INTRODUCTION
Je croyais avoir achevé ma tâche en consacrant deux volumes à raconter V Histoire de sainte Chantai et des origines de la Visitation. Mais voici qu'une voix douce et pure m'appelle. C'est la première des filles de sainte Chantai qui soit montée sur les autels. Et de plus, c'est celle qui a été choisie par Dieu pour terminer l'œuvre de saint François de Sales et de sa grande coopératrice. Tous deux avaient travaillé ensemble à construire l'édifice. Ils en avaient creusé les fondations, dessiné les grandes lignes. Mais il y manquait le couronnement. C'est cette sainte et humble vierge qui a été chargée de l'y mettre. En sorte que la Vie de notre Bienheureuse est comme un appendice nécessaire de YHistoire de
sainte Chantai. La biographie de l'une éclaire et achève la biographie de l'autre.
Mais si la Bienheureuse nous touche déjà sous ce rapport, comme la première fille glorifiée des deux saints fondateurs de la Visitation, nous n'hésitons pas à dire qu'elle nous intéresse bien davantage à un autre point de vue. Si cachée qu'elle ait été dans les profondeurs de son cloître, au fond d'une petite ville éloignée de Paris, elle a reçu une mission de premier ordre. Elle a été chargée par Dieu de venir en aide à l'Eglise dans l'accomplissement de l'œuvre la plus grande et en même temps la plus redoutable qu'elle poursuit en ce monde.
Cette œuvre, on le sait assez, ce n'est pas de demeurer debout, au milieu de cette instabilité des choses humaines qui un jour ou l'autre couche tout dans la poussière : les dynasties, les empires, même les peuples; ce n'est pas non plus d'imposer à l'orgueilleuse raison de l'homme un ensemble de dogmes, dont il a le droit sans doute d'étudier les titres, mais qui ne peuvent le régénérer qu'en l'humiliant; cette œuvre, plus haute que ces deux-là, à la fois si lumineuse et si obscure, c'est de persuader à l'homme que Dieu l'aime.
Oui, un jour, dans les profondeurs de son éternité, Dieu a vu l'homme; et, comme un roi , un génie puissant qui tombe sous le charme d'un petit enfant qui bégaie, quand cet enfant est le sien, Dieu a été ravi; il a aimé l'homme. Il l'a aimé jusqu'à la passion, jusqu'à la folie.
Il l'a aimé jusqu'à se faire homme, afin de supprimer ces distances qui, de quelque nature qu'elles soient, sont insupportables à l'amour. Il l'a aimé jusqu'à souffrir, jusqu'à mourir pour lui.
Oui, celui qui est là, sur ce gibet, les pieds et les mains percés, le cœur ouvert, c'est Dieu!
Et que fait- il là? Il souffre, il meurt par amour. Ce n'est pas assez dire; il meurt d'amour.
Voilà ce que l'Église est chargée de faire croire à l'homme. Sa régénération est à ce prix. Hors de là, il n'y a que faiblesses, défaillances de cœur, catastrophes de mœurs. Au plus, arrive-t- on à être un honnête homme. La folie du sacrifice, de la virginité, du dévouement, du martyre, ne commence que quand on croit à la folie de la Croix.
