‹ Histoire de la bienheureuse Marguerite-MarieChapitre 22 sur 58 · CHAPITRE QUATORZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIEME

LA DERNIÈRE GRANDE RÉVÉLATION RELATIVEMENT AU ROi ET A LA FRANCE

Vive le Christ qui aime les Francs!

{Prologue de la loi salique.) Non fecil taliter omni nalioni.

Il n'a pas traité ainsi toutes les nations.

(F's. en.)

La révélation du sacré Cœur est, sans contredit, la plus importante des révélations qui ont éclairé l'Église, après celles de l'Incarnation et de la sainte Eucharistie. C'est le plus grand coup de lumière depuis la Pentecôte. La Bienheureuse allait jusqu'à déclarer que le Cœur de .Jésus serait dans l'Eglise « comme un nouveau Médiateur1 »; c'est-à-dire que de même qu'on ne peut arriver au Père que par son divin Fils, incarné pour nous; de même aussi on ne pourrait plus désormais arriver au Fils qu'en s'adres-

* Lettre xliii.

sant à l'amour infini de son Cœur. Celait là le premier dessein de Dieu. 11 avait pour but, nous l'avons vu, de dissiper les ténèbres et les glaces qui s'élaient amoncelées, et de raviver dans l'Église la flamme de l'immolation et du sacrifice.

Mais outre ce premier dessein, il y en avait un second, relatif à la France, et où l'on allait retrouver ce vieil amour de Dieu pour les Francs, qui, depuis quinze cents ans, ne s'est jamais lassé de nos infidélités, et s'est en quelque sorte agrandi en proportion même de nos ingratitudes.

On aurait pu soupçonner quelque chose de ce second dessein, en voyant d'abord que la France avait été choisie, entre toutes les nations, pour être le théâtre des manifestations de l'Amour infini , et que c'était à une vierge française, à un ordre français, que Dieu avait fait ce grand honneur d'être les confidents, les apôtres et les premiers adorateurs de son divin Cœur. On aurait pu remarquer ensuite le caractère de nos plaies aux xvne et xviii8 siècles, et combien suavement, délicatement, efficacement s'y adaptait cette grande dévotion pour les guérir. Enfin on serait arrivé aux dernières lumières, si on eût observé qu'elle ne répondait pas moins bien aux côtés élevés, sublimes de la nature française. Dès lors on aurait pu prévoir qu'un jour ou l'autre la France succomberait au charme d'une pareille doctrine, et que, quand le christianisme serait réduit à l'adoration d'un Cœur blessé par amour, il y aurait entre le cœur français et cette religion une telle affinité, que celui-ci se vouerait

avec enthousiasme à sa propagation, et qu'en se régénérant dans ses flammes il régénérerait avec lui le monde. De là cependant à voir la beauté complète des desseins de Dieu sur la France, il y avait loin; et d'ailleurs beaucoup de ces choses n'étaient pas dans l'horizon de notre Bienheureuse.

Il y a des saints, même contemplatifs, qui se tiennent au courant des affaires de leur temps et qui y interviennent avec le double éclat de la lumière divine et de la lumière humaine : témoin sainte Thérèse, dont l'admirable correspondance avec Philippe II mériterait d'être mieux connue et jetterait sur cette grande sainte un jour tout nouveau. Notre Bienheureuse n'a pas ce caractère. Née dans un petit village, à peine elle s'est ensevelie dans un petit cloître, au fond d'une petite ville, qu'elle n'est plus de la terre. Nul souci en elle des choses politiques. Nulle allusion , dans ses lettres , à ce qui émeut ses contemporains. Si le jansénisme, en niant ou en diminuant l'Amour infini, commençait à amoindrir ou à dessécher le cœur de l'homme; si le rationalisme, fils involontaire de Descartes, en isolant l'esprit des autres facultés, en le séparant de l'âme et particulièrement du cœur, continuait et aggravait cette œuvre détestable; si le sensualisme l'achevait en corrompant le cœur; si les vieilles mœurs s'en allaient; si Louis XIV, passé de l'amour coupable de MUe de la Vallière à la domination honteuse de Mme de Montespan, menait le branle, et conduisait tout doucement l'empire français à sa ruine; si le cœur, attaqué par tant d'ennemis à la fois, était au

