‹ Histoire de la bienheureuse Marguerite-MarieChapitre 21 sur 58 · CHAPITRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIEME

l'apostolat du sacré cœur commence

avec quelle modestie et quel zèle la bienheureuse

s'applique a répandre la dévotion au sacré cœur

Ite , avgeli vclnccs , ad gehiem convulsam et di lacer utam; ad pnpnlum tcrr'bilem, pnst quem non est ahus ; ad gentfim expectantem etconcutcatum, CUJUS diripuerunt flumina trrram ejus.

Partez, anges rapides, allez porter la bonne nouvelle à une nation divisée et déchirée, à un peuple terrible et qui n'a pas son égal , à une nation qui attend , qui est foulée aux pieds, et dont la terre est ravagée comme par une inondation.

(Isaïe , xvn, 2.)

Trahe me : post te curremus in odorem unguentorum tuorum.

0 Cœur de Jésus, ravissez-nous! nous courrons à l'odeur de vos parfums.

(Cant., i, 3.)

En demandant à la Bienheureuse de ne faire pour le moment aucune tentative du côté de la communauté, la mère Melin ne lui avait pas défendu de travailler à répandre au dehors la dévotion au Cœur

de Jésus. L'heure de l'apostolat venait de sonner. Noire sainte était de plus en plus consumée par l'amour de ce Cœur adorable. Après avoir contenu quelque temps ce feu divin, elle le sentait qui se voulait épancher. Elle aurait pu dire comme Notre- Seigneur : « Je suis venu apporter le feu sur la terre; et que puis -je désirer, si ce n'est qu'il s'allume? » Elle écrivait au commencement de cette année 1686 : « Il me semble ne respirer que pour l'accroissement de la dévotion au Cœur de Jésus, et il s'allume quelquefois dans mon cœur un désir si grand de le faire régner dans tous les cœurs, qu'il n'y a rien que je ne voulusse faire et souffrir pour cela. Même les peines de l'enfer, sans le péché, me seroient douces1. » — Je ne saurois plus m'occuper d'autre chose que du sacré Cœur de mon Jésus, et je mourrai contente si je lui ai procuré quelque honneur, quand même il m'en devrait coûter une peine éternelle pour récompense. Pourvu que je l'aime et qu'il règne, il me sufOt. La contradiction m'a mise souvent sur le point de cesser d'en parler; mais j'étois si fort reprise de mes vaines craintes, et ensuite tellement fortifiée et encouragée, que j'ai résolu quoi qu'il m'en coûte, de poursuivre jusqu'au bout. Encore si l'obéissance ne me le permettoit pas, je quilterois tout, parce que je lui défère toutes mes vues et sentiments2. » — « La vie m'est une croix si pesante qu'il n'y a aucune consolation pour moi que

i Lettres de la Bienheureuse. Lettre xxxv. 2 Lettre xxxv.

de voir régner le Cœur de mon Sauveur, Il n'y a rien que je ne voulusse souffrir pour cela *. »

Les deux premiers fragments de lettres que nous venons de citer sont adressés à la mère Greyfié, qui, après avoir quitté Paray, en 1684, avait été nommée supérieure de la Visitation à Semur-en- Auxois. Le troisième fragment est tiré d'une lettre à la mère de Saumaise, qui alors était supérieure de Dijon. C'étaient, on se le rappelle, les deux premières supérieures de Marguerite-Marie, les deux premières confidentes de ses grandes révélations. Avant d'aller à Dijon , la mère de Saumaise avait passé trois ans à Moulins, où elle avait préparé la mère de Soudeilles à comprendre et à goûter les mystères de la dévotion au Cœur de Jésus. Ce sont ces trois religieuses qui vont commencer l'œuvre de l'apostolat. Cachée dans son humilité, ne voulant paraître en rien, ayant « horreur des lettres et des parloirs », la Bienheureuse sera leur inspiratrice. Elles, plus âgées, plus libres puisqu'elles sont à la tête d'un monastère, plus hardies aussi puisque ce n'est pas à elles qu'ont été faites les révélations, elles seront les porle-voix de la Bienheureuse, les solliciteuses, selon l'expression de la mère de Saumaise, et les hérauts du sacré Cœur.

