déposition de la sœur de Farges. 2 Circulaire du 23 mars 1725.

sa direction, et commença à courir avec ardeur à l'odeur de ses parfums. Elle fut une des premières à comprendre et à goûter la dévotion au sacré Cœur. Elle se plongea dans l'amour de ce Cœur adorable, et ne tarda pas à être consumée de ses flammes1.

La seconde novice de la Bienheureuse se nommait Françoise- Rosalie Verchère. Elle était fille aussi d'un médecin, et avait douze frères ou sœurs, qui, à l'exception de deux , se consacrèrent tous à Dieu. Appelée à la vie religieuse, mais ne sachant dans quel Ordre, elle se promenait un jour, plus agitée que jamais, dans un jardin fort agréable d'une de ses parentes. « Elle entre dans un cabinet de ce beau jardin, et, pour charmer ses ennuis, elle ouvre^un livre qui étoit sur la table. Par bonheur, c'étoit la vie de notre vénérable mère de Chantai, et à l'endroit où le céleste Amant lui grave son nom sur le cœur; il s'imprima dans l'instant si fort sur celui de cette jeune amante, qu'elle se sentit éprise de son feu divin et résolue à être fille de la Visitation*.» La mère Greyfié la reçut avec joie, ne lui ménagea pas les épreuves pour se bien assurer de son courage; puis, la voyant vaillante et intrépide, elle résolut de la mener aux plus hauts sommets; on peut dire qu'il n'est guère de cime où elle ne soit montée. Son don principal était une présence de Dieu ininterrompue, d'où naissaient un recueillement et une modestie angé-

* Circulaire du 23 mars 1725. Abrégé de la vie et des vertus de notre chère sœur Claude-Marguerite Billet. 2 Circulaire du 23 mars 1726.

liques. Son extérieur seul donnait de la dévotion. On la comparait à sainte Catherine de Gênes. La Bienheureuse, qui l'aimait tendrement, lui prédit un jour que ce serait dans ses bras qu'elle mourrait; ce qui est arrivé, nous le verrons, d'une manière merveilleuse , contre toute attente. « Et comme si le feu et l'ardeur de cette sainte mourante se fussent répandus dans le cœur de notre chère sœur Françoise-Rosalie Verchère , n'ayant plus le soutien de cette incomparable et vertueuse amie, elle se livra entièrement au pouvoir de l'Amour divin, et le 5 novembre 1690, à l'âge de vingt- cinq ans, elle fit le vœu de faire tout ce qu'elle connoîtroit être le plus parfait. Bien loin d'en être embarrassée, elle trouva toute sa vie ces chaînes infiniment aimables. Rien ne lui coûtoit; et comme Dieu aime les cœurs généreux, il répandoit tant de douceur dans son âme, qu'au milieu d'austérités et de croix qui font frémir, elle nageoit comme en un fleuve de paix l. »

Elle avait une sœur plus jeune qu'elle, novice aussi, Péronne- Marguerite Verchère, dont nous n'avons pas retrouvé la vie. Elle était très -fervente, mais vive, spirituelle, et dans ces premiers temps elle disputait encore un peu à Dieu la pleine possession de son cœur. C'est elle qui, parlant de la Bienheureuse, dit un jour à sa sœur avec un doux sourire : « Prenons bien garde ; elle nous rendra plus dévotes que nous ne voulons. »

i Circulaire du 23 mars 1725. Abrégé de la vie et des vertus de notre chère sœur Françoise-Rosalie Verchère.

Voici maintenant la grande compagne de Françoise-Rosalie Verchère, née comme elle à Marcigny, et entraînée par son exemple à la Visitalion, Péronne- Rosalie de Farges. Amies dans le monde, encore plus dans le cloître, novices ensemble, toutes deux disciples tendrement aimées de la Bienheureuse, elles la recevront mourante dans leurs bras entrelacés ; elles veilleront à sa mémoire ; elles écriront sa vie; elles conserveront et recueilleront ses lettres ; dignes l'une et l'autre d'une éternelle reconnaissance, mais plus encore peutêtre Péronne- Rosalie de Farges, qui empêcha la Bienheureuse de jeter au feu son incomparable Mémoire, comme elle avait fait pour tous ses autres écrits, et qui a conservé ainsi à l'Église un des plus rares monuments de la sainteté, et le seul, peutêtre , qui permette de connaître un peu cette grande âme.

Péronne- Rosalie de Farges avait fait vœu de chasteté à sept ans. Mise peu après sous la direction du Père de la Golombière, qui lui fit faire sa première communion « comme un ange», elle entra à seize ans à la Visitation, malgré les résistances de sa famille, une des meilleures et des plus riches de la contrée. Dès les premiers jours elle fut confiée à la Bienheureuse, « qu'elle imita au plus près par la grandeur du courage et l'entreprise des vertus héroïques, ayant comme elle gravé sur son propre cœur le saint nom de Jésus, » pour témoigner à Dieu la véhémence de son amour; lequel y pénétra si avant, qu'elle y faisait des progrès continuels

par la sainte cruauté qu'elle exerçait sur elle-même et sa chanté immense pour le prochain, « tournant à une fin si noble son tempéramment tout de feu. » Mais en imitant de si près les traits de sa sainte maîtresse, elle avait conservé son caractère propre. « On la regarda longtemps comme un saint Jérôme qui n'accordoit rien à la nature, ni pour elle ni pour les autres; différant en cela de notre vénérable sœur Marguerite- Marie, dont l'air doux et rabaissé jusqu'au centre de son néant ne censuroit jamais personne, et gagnoit insensiblement par l'onction de ses discours. »

On ne saurait dire toutes les victoires qu'elle a remportées sur son tempérament vif et ardent, ayant pris pour devise : « Vaincre ou mourir ! » « Elle ne voyoit que son devoir, qu'elle tâchoit uniquement de remplir, comme une héroïne, toujours l'épée à la main pour vaincre ses passions, qui auroient été bien fortes si elle ne les eût réprimées. » Elle en vint si bien à bout, que, sur la fin de sa vie, « elle passoit dans la ville pour une seconde Marguerite -Marie, » et quand elle mourut, on accourut à ses funérailles « pour voir la sainte ' ».