moment de périr, à moins qu'il ne fût relevé, purifié, guéri, assaini au contact d'un Cœur pur, je le répète, ce n'est pas ainsi que les choses se présentaient au regard de la Bienheureuse. Elle ne voyait que son Bien -Aimé. Elle ne savait rien, si ce n'est que les hommes ne l'aimaient pas, l'oubliaient, le trahissaient; qu'il avait semé les bienfaits, et qu'il ne récoltait que des outrages. Quant aux nuances du péché, à ce qui faisait la différence entre la manière dont Dieu était offensé aujourd'hui , et dont on le trahissait autrefois, elle s'en souciait peu. Et au fond qu'importe ?

Une fois cependant, je ne sais quelle lumière divine sur les désordres du roi et de la cour arriva jusqu'à elle. La supérieure lui ayant dit : « Allez tenir la place du roi devant le saint Sacrement, » elle y alla; et elle, la pureté angélique, tout le temps qu'elle y demeura, elle fut assaillie par des pensées, des imaginations qui lui faisaient horreur. Cela se renouvela chaque fois qu'on lui donna la même mission. Il fallut que sa supérieure, avertie, la retirât de ce ministère, où elle avait connu des tourments étranges, dont elle n'avait jamais eu l'idée.

Une autre fois elle aperçut, et elle signale dans une de ses lettres « un esprit étranger d'orgueil qui rôdoit autour de la Visitation, et qui vouloit se substituer à celui d'humilité et de simplicité qui est le fondement de tout l'édifice1 ». Cet esprit d'orgueil était le jansénisme. Mais la sainte n'en savait

i Lettre xliii.

pas même le nom. Elle le voyait, non à la lumière de l'histoire, mais dans la lumière de Dieu.

Ce sont les seules allusions que l'on rencontre, dans ses écrits, aux événements contemporains. Rien ne l'avait donc préparée à la grande révélation qui allait lui être faite. Ses compagnes, ses amies, ses chères et anciennes supérieures y étaient encore moins préparées qu'elle. Les premières révélations du sacré Cœur, destinées à l'Église universelle, avaient soulevé des tempêtes; celle-ci, qui regarde la France, semble avoir passé inaperçue. On ne la connut pas, ou on la méprisa. Les Contemporaines n'en disent pas un mot. M*1 Languet n'y met pas d'importance. Il n'y a guère que dix ans qu'elle est connue. Semblable à ces pages dont l'écriture invisible ne paraît que quand on les approche du feu, il a fallu la flamme des révolutions pour éclairer, dans l'obscurité des archives, les écrits où elle est renfermée, et pour y fixer les regards après qu'ils eurent paru. Et qui sait même si nous avons tous les monuments de cette révélation nationale, aussi glorieuse à la France que la conversion de Clovis ou la mission de Jeanne d'Arc?

Voici du moins ceux que nous avons. Ce sont trois lettres adressées en 1689 à la mère de Saumaise : lettres admirables où l'on sent je ne sais quelle solennité dans les unes , quelle impatience et quelle crainte de n'être pas comprise dans les autres, et qui sont comme le dernier mot de tout ce grand drame des manifestations du Cœur de Jésus.