La première chose que désirait la Bienheureuse, c'était une image qui frappât les yeux et qui préparât les cœurs. Nulle dévotion ne devient populaire qu'à cette condition, et tout grand amour en

i Lettre lxxx.

a besoin. Aussi, à peine enfermés dans les catacombes, les premiers chrétiens avaient voulu se donner cette joie; ils s'étaient essayés à peindre sur la muraille obscure les traits du Sauveur, ceux de la Vierge sa mère, ceux des apôtres; et si inhabile que fût leur pinceau, si imparfaites que soient quelquefois ces ébauches, il y a encore, même aujourd'hui, après Fra Angelico et après Raphaël, un grand charme à les contempler. L'art est souvent nul, mais le cœur y est. Pareille chose arriva à Paray. On s'était d'abord contenté « d'une simple image de papier crayonnée avec de l'encre » ; maintenant on voulait mieux; mais la difficulté était grande. Il s'agissait de représenter un Cœur et de l'idéaliser, et, par je ne sais quel coup de pinceau, d'y faire apparaître la divinité et l'amour. Van-Eyck a bien pu mettre sur le front d'un agneau toute la majesté d'un Dieu. Mais il n'y avait pas de Van-Eyck à Paray. Hélas! il n'y en a point eu depuis, ni à Paray ni ailleurs, et après deux siècles de tâtonnements et d'essais nous attendons encore la main magistrale qui fera respirer sur la toile, dans l'immatérielle beauté de la passion qui le dévore, le Cœur adorable de Jésus- Christ. En attendant, on essayait, comme aux catacombes, quelques coups de pinceau timides.

Un mois après la fête du noviciat, la Bienheureuse écrit à la mère de Saumaise pour la prier de lui venir en aide. « Il a passé ici, lui dit-elle, un jeune homme qui venoit de Paris et qui est parent d'une de nos sœurs novices. Celle-ci lui en

ayant parlé, il s'offrit avec une ardeur admirable de faire faire ce tableau, tant beau qu'on le voudrait; il n'y a plus qu'à lui donner le dessin'. » C'était la difficulté. Pour encourager la mère de Saumaise à vaincre cette difficulté, et à chercher à Dijon, vieille capitale du duché de Bourgogne, foyer des lettres et des arts , un peintre capable de réussir en chose si difficile, elle lui parle d'une vision qu'elle vient d'avoir, où elle a entendu Notre- Seigneur lui dire « que tous ceux qui seroient dévoués à ce sacré Cœur ne périroient pas, et que, comme il est la source de toutes bénédictions, il les répandroit avec abondance dans tous les lieux où seroit posée l'image de cet aimable Cœur pour y être aimé et adoré; qu'il réuniroit, par ce moyen, les familles divisées, qu'il protégerait celles qui seroient en quelque nécessité, et qu'il donnerait une grâce spéciale de salut et de sainteté à la première personne qui ferait faire cette sainte image" ».

Et une autre fois, avec plus d'instance : « Je serais bien aise de savoir si vous pourriez faire une chose que le sacré Cœur de notre bon Maître vous a destinée et réservée... C'est que, comme vous avez été la première à qui il a bien voulu que je dise l'ardent désir qu'il avoit d'être connu , aimé et adoré des créatures, il voudrait que ce fût vous qui fissiez faire une planche de l'image de ce sacré Cœur, afin que tous ceux qui voudront lui rendre quelques

i Lettre xxxvi.

2 Lettre xxxn.

hommages particuliers puissent avoir des images dans leurs maisons, et de petites pour porter sur eux. Il me semble que ce seroit un grand bonheur pour vous, si vous lui procuriez cet honneur, dont vous serez plus récompensée que d'aucune chose que vous ayez faite dans votre vie1. »

Elle en écrivit presque dans les mêmes termes, et encore avec plus d'ardeur d'âme, à la mère Greyfié. « Si vous saviez, ma bonne mère, combien je me sens pressée d'aimer le sacré Cœur de Notre- Seigneur Jésus-Christ! Il me semble que la vie ne m'est donnée que pour cela!... Il m'a gratifiée d'une visite qui m'a été extrêmement favorable pour les bonnes impressions qu'elle a laissées dans mon cœur. Il m'a confirmé que le plaisir qu'il prend d'être aimé, connu et honoré de ses créatures, est si grand que, si je ne me trompe, il m'a promis que ceux qui lui auront été dévoués ne périront jamais, et que, comme il est la source de toutes les bénédictions , il les répandra avec abondance dans tous les lieux où sera posée et honorée l'image de son divin Cœur. » La Bienheureuse, après avoir spécifié ces bénédictions, presque dans les mêmes termes que dans sa lettre à la mère de Saumaise, ajoute : « Il m'a donné à connoître que son sacré Cœur est le Saint des saints , le saint d'amour/ qu'il vouloit être connu à présent pour être le Médiateur entre Dieu et les hommes, car il est tout- puissant pour faire leur paix en détournant les châtiments que nos

i Lettre xxxvi.

péchés ont attirés, et pour nous obtenir miséricorde1. »