Cet amour de Dieu pour l'homme est si grand,
si prodigieux, qu'il est comme le scandale du monde. C'est l'antique et universelle pierre d'achoppement, la dernière raison de tous les schismes et de toutes les incrédulités. Si Arius, par exemple, s'est séparé de l'Église, c'est qu'il ne pouvait pas croire que Celui qui avait ■ apparu un jour en Judée fût vraiment, sans phrases, sans hyperboles, le Fils unique de Dieu. Il y avait, dans un tel abaissement, une grandeur d'amour qui le révoltait. Et de même de Nestorius. Il n'admettait pas que le Fils éternel de Dieu eût reposé dans le sein d'une humble femme, qu'elle l'eût nourri de son lait, qu'il l'eût appelée sa mère! Et Luther et Calvin, pourquoi ont-ils brisé de nouveau l'unité de l'Eglise? C'est qu'ils ne pouvaient croire ni au tribunal de la réconciliation, c'est-à-dire à une miséricorde qui ne se lasse d'aucune ingratitude; ni aux indulgences, c'est-à-dire à une des plus tendres industries du Sauveur pour suppléer à nos perpétuelles insuffisances ; ni à la sainte Eucharistie, c'est-à-dire à la permanente habitation avec ceux qu'on aime : cœurs étroits qui ne savaient pas ce que c'est que l'amour! Et si de nos jours il y a tant d'hommes qui passent en hochant la tête devant la croix, qui sourient
de mépris en regardant l'autel, c'est la même folie qui les révolte. L'humanité égoïste, incapable d'aimer, succombe sous le poids de tels mystères; et l'Église ne parvient pas à lui arracher ce cri qui la transfigurerait : « Et nos credidimus charitati quam habet Deus in nobis. Oui , nous croyons que Dieu a pour nous de l'amour '. »
Mais précisément parce que l'œuvre est formidable, parce que l'Eglise semble par moments s'incliner sous le poids, Dieu vient à son aide par des coups de maître. De même que, quand les sophismes se multiplient, il fait un signe, et on voit apparaître ceux que j'appellerais volontiers les agents extraordinaires de la vérité : un saint Augustin, un saint Thomas, un Bossuet; de même, quand le monde se refroi-* dit et ne croit plus à l'amour de Dieu, et qu'on voit baisser la pureté, le sacrifice, l'apostolat, le dévouement et le martyre, toutes ces choses qui tirent leur origine du cœur, mais du cœur transfiguré par l'amour divin, Dieu fait un signe, et on voit apparaître ceux que j'appellerais volontiers aussi les agents extraordinaires de l'amour.
i I Joan. iv, 16.
Ainsi, par exemple, quand, au lendemain des persécutions, Constantin monta sur le trône, et qu'étendant sur l'Église son manteau de pourpre, il y introduisit, à son insu et sans le vouloir, avec les honneurs, un commencement de refroidissement; quand on aperçut ces froids docteurs que j'ai cités, Arius, Nestorius, Eutychès, dont la doctrine n'était au fond que la négation de l'amour infini ; à ce moment où ' 3 vieux sensualisme païen pénétrait peu à peu dans l'Église, les entrailles de la terre s'ouvrirent et on en vit sortir les instruments de la passion de Jésus -Christ : la croix sur laquelle il était mort, les clous qui avaient percé ses pieds et ses mains, la couronne qui avait meurtri son front, la lance qui avait ouvert son cœur. Le monde fut providentiellement appelé à se ranimer au contact sacré des instruments de la Passion.
Et quelle fut la créature privilégiée à laquelle Dieu donna cette grande mission de réchauffer le monde au ive siècle? Ce fut une femme, une épouse, une mère, la pieuse Hélène, la mère de l'empereur Constantin, le libérateur de l'Église. Ce fut une femme, et on en devine la raison. Inférieure d'ordinaire à l'homme par les
dons de l'esprit, la femme lui est supérieure par les dons du cœur. Elle aime plus; elle aime mieux; elle ne sépare pas dans sa pensée l'amour du sacrifice, et, pour elle, aimer c'est toujours s'immoler. Ce fut donc une femme; et de plus ce fut une mère; et je le conçois aussi. Devant la croix, devant les folies de l'amour, l'homme peut quelquefois passer en branlant la tête; la mère jamais. Elle prend son enfant dans ses bras , elle regarde la croix , et elle se dit : Qu'y a-t-il d'étonnant que Jésus- Christ soit mort pour ses enfants, moi je mourrais bien pour le mien!