La première lettre est du 23 février 1689. La Bienheureuse écrit à la mère de Saumaise pour la re-

mercier de tout ce qu'elle a fait dans le but de promouvoir le culte du sacré Cœur; et déjà elle touche à demi-mot le côté social et national de cette grande dévotion : « Ah! que de bonheur pour vous et pour ceux qui y contribuent! car ils s'attirent par là l'amitié et les bénédictions éternelles de cet aimable Cœur, et un puissant protecteur pour notre patrie. Il n'en falloit pas un moins puissant pour détourner le fiel et la sévérité de la juste colère de Dieu pour tant de crimes qui se commettent. » Elle ajoute : « Mais j'espère que ce divin Cœur s'y rendra une source inépuisable de miséricorde. 11 ne veut établir son règne parmi nous que pour nous accorder plus abondamment ses précieuses grâces de sanctification et de salut. »

Et indiquant qu'il faut que le repentir commence là où a commencé le péché : « Une chose qui me console fort, c'est que j'espère qu'en échange des amertumes que ce divin Cœur a souffertes dans les palais des grands pendant les ignominies de sa passion, cette dévotion s'y fera recevoir avec magnificence, avec le temps. Poursuivez donc courageusement ce que vous avez entrepris pour sa gloire dans l'établissement de ce règne. Le sacré Cœur régnera malgré Satan et tous ceux qu'il suscite à s'y opposer. Mais c'est maintenant le temps d'opérer et de souffrir en silence, comme il a fait pour notre amour1. »

Ainsi , par la multitude de ses crimes , la France

1 Lettre du 23 février 1689.

a déchaîné contre elle la colère de Dieu ; et il ne faut rien moins que le Cœur de Jésus pour arrêter et détourner ses coups. Heureusement il est là, « ce puissant protecteur de notre patrie. Il régnera malgré Satan. Il se fera connaître et il sera reçu avec magnificence. » Mais il y faudra « du temps ». Voilà la première lettre, ou plutôt la première prophétie.

La seconde est bien autrement importante. Elle semble avoir été écrite au sortir d'une extase, le jour même de la fêle du sacré Cœur, le vendredi après V Octave du saint Sacrement , 17 juin 1689. L'esprit de Dieu est sur la Bienheureuse, et lui montre, dans une vive lumière, ses desseins de miséricorde sur la France.

Il y a, à cette dévotion du sacré Cœur, un côté intime et un côté social; la Bienheureuse commence par le premier :

« Enfin, ma bonne mère, ne sommes -nous pas toutes consommées des ardeurs de ce divin Cœur, après tant de grâces reçues, qui sont comme autant de flammes ardentes de son pur amour. Il régnera, cet aimable Cœur, malgré Satan et ses suppôts! Ce mot me transporte de joie. Mais de vous pouvoir exprimer les grandes grâces et bénédictions que cela attirera sur ceux qui lui procureront le plus d'honneur et de gloire, c'est ce que je ne peux dire en la manière qu'il me l'a fait comprendre.

« Il m'a donc fait voir la dévotion de son divin Cœur comme un bel arbre qu'il avoit destiné de toute éternité pour prendre son germe et ses racines au milieu de notre Institut, pour étendre ensuite

ses branches dans les maisons qui le composent, afin que chacun en puisse cueillir les fruits à son gré et selon son goût. Mais il veut que les filles de la Visitation distribuent avec abondance les fruits de cet arbre sacré à tous ceux qui désireront d'en manger, voulant par ce moyen redonner la vie à plusieurs, en les retirant du chemin de la perdition, et ruiner l'empire de Satan dans les âmes, pour y établir celui de son amour! »

Voilà le premier côté de la dévotion au sacré Cœur, le côté surnaturel, intime, universel, celui qui regarde les âmes sur toute la surface du globe et dans tous les temps.

La Bienheureuse continue : « Mais II ne veut pas s'arrêter là. Il a encore de plus grands desseins, qui ne peuvent être exécutés que par sa toute -puissance, qui peut tout ce qu'elle veut. »

Et quels sont donc ces desseins que la Bienheureuse appelle de plus grands desseins, et pour lesquels elle invoque la toute -puissance?