Aux quatre novices que nous venons de faire connaître à nos lecteurs, il faut en joindre trois autres qui n'étaient pas indignes de prendre place dans une société aussi aimable et aussi fervente : Marie-Françoise Bocaud de la Clayette, qui mourut

i Circulaire du 23 mars 1725. Abrégé de la vie et des vertus de notre chère sœur Péronne- Rosalie de Farges. Voir aussi Année sainte, t. V, p. 282.

jeune et a laissé peu de souvenirs; Marie-Christine Boulhier de Seraur en Brionnais, dont la vie religieuse fut comme inaugurée par un miracle. Ayant souffert pendant son noviciat d'une maladie de langueur, le jour de sa profession elle reçut de la Bienheureuse l'ordre de demander à Dieu sa guérison. Elle s'étendit sous le drap mortuaire, pâle et débile, et elle se releva pleine de force , le visage illuminé des vives couleurs de la santé. Et enfin une septième , Marie- Nicoie de la Faige des Claines, qui a laissé dans l'institut un souvenir aimable et profond. C'était l'enfant de prédilection de la Bienheureuse, « son petit saint Louis de Gonzague, » comme elle l'appelait. « Jolie, gracieuse, bien faite, regardée dans sa famille comme une petite merveille, adulée de ses parents, dont à dix ans elle administroit la maison, idolâtrée de sa grand'mère, on fut bien étonné quand, à quatorze ans, elle demanda à entrer à la Visitation, et avec de telles instances qu'il fallut céder. » A quinze ans elle prenait le saint habit et commençait son noviciat sous la direction de la Bienheureuse. Telles étaient sa ferveur et sa modestie angéliques, que notre sainte, si sévère et si éclairée, lui fit prononcer ses vœux dès l'âge de seize ans, et lui mit ellemême le voile sacré sur la tête. Un peu après, elle fit, toute jeune, le vœu du plus parfait. Pleine de talents, de grâce, de douceur, habile à toutes sortes d'emplois, elle faisait tout avec une tranquillité ravissante. Son innocence et sa candeur étaient singulières. Elle ressemblait à un ange. Ses com-

pagnes disaient en riant que Dieu lui avait prêté un corps. Ce fut peut-être là le motif de la prédilection que la Bienheureuse eut toujours pour elle; privilège délicat qui rappelle celui du disciple bienaimé, et qui fait le plus bel éloge de cette chère novice. Au moment de mourir, la Bienheureuse l'envoya chercher, « voulant avoir ce petit ange à son chevet1. »

Au milieu de ces jeunes novices, comment ne pas distinguer et mettre dans un rang à part une religieuse plus âgée qu'elles toutes , qui avait fait profession en 1680 , qui remplissait dans la maison des charges importantes, et qui sollicita si ardemment la permission de rentrer au noviciat , que la bonne mère Melin ne sut pas s'y refuser. C'est que la sœur Anne- Alexis de Mareschalle était une âme singulièrement grande. Née dans le calvinisme , d'une de ces vieilles et nobles familles qui, mécontentes du train des choses, se jetèrent par opposition et par espoir de réforme dans l'hérésie; quand son père, qui voulait revenir à la vraie foi et qui ne le fit pas par complaisance pour sa femme, fut mort; quand celle-ci, qui avait violemment empêché son faible mari de se convertir, eut cependant abjuré à la voix persuasive du Père de la Colombière, et que pour décider sa fille Anne- Alexis à suivre son exemple elle l'eut amenée en secret à la Visitation sous prétexte d'y être pensionnaire , l'enfant s'apercevant du dessein de sa mère

i Circulaire du 17 avril 1746. — Année sainte, t. IX, p. 727.

éclata en fureur. Elle lui dit un torrent d'injures, et, mettant sa tête sur un tronc d'arbre, elle criait de toutes ses forces : « Coupez- moi la tête; je mourrai contente, plutôt que de me faire papiste et de rester avec ces loups et ces démons de religieuses. » On crut longtemps qu'il faudrait la rendre à sa mère. Elle se moquait de tout. A l'église , elle tournait le dos au saint Sacrement. Au jardin, elle montait sur de grands arbres, et jetant de là une corde sur les murs , elle essayait de les escalader. Telle elle était alors, ardente, énergique, passionnée; telle elle fut le lendemain de sa conversion et de son abjuration, vrai coup du Ciel. Ce ne fut pas assez pour elle d'être religieuse; elle se jeta à corp9 perdu dans ce qu'il y a de plus haut dans la religion, de plus effrayant dans la vertu. La mère Greyfié ne lui épargna pas les épreuves, « lui en donnant même d'extraordinaires, qui ne lui coûtoient du tout rien. » Jamais elle n'était dans une plus sainte joie que quand elle était plus accablée. On serait infini si on voulait détailler toutes les austérités qu'elle s'est imposées. Elle ne quittait point la ceinture de fer, pas même en veillant les malades, ainsi qu'en faisant la lessive et dans d'autres travaux encore plus pénibles. Elle chantait tout l'office ayant cet instrument de pénitence sur le corps; elle dormait avec , « tant elle s'étoit naturalisé les macérations corporelles. » Avec cela , un contentement et « une certaine allégresse qui reluisoit sur son visage , et qui passoit jusqu'à sa conversation, laquelle fut toujours gaie et saintement joyeuse ,

composant des couplets de chansons très -agréables pour s'animer à une nouvelle ferveur. G'étoit la meilleure amie du monde et la fille la plus obéissante à ses supérieures , étant comme une boule de cire entre les mains de Dieu et de celles qui lui en tenoient la place. C'est ce qui faisoit qu'on la mettoit dans tous les emplois, grands et petits, sans qu'elle fût ni abaissée ni élevée. » Elle était déjà religieuse depuis sept ans, lorsqu'elle demanda à rentrer au noviciat, où elle fut l'étonnement et l'aiguillon des jeunes sœurs.

