‹ Histoire de la bienheureuse Marguerite-MarieChapitre 4 sur 58 · ÉTAT DE L'ÉGLISE DE FRANCE A LA NAISSANCE DE LA BIENHEUREUSE · texte numérisé non relu

ÉTAT DE L'ÉGLISE DE FRANCE A LA NAISSANCE DE LA BIENHEUREUSE

Mane nobiscum, Domine, quoniam advesperascit, et inclinata esljam dies.

Demeurez avec nous, Seigneur, parce qu'il se fait tard et que la nuit tombe. (S. Luc, xxiv, 29.)

En 1647, l'année même où la bienheureuse Marguerite-Marie naissait à Verosvres, petit village de Bourgogne situé à sept lieues de Paray, la France catholique achevait de remporter une grande victoire. Elle avait employé la fin du seizième siècle à chasser de son sein le schisme et l'hérésie, et, libre de ce mauvais levain, elle s'épanouissait au dixseptième.

La joie était profonde chez les vrais chrétiens; car jamais peut-être la France n'avait encore connu d'aussi redoutable péril. Avec son dogme de l'indé-

pendance absolue de lu raison, avec son mépris de l'autorité et sa haine de toute hiérarchie, le protestantisme était fait pour plaire à une nation amoureuse de l'égalité et naturellement frondeuse, qui se lasse si vite de l'autorité, dont elle a tant besoin. D'autre part, amollie et corrompue sous les règnes légers de François Ier, de Henri II, de Charles IX, de Henri III, elle n'était que trop préparée par de mauvaises mœurs à accepter des doctrines amoindries. Elle hésita un instant; et l'hérésie, qui avait séduit une partie de la haute noblesse, se trouva un jour sur les marches du trône. Ce fut une de ces heures solennelles où se décide l'avenir d'un monde. Supposez, en effet, qu'après la défection de l'Angleterre, d'une partie de l'Allemagne, de la Prusse, de la Suède, de la Norwége, de la Suisse, on eût eu la défection de la France; humainement parlant, c'en était fait de l'Église catholique en Europe.

Heureusement, si, par certains côtés, le protestantisme exerçait un charme sur la France, par d'autres il lui inspirait une invincible répugnance. La France est une nation profondément religieuse; mais elle l'est par le cœur plus que par l'esprit. En religion comme en toute chose, elle porte sa vive et tendre nature, son besoin d'être entraînée plus que convaincue; et, dans l'amour qu'elle donne, elle ne conçoit pas plus de limites que dans celui qu'elle exige. Sous ce rapport, le protestantisme était radicalement incapable de la satisfaire.

Le protestantisme n'est pas une religion origi-

nale. Il ne s'est pas greffé sur le vieux tronc de l'Évangile, comme un développement et un progrès; il s'est établi d'une manière tout opposée, en retranchant et en émondant. Or, ce qu'il supprimait, c'était précisément ce qui avait ravi la France, ce qui l'avait, du premier coup, et si complètement, et pour toujours, attachée à la foi catholique.

Le premier dogme du protestantisme, ou plutôt son premier retranchement, c'est que Jésus -Christ ne s'est pas incarné pour tous les hommes. Il n'a souffert et il n'est mort que pour quelques-uns, son cœur n'ayant pas été assez vaste pour embrasser l'humanité tout entière.

Le second dogme du protestantisme, c'est que^ même dans ce cercle étroit de prédestinés, la miséricorde de Jésus-Christ a des bornes. Elle ne pardonne pas les péchés, elle ne remet pas les dettes. On ne peut pas pleurer à ses pieds le malheur de l'avoir offensé, et, l'œil brillant de larmes, se relever avec la certitude que l'amour de Jésus a tout consumé, tout purifié, tout oublié.

Le troisième dogme du protestantisme, c'est que Notre-Seigneur ne demeure pas parmi nous dans la sainte Eucharistie. D'après les luthériens, il y passe comme un éclair; selon les calvinistes , il n'y est pas du tout. Ni les uns ni les autres n'ont cru Dieu assez aimant « pour faire ses délices d'habiter au milieu des enfants des hommes 1 » !