Ce fut donc cette femme, cette épouse, cette mère qui reçut au iv6 siècle la mission de ranimer le monde en lui montrant la croix de Jésus- Christ; et de fait elle réussit. La grande dévotion de toutes ces rudes populations du moyen âge, ce fut la dévotion à la croix. On livrait des batailles pour la posséder. Tout l'Occident se leva même pour aller conquérir le tombeau vide du Sauveur; et, quand on fut arrivé à Jérusalem, on les voyait, ces rudes guerriers, un Godefroy de Bouillon, un Tancrède, un Baudouin , faire le tour de Jérusalem , pieds nus , en versant de grosses larmes; on en vit même
quelques-uns expirer de douleur et d'amour en baisant les rochers du Calvaire; et, un jour enfin, la France entière tressaillit de la plus pure émotion qui ait jamais fait battre son âme; saint Louis rentrait dans sa capitale, portant dans ses royales mains ia couronne d'épines qui avait ensanglanté le front de Jésus-Christ. Pendant huit siècles, de sainte Hélène à saint Louis, le monde, réchauffé au contact sacré de la Croix sur laquelle était mort Jésus-Christ, poussa le cri vainqueur : Oui, nous croyons à l'amour infini de Dieu pour l'homme.
Mais à ce dernier moment il n'était pas difficile à un observateur de voir que cette dévotion, par suite de l'infirmité humaine, ne suffirait bientôt plus à entretenir une flamme qui manifestement baissait. Les croisades devenaient de plus en plus impossibles; les papes s'épuisaient à appeler les populations au secours du tombeau profané de Jésus-Christ. Il fallait un symbole plus émouvant, quelque chose qui allât plus profondément aux âmes. Donc, un jour, au fond d'un monastère de Belgique, Dieu apparut à une âme privilégiée et lui donna pour mission de tourner les regards et les cœurs du côté de la sainte Eucharistie, et de demander
à l'Église, pour ce mystère auguste, des hommages nouveaux.
Et quelle fut l'heureuse créature prédestinée à réchauffer le monde au xme siècle, et à y être ce que j'appelle un agent extraordinaire de l'amour? Encore une femme , mais cette fois une vierge1! Si pur, en effet, si lumineux que soit le cœur de la mère, il y a quelque chose de plus beau et de plus lumineux encore, c'est le cœur de la vierge. Et d'ailleurs, le mystère de l'Eucharistie étant le mystère des anges, il était convenable de réserver à la virginité les honneurs de cette révélation et de cet apostolat.
Et comme rien n'arrive dans l'Eglise que par le souffle de l'Esprit de Dieu , pendant qu'on déployait les pompes nouvelles de la Fête-Dieu, un moine inconnu soupirait le livre de Ylmitation, le plus beau de tous ceux qui ont été écrits de la main des hommes; surtout ce IVe livre destiné à enflammer tous les cœurs pour la sainte Eucharistie. En même temps saint Thomas composait ses incomparables hymnes du
1 La bienheureuse Julienne, religieuse hospitalière à Liège. La fête du saint Sacrement, qu'elle reçut ordre de demander à l'Eglise, fut instituée en 1246 par l'évêque de Liège dans son diocèse, et en 1264 étendue à l'Église universelle par le pape Urbain IV.
Lauda Sion et de VAdoro te supplex. Les cathédrales gothiques surgissaient comme pour être des arcs triomphaux en l'honneur de la sainte Eucharistie. On voyait en sortir nos belles processions du saint Sacrement; et le monde, vivifié et transformé par les ardeurs de cette dévotion , reprenait sa marche, en poussant de nouveau le cri vainqueur : Pour nous, nous croyons à l'amour infini que Dieu a eu pour nous !
Trois siècles s'écoulent : tout à coup on sent passer sur l'Eglise je ne sais quel courant d'air glacial. Luther paraît, et nie l'amour infini dans ses plus tendres manifestations. Calvin paraît, et supprime l'Eucharistie. Jansenius paraît, et, sans nier la sainte Eucharistie, il apprend aux fidèles à s'en éloigner avec le plus profond respect; on écrit des livres sur la fréquente communion, c'est-à-dire contre elle; et on déploie des trésors d'érudition afin d'apprendre aux fidèles que Jésus-Christ a établi ce divin sacrement pour qu'on le reçoive le moins souvent possible. La foi à l'amour infini baisse dans le monde; on sent partout comme un refroidissement universel.
0 mon Dieu! mon Dieu! qu'allez -vous faire? Par quelle industrie allez -vous réchauffer les
âmes? Quel secret tenez-vous en réserve pour de si tristes temps? Et à quelle âme privilégiée allez-vous le confier?