Tel était le noviciat de Paray au moment où .la Bienheureuse en prit la direction. Voilà les îmes qui lui furent confiées. Elles étaient dignes l'avoir une sainte pour maîtresse; et celle-ci, embrasée de l'amour de Dieu et si zélée pour le répandre, ne pouvait pas désirer des éléments mieux préparés. Aussi , à peine elle fut entrée en charge, que « cette sainte fille, selon l'expression de nos vieux Mémoires, mit le feu de l'amour divin dans tous ces cœurs si bien disposés ' ». Elle les anima de sa parole; elle les enthousiasma de ses exemples. Tantôt elle leur expliquait simplement la règle, les observances; mais elle le faisait d'un tel ton, avec une onction si pénétrante, que toutes les difficultés semblaient disparaître. « Quoique avant elle, dit la sœur de Farges, nous eussions appris toutes ces observances des trois maîtresses qui l'ont précédée , notre vénérable

* Circulaire du 23 mars 172o.

sœur nous les expliquoit avec une onction toute céleste qui sembloit couler du Cœur même de Jésus, et qui facilitoit la vertu d'une manière délicieuse ». » Tantôt elle leur parlait de l'amour de Dieu. « Mais, dit la sœur Verchère, celui qu'elle avoit sur les lèvres n'étoit rien auprès de celui qu'elle avoit dans le cœur. Elle étoit passionnée pour Dieu. A chaque instant il lui échappoit des cris : Oh ! si vous saviez combien il est doux d'aimer Dieu! — Oh! qu'y a-t-il qu'on ne souffrît de bon cœur pour l'amour du prochain ! Elle revenoit si souvent sur ce point, que nous la comparions au disciple bien-aimé, saint Jean l'évangéliste. Et l'ardeur de cette charité l'embrasant du zèle le plus pur, elle disoit souvent qu'elle souffriroit volontiers tous les supplices pour sauver une série âme2. » D'autres fois, c'était de l'humilité, de l'oubli de soi qu'elle entretenait ses novices. Mais « son extérieur doux et rabaissé jusqu'au centre de son néant » parlait plus éloquemment que tout discours. « C'étoit plaisir, dit la sœur des daines, de la voir reprise par sa supérieure. Il étoit impossible de recevoir une correction avec une humilité plus vraie. Et les larmes qu'elle versoit sur ses moindres fautes laissoient cette impression qu'elle étoit morte à tout amour d'elle-même et absolument livrée à l'amour de Dieu 3. »

i Circulaire du 23 mars 1725.

2 Année sainte, t. IX, p 215.

3 Circulaire du 17 avril 1746.

Le plus ordinairement elle parlait du sacré Cœur. Elle, si timide, et qui, « par une retenue qui lui étoit naturelle, n'en disoit pas un mot à la communauté, pas même à ses amies dont elle avoit grand nombre, ni même au supérieur et au confesseur ordinaire », » au milieu de cette troupe aimable et pieuse, commença à laisser parler son cœur. Sans rien dire des révélations dont elle avait été honorée et qu'elle enveloppait d'un inviolable silence, elle se plaisait à les entretenir du Cœur adorable de Jésus, de sa beauté, des trésors qu'il renferme , des grâces dont il inondera ceux qui sauront le comprendre, l'adorer et l'aimer. Et elle pouvait dire tout cela sans se trahir; car, nous l'avons vu , qui a mieux parlé du Cœur de Jésus que saint François de Sales? Qui en a plus pieusement contemplé et compris la beauté que sainte Chantai et les premières mères de la Visitation? En parlant ainsi , elle restait donc dans le plus pur esprit, dans les plus vénérables traditions de l'institut.

Du reste, Dieu semblait à ce moment multiplier les révélations, afin qu'elle comprît de plus en plus le Cœur adorable de Jésus, et aussi afin de donner à sa parole cet éclat, cette beauté, cette lumière, cette chaleur qui naissent sans effort sur les lèvres d'une personne émue et enthousiasmée. On se rappelle quel avait été le caractère des grandes révélations du sacré Cœur. Notre- Seigneur lui avait apparu, dans une gloire, sur l'autel, la poitrine

i Circulaire du 17 avril 1746.

entr'ouverte et le Cœur battant d'amour. Plus tard, comme si Dieu eût voulu concentrer ses regards sur le Cœur même, ce Cœur commença à lui apparaître seul, sur un trône, dans une lumière immense. « Une fois, dit- elle, ce divin Cœur me fut représenté comme sur un trône de feu et de flammes, rayonnant de tous côtés, plus brillant que le soleil et transparent comme le cristal. La plaie qu'il reçut sur la croix y paroissoit visiblement; il y avoit une couronne d'épines autour de ce divin Cœur, et une croix au-dessus. »

« Notre-Seigneur, ajoute -t-elle, m'assura qu'il prenoit un singulier plaisir d'être honoré sous la figure de ce Cœur de chair, dont il vouloit que l'image fût exposée au public , afin de toucher le cœur insensible des hommes, me promettant qu'il répandroit avec abondance sur tous ceux qui l'honoreront tous les trésors de grâce dont il est rempli. Partout où cette image sera exposée, elle y attirera toutes sortes de bénédictions l. »

Une autre fois elle eut une révélation plus lumineuse encore. Pour l'exciter à demander avec plus d'instance les adorations des hommes, Dieu lui fît contempler les adorations des anges. « Un jour, dit-elle, que l'on travailloit à l'ouvrage commun du chanvre, je me retirai dans un petit coin pour être plus proche du saint Sacrement. Mon Dieu me donnoit là de très-grandes grâces. Faisant donc là mon ouvrage, je me sentis d'abord toute recueillie in-

1 Contemp., p. 87.

lérieurement et extérieurement. Le Coeur adorable de mon Jésus me fut préserlé plus brillant qu'un soleil. Il étoit au milieu des flammes de son pur amour, environné de séraphins qui chantoient d'un concert admirable :

L'amour triomphe, l'amour jouit, L'amour du saint Cœur réjouit.