C'est-à-dire que, considéré dans son dogme et du

i Prov. vin, 31.

côté de Dieu, le protestantisme n'est qu'un demidon et un demi-amour. Dès lors, comment aurait-il pu charmer une nation chez laquelle le cœur prédomine; mue par des sentiments plus que par des principes, et du reste incomparable dans la vivacité de ses sentiments; croyante ou impie, vertueuse ou dépravée; mais jamais rien à demi, et toujours extrême en bien ou en mal, selon l'amour qui la domine?

Les conséquences du protestantisme étaient d'ailleurs dignes de ses principes. Quand on n'admet en Dieu qu'un demi-amour, comment demander à l'homme un amour total? Aussi à peine Luther et Calvin ont formulé leur doctrine qu'on voit tous les grands dévouements tomber comme un vent qui s'apaise; les saints enthousiasmes s'éteignent; plus de vierges, plus d'apôtres, plus d'âmes qui méprisent tout pour Dieu. Au ravissement qui produit les merveilles succède l'honnêteté qui se borne à éviter les fautes. Bientôt il faut masquer cette stérilité. On méprise ce qu'on ne peut plus atteindre. On prohibe les vœux, on supprime la virginité, la pénitence. De peur que l'homme ne surpasse Dieu dans les actes de l'amour, on les lui défend.

Ce fut en France le coup de grâce du protestantisme. Quoi! nous n'aurions plus de vierges! nous ne pourrions plus donner à Dieu des apôtres! on nous défendrait, à nous, le sacrifice volontaire, la passion et la folie dans l'amour ! Quoi ! il n'y aurait plus de tabernacles dans nos églises! le Christ vivant s'en irait, et nous n'aurions plus de lui qu'un pâle

souvenir perdu dans le lointain des âgesl La France se sentit atteinte dans ses intuitions religieuses les plus profondes, et elle rejeta le protestantisme comme un mauvais rêve.

D'autres raisons se joignirent à celles-là, des raisons politiques et nationales. Par suite de circonstances où il est permis de voir la main de Dieu, la France est née la première de toutes les nations catholiques; et, par suite de circonstances plus merveilleuses encore , elle s'est trouvée, dès le berceau, douée d'un génie si semblable, sous certains rapports , à celui de l'Église, que dès le premier jour l'union a été complète. Le temps, qui détruit ce qui est factice, n'a fait que confirmer et développer ces harmonies. Toutes les grandes expéditions de la France ont eu un caractère religieux autant que national. Ses plus grands hommes, Clovis, Gharlemagne, saint Louis, ont comme un double rayon sur le front. Ils sont aussi célèbres dans l'histoire de l'Église que dans celle de la France. Les seules heures où notre fortune ait paru s'incliner sont celles où il semblait que nous voulions nous séparer de Dieu. Nos époques glorieuses , au contraire , sont contemporaines de nos grands services rendus à l'Église. Si bien qu'il s'est formé peu à peu dans tous les esprits l'idée que nous étions une race privilégiée, une sorte de sacerdoce royal chargé de protéger, de défendre, de faire respecter la vérité, la justice et la vertu en ce monde. Or le protestantisme nous faisait déchoir de ce rang unique. Cette mission que nous croyons avoir reçue à Tolbiac; ce titre de fils aînés de

l'Église que la papauté reconnaissante nous a décerné; cette physionomie originale de la nation, la plus catholique et la plus libre, la plus dévouée et la plus indépendante, où il y a à la fois du soldat, de l'apôtre, de la sœur de Charité; cette garde enfin que depuis douze siècles nous montons à la porte de Rome, il fallait renoncer à tout cela! Il fallait remettre dans le fourreau l'épée de Charlemagne! La France frémit à cette pensée, et , avec l'ardeur qui la caractérise, elle se replongea dans la vieille religion de ses pères.

Je ne crois pas qu'il y ait eu, dans notre histoire, une émotion plus poignante, plus universelle que celle qui saisit la France en 1589, à la mort de Henri III. Il n'avait pas d'enfants, et son unique héritier était un huguenot, .l'ai eu en mains une foule de manuscrits du xvie siècle : des délibérations de parlements, des actes de corps de ville, des mémoires intimes nullement destinés à la publicité ; et je ne saurais dire tout ce qu'il y a, dans ces pages, de consternation, de stupeur à la pensée d'un roi hérétique, d'émotion ardente et qui éclate, et en même temps de volonté froide et arrêtée de tout souffrir plutôt que de l'accepter. Ce qui s'était passé à Paris à la première nouvelle de la mort de Henri III se renouvela par toute la France. « Au lieu des acclamations et du Vive le roi accoutumés en de tels accidents, on voyoit les uns enfonçant leurs chapeaux ou les jetant par terre; les autres fermant les poings, se touchant la main, ne voulant pas d'un roi huguenot, et faisant des vœux

et promesses, desquels on oyoit pour conclusion : plutôt mourir de mille morts l. »