Cette fois encore, pour ranimer la foi et la piété, Dieu choisit une femme, une vierge; décidément il n'en veut pas d'autres pour en faire les agents extraordinaires de son amour! Il la prépara avec un art divin à cette grande mission ; et quand son cœur fut devenu semblable à celui d'un ange; un jour qu'elle était plongée dans l'extase, immobile, recueillie, les bras croisés sur sa poitrine, le visage légèrement éclairé comme d'un feu intérieur, une lumière céleste, visible à elle seule, se leva sur l'autel , et à travers la grille elle aperçut la personne adorable de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Quand elle osa lever sur lui ses yeux humides de larmes , la poitrine du Sauveur lui apparut resplendissante : on voyait, dans ce feu, le cœur de Jésus-Christ étinceler comme un soleil; et elle entendit une voix qui lui disait : Voici ce Cœur qui a tant aimé les hommes, jusqu'à se consumer d'amour pour eux. Plusieurs fois elle eut des visions semblables, où tous les adorables desseins de Dieu lui furent révélés. Elle vit les plaies des âmes et des sociétés se guérir peu à
peu au contact de ce Cœur divin, et l'Église, ranimée aux rayons de ce foyer d'amour, reprendre sa marche triomphante et bienfaisante à travers le monde.
Et comme si tout devait se réunir pour nous enchanter dans une telle dévotion, c'est par la France que Dieu la donne à son Église. Il s'adresse à une vierge française, dans une ville française, au sein d'un institut français, pour parler à l'Église universelle. Et non -seulement c'est à la France qu'est faite la révélation, elle est faite pour la France. Elle répond si bien , d'une part à ses aspirations les plus nobles, les plus élevées; et de l'autre elle touche si suavement, si efficacement, ses blessures les plus tristes, qu'il est manifeste que Dieu a pensé à la France en donnant au monde la grande révélation du sacré Cœur. Il l'a dit du reste ; il l'a fait annoncer avec une précision qui tient du miracle , quand on connaît sa réalisation. Et de fait, dans la proportion même où la France s'est plongée dans les flammes du sacré Cœur, elle s'est régénérée.
Voilà ce que nous voudrions dire. Il faudrait pour cela le langage des anges, ou du moins le langage des saints. Nous essaierons cependant,
parce que, à ne pas essayer, il y aurait pour nous la dernière des ingratitudes.
Seulement, avant de commencer, une observation nous sera permise. De même que nous dirions à un jeune homme qui aborde l'étude des mathématiques : « Voilà un livre où l'on traite du calcul infinitésimal; ne l'ouvrez pas, vous n'y comprendriez rien ; » de même, si quelqu'un ne croit pas à l'amour infini de Dieu pour l'homme, à sa crèche, à sa croix, à la sainte Eucharistie, qu'il n'ouvre pas ce livre! Il en serait étonné et scandalisé. Je vais dire la chose la plus étrange, la plus extraordinaire, la plus incroyable, et cependant la plus certaine, et aussi la plus touchante : un Dieu aimant l'homme jusqu'à la passion , jusqu'à la folie. Je vais raconter comment ce Dieu oublié par l'homme, méprisé, trahi, méconnu par l'homme, n'a pas désespéré de l'homme, et, au lieu de le punir et de le briser comme il l'aurait pu, a résolu de le vaincre à force de tendresse!
0 Jésus, des genoux de ma mère aux années ardentes de ma jeunesse , je n'ai pas cessé de croire à cet Amour infini, qui est toute la sève et comme le suc divin du christianisme; et aujourd'hui, parvenu à cet âge qui apporte à
l'homme toutes les lumières de la terre, et, quand il a été fidèle à Dieu, toutes les splendeur du ciel, je sens cet Amour infini qui brille sur ma tête d'un éclat sans ombre. A vrai dire, je ne crois plus guère à l'amour de l'homme; je crois d'autant plus à l'amour de Dieu! Aidezmoi donc, ô Christ, ô Sauveur, ô Ami, et que ces derniers accents, si ce sont les derniers, portent jusqu'au fond des âmes la connaissance de cet Amour dont j'ai goûté le charme, mais dont je ne saurai jamais dire la douceur!
Orléans, le 24 mai 1874.