La mère Greyfié achevait alors de lire la Retraite du Père de la Golombière. Cette lecture d'une part cette lettre de l'autre, la connaissance parfaite qu'elle avait des grandes révélations du sacré Cœur et de la sainteté de la Bienheureuse, lui persuadèrent que l'heured'unactesolennel était venue. Ayant probablement sous la main un peintre de quelque valeur, elle fit exécuter un tableau à l'huile qui représentait le Cœur adorable de Jésus ; elle le plaça au-dessus d'un autel , dans un petit oratoire , et à la tête de sa communauté elle s'agenouilla et se consacra solennellement au Cœur de son divin Maître. On ne pouvait pas réparer plus simplement ses hésitations, ni donner à tout l'Ordre dont elle était une des plus éminentes supérieures un plus éclatant signal. De plus, voulant offrir à la Bienheureuse un présent qui lui irait au cœur, elle fit faire une copie du tableau , et y joignant douze petites images à la plume, elle les lui envoya pour étrennes.

La Bienheureuse ne contint pas sa joie. Elle écrivit d'abord à la mère Greyfié pour la remercier avec effusion. « Je ne puis vous dire la consolation que vous m'avez donnée, tant en m'envoyant la représentation de cet aimable Cœur, comme aussi en voulant bien nous aider à l'honorer avec toute votre communauté. Cela me cause des transports de joie mille fois plus grands que si vous me mettiez en

1 Lettre xxxiii.

possession de tous les trésors de la terre1. » Et un peu après: « Je mourrai maintenant contente, puisque le sacré Cœur de mon Sauveur commence à être connu et moi inconnue... Je vous ressouviens de ce que vous m'avez promis, qui est d'empêcher, autant que vous le pourrez, qu'il ne soit fait aucune mention de moi après ma mort que pour demander des prières pour la plus nécessiteuse et méchante religieuse de l'institut... » Elle ajoute en terminant : « Il veut que je vous dise que votre communauté a tellement gagné son amitié en lui rendant les premiers devoirs , qu'elle est devenue l'objet de ses complaisances; et il ne veut plus qu'en priant pour elle je la nomme autrement que la Communauté bienaimée de son Cœur. »

En même temps que la Bienheureuse épanchait ainsi sa reconnaissance dans les termes d'une admirable humilité, sans perdre une minute, elle distribuait toutes les petites images de la mère Greyfié à ceux qui pouvaient le mieux en profiter : une aux Pères Jésuites de Paray; deux à la mère de Soudeilles et à la sœur de la Barge à Moulins; une autre à la mère de Saumaise à Dijon, en lui demandant instamment d'en faire faire une planche en taille -douce; car ces petits dessins à la plume ne pouvaient être répandus en bien grand nombre; au lieu, disait-elle, que si on avait une planche, on les distribuerait à l'infini.

La mère de Soudeilles, ayant reçu les deux images

1 Lettre xxxiv.

de ce divin Cœur, garda pour elle la plus petite, la voulant toujours porter sur son cœur; la plus grande fut exposée à la vénération des sœurs dans la chambre du monastère de Moulins où était morte sainte Chantai. A partir de ce jour, ce pieux oratoire fut plus fréquenté que jamais. Le premier vendredi du mois , toute la communauté venait y faire à genoux l'amende honorable.

Cependant, quelque joie qu'eût éprouvée la Bienheureuse en apprenant la consécration solennelle de Semur au sacré Cœur, l'impression produite sur la communauté de Paray, et en particulier sur la sœur Marie- Madeleine des Escures, avait été peutêtre plus profonde. Le monastère de Paray était, pour ainsi dire, divisé alors en deux grands partis : le parti des anciennes, rigides observatrices des règles, gardiennes ferventes des usages, ayant à leur tête la sœur Marie -Madeleine; et le parti des jeunes, formées par la Bienheureuse ou subissant sa sainte influence, et dévouées au Cœur de Jésus. Entre ces deux partis, la bonne mère Melin maintenait la paix par sa prudence. On peut dire que la mère Greyfié, si rigide et si ferme dans sa bonté et dans sa ferveur, avait été du parti des anciennes. Quand donc on apprit ce qu'elle venait de faire, ce fut une émotion profonde, et nulle ne la ressentit plus vivement que la sœur Marie- Madeleine. De cœur, elle avait toujours été tendrement unie à la Bienheureuse; elle l'aimait et la vénérait; mais d'esprit, elle était avec la mère Greyfié. Elle la savait austère observatrice des moindres règles ; nullement

novatrice, et n'agissant qu'après les plus sérieuses réflexions. Elle avait vécu six ans sous son gouvernement, et elle la regardait comme un des piliers de l'observance, une des plus fermes colonnes de l'Institut. Si donc la mère Greyfié s'était décidée à se prosterner au pied du sacré Cœur et à inaugurer solennellement cette dévotion, pourquoi hésiteraiton encore à Paray? Qui pouvait douter, après un tel exemple, qu'il n'y avait rien là de contraire ni à la lettre des règles, ni à l'esprit de la Visitation, ni à plus forte raison à la foi de l'Église? Elle en parla à la mère Melin, depuis longtemps gagnée en secret à cette cause, et, de concert avec elle, elle prépara en silence une réparation publique, une solennelle amende honorable.