« Ces esprits bienheureux m'invitèrent à m'unir à eux pour louer cet aimable Cœur, mais je n'osois le faire. Ils me dirent qu'ils éloient venus pour s'associer avec moi afin de lui rendre un continuel hommage d'amour, d'adoration et de louanges. Ils écrivirent en même temps celte association dans le sacré Cœur en lettres d'or et du caractère ineffaçable de l'amour. Cette grâce dura environ deux à trois heures, et j'en ai ressenti toute ma vie les effets, tant par les secours que j'en ai reçus que par les suavités qu'elle m'avoit fait goûter et qu'elle produit toujours en moi. Je restai tout abîmée de confusion. Je ne nommois plus les anges, en les priant, que mes divins associés '. »

Des visions semblables se montraient souvent à elle. En particulier, « tous les premiers vendredis du mois, dit-elle, le sacré Cœur de Jésus m'étoit représenté comme un soleil brillant d'une éclatante lumière, dont les rayons donnoient à plomb sur mon cœur, lequel se sentoit embrasé d'un feu si

« Contemp., p. 75.

ardent, qu'il lui sembloit qu'il l'alloit réduire en cendres '. »

Ainsi donc, dans ses lumineuses extases, voilà ce que Dieu montrait à la Bienheureuse : un Cœur ! et un Cœur battant d'amour! Elle ne voyait plus que cela ! Au ciel et sur la terre, spectacle adorable! tout se résumait en un Cœur! Il y a des religions qui ont fait adorer la sagesse. Il y en a, ô aberration! qui ont fait adorer le bonheur, même le plaisir. Il y en a de plus dégradées encore , qui ont fait agenouiller l'humanité devant la force. Elles se trompaieni toutes. Il n'y a d'adorable que l'amour!

Même la sainteté, celle devant laquelle se prosternaient les Juifs au milieu des foudres du Sinaï , devant laquelle les chérubins se couvrent de leurs ailes, n'est pas ce qui mérite le mieux les adorations de l'homme. Elle le cède à l'amour.

Et c'est là ce qui fait que le Christianisme sera la religion éternelle de l'humanité. « Si je dis à un homme : Je vous estime; ne puis-je pas lui dire autre chose? s'écriait un jour un grand orateur. Oui, car je peux lui dire : Je vous admire. Et si je dis à un homme : Je vous admire ; ne puis-je pas lui dire autre chose? Oui, car je puis lui dire : Je vous vénère. Et si je dis à un homme : Je vous vénère; ne puis-je pas lui dire autre chose? Ai-je épuisé dans ce mot la parole tout entière? Non; j'ai encore une chose à lui dire, une seule, la dernière de toutes. Je puis lui dire : Je vous aime. Dix mille mots précèdent celui-là, aucun autre ne vient après

l Contemp., p. 75.

lui dans aucune langue ; et quand on l'a dit une fois à un homme, il n'y a qu'une ressource, c'est de le lui répéter toujours '. » De même, quand on a fait adorer la puissance, on peut faire adorer la sagesse. Quand on a fait adorer la sagesse, on peut faire adorer l'amour; mais quand on a fait adorer l'amour, c'est fini. Il n'y a plus qu'une ressource, c'est de l'adorer toujours.

Et quel est l'amour que le Christianisme a fait adorer? On aura remarqué ce que dit notre Bienheureuse, que, quand le Cœur de Jésus lui était montré sur un trône de feu et de flammes , « la plaie qu'il avoit reçue y paroissoit visiblement, et il y avoit une couronne d'épines autour de ce divin Cœur. » Cette vision se représentait souvent à elle, et ce caractère d'immolation et de sacrifice s'accentuait sous mille formes. « Une fois, dit-elle, ce Cœur amoureux me fut montré tout transpercé et déchiré de coups *. » Une autre fois ce Cœur lui apparut percé à jour, « ouvert comme un abîme sans fond creusé par une flèche sans mesure 3. » — « La plupart du temps, les épines de la couronne l'enserroient si étroitement et le pressoient avec tant de violence qu'il étoit tout meurtri, et que le sang couloit à flots *. » C'était la traduction du mot divin de Y Imitation : « Et sine dolore non vivitur in amore! Sans douleur il n'y a point d'amour5. »

1 Contemp., p. 54.

> Ibid., p. 54.

3 Ibid., p. 51.

« Ibid., p. 62.