« Il désire donc, ce me semble, entrer avec pompe et magnificence dans la maison des princes et des rois, pour y être honoré autant qu'il y a été outragé, méprisé et humilié en sa passion, et qu'il reçoive autant de plaisir de voir les grands de la terre abaissés et humiliés devant lui, comme il a senti d'amertume de se voir anéanti à leurs pieds. »

Rien qu'au ton dont toutes ces choses sont dites , qui ne sent que la Bienheureuse sort d'une extase? Ce qui suit ne laisse plus de doute:

« Et voici, continue -t- elle, les paroles que j'en-

tendis sur ce sujet : Fais savoir au fils aîné de mon sacré Cœur, — parlant de notre roi, — que, comme sa naissance temporelle a été obtenue par la dévotion aux mérites de ma sainte enfance, de même il obtiendra sa naissance de grace et de gloire éternelle par la consécration qutl fera

DE LUI-MÊME A MON CŒUR ADORABLE, qui Veut

triompher du sien, et, par son entremise, de celui des grands de la terre. Il veut régner dans son

PALAIS, ÊTRE PEINT DANS SES ÉTENDARDS ET GRAVÉ DANS SES ARMES, POUR LES RENDRE VICTORIEUSES DE TOUS SES ENNEMIS. »

La Bienheureuse ne parle que du roi, parce que, dans les idées de ce temps , le roi et la France ne faisaient qu'un. Le roi, c'était toutes les âmes de la France réunies en une seule âme et vibrant à la fois.

N.-S. l'appelle: le Fils aîné démon sacré Cœur. Titre auguste qui rappelle ces noms glorieux que la Papauté reconnaissante avait déjà décernés à la France et à ses rois, de nation très - chrétienne , et de Fils aînés de l'Eglise.

Quant à l'étendard, pour bien comprendre ce que Dieu demande, voici ce qu'il faut se rappeler: Depuis les temps les plus reculés, la France avait toujours eu un étendard sacré; un étendard qui n'allait pas aux combats vulgaires; un étendard qui reposait dans le sanctuaire de Saint- Denis, à l'ombre des saints protecteurs de la France, qui n'en sortait que quand le roi se mettait à la tête de l'armée, et que l'on allait chercher solennellement à

l'heure des périls suprêmes, ou lorsqu'on partait pour les grandes guerres de la foi1. Il représentait l'âme religieuse de la France, et il flottait au milieu des bannières nationales comme une prière. C'est un étendard de ce genre que Dieu avait donné à Jeanne d'Arc. Il en avait prescrit la forme et les emblèmes, et il lui avait communiqué je ne sais quelle vertu secrète qui conduisait la France épuisée à des triomphes inespérés2. Dieu demandait aujourd'hui au roi et à la France, par la bouche de la vierge de Paray, quelque chose de semblable : un étendard sacré qui lût un acte de foi , et qui , paraissant à côté du drapeau national, indiquerait que, plus haut que la proverbiale bravoure de ses enfants, la France mettait l'appui et la bénédiction de Dieu.

La mère de Saumaise fut probablement fort surprise, et singulièrement émue d'une communication si grave, et qui ressemblait si peu à tout ce qu'elle savait de l'humilité de la Bienheureuse. Elle ne ré-

i « Le Roy doit venir querre l'oriflamme par grant dévotion et prendre congié aux martyrs, avant qu'il mange; et quand il se part de l'église, il s'en doit aller tout droict là où il se meut, sans tourner ne çà ne là pour autre besongne. » (Chronique de saint Denys. Tom. I, p. 223.) « Le Roy la vint prendre (l'oriflamme) avec moult révérence et dévotion du peuple. » (Gérard de Roussillon , p. 217.)