On choisit pour cela le vendredi après l'octave du saint Sacrement , jour arrêté dans les décrets éternels pour être dans l'Église le grand jour de l'adoration du Cœur de Jésus. Le matin, en entrant à la chapelle , les sœurs aperçoivent comme un petit reposoir au milieu du chœur. On s'approche, on regarde. Sur un petit autel recouvert d'un tapis, une image du sacré Cœur, la miniature même de la mère Greyfié, était exposée au milieu de fleurs et de cierges bénits. Un billet, attaché à l'autel et signé de la sœur Marie -Madeleine, invitait toutes les sœurs à s'agenouiller et à se consacrer au Cœur adorable de Notre- Seigneur. On n'hésite plus. Toutes les anciennes, entraînées par la sœur Marie- Madeleine, toutes les jeunes , conduites et enflammées par la Bienheureuse, se prosternent comme deux chœurs d'anges, et

offrent à Nôtre-Soigneur: celles-ci des adorations joyeuses, celles-là des prières mêlées de regrets; toutes un pur encens et le plus agréable à Dieu; car si les unes l'avaient glorifié par leur empressement, celles-là ne l'avaient guère moins servi par leur prudence. La bienheureuse Marguerite- Marie et la sœur Marie-Madeleine s'embrassèrent, et il n'y eut plus désormais dans le monastère qu'un seul cœur pour louer, aimer et adorer le divin Cœur de Jésus. On vota d'enthousiasme un grand et beau tableau du sacré Cœur, et la construction d'une chapelle où il serait exposé.

En attendant, et comme pour mieux réparer sa faute, la sœur Marie-Madeleine demanda à être chargée du petit oratoire consacré par le noviciat au Cœur de Jésus. « Je vous dirai que nous avons un second tableau du sacré Cœur. C'est notre chère sœur de Farges qui l'a fait faire. Il est, comme je l'avois désiré, pour cette petite chapelle qui est la première qui a été érigée en l'honneur de ce divin Cœur; et notre chère sœur des Escures en a le soin: c'est un petit bijou, tant elle l'ajuste bien '. »

Cependant la Bienheureuse n'était pas encore satisfaite. Un tableau à l'huile, c'était bien; mais il ne pouvait servir que dans un lieu; des images sur vélin et à la plume, on en faisait partout, à Paray, à Dijon, à Semur, à Moulins, mais on ne pouvait pas en avoir assez. Il fallait absolument une planche en taille-douce qui permît d'en tirer de-s

t Lettre lxxx.

nombres considérables et de les distribuer dans toutes les familles. Elle en écrit à la mère de Saumaise, tout occupée, elle aussi en ce moment, à faire peindre un grand tableau Elle insiste. Ce n'est pas là ce que Notre-Seigneur demande d'elle, mais « une image imprimée en taille-douce, afin que chacun puisse en acheter selon sa dévotion1 ».

Sur ces entrefaites , un Père Jésuite , qui arrivait de Lyon, proposa de faire faire cette planche. Il pressait vivement et se montrait tout zèle. Mais quand il en eut été chargé, il ne fit plus rien; toujours en route, en missions, promettant tout, n'exécutant rien; puis, quand il eut été envoyé à Aix, voulant emporter l'image avec lui et la faire exécuter là-bas; ce qui était déraisonnable. La Bienheureuse eut mille peines à arracher de ses mains le croquis, et elle l'envoya à la mère de Saumaise, la conjurant de se mettre à l'œuvre : « Voilà, ma chère Mère, le crayon que le bon Père nous a renvoyé, avec un déplaisir sensible de n'avoir pu achever l'œuvre. Mais Dieu, qui fait tout pour le mieux, fera que l'image en sera mieux faite; car ce dessin dont il nous a envoyé le crayon n'est pas joli, ni à mon gré. C'est pourquoi vous m'obligerez infiniment à le changer*. »

La mère de Saumaise avait, à Dijon, auprès d'elle une jeune sœur, Jeanne- Madeleine Joly, qui se distinguait entre toutes par la plus tendre dévotion au sacré Cœur. Elle lui communiqua cette lettre, en exprimant le désir qu'elle essayât une autre esquisse

i Lettre xxxix.