Alors commencèrent ces prières publiques, ces pèlerinages solennels, ces processions, trop bruyantes si l'on veut, mais si expressives, et, de la part du peuple, si sincères; toutes ces manifestations enfin qui, mieux que la Ligue, firent comprendre à Henri IV combien était vraie la parole de Henri III mourant : « Mon cousin , vous ne serez jamais roi de France, si vous ne vous faites catholique. » On a contesté la sincérité de la conversion de Henri IV ; mais quand il serait vrai, ce que je ne crois pas, qu'il eût cédé à des vues humaines en accomplissant ce grand acte, quelle meilleure preuve voudrait-on de la profondeur et de l'invincible force du courant religieux qui emportait alors la France?

Aussi , lorsque, après vingt-deux années du plus réparateur de tous les règnes , la France , qui avait eu cette bonne fortune inespérée de trouver un si grand homme au milieu d'un tel orage, le vit tomber sous le poignard implacable des partis , elle poussa un nouveau cri d'angoisse, et pour la seconde fois elle sentit qu'elle allait à l'abîme, et qu'il n'y avait plus d'espoir qu'en Dieu. Des passions à peine assoupies, et aucune digue pour les contenir; des partis si irréconciliables que la main de Richelieu put à peine les dompter, et si peu français qu'ils étaient toujours prêts à appeler l'étranger à leur aide; la puissante maison d'Autriche enveloppant la France

l Histoire universelle de d'Aubigné, t. III, liv. II, ch. xxn.

d'un cercle de fer et menaçant à la fois toutes nos frontières; et quand, après une minorité orageuse, Louis XIII arrivé enfin à l'âge d'homme eut, par un de ces coups où se révéla Richelieu, épousé Anne d'Autriche, un mariage brillant, mais stérile : point d'enfants, c'est-à-dire point d'avenir; et la France se redemandant avec effroi, le roi mort, entre les mains de qui allait retomber le royaume très-chrétien. Les prières recommencèrent; on revit des pèlerinages. Le roi, la reine firent demander aux plus saints personnages : à la vénérable mère de Chantai, à la bienheureuse Marie de l'Incarnation, à l'humble sœur Marguerite du Saint-Sacrement de Beaune, à M. Olier, curé de Saint-Sulpice, à une foule d'autres de prier Dieu pour qu'il envoyât un héritier à la race de saint Louis. Et enfin, comme les prières individuelles ne suffisaient pas à conjurer de si grands périls, le roi Louis XIII descendit de son trône, se rendit à Notre-Dame, et y consacra solennellement •sa personne et son royaume à la très-sainte Vierge. La France tout entière s'associa avec enthousiasme à cette consécration.

Les contemporains nous ont laissé de longs et curieux détails sur cet acte solennel, que la peinture et la gravure ont représenté de mille manières. Mais ce qui est plus important à noter, ce fut son prodigieux résultat. L'année même où la France fut consacrée à Marie (1637), naquit l'enfant qui devait f appeler Louis XIV et présider pendant soixantedouze ans à la plus merveilleuse époque de notre histoire. Six ans après, en 1643, un jeune capi-

taine de vingt -deux ans recevait sur un champ de bataille, comme autrefois Clovis, une de ces illuminations soudaines qui changent la face du monde. Rocroy, réalisant enfin le rêve si patiemment poursuivi par Henri IV, Louis XIII et Richelieu, arrachait à l'Autriche la prépondérance européenne et la transférait à la France. En même temps on voyait se lever ou achever de se former un chœur de génies : grands hommes d'Etat et grands hommes de guerre, orateurs, poètes, prosateurs de premier ordre, dont un seul suffirait à la gloire d'une époque, et dans un tel nombre et une si riche variété, qu'aucune nation, pas même la Grèce en ses plus beaux jours, n'offre rien de comparable. A ce seizième siècle, puissant, mais si agité, si troublé, dévoré par des passions si détestables, où l'unité comme la grandeur nationale étaient à chaque heure mises en question, succède cette calme et magnifique époque qui vit la France devenir l'envie et l'admiration du monde; où parlait Bossuet, où pensait Pascal, où écrivait Fénelon, où chantaient Corneille et Racine , où souriait la Fontaine. Chaque année voyait apparaître un chef-d'œuvre; et la France enthousiasmée, allant de surprise en surprise, se donnait à elle-même et donnait au monde le spectacle du plus grand développement intellectuel, moral et religieux, que la terre eût encore vu. C'était le résultat du vœu de Louis XIII : le. sourire de la Mère de Dieu à un peuple qui venait de se consacrer à elle.