8 De Imitalione Christi, lib. 111, cap. v.

Chose admirable! il y a dans le cœur deux pôles : celui par lequel on jouit, et celui par lequel on souffre. De ces deux pôles, il y en a un qui est l'ait pour durer toujours, que nous emporterons dans l'éternité, c'est celui par lequel on jouit. Mais, qui le croirait? ici -bas, sur cette triste terre, il faut à peine en user. Il est périlleux. Il n'est ni grand ni fécond. Si vous aspirez à la gloire, au génie, à la sainteté, laissez ce côté du cœur, ce côté divin, ce côté céleste, par lequel on jouit. Son heure n'est pas venue. Il ne fait ici-bas que des choses vulgaires. Toujours la couronne de lauriers a reposé sur des fronts meurtris, et l'auréole de la sainteté n'a jamais ceint que des cœurs crucifiés. Comme elles étaient donc belles, ces visions où la Bienheureuse apercevait, non pas seulement un Cœur, mais un Cœur blessé, un Cœur meurtri, un Cœur couronné d'épines et tout sanglant! Elle ne savait pas s'en détacher. Ce vivifiant spectacle l'élevait au-dessus d'ellemême, et ses plus longues heures, elle les employait à contempler ce Cœur blessé, à essayer de pénétrer dans les ravissants mystères de l'immolation et du sacrifice.

Cependant ce n'était pas la seule forme sous laquelle ce divin Cœur lui apparaissait. Il y en avait une autre , bien belle aussi , qui revenait sans cesse. Le Cœur de Jésus lui était montré « comme une ardente fournaise », une fournaise d'amour*;

i Contemp., p. 90.

2 Ibid., p. 193.

comme un aimant qui attiroit les âmes; comme un abîme où il falloit qu'elles se plongeassent, si elles vouloient se régénérer * ». Elle voyait quelquefois des âmes froides, des âmes glacées qui approchaient du foyer, et qui tout à coup, au moment où l'on croyait qu'elles allaient se réchauffer, s'échappaient d'une fuite insensée, et allaient se perdre dans les ténèbres. Elle en voyait d'autres qui arrivaient, froides, laides, flétries, et qui, au contact du Cœur de Jésus, s'illuminaient, s'embrasaient, et finissaient par se perdre en lui comme une étincelle dans un foyer. Un jour le Cœur de Jésus lui apparut semblable à une ardente fournaise, et. deux autres cœurs s'y allaient abîmer, et elle entendit une voix qui lui disait : « C'est ainsi que mon pur amour unit ces trois cœurs à jamais! » Et elle connut que c'était le cœur de son saint directeur et le sien qui s'abîmaient dans le Cœur de Jésus 2.

C'étaient à chaque instant des spectacles pareils, qui la ravissaient au-dessus de la terre, et la rendaient prophétesse, en lui révélant les secrets des âmes et les lois d'un monde supérieur. Comme il y a dans la nature un centre de gravité de l'univers visible, autour duquel se meuvent tous les astres, emportés vers lui et en même temps retenus par une double force qui met l'harmonie dans le ciel; de même, dans l'univers moral il y a un centre de gravité, immobile, immaculé, au milieu des agitations du monde,

i Contemp., p. 49.

2 Ibid., p. 90.

c'est le Cœur de Jésus. Seulement, à la différence des astres, qui, attirés vers le centre par l'attraction, sont heureusement retenus par la force centrifuge, il faut que les âmes abdiquent cette seconde force, cet égoïsme, cette personnalité, et qu'elles se laissent emporter et abîmer dans le Cœur de Jésus; il n'y aura d'ordre, de bonheur, que lorsque nous nous serons tous perclus en lui!

Voilà ce que voyait la Bienheureuse, et je ne m'étonne pas qu'elle passât des nuits entières en contemplation, et que quand on la laissait, à sept heures du soir, à genoux, au pied du tabernacle, on la retrouvât le lendemain matin à la même place, immobile, extasiée. Mais imagine-t-on ce que devaient être alors sa parole, l'éclat de sa figure, l'ardeur et la passion de ses sentiments , et par suite l'éloquence enflammée qui coulait de ses lèvres? Cependant , discrète et maîtresse d'elle-même, ayant appris des livres saints qu'il ne faut pas divulguer « le secret du Roi », elle ne disait rien de ses grandes révélations, ou, forcée dans ses derniers retranchements, elle ne le faisait qu'à demi-mots, d'une manière obscure. Un jour que la sœur de Farges, dans toute la simplicité qui convient à une vraie fille de la Visitation vis-à-vis de sa mère, lui demandait ce qu'elle pouvait faire à genoux de si longues heures et dans une telle immobilité devant le saint Sacrement, elle se contenta de répondre qu'elle était tout occupée des douleurs de Jésus dans sa passion. Et comme la jeune novice insistait : « Si j'ai un corps à ce moment, répondit-elle, ou si je n'en ai pas, j'aurois peine à

le dire. » Et une autre fois, se promenant avec la sœur Claude -Marguerite Billet, et passant près du petit bouquet de noisetiers : « Voilà, lui dit-elle, un endroit de grâces pour moi. C'est ici que Dieu m'a fait connoître le bonheur qu'il y a de soufirir, par la connoissance qu'il m'a donnée de sa passion. » Et à la sœur Verchère, qui était tombée subitement malade à la suite de la défense signifiée à la Bienheureuse de continuer à faire l'heure sainte, elle révéla, pour la consoler dans sa maladie, le secret de sa prière de la nuit du jeudi au vendredi, et de sa communion du premier vendredi du mois '. Il n'y avait rien là sans doute qui pût trahir le secret des grandes révélations du sacré Cœur. Mais plus on avançait, plus il était évident pour toutes que Dieu la favorisait de grâces singulières; et au point où l'on en était, bien que l'on ne sût rien, il était manifeste qu'un mot, un seul mot, la moindre parole imprudente, suffirait pour tout révéler, pour amener à une pleine lumière les pressentiments obscurs qui étaient dans toutes les âmes. Ce fut ce qui arriva , et voici comment.

Il y eut successivement deux lumières providentielles : l'une faible , mais qui éveilla l'attention ; l'autre absolument éclatante, qui enleva les derniers doutes.

La sœur Péronne- Rosalie de Farges, qui allait entrer en retraite, vint demander à sa directrice sur quoi elle ferait son oraison pendant ce temps. La

i Année sainte, t. IX, p. 216.