2 Lettre lx.

qui répondît mieux à la pensée de la Bienheureuse. La sœur s'y mit avec simplicité et réussit pleinement. « Je ne puis vous exprimer, lui écrit aussitôt la Bienheureuse, les doux transports de ma joie en recevant votre image, qui est telle que je la désirois. La consolation que j'éprouve de l'ardeur que vous témoignez pour le sacré Cœur est au dessus de toute expression. Continuez, ma chère sœur; j'espère qu'il régnera, ce divin Cœur, malgré tout ce qui s'y oppose. Pour moi, je ne puis que souffrir et me taire4. » Ce dessin, qui répondait si bien aux désirs de la Bienheureuse, ne fut cependant pas exécuté à Dijon. Après bien des tâtonnements, on dut l'envoyer à Paris, et c'est par les soins du premier monastère que fut enfin gravée cette planche, attendue depuis si longtemps.

Un premier pas était donc fait pour la royale glorification du Cœur de Jésus et pour la diffusion de son culte. Outre les tableaux à l'huile qui commençaient à se multiplier; outre les petites miniatures sur vélin, les petits pastels, les crayons à la plume qui circulaient de monastère en monastère et déjà se distribuaient dans les missions, on avait, après mille difficultés , une planche gravée qui allait permettre 'd'en tirer autant d'exemplaires qu'on voudrait et de les répandre dans le monde.

Cependant, si utile que fût une image pour faire connaître et pour propager la dévotion au sacré Cœur, elle ne pouvait pas suffire. Il fallait un livre qui interprétât cette image, qui expliquât cette dé-

i Lettre lxi.

votion, el qui offrît aux fidèles quelques prières, des litanies, un modèle d'adoration et d'amende honorable. Si la Bienheureuse eût voulu le permettre, elle avait composé sur ce sujet tant de méditations , d'élévations et de prières , qu'on n'aurait eu que l'embarras du choix. Mais qui eût osé lui parler d'une telle chose? on l'eût fait rentrer « jusqu'au centre de son néant ». La sœur Jeanne-Madeleine Joly, qui avait si bien réussi pour l'image du sacré Cœur, eut l'idée de composer un petit livre, de quelques pages seulement, pour expliquer cette image. La Bienheureuse, avertie par elle, la félicita vivement et la pressa de se hâter ». Soumis à l'évêque de Langres, approuvé par son grand vicaire, l'ouvrage était imprimé avant la fin de l'année et envoyé aussitôt dans tous les monastères de l'Ordre2. Il accompagnait l'image et la faisait comprendre.

La mère de Soudeilles eut à Moulins la même idée qu'avait eue la sœur Joly. Elle composa, elle aussi, un petit livre sur la dévotion au Cœur de Jésus; seulement, moins discrète que la sœur Joly, elle y inséra des prières, des actes de consécration composés par la Bienheureuse, et elle souleva un peu le voile dont celle-ci s'enveloppait avec tant de soins. « Nous vous envoyons, écrit la Bienheureuse à la mère de Saumaise, ce petit livret que la mère de Soudeilles a fait imprimer, après que quelques personnes de considération, et que je ne connais pas, lui eurent fait présent des litanies de ce sacré

i Lettre xlvii.

2 Lettre lxvi.

Cœur, de l'amende honorable, et le reste, qui m'a donné ce qui m'est dû, qui est des confusions effroyables. En le lisant, vous comprendrez bien ce que je veux dire, sans qu'il vous soit besoin que je m'en. explique davantage, et dont j'aurois sujet en quelque façon de vous accuser; mais la volonté de Dieu soit faite ». »

Bientôt parut un petit office du sacré Cœur composé par un saint religieux dont la Bienheureuse fait un éloge extraordinaire, mais qui s'est tellement caché dans son humilité, que c'est à peine si nous avons pu retrouver son nom, sans aucun détail sur sa vie. Il était de la compagnie de Jésus et se nommait le Père Gette. « Vous me demandez le nom de ce saint religieux qui a composé un petit olfice du sacré Cœur, dans la pensée que ce divin Cœur désiroit cela de lui. Ayez la bonté de me dispenser de vous le dire pour le présent. Je vous dirai seulement que ce sera un second Père de la Colombière2. » L'office fut imprimé, et peu après mis en vers français. « Adieu, ma bonne mère, je crois que vous ne désagréerez pas que je vous présente une version en vers de l'office du sacré Cœur, que l'on trouve admirablement beau 3. »

i Lettre lviii, p. 114. — Nous avons fait des efforts inouïs et jusqu'ici inutiles pour retrouver ces deux petits opuscules : celui de la sœur Joly, de Dijon, et celui de la mère Soudeilles, de Moulins. Nous attacherions surtout un grand prix à ce dernier, pour y voir ce qui avait donné à la Bienheuieuse de si effroyables confusions. Nous prions instamment tous les monastères de la Visitation de rechercher ces deux opuscules si précieux, et d'avoir la bonté de nous les communiquer.