Mais les dons, même les plus rares, ne dis-

pensent un peuple ni de l'énergie pour rejeter les derniers restes du poison , ni de la vigilance pour se tenir en garde contre les retours de l'erreur. Pendant que l'Europe contemplait avec étonnement cette nation tombée si bas, agitée de si terribles convulsions, puis relevée si vite et devenu» si grande, on la vit, vers 1675, s'incliner visiblement, et, dans les années suivantes, pâlir peu à peu et s'affaisser sur elle-même. Comme ce patriarche qui, après avoir lutté toute la nuit contre l'ange, en sortit un matin victorieux, mais meurtri, ainsi , dans cette effroyable lutte avec le protestantisme, la France se releva blessée.

Sans doute ces violentes attaques du protestantisme contre la papauté, ces calomnies si manifestes , ces odieuses caricatures lui avaient fait horreur. -Cependant il lui en resta une impression fâcheuse. Tout n'était peut-être pas faux dans de telles accusations. La défiance naquit, et au lieu de se serrer autour de la papauté insultée , outragée , on se mit en garde contre elle. Vainement Fénelon, qui sentait le péril, écrivit son traité de la Puissance du Pape, et, pour rappeler à la France sa grande mission et son vrai rôle dans le monde, composa son Histoire'de Charlemagne l; vainement Bossuet se dressa dans toute sa majesté au milieu de cette assemblée si émue de 1682, réunie pour dicter des lois à la papauté, et y fit entendre les plus beaux accents de fidélité et de dévouement à la chaire de

i Cette histoire est malheureusement perdue.

saint Pierre. Déjà, et même dans ce discours, il n'était plus question du souverain pontife; on ne parlait que du Saint-Siège, de la chaire de saint Pierre, de l'Église romaine. Premier et trop manifeste signe de refroidissement aux yeux de celui qui connaît la nature et le caractère de la France. D'autres peuvent obéir par devoir et se laisser gouverner par des abstractions; elle, jamais. Elle a besoin d'être gouvernée par une personne, et d'aimer celui qui la gouverne, ou elle n'obéit pas.

Du moins il eût fallu cacher ces défiances dans l'ombre du sanctuaire, attendre du temps ou de quelque loyale explication la solution de ces malentendus. Mais non : les parlements s'en emparèrent; la vanité nationale se mit de la partie, et on assista à un spectacle étrange : un peuple, le plus catholique du monde; des rois qui se disaient fils aînés de l'Église et qui au fond l'étaient; des magistrats sérieusement et profondément chrétiens; des évêques, des prêtres attachés par le fond des entrailles à l'unité catholique, occupés les uns et les autres à se barricader contre le chef de l'Église, à creuser des fossés et à élever des remparts pour que sa parole ne pût arriver aux fidèles avant d'avoir été examinée, palpée et convaincue, par des laïques, de n'être ni fausse, ni hostile, ni dangereuse.

Dieu me garde de dire du mal de la vieille Église de France! Je n'ai pas oublié qu'un siècle auparavant, tous les évêques d'Angleterre ont apostasie à la demande de Henri VIII, tandis qu'en 1793, même après les énervements du dix-huitième siècle,

les évoques et les prêtres français sont montés sur l'échafaud ou ont pris le chemin de l'exil, plutôt que de se séparer de l'unité catholique. Il n'en est pas moins vrai qu'alors l'Église de France n'était plus assez tendrement unie au pape. Ce grand soleil de l'Église, comme l'appelle saint François de Sales, rencontrait trop d'obstacles pour la baigner dans ses rayons. Il en résultait une diminution de chaleur, de sève, de fécondité et de vie. Ce fut là la première blessure que nous fit le protestantisme. L'Église de France en saigna pendant deux siècles.