2 « Interrogée qui lui avait fait faire cette peinture sur son étendart, a répondu : Je vous l'ai assez dit déjà que je n'ai rien fait que par l'ordre de Dieu. » (Procès, tom. 1, p. 7n.) Interrogée si, quand elle a été à Orléans, elle avoit un étendart, a répondu que oui : « Qu'il étoit de couleur blanche et qu'elle y avoit fait écrire ces deux mots : Jhesus-Maria. » (Id., ibid.)

pondit rien. Notre humble et douce Marguerite s'émut. Les lettres se seraient-elles perdues? Ou bien la mère de Saumaise, si vaillante jusque-là pour les intérêts du Cœur de Jésus, hésiterait-elle en présence de la nouvelle perspective qui vient de s'ouvrir? La Bienheureuse lui écrit le 12 août 1689 : « Je vous avoue, ma chère Mère, que votre silence sur les deux grandes lettres que je m'étois donné l'honneur de vous écrire, me fait un peu de peine, ne sachant à quoi l'attribuer, sinon que peut-être je vous ai marqué trop librement et simplement mes pensées, que j'aurois peut-être mieux fait de cacher sous un humble silence. Vous n'avez qu'à me le témoigner, et je vous puis assurer qu'en cela je contenterai beaucoup l'inclination que j'ai à ne jamais parler de ces choses, mais de les tenir ensevelies dans le secret du sacré Cœur de mon divin Maître. Il m'est témoin de la violence qu'il faut que je me fasse pour en parler; à quoi je ne me résoudrais pas, s'il ne me faisoil connaître qu'il y va de V intérêt de sa gloire, pour laquelle je sacrifierois de bon cœur des millions de vies, si je les avois, par le grand désir que j'ai de le faire connoître, aimer et adorer. Mais peut-être n'avez -vous pas reçu nos lettres, ce qui me seroit encore bien plus affligeant ' . »

C'est peut-être dans la crainte que ces lettres ne fussent perdues, et afin que, si elle venait à mourir, son secret ne descendît pas avec elle dans la tombe, que la Bienheureuse rédigea la pièce suivante. Elle

i Lettre du 12 août 16S9.

est du mois d'août, quelques jours après le 12, peut-être le 25, fête de saint Louis. C'est moins une lettre qu'une sorte de déclaration. Il y règne une solennité et une majesté inaccoutumées.

Vive f Jésus!

Août 1089.

« Le Père éternel, voulant réparer les amertumes et angoisses que l'adorable Cœur de son divin Fils a reçues dans la maison des princes de la terre, parmi les humiliations et outrages de sa passion , veut établir son empire dans le cœur de notre grand monarque, duquel il se veut servir pour l'exécution de son dessein, qui est de faire faire un édifice

OU SEROIT LE TARLEAU DE CE DIVIN CŒUR, POUR Y RECEVOIR LA CONSÉCRATION ET LES HOMMAGES DU ROI ET DE TOUTE LA COUR.

« De plus , ce divin Cœur se veut rendre protecteur et défenseur de sa sacrée personne contre tous ses ennemis. C'est pourquoi il l'a choisi comme son fidèle ami, pour faire autoriser la messe par le saintsiége apostolique, et en obtenir tous les autres privilèges qui doivent accompagner la dévotion de ce divin Cœur.

« C'est par ce divin Cœur qu'il lui veut départir les trésors de ses grâces de sanctification et de salut, en répandant ses bénédictions sur toutes ses entreprises, en donnant un heureux succès à ses armes, et en le faisant triompher de la malice de ses ennemis. »

Ainsi une consécration nationale au Cœur de Jésus, un temple national élevé par la France au Cœur de Jésus, une inscription du Cœur de Jésus sur un étendard national, voilà ce que Notre -Seigneur demande à la Bienheureuse. A cette condition il rendra le roi, c'est-à-dire la France, victorieuse de tous ses ennemis, et lui donnera un règne éternel d'honneur et de gloire.

La Bienheureuse passe ensuite aux moyens de réaliser ce plan, et d'arriver pour cela à Louis XIV. Elle nomme le Père de la Chaise, confesseur du roi, et qui, en ce temps-là, jouissait d'une grande faveur. « Si la bonté de Dieu, dit-elle, inspire à ce grand serviteur de la Majesté divine d'employer à cela le pouvoir qu'il lui a donné, il faut bien s'assurer qu'il n'aura jamais fait d'action plus utile à la gloire de Dieu ni plus salutaire à son âme, et dont il soit mieux récompensé.