Bienheureuse lui remit un livre pour l'aider. Or « dans ce livre, dit la sœur de Farges, elle avoit laissé par mégarde un billet écrit de sa main, et qui contenoit à peu près ces termes : Noire-Seigneur m'a fait connoilre ce soir à l'oraison qu'il vouloit être connu, aimé et adoré des hommes; que, pour cela, il leur communiquerait beaucoup de grâces lorsqu'ils se seroient consacrés à la dévotion et à l'amour de son sacré Cœur l. On pense bien que la sœur de Farges ne laissa pas de montrer ce billet à ses chères compagnes de noviciat. La réputation de sainteté de la Bienheureuse y trouva un nouvel accroissement. Et on commença à soupçonner que ce n'était pas dans les livres qu'elle avait appris ce qu'elle disait du Cœur adorable de Jésus.

Un peu après, une chose absolument imprévue acheva de lever tous les voiles. On se rappelle que le Père de la Colombière était mort depuis deux ans (le 15 février 1682). Or, parmi ses papiers, on avait trouvé les notes qu'il avait écrites pendant une retraite; et il y avait dans ces notes un tel parfum de sainteté, elles donnaient une si belle idée de sa grande âme, elles pouvaient d'ailleurs être si utiles aux personnes pieuses, que les Jésuites se décidèrent à les faire imprimer. L'ouvrage parut à Lyon , sous ce titre : Retraite spirituelle du Révérend Père Claude de la Colombière ; et un des premiers exemplaires fut naturellement envoyé à la Visitation de Paray. La bonne mère Melin, l'ayant reçu, en fit

i Procès de 1715. Déposition de la sœur de Farges.

faire, avant de le lire elle-même, la lecture publique au réiectoire, voulant satisfaire au plus vite la pieuse avidité de toutes les sœurs. Déjà on avait presque achevé ce petit volume qui avait excité dans la communauté un véritable enthousiasme, lorsqu'on arriva à un passage bien inattendu. Ce jour-là , c'était précisément la sœur Péronne-Rosalie de Farges qui faisait la lecture. Après avoir dit que, pour plaire à Dieu et se rendre à sa sainte volonté, il prenait la résolution de promouvoir de toutes ses forces la dévotion au saint Sacrement, le Père de la Colombière ajoutait ces mots, que la sœur lut avec une émotion croissante :

« J'ai reconnu que Dieu vouloit que je le servisse en procurant l'accomplissement de ses désirs touchant la dévotion qu'il a suggérée à une personne à qui il se communique fort confidemment , et pour laquelle il a bien voulu se servir de ma faiblesse ; je l'ai déjà inspirée à bien des gens en Angleterre, et j'ai écrit en France sur cette dévotion, et prié un de mes amis de la faire valoir; elle y sera fort utile, et le grand nombre d'âmes choisies qu'il y a dans cette communauté me fait croire que la pratique dans cette sainte maison en sera fort agréable à Dieu. Que ne puis -je, mon Dieu, être partout, et publier ce que vous attendez de vos serviteurs et amis?

« Dieu donc s'étant ouvert à la personne qu'on a sujet de croire être selon son cœur par les grandes grâces qu'il lui a faites, elle s'en expliqua à moi, et je l'obligeai de mettre par écrit ce qu'elle m'avoit

dit. J'ai bien voulu l'écrire moi-même dans le journal de mes retraites, parce que le bon Dieu veut, dans l'exécution de ce dessein, se servir de mes foibles soins.

« Étant, dit cette sainte âme, devant le saint Sacrement un jour de son Octave, je reçus de mon Dieu des grâces excessives de son amour. Touchée du désir d'user de quelque retour, et de rendre amour pour amour, il me dit : « Tu ne m'en peux rendre un plus grand qu'en faisant ce que je t'ai déjà tant de fois demandé; » et me découvrant son divin Cœur : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes, qui n'a rien épargné, jusqu'à s'épuiser et se consumer pour leur témoigner son amour, et pour reconnaissance je ne reçois de la plus grande partie que des ingratitudes par les mépris, irrévérences, sacrilèges et froideurs qu'ils ont pour moi dans ce sacrement d'amour; mais ce qui est encore plus rebutant, c'est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés. C'est pour cela que je te demande que le premier vendredi d'après l'Octave du saint Sacrement soit dédié à une fête particulière pour honorer mon Cœur, en lui faisant réparation d'honneur par une amende honorable, communiant ce jour-là pour réparer les indignités qu'il a reçues pendant le temps qu'il a été exposé sur les autels; et je te promets que mon Cœur se dilatera pour répandre avec abondance les influences de son divin amour sur ceux qui lui rendront cet honneur. »

Nous avons dit que c'était la sœur Péronne-Rosalie de Farges qui faisait la lecture. Dès le premier

mot elle eut tout deviné , et elle jeta à la dérobée un regard sur la Bienheureuse, qui était en face d'elle au réfectoire. « Quand je fus arrivée, dit-elle dans sa déposition, à ce qui concerne la révélation du sacré Cœur, je regardai la vénérable sœur; elle baissoit les yeux et étoit dans un profond anéantissement l. » La communauté ressentit la même émotion. « Non-seulement la déposante, continue la sœur de Farges, mais la communauté comprit alors que c'étoit ladite servante de Dieu qui avoit fait ces prédictions2. »

Il n'y a que la jeunesse pour ne reculer devam rien. « Au sortir du réfectoire, la sœur de Farges aborde résolument la Bienheureuse : « Ma chère sœur, vous avez bien eu voire compte aujourd'hui à la lecture3? » Que faire devant une question pareille? Le nier? mais c'était impossible. L'avouer? son humilité le lui défendait. « La Bienheureuse baissa la tête, et répondit qu'elle avoit bien lieu d'en aimer son abjection *. »

A partir de ce moment, les novices n'eurent plus de doute. Pour elles, la Bienheureuse était une sainte, honorée des plus intimes entretiens de Notre- Seigneur. Elles se partageaient des morceaux de ses vêtements, et quand la sœur Anne -Alexis de Mareschalle lui coupait les cheveux, c'était à qui

i Procès de 1715. Déposition de la sœur de Farges.