Il y en eut en même temps une seconde, plus dangereuse peut-être. On n'avait pas entendu avec moins d'horreur tous les blasphèmes des protestants contre la sainte Eucharistie. N'y avait -il pas cependant quelque chose de vrai dans ce que disaient les réformés? N'était-ce pas la conduite légère, irrévérencieuse des catholiques vis-à-vis de la sainte Eucharistie, qui avait autorisé tous ces blasphèmes? Mieux ne valait-il pas s'abstenir, s'éloigner, en user désormais avec plus de réserve? Vainement Fénelon, qui eut toutes les intuitions, écrivit sa fameuse lettre sur la Fréquente Communion. Vainement Bossuet épancha sa grande âme dans ses admirables méditations sur le Discours après la Cène. Rien n'y fit. Et le livre d'Arnaud sur la Fréquente Communion ou plutôt contre elle enleva tous les suffrages et commença à diriger les consciences.

Sans doute enfin on rejetait avec effroi le pré- «iestinatianisme aveugle des protestants. Mais, sous

prétexte de réagir contre la mollesse des mœurs catholiques , on désespérait les âmes. Massillon , à son insu, menait la croisade contre la miséricorde de Dieu par son fameux discours sur le petit nombre des élus; et Pascal poursuivait de sa mordante ironie la Compagnie de Jésus, coupable du seul crime de maintenir et de défendre la bonté, la tendresse et la miséricorde de Dieu dans ses rapports avec les pécheurs.

Toutes ces tendances flottaient, pour ainsi dire, dans l'air, vagues, indécises, lorsque parut le jansénisme, qui s'en empara et les fit passer à l'état aigu. Le jansénisme est bien la plus étrange hérésie qui ait affligé l'Église. Au fond, le jansénisme n'est qu'un protestantisme honteux. Son principe fondamental est le même. C'est ce dogme d'un Dieu qui n'aime qu'à demi; qui est descendu sur la terre, mais qui n'a pas eu le cœur de mourir pour tous les hommes ; qui est demeuré, il est vrai, dans la sainte Eucharistie, mais on ne sait trop pourquoi, car il désire qu'on vienne l'y recevoir le moins souvent possible; qui a établi le tribunal de la miséricorde et du pardon, mais qui l'a entouré de telles conditions qu'il est inabordable.

Afin de saisir l'esprit du peuple et de lui rendre ces idées familières , le jansénisme supprimait ces beaux crucifix des âges chrétiens où l'on voit le Sauveur, les bras largement étendus pour embrasser l'humanité tout entière, et les yeux baissés tendrement vers la terre pour appeler toutes les âmes à lui. Il les remplaçait par ces affreux petits christs,

que l'on rencontre encore dans quelques maisons, grêles et laids, les mains du Sauveur attachées perpendiculairement au-dessus de sa tête pour y renfermer le moins d'âmes possible, et les yeux relevés vers le ciel afin de ne plus voir la terre. A la place de ces mots si doux gravés au-dessus des tabernacles où réside le Dieu de l'amour : « Quam dilecta tabernacula tua, Domine/ Qu'ils sont aimés, mon Dieu , vos tabernacles J ! » il plaçait des mots comme ceux-ci : « Pavete ad sanctuarium meumf Tremblez aux portes de mon sanctuaire 2 1 » Il écrivait des traités sur la fréquente communion , c'està-dire contre elle, et il prodiguait les efforts d'érudition pour apprendre aux fidèles à s'en éloigner le plus possible. Vis-à-vis du souverain pontife, cette hérésie tortueuse suivait le même plan. Elle ne niait pas son pouvoir, comme faisaient les protestants; mais elle avait des habiletés incroyables pour s'en passer et même pour lui désobéir avec un profond respect. C'est-à-dire que partout où le protestantisme avait mis une négation, le jansénisme mettait une hypocrisie; et tous deux, par des voies différentes , marchaient au même résultat : la diminution de l'amour divin dans les âmes.

On n'aurait pu échapper à de tels périls que par une énergique réaction de foi et de piété. Il eût fallu affirmer hautement l'amour infini de Dieu; pousser les âmes à la table sainte, à la communion

i PS. LXXXIII, 1.