2 Lettre lxxxiii.

3 Lettre lxxxvii.

Le succès de ces petits opuscules, joints à l'image du sacré Cœur, fut considérable. On en demandait partout. Tout le monde voulait en avoir. « J'avois prié votre charité de nous faire savoir si on imprimoit encore des petits livres du sacré Cœur; et si vous nous faisiez la grâce de nous en envoyer, je vous en resterois infiniment obligée, car vous ne sauriez croire avec combien d'empressement on en demande ' . » Et encore : « Ces petits livres ont toujours tant de presse ici qu'on n'en peut avoir à demi pour contenter la dévotion d'un chacun2. » Et ailleurs : « On a mis ces livres au prix de sept sols; et toute la première édition ayant été distribuéeen moins de rien, en voilà déjà une seconde, et je ne pense pas qu'on s'arrête là 3. »

Et ce n'était pas seulement à Paray, à Dijon, à Semur, à Moulins, c'est-à-dire aux lieux mêmes où était née cette dévotion; c'était à Lyon, à Marseille, à Paris, partout, le même empressement. « Il faut que je vous fasse part d'un trait à la gloire du divin Cœur qui vous fournira sujet de le bénir. J'avois donné à une personne de Lyon un des livres de Dijon. Elle le fit lire à un jeune Père qui l'ayant montré à ses écoliers de Lyon, ils y prirent tant de goût, qu'ils en firent un grand nombre de copies, tant des litanies que des prières, lesquelles ils réciloient avec grande dévotion. Et ces enfants les ayant fait voir à d'autres, ils y prirent une si

1 Lettre lxxxviii.

2 Lettre xcr.

3 Lettre en.

grande dévotion, que, comme l'on ne pouvoit suffire d'en faire des copies, ils résolurent de faire imprimer un de ces livres, s'uflïant à l'envi d'en payer la dépense. Et un jeune. artisan s'y porta avec tant d'ardeur qu'il fallut céder à sa dévotion. Et s'étant adressé à un des plus fameux libraires de Lyon pour cela1, celui-ci se sentit tellement touché de l'amour de ce divin Cœur, qu'il prit d'abord la dévotion d'en faire la dépense à ses frais, ce qui fit un pieux combat entre le jeune homme et lui; mais enfin, ayant gagné sa cause, il demanda le livre du sacré Cœur et s'en alla trouver un de ses amis pour y faire quelque augmentation; et c'est un saint religieux qui s'en est chargé 2. Et l'on en a fait nouvellement imprimer qui sont très- beaux et bien reliés; et le débit en a été si grand , que pour la seconde fois qu'on les a imprimés depuis le 19 juin, il n'y en a déjà plus (21 août) , et que l'on va les faire imprimer pour la troisième fois 3. »

Ce petit livre commençait même à sortir de France. « Je vous avoue, mon unique Mère, qu'il y a consolation pour tous ceux qui l'aiment de voir étendre cette dévotion partout. La très -honorée mère de notre premier monastère de Lyon l'a envoyé en Pologne, je veux dire le petit livre de Lyon, lequel on nous mande que l'on va traduire en italien*. »

Elle écrivait encore le 22 octobre 1689 : « Quelle

i Horace Molin.

2 Le Père Croiset.

8 Lettre cv.

4 Lettre cxm.

consolation d'entendre les heureux progrès de celle aimable dévotion! On nous mande de Lyon que cela tient du miracle de voir comme chacun s'y porte avec ardeur et empressement. On nous a nommé trois ou quatre villes où l'on va faire imprimer ces livres, dont Marseille en est une, et on en a pris mille pour ce seul endroit. Et de vingt-sept maisons religieuses qu'il y a en cette ville, il n'y en a point qni n'ait pris cette dévotion avec tant d'ardeur que les unes lui érigent des autels, les autres lui font faire des chapelles '. » C'est-à-dire que le culte naissait de lui-même. Après l'image, le livre; après le livre, voici maintenant l'autel, la chapelle. On en construisait partout. C'était un hommage qui manquait encore au Cœur adorable de Jésus, et plus grand que les autres, parce qu'il est à la fois plus éclatant, plus populaire et plus indestructible.

La première de toutes ces chapelles, celle qui avait été votée d'enthousiasme le jour où le monastère de Paray s'était prosterné tout entier au pied du Cœur de Jésus, fut achevée le 7 septembre 1688 et dédiée avec une solennité extraordinaire. « Tous les curés de la ville et des paroisses voisines , accompagnés d'une grande foule, se rendirent d'abord à l'église paroissiale, puis vinrent processionnellement dans notre enclos. Il étoit une heure après midi, et la cérémonie dura deux heures2. » Sur l'autel on avait placé le tableau du sacré Cœur que la mère de Saumaise avait fait exécuter en grand

i Lellre cvn.