« Tout cela est bien difficile, tant pour les grands obstacles que Satan se propose d'y mettre, que pour toutes les autres difficultés que Dieu permet, afin de faire voir sa puissance, qui peut tout ce qu'il lui plaît, quoiqu'il ne le fasse pas toujours, ne voulant pas violenter le cœur de l'homme. Il faut beaucoup prier et faire prier pour cela. »

On l'aura remarqué, un saint et profond enthousiasme règne dans toutes ces lettres. Le Cœur de Jésus triomphera malgré tous ses ennemis! Ce que Dieu veut de la France, cette consécration nationale, ce temple national, cette inscription du Cœur de Jésus sur un étendard, tout cela se fera, mais

il y faudra du temps, et rien moins que la toutepuissance de Dieu. Et de plus il y faudra d'effroyables malheurs.

On n'a pas la réponse de la mère de Saumaise à cette lettre du mois d'août 1689. Elle qui avait su arriver jusqu'à Rome et déjà éveiller la pensée des Pontifes romains ne dut rien négliger pour arriver jusqu'à Louis XIV. On sait qu'elle eut recours à la supérieure de la Visitation de Chaillot, où s'était réfugiée Mlle de la Fayette, où habitait la reine d'Angleterre, et qui avait, pour ainsi dire, une porte ouverte sur la cour de Louis XIV. Par là elle put arriver facilement jusqu'au roi, et nous verrons dans la suite de cette histoire que le message prophétique de la Bienheureuse arriva en effet à Louis XIV. Comment ce message fut-il accueilli? Le grand roi avait -il l'âme assez humble pour comprendre l'élévation toute chrétienne d'une semblable pensée? Quoi qu'il en soit, ces tendres et magnifiques avances du Cœur de Jésus n'eurent pas alors de résultat, et la dernière parole de la Bienheureuse se perdit dans l'oubli. Car c'était sa dernière parole. On était à la fin de 1689; elle touchait à sa mort.

1689! On s'arrête involontairement à cette date, qui en évoque aussitôt une autre : 1789! Un siècle juste s'écoule entre le moment où une humble vierge, cachée au fond d'un cloître, montre du doigt à Louis XIV l'arche de salut préparée par la bonté de Dieu, et le moment où se lève l'orage qui va emporter la monarchie et toutes les monarchies. Louis XIV aura pu sourire si on lui a parlé, aux

jours de sa splendeur, du péril que courait la France et de la nécessité de monter plus haut que les hommes, jusqu'au Cœur adorable de Jésus, pour trouver un remède et un abri. Et cependant cela était vrai. De Louis XIV, la France allait descendre à Louis XV, de Louis XV à Voltaire, de Voltaire à Robespierre et à Marat; c'est-à-dire de l'orgueil à la corruption, de la corruption à l'impiété, et de l'une et l'autre à une haine de Dieu et des hommes qui allait servir d'universelle punition.

Et ce n'était que le commencement de nos douleurs 1 De 1789, descendez à 1889; nouveau siècle, guère moins triste que le précédent; où il fait obscur dans les esprits et froid dans les cœurs; où rien n'a duré; où tQus les quinze ans un orage emporte un trône; où l'on vit parmi de continuels tremblements de terre, dans l'inquiétude du présent et l'incertitude de l'avenir.

C'est pour de tels temps qu'avait été providentiellement préparée, et c'est au milieu de ces catastrophes que va se tracer péniblement mais sûrement sa route, la dévotion à ce Cœur qui est doux et humble, ce qui convenait si bien au siècle de Louis XIV; qui est pur, ce dont avait tant besoin le règne de Louis XV; que l'amour et le dévouement consument, ce qui n'aurait pas nui à l'époque de Robespierre; qui relève les cœurs tristes et qui console les âmes brisées, ce qui convient à notre temps et à tous les temps I

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