2 Levit. xxvi, 2.

fréquente; les jeter, plus obéissantes, plus tendrement dévouées que jamais, dans les bras du souverain pontife. Il n'en fut pas ainsi. Les uns se laissèrent effrayer par ces apparem-es d'austérité, et les autres séduire par ces grands mots de « retour à la discipline de l'Église primitive ». Les sentinelles ne firent pas leur devoir, quelques-unes trahirent; et peu à peu le jansénisme pénétra partout, non pas comme un dogme auquel on croit, mais comme une influence que l'on subit. Les communautés les plus ferventes, les clôtures les plus austères ne surent pas s'en préserver; on le respirait presque sans s'en douter : à la manière de ces poisons subtils répandus dans l'air, et qui portent avec eux, quelquefois la mort, toujours le malaise. De toutes ces influences réunies, résulta en France, à la fin du xvne siècle et pendant toute la durée du xvme, une altération du vrai esprit de l'Évangile; une sorte de demi -christianisme, médiocre et froid, incapable de ravir les âmes. Le charme vainqueur du christianisme, et le principe de son éternelle fécondité, c'est le dogme de l'amour infini de Dieu pour l'homme, cette grande doctrine, à la fois si obscure et si lumineuse, d'un Dieu qui aime l'homme jusqu'à la passion. Dans la mesure où l'on y touche, soit pour nier complètement cet amour infini, soit pour l'amoindrir, dans la même mesure on voit s'éteindre ou diminuer cette sorte d'ivresse sublime qui fait les vierges, les apôtres et les martyrs : la folie de l'homme répondant à la folie de Dieu. On en avait eu un premier exemple

dans la stérilité radicale du protestantisme. La France allait en offrir un second, qui, pour être moins complet, puisqu'elle ne niait pas l'amour infini, qu'elle se contentait de ne plus le comprendre, n'en serait pas moins éclatant.

A mesure, en effet, que se répand en France ce demi-christianisme, on voit s'affaiblir les grands souffles de la foi et de la piété. Pendant toute la durée du xvme siècle, il n'y a qu'une seule création nouvelle, l'institut du vénérable de la Salle, rejeton attardé de ce grand arbre dont il était impossible, quelques années auparavant, de compter tous les jets nouveaux. Les anciennes institutions languissent; quelques-unes sèchent sur pied. Il y a de moins en moins en France des vierges, des apôtres, des âmes consacrées à Dieu. Les vieilles abbayes deviennent trop vastes pour leurs habitants, qui diminuent chaque jour. En revanche, ne pouvant les peupler, on les rebâtit. Ces richesses dont on ne sait plus que faire, puisque les monastères sont de plus en plus déshabités, on les emploie à renverser les vieux cloîtres du xne et du xme siècle, élevés par les saints, embaumés de la trace encore vivante de leurs pas, si curieux au point de vue de l'art ; et on les remplace par de grandes abbatiales dans le goût de Versailles, c'est-à-dire sans style comme sans souvenirs.

C'est le même spectacle dans les rangs du clergé. On y trouve encore des prêtres zélés , des hommes de devoir : il n'y a plus de saints. Tout est médiocre, sans enthousiasme, sans vives flammes. Les

missions s'éteignent. C'est partout une diminution sensible de chaleur et de vie. Gomme on voit qu'un grand arbre qui commence à être malade n'élève plus vers le ciel que des branches découronnées et un feuillage plus rare, l'Église de France laissait assez voir qu'elle avait une blessure au cœur.

Ce n'était pourtant là que le commencement des douleurs. Tandis que les âmes pieuses se refroidissaient dans TÉglise, au dehors commençait à souffler le vent de l'irréligion et de l'impiété. Ce demi-christianisme, qui n'avait plus assez de beauté pour ravir les âmes , était bien plus incapable encore de s'opposer aux détestables conséquences du protestantisme. Elles filtraient, si j'ose ainsi dire, à travers les digues ébranlées et disjointes. Du même droit dont Luther et Calvin avaient déchiré le Symbole et bafoué l'Église, Voltaire et Rousseau déchiraient l'Évangile et bafouaient Jésus-Christ. Du même droit aussi, et en s'appuyant sur le même principe, Diderot, d'Holbach, Helvétius, Lamettrie niaient l'immortalité de l'âme et se moquaient de la vie future. Plus rien, dans l'ordre intellectuel, moral, religieux, n'était respecté. Un esprit de révolte universelle agitait cette France, jusque-là si amoureuse de ses rois. Jamais on n'avait tant parlé de sensibilité, de bienfaisance, et jamais les cœurs n'avaient été plus durs : un immense égoïsme les desséchait. Jamais non plus on n'avait été plus gracieux, plus aimable, plus frisé, plus poudré, plus charmant, et jamais on ne s'était tant méprisés. Et comme du mépris à la haine il n'y a qu'un pas, on