2 Ibid.

3 Ibid.

4 On s'étonne que des faits pareils n'aient encore trouvé place dans aucune histoire de la Bienheureuse.

pourrait avoir des reliques. Il est probable aussi qu'à partir de ce jour la Bienheureuse mit un peu moins de réserve dans ses communications; elle regarda la révélation faite par le Père de la Colombière comme une indication de la Providence; et le vendredi après l'Octave du saint Sacrement, « elle se hasarda à attacher à l'autel du noviciat une petite image du sacré Cœur faite avec de l'encre '. »

Cependant la fête de leur sainte directrice approchant (20 juillet 1685), les novices résolurent de la lui souhaiter avec une pieuse solennité, qui répondît aux sentiments qu'elles avaient pour elle. La Sainte, s'étant aperçue à temps de ces préparatifs, leur demanda en riant si elles voulaient la rendre bien heureuse. Et, voyant s'épanouir le visage de ses chères novices, elle les pria que tous les hommages qu'elles se préparaient à lui rendre fussent offerts au divin Cœur de Jésus. Les novices comprirent, et en un instant tous les plans sont changés. Sous un escalier qui conduit à la tour il y avait un petit réduit, fort propre à contenir un autel et à être transformé en oratoire. La sœur des Claines prend

i L'original est à la Visitation de Turin. On lit au bas : Cette image est la première qui a élé vénérée sous le litre du sacré Cœur de Jésus, clans le noviciat du monastère de la Visitation Sainte- Marie de Paray. Le Cœur est entouré de la couronne d'épines et surmonté d'une croix. Ne sachant comment rendre l'amour qui le consumait, on a figuré l'ouverture de la lance, et on a écrit au milieu : Charilas. Autour de la couronne, on lit : Jésus. Maria. Joseph. Joachim. Anna. On ignore si cette image est de la main de la Bienheureuse, ou d'une de ses novices.

son pinceau, couvre les murs, les poutres, les chevrons du plancher de fleurs, d'étoiles, de cœurs enflammés que l'on y voit encore *. On dresse un autel ; on l'orne avec des roses, et on place au milieu cette petite image du sacré Cœur qui était au noviciat. Avec le consentement de la mère Mehn, elles avaient employé une partie de la nuit à cette œuvre, sans faire de bruit, si ce n'est le matin, où, ayant été préparer le réfectoire afin de se mettre en avance, elle s'oublièrent un peu dans leur joie, et attirèrent l'attention de quelques anciennes. Avertie par elles, la mère Melin vint trouver les novices, mais « elles lui dirent leurs raisons , et elle en demeura contente ». Elles achevèrent donc en paix leurs petits préparatifs.

Sur les sept heures, après Prime, la Bienheureuse se rendit au noviciat. On l'entraîna, sans mot dire, au petit oratoire. Elle fut à la fois surprise et ravie. Elle remercia ses chères novices de la joie qu'elles lui faisaient. Elle leur parla d'un air radieux, « avec les ardeurs d'un séraphin. » Puis, se prosternant devant cette image, et les faisant prosterner avec elle, elle se consacra publiquement au divin Cœur. Chacune des petites novices se consacra à son tour, en répétant les termes mêmes de la formule que la Bienheureuse avait employée. Après quoi , elle les invita à se retirer un peu dans la solitude et à écrire les sentiments dont elles venaient d'être pénétrées, leur promettant d'ajouter

l Année sainte, t. IX.

un mot au bas de leur consécration. Toute la matinée se passa ainsi dans un pieux ravissement.

Après midi, Marguerite-Marie réunit de nouveau ses novices autour de ce petit autel; elle était encore plus radieuse que le matin. Tout le bonheur de sa sainte âme resplendissait sur son visage. Elle félicitait ses novices; elle bénissait Dieu. Dans les transports de son amour, elle aurait voulu que tout le reste de la communauté fût venu offrir ses hommages au Cœur de son bon Maître1.

L'entendant parler ainsi, l'aimable et ardente sœur Verchère partit aussitôt, et allant trouver les sœurs qui se promenaient au jardin, elle leur raconte ce qui se passe au noviciat, et les conjure de venir offrir leurs hommages au Cœur de Jésus. Elle fut assez mal reçue. « Gomme c'étoient des filles d'observance, écrivent les Contemporaines , à la première proposition qui leur fut faite, elles la renvoyèrent bien loin, disant que ce n'étoit pas à de petites novices à établir des nouveautés -, lui citant un point de la règle qui le défendoit absolument 3. » La sœur Verchère a dit également dans

' Contemp., p. 206.