2 Contemp., p. 282.

d'après la miniature de la mère Greyfié, et dont la Bienheureuse disait: « Je ne me pouvois lasser de le regarder, tant je le trouvois beau ». »

Pendant les deux heures que dura cette pieuse cérémonie, notre humble et heureuse Marguerite demeura à genoux dans la chapelle, tellement ravie et abîmée en Dieu que, de toutes les personnes qui désiraient ardemment lui parler, pas une ne l'osa faire. Beaucoup qui ne l'avaient jamais vue la regardaient avec curiosité. On l'entourait de toutes parts ; plusieurs même l'observaient pour voir si elle ne changerait pas de position; « mais elle fut toujours immobile comme une statue a. »

Que se passa -t-il alors dans l'intérieur de cette sainte amie de Jésus? C'est un secret qu'elle n'a pas trahi; mais en voyant le triomphe du Cœur sacré, son âme s'écria sans doute, comme autrefois le vieillard Siméon : Maintenant je mourrai contente, puisque le Cœur de mon Sauveur commence d'être connu et adoré.

Le seul regret que l'on pût avoir, c'est que cette chapelle avait été construite au fond du jardin, en un point inaccessible au peuple, au lieu de l'être sur la rue; mais la piété populaire ne s'arrêta pas devant cet obstacle. On faisait le tour du jardin, et on voyait les paysans s'agenouiller au milieu de la route, contre le mur extérieur de ce sanctuaire, le premier où était publiquement adoré le Cœur de Jésus \

1 Lettre lxxvih.

2 Contemp., p. 2S2.

3 Lettre cxiv.

Elle commençait donc sa marche triomphante, cette grande et tendre dévotion à l'Amour infini! A chaque lettre de la Bienheureuse on aperçoit un nouveau progrès. D'abord obscure et cachée, couvant , pour ainsi dire , dans l'ombre du cloître, la voilà qui franchit toutes les grilles, qui perce et apparaît au grand jour. Après la chapelle de Paray; il y en a, peu après, une seconde, celle du Bois -Sainte- Marie, bâtie par le frère même de la Bienheureuse; puis celle de Dijon, et un peu plus tard celles de Moulins, de Semur. Bientôt chaque Visitation aura la sienne. Le culte est commencé. « Il faut vous dire avec grande consolation qu'on a ici beaucoup de dévotion à ce divin Cœur, et que plusieurs y font des neuvaines avec des cierges allumés et reçoivent l'effet de leurs demandes *.. » — « J'apprends que l'on a érigé une congrégation sous le titre du Sacré-Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Je ne sais pas bien si c'est à Paris; mais je sais qu'il s'en fait encore une autre toute dédiée à l'honorer9. »

Il restait cependant encore un dernier hommage, le plus haut de tous. On avait le culte intime, individuel, le culte privé; il fallait, pour achever l'œuvre de la glorification du sacré Cœur, qu'au culte privé se joignît le culte public, que le saint sacrifice de la messe fût solennellement offert en l'honneur du Cœur adorable de Jésus. Ce fut encore la petite sœur Jeanne-Marie Joly qui eut cette glorieuse initiative. S'enhardissant dans son amour,

1 Lettre cxiv.

2 Lettr» ci.

elle osa bien composer une Messe en l'honneur du Cœur de Jésus. Elle le fit en français, ne sachant pas d'autre langue; puis elle pria le bon M. Charolais, confesseur du monastère, de la lui mettre en latin; après quoi le tout fut envoyé à l'évêque de Langres, avec prière instante de vouloir bien en autoriser la célébration publique au monastère; ce que ce bon et saint prélat accorda avec joie.

C'était beaucoup ; mais cela même ne pouvait suffire ni à la sœur Joly, ni à la mère de Saumaise, ni à tout le monastère de Dijon. Quand on eut l'approbation de l'évêque, on rêva d'avoir l'approbation du Pape. On envoya un exemplaire de cette messe à la supérieure de la Visitation de Rome, avec prière de la communiquer au cardinal Cibo, et par lui au Souverain Pontife. On conjurait humblement, mais instamment Sa Sainteté de vouloir bien accorder l'autorisation de célébrer publiquement, et dans toute l'Église, la fête du Sacré-Cœur de Jésus.

Le coup était hardi de la part d'humbles religieuses. Ce que furent les prières de notre sainte pendant les négociations ne se peut dire. On sent dans ses lettres une sorte d'impatience qui ne lui est pas ordinaire *. « Il me semble que je mourrois contente si vous obteniez l'autorisation de la messe en l'honneur de l'adorable Cœur de Jésus2. »

La réponse de Rome fut longue à venir. Rome ne se presse pas. Elle est patiente, parce qu'elle est

t Lettre lxxxiii.