achevait de le franchir à la fin du xviii0 siècle. Une haine inconnue jusque-là, universelle, farouche, remplissait les âmes. Le jour vint où cette haine, ne pouvant plus se contenir, éclata. Alors commença une chose effroyable : on dressa l'échafaud; on y traîna le roi, la reine, la famille royale, la noblesse, le parlement, le clergé, le peuple. On s'enivra de sang. Tous les partis se massacrèrent les uns après les autres, sans parvenir à satisfaire cette espèce de rage qui les déshonorait tous.

Que si cette haine de l'homme pour l'homme était déjà inexplicable, et dénonçait dans la nature de la France quelque prodigieux dérangement, que dire de la haine de l'homme pour Dieu? Tout ce qui rappelait son souvenir était odieux. On égorgeait les prêtres; on brûlait les monastères; on brisait les crucifix; on criblait de balles les statues des saints au portail des églises ; on profanait les autels par les plus infâmes impudicités; on traînait dans la boue les hosties consacrées, et on les brûlait en dansant autour d'elles des danses lubriques. Jamais rien de pareil n'avait encore épouvanté le ciel. Pendant toute la première partie du xixe siècle, on a vu errer dans nos villes et dans nos villages des personnes que le seul spectacle de ces horreurs avait rendues folles.

Voilà ce qu'était devenue cette nation française, si noble, si généreuse; cette vieille race des Francs qui avait contracté avec Jésus-Christ une si belle alliance; dont les rois s'étaient honorés d'être les fils aînés de l'Église; qui, ayant reçu du Ciel des

dons incomparables, magnifique dans sa reconnaissance, avait jeté sur la religion du Christ la plus grande gloire humaine que celle-ci ait jamais reçue d'aucun peuple; tombée maintenant de ces hauteurs dans un demi-amour; puis bientôt, comme il arriv souvent, passée de ce demi-amour à l'extinction totale de l'amour, on la voyait, prise de haine contre elle-même et contre Dieu , se déchirer les entrailles et le chasser avec des cris de fureur. Éternel exemple d'une nation sortie de ses voies et infidèle à sa mission !

Encore cette effervescence de haine n'avait pas été le plus triste symptôme. Car bientôt, refroidie dans sa haine comme elle l'avait été dans son amour, n'ayant plus pour ce Christ qu'elle avait tant aimé qu'un regard d'indifférence, on la vit, pendant les premières années du xixe siècle, effacer froidement son nom de ses constitutions et de ses lois; n'en plus tolérer aucun souvenir dans sa vie officielle; et, après l'avoir chassé de son sol, obligée à l'y laisser rentrer malgré elle, le renfermer dans ses églises et, comme elle disait dédaigneusement, dans ses sacristies, et lui défendre de paraître sur la place publique. Ainsi, infidèle et adultère, après une explosion de rage contre Celui qui l'avait comblée de dons si rares, elle cherchait maintenant à l'oublier et à effacer de sa mémoire jusqu'à son souvenir!

Ce serait un grand malheur si de telles choses se pouvaient faire impunément ! Mais Dieu ne le permet pas. Quand une femme, après avoir donné librement son cœur, délaisse celui qu'elle avait

choisi pour se jeter dans des amours coupables, elle peut s'étourdir un instant; elle en a fini avec le bonheur. Jamais plus elle ne retrouvera ce charme paisible d'une affection innocente, cette dignité d'épouse, cet honneur de mère, et tant de joies si pures, parce qu'elles étaient bénies de Dieu. Ainsi de la France en ce triste xix° siècle qui s'achève. Infidèle à sa mission, elle à vu ses plus beaux dons se retourner contre elle. Vainement elle a appelé à son aide la science, le génie. Ce n'est plus la même France. Elle ne tient plus le monde sous le même charme. Elle ne s'assied plus dans la même paix. Chaque jour, c'est un nouveau pas dans un abîme plus profond. Hier, au nom de prétendus droits politiques, elle chassait ses rois et mettait toutes ses constitutions en pièces. Aujourd'hui, il s'agit de savoir si elle conservera la famille, la propriété, si la société restera debout. Une catastrophe n'attend pas l'autre. Tout tremble sur ses bases. Et un temps pourrait venir où un honnête homme ne trouverait plus en France, sur cette terre généreuse, une pierre pour y reposer sa tête.