2 Ibid., p. 208.

3 Constitutions de la Visitation. Conslit. 18e. « Or, parce que les esprits humains prennent bien souvent de secrètes complaisances en leurs propres inventions, mesme quand c'est sous prétexte de dévotion ou accroissement de piété, et que néantmoins il arrive quelquefois que la multitude des Offices empêche l'attention, gayeté et révérence avec laquelle on les doit faire, il ne sera pas loisible à la Congrégation , sous quelque prétexte que ce soit, de se charger d'autres Offices ou prières ordinaires que celles qui sont marquées en ces Constitutions et Directoire. »

sa déposition : « Les plus vertueuses étoient précisément les plus opposées, crainte de nouveauté ». » De ce nombre étaient la sœur Catherine-Augustine Marest, renommée par les ardeurs de sa pénitence, qui la conduisirent souvent à l'héroïsme; la sœur Marie-Séraphique de la Martinière, toujours recueillie comme un ange, et si tendrement unie à Dieu, que nos vieux Mémoires disent qu'elle mourut d'amour; enfki, et surtout, la sœur Marie-Madeleine des Escures, que les manuscrits contemporains appellent sans cesse « la sainte mère Marie-Madeleine - ». C'est elle qui fut la plus énergique dans son refus , « quoiqu'elle fût l'amie intime de leur incomparable directrice 3. » — « Allez dire à votre maîtresse, répondit- elle à la sœur Verchère, que la bonne dévotion est la pratique de nos règles et constitutions, et que c'est ce qu'elle doit vous enseigner, et vous autres bien pratiquer. »

La petite sœur Verchère ne s'était pas attendue à cette réception; elle fut bien étonnée et embarrassée. Toutefois , pour ne pas contrister sa maîtresse dans un jour pareil, elle se contenta de dire, en revenant, que les sœurs ne pouvaient pas venir. « Dites plutôt, reprit vivement la Bienheureuse, qu'elles ne le veulent pas ; mais le sacré Cœur les y

i Procès de 1715.

2 Conlemp., p. 208.

3 Abrégé de la vie et des vertus de notre chère sœur Marie- Elisabeth de la Salle. « Elle fut mise sous la direction rie notre très-honorée sœur Marie-Madeleine des Escures, une des meilleures amies de notre vénérable sœur Alacoque, et que l'on a toujours regardée comme une véritable sainte. »

fera bien rendre. » Et faisant allusion à la sœur Marie- Madeleine : « Elles y sont aujourd'hui opposées; mais le temps viendra qu'elles y seront les premières empressées. » Ce qui arriva, en effet, de la manière la plus inattendue, avant la fin même de l'année.

Au fond, en appelant toute la communauté à rendre hommage au Cœur de Jésus, la Bienheureuse avait raison, parce qu'elle avait reçu mission de Dieu. En refusant de venir, la mère Marie-Madeleine n'avait pas tort, parce que cette mission ne lui était encore garantie par personne : ni par le pape, juge définitif et souverain des dévotions dans l'Église; ni par l'évêque diocésain, juge en première instance; ni même par sa supérieure. Elle attendit donc, fidèle gardienne des règles, s'y tenant et faisant bien de s'y tenir, puisqu'elle n'était pas autorisée à s'en écarter; quoique assurément, si elle eût regardé de plus près et qu'elle eût eu un esprit plus large et plus ouvert, elle eût compris que cette dévotion sortait des entrailles du Christianisme, et, sans aller si loin, des livres mêmes de saint François de Sales et de sainte Chantai. Mais, quoique très-sainte, la mère Marie- Madeleine ne montait pas si haut. Elle représentait, dans cette maison, le côté positif, pratique, l'interprétation littérale, toutes choses absolument nécessaires à une communauté et les plus sûres, à condition qu'on reconnaisse que Dieu peut y mettre des exceptions, et qu'on sache s'y soumettre quand la preuve sera faite. Ce qui arrivera tout à l'heure, et ce qui marquera la

sainte mère Marie- Madeleine d'une si pure auréole. Car, après avoir résisté, tant que la volonté de Dieu ne lui fut pas manifestée par l'organe de ses supérieures, elle fut la première à se soumettre, quand celles-ci eurent parlé; nous la verrons bientôt se prosterner au pied du sacré Cœur, entraîner après elle la communauté tout entière, et faire une consécration publique qui sera à la fois un acte de contrition et une amende honorable.

Le reste de la journée se passa au noviciat dans une paix et un recueillement tout célestes. Sur le soir, la Bienheureuse réunit de nouveau ses novices. Elle paraissait transfigurée. Nos manuscrits répètent ici le mot dont ils se sont déjà servis deux fois, n'en trouvant probablement pas d'autre qui rende aussi bien l'impression générale: « Elleavoit l'air d'un séraphin. » Il est probable que sa pensée devançait les temps, et que cette petite adoration du noviciat, elle la voyait se multiplier dans l'avenir, devenir universelle et perpétuelle, réchauffer l'Église, sauver la France, et apportera Dieu une nouvelle et pUjs grande gloire.

La bonne mère Melin, qui avait permis toute cette fête, voyant de quelle manière elle était reçue dans la communauté, crut devoir s'effacer par prudence. « C'étoit une fille paisible, en douceur sans égale, dont la grande condescendance la faisoit nommer la vraie fille de saint François de Sales; nom qu'elle s'étoit acquis par l'imitation des vertus de ce grand saint'. » Elle vint sur le soir, quand

1 Contemp., p. 210.

les novices furent retirées, trouver la Bienheureuse, et, en lui permettant de continuer à adorer et à prêcher le Cœur de Jésus au noviciat, elle lui défendit, afin de calmer les esprits, de rien faire qui pût paraître aux yeux de la communauté.

La Bienheureuse obéit ; d'abord parce qu'elle obéissait toujours; ensuite parce qu'ayant jeté un regard sur le Cœur adorable de son bon Maître, elle crut entendre une voix qui lui disait : « Ne crains rien, ma fille; je régnerai malgré mes ennemis et ceux qui voudroient s'y opposer '. » D'ennemis, il n'y en avait point au monastère, puisque « c'étoient les plus vertueuses » qui faisaient de l'opposition, « crainte de nouveauté. » Mais on ne tarderait pas à en rencontrer dans le monde, et la manière dont le Cœur de Jésus en triompherait, et « règneroit malgré eux », allait être la grande preuve que « le doigt de Dieu étoit ici ».

1 Conlemp,, p, 211.

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