2 Lettre xciu

sage et parce qu'elle est éternelle. Quand cette réponse arriva, elle perça d'un glaive de douleur le cœur de la Bienheureuse1. Rome répondait que l'heure n'était pas venue de donner une approbation qui s'étendît à l'Église universelle. Mais sur les indications bienveillantes du cardinal Cibo, la supérieure de Rome ajoutait qu'il n'y avait pas lieu de se décourager; qu'il fallait faire d'abord établir publiquement cette dévotion dans le diocèse avec la permission de l'ordinaire, et que, quand elle aurait subsisté pendant quelque temps, il serait plus facile d'obtenir que Rome se prononçât.

Dirigée par des conseils si sages, et d'autre part soutenue par la Bienheureuse, qui affirmait de plus en plus que, malgré toutes les contradictions, le Cœur de Jésus triompherait, la mère de Saumaise, ou plutôt la mère Desbarres, devenue, dans l'intervalle, supérieure de Dijon, s'adressa à l'évêque de Langres pour le supplier de vouloir bien permettre qu'on célébrât publiquement la fête du Sacré-Cœur, non-seulement dans le monastère de Dijon, mais dans tout le diocèse. L'autorisation ayant été accordée , tout se prépara au monastère de Dijon pour une solennelle glorification du Cœur de Jésus. Toutefois, comme la cérémonie publique ne pouvait avoir lieu qu'après Pâques, pour contenter l'impatience des sœurs , on organisa une petite fête tout intime. Un tableau du sacré Cœur fut placé dans le sanctuaire des religieuses, et M. Bouhier, supérieur de la Visi-

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tation, célébra la messe le 4 février 1G89, premier vendredi du mois, en présence seulement de la communauté. Cette messe est la première qui ait été dite, dans l'Église catholique, en l'honneur du Cœur de Jésus. Je laisse à penser le ravissement de la mère de Saumaise, de la sœur Joly, de la mère Desbarres, de toutes ces âmes d'élite qui avaient tant fait pour arriver à ce résultat, et qui battaient d'un si pur amour pour le Cœur de leur Bien-Aimé. Ce fut une journée du ciel, et comme le pendant de la première adoration du sacré Cœur dans le petit oratoire de Paray. A partir de ce jour le tableau du sacré Cœur fut exposé tous les vendredis dans le sanctuaire des religieuses. Ce jour-là, elles le passaient presque tout entier agenouillées devant le Cœur de leur divin Maître. On ne pouvait pas les en arracher.

La fête publique eut lieu après Pâques. Le chapitre ducal de la Sainte-Chapelle vint en procession dans l'église de la Visitation et y chanta la même messe en musique '. Le saint Sacrement fut exposé toute la journée au milieu d'un concours inaccoutumé. Peu après, une confrérie fut établie pour l'adoration perpétuelle du sacré Cœur. Toute la ville en voulut être, et on eut en quelques jours « six gros volumes de noms, où l'on rencontre les plus illustres de la province ». La première heure d'adoration fut faite par un vénérable chanoine de la Sainte- Chapelle, M. Bénigne Joly, d'une sainteté extraordinaire, le saint Vincent de Paul de la

l Annales de la Visitation, par M. l'abbé Colet (aujourd'hui arechvêque de Tours) , p- 146-

Bourgogne , le fondateur et le promoteur de toutes les grandes œuvres à Dijon, que le peuple a surnommé le père des pauvres, et auquel l'Église vient de décerner le titre de Vénérable.

Le culte public du sacré Cœur était solennellement inauguré.

Ainsi peu à peu, en s'effaçant le plus qu'elle pouvait, sans bruit, sans sortir de l'ombre, la Bienheureuse commençait à recruter des adorateurs au Cœur de son Époux bien-aimé. Le culte public succédait au culte privé. Déjà même, sans que l'humble Marguerite s'en fût mêlée autrement que par ses désirs et ses prières , la nouvelle dévotion avait été frapper aux portes du Vatican, et elle avait éveillé l'attention du Souverain Pontife. Il était facile de prévoir, quelle que soit la prudence de l'Église en choses qui sont si délicates puisqu'elles touchent à la gloire de Dieu, qu'un peu plus tôt ou un peu plus tard la dévotion au Cœur de Jésus monterait sur tous les autels de la chrétienté.

Ces différentes choses s'achevaient vers le milieu de 1689; la Bienheureuse n'avait plus que quelques mois à vivre. On pouvait croire sa mission terminée, quand tout à coup son couchant s'illumina. Elle eut, sur le bord de sa tombe, une nouvelle révélation, aussi éclatante que les révélations de sa jeunesse, où Dieu lui fit voir ses grands desseins sur la France, et un second côté , inattendu et admirable , de la dévotion au Cœur de Jésus.

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