Et cependant elle continue ses folies. Elle sème l'impiété dans le monde. Elle se sert de sa belle langue, de cette langue si idéale, pour propager les brutalités du matérialisme et de l'athéisme. Elle danse, impie et voluptueuse, sur le Vésuve en feu. Le monde la regarde avec épouvante, et on se demande ce qu'il en adviendrait des restes de foi, de religion, de moralité en Europe, si elle continuait à être la reine des nations.

On aurait pu croire qu'après un tel abandon de sa vocation sacrée, Dieu rejetterait la France avec mépris; qu'il lui retirerait sa mission, et avec elle les dons qu'elle avait reçus pour l'accomplir et qui lui devenaient inutiles. Mais, dans ces tristes divorces où l'homme brise ce que Dieu avait uni , il arrive quelquefois une chose admirable : c'est que celui qui est abandonné, qui est trahi, qui n'est plus aimé, continue à aimer. Il poursuit l'infidèle d'un amour qui espère toujours. Il multiplie les bienfaits, afin de retrouver un cœur dont il ne peut pas se détacher. Il dit avec le poëte :

Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler!

Ce fut la conduite de Dieu. Connaissant la France, sachant que nulle nation n'est capable d'aussi tristes excès, mais qu'elle est incomparable dans la vivacité de ses retours et que nul peuple n'aime comme elle*, il résolut de la vaincre à force de tendresse. En conséquence, il lui apparut un jour; et, découvrant sa poitrine, il lui montra son Cœur et lui redemanda le sien.

Voilà déjà dix-huit siècles que Jésus- Christ est mort sur la croix, et nul génie n'est parvenu encore à nous le faire voir dans son idéale beauté. Après Raphaël et Léonard de Vinci, même après le bienheureux Angélique, le Crucifix reste plus grand que toute peinture. Il en sera de même de cette seconde révélation de l'amour infini. Nul ne parviendra à peindre cette apparition de Jésus à la France et au

monde : ce regard où le reproche était noyé dans la tendresse, ce geste de l'amour méconnu, cette poitrine qui ressemblait à une fournaise, ce cœur étincelant comme un soleil. Tout cela n'aura sa beauté totale que dans les contemplations extatiques des saints, et les siècles en se déroulant n'apprendront que peu à peu à l'humanité étonnée la grandeur de cet événement colossal. Voilà deux cents ans que l'apparition a eu lieu; nous sommes encore trop près pour en voir les majestueuses dimensions. Née au xvne siècle, au moment où la France se croyait à l'apogée de la gloire, mais où le Dieu qui sonde les cœurs et les reins apercevait déjà le ver qui allait toucher la fleur et la faire pencher sur sa tige; inconnue ou mal comprise au xvme siècle, trop sceptique et trop sensuel pour de si pures émotions; n'ayant commencé à monter sur les autels qu'au xixe, et ayant eu besoin de nos immenses malheurs pour être acclamée par la société en détresse, la dévotion au Cœur de Jésus n'aura probablement son épanouissement sublime et complet qu'au xxe siècle, quand se tireront les dernières conséquences des funestes principes qui nous ruinent, et que viendront des malheurs plus effroyables que ceux que nous avons connus. Alors , en face du mal total , apparaîtra le remède total. La France éperdue lèvera les yeux sur « ce Cœur qui a tant aimé les hommes » ; elle se consacrera à l'amour infini , et elle sortira de l'abîme.

En attendant ce glorieux événement qui ouvrira une ère nouvelle dans l'histoire de l'Église, il nous

faut étudier la genèse de cette grande dévotion. Pour cela, transportons-nous à Paray-le-Monial, où elle fut révélée; et d'abord à Verosvres, où naquit l'humble vierge qui en fut la première confidente et l'apôtre.

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