‹ Histoire de la bienheureuse Marguerite-MarieChapitre 5 sur 58 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

NAISSANCE DE LA BIENHEUREUSE MARGUERITE-MARIE LES PREMIÈRES ANNEES DE SON ENFANCE ET DE SA JEUNESSE

Sicut Hlium!

Comme un lis !

(Cant., u,2.) Tota pulchra es, arnica mea , et macula non est in le.

Vous êtes toute #be) le, ô ma bienaimée , et il n'y a point de taches en vous.

(Cant., iv, 7.)

Lorsqu'on sort de Paray pour se rendre à Verosvres, après avoir laissé sur la droite la petite ville de Charolles et admiré en passant la douceur tranquille et la beauté des grandes lignes de l'horizon qui vont se perdre et comme mourir insensiblement dans le lointain, on rencontre tout à coup, au détour d'une haute montagne couverte de bois, un paysage dont la nouveauté saisit. C'est un vaste

amphithéâtre de roches granitiques, qui peut avoir deux lieues de long sur trois de large. On dirait que ces roches ont été saisies au milieu du bouillonnement primitif du globe et subitement refroidies. Elles forment à l'horizon une ligne de montagnes dentelées, aiguës, à arêtes vives, qui sont comme le couronnement et les hauts gradins de l'amphithéâtre. Vainement la nature, toujours féconde, a jeté, au milieu de ces roches vives et sur ces sommets lointains , des bouquets de grands chênes et même des forêts de sombres pins; à chaque instant le granit perce la verdure , et d'immenses blocs, se dressant à travers les arbres, y font l'effet de gigantesques ruines.

Si des extrémités de l'horizon le regard revient au centre, c'est le même spectacle. Des vallées étroites et profondes, des ressauts subits; deux étangs qui semblent occuper la place de deux cratères éteints ; des ruisseaux de cette belle eau , vive et claire, l'heureux privilège des terrains granitiques; et çà et là, sur la route, dans les champs, au milieu des prairies, d'énormes blocs étendus au soleil, encadrés de genêts ou de bruyères sauvages.

Voilà l'ensemble. Il serait sombre, s'il n'était pas si varié. 11 a quelque chose de grandiose et d'austère qui recueille et invite au silence. La vaste étendue de l'horizon , l'élévation des montagnes , la puissance de ces rocs que l'homme ne peut soulever, la maigreur de la terre qui demande des sueurs abondantes et donne de pauvres moissons, y font sentir

à la fois la grandeur de Dieu et la petitesse de l'homme. On dirait un coin de terre arrangé exprès pour faire désirer le ciel.

Au centre de l'amphithéâtre, sur le ressaut principal, s'élève une église, malheureusement reconstruite à neuf, et aujourd'hui dédiée au sacré Cœur. C'est l'église de Verosvres ». Le village, au lieu de se grouper autour d'elle, s'est éparpillé en tout sens. On aperçoit de différents côtés des groupes de maisons, formant de petits hameaux, habités par des laboureurs et des fermiers. Chacun de ces hameaux a son nom. C'est dans celui de Lhautecour, placé en ligne droite derrière l'abside de l'église ,

1 La nouvelle église a été rebâtie il y a quelques années. J'admets bien que l'ancienne, celle où la Bienheureuse a été baptisée, a prié, a fait si souvent la sainte communion, a été ravie en extase, avait besoin d'être rebâtie. Mais un architecte intelligent et chrétien, comme l'étaient ceux du moyen âge, aurait trouvé moyen d'encadrer les parties les plus précieuses de l'ancien édifice dans le nouveau. De l'abside, par exemple, avec son autel , sa table de communion , il aurait fait une chapelle. Au lieu de cela, on a tout détruit, tout rasé: pas une pierre n'a été conservée. On a démoli jusqu'à l'autel; on a mis au pilon jusqu'aux fonts baptismaux. On montre à Assise les fonts où a été baptisé saint François; en Espagne, ceux où on a baptisé saint Dominique; à Sienne, la place où s'agenouillait sainte Catherine; ici rien. Une grande, froide et sèche église, sans un souvenir. Hélas! pourvu que ce qui s'est fait ici ne se fasse pas bientôt à Ars. On y a commencé une immense église qui menace étrangement la pauvre vieille église du vénérable curé. Et déjà, quelque temps après sa mort, m'approchant de ce confessionnal où il a passé sa vie et qui est comme une relique, n'ai -je pas vu un missionnaire d'Ars qui s'y était installé. Oh ! que nous sommes légers! Rien ne semble mériter nos respects.

à un quart d'heure environ , que naquit notre Bienheureuse '.

Son père se nommait Claude Alacoque. Il appartenait à cette portion de la nation française qui , en 1647, n'était rien encore, mais qui se préparait à être tout; qui, en attendant, amassait silencieusement la fortune et l'influence , et n'avait encore , grâce à Dieu , perdu ni la foi ni les mœurs. Son habitation, qui subsiste toujours, ne manque pas d'un certain caractère. Elle se compose de deux vastes corps de logis, séparés par une cour. Le premier servait d'habitation à des maîtres. On l'appelait vulgairement la maison du cabinet, parce que là se trouvait le cabinet de M. Alacoque, qui était notaire royal à Lhautecour. On y voit la chambre où naquit la Bienheureuse, transformée aujourd'hui en chapelle et dédiée au sacré Cœur. Les poutres et les solives du plafond y sont revêtues de peintures allégoriques dans le goût de la renaissance. Au milieu d'elles, sur un cartouche soutenu par deux Amours, on aperçoit les armes des Alacoque; car cette famille, déjà ancienne, avait des armes. Elle portait « d'or à un coq de gueules en chef et un lion de même en pointe 2 ». Il n'y a point

i Un ou deux documents, légèrement étudiés et mal compris, ont dans ces derniers temps jeté un peu d'ombre sur ce point. On verra, dans une note à la fin du volume, qu'il n'y a pas même de question, et qu'une tradition contemporaine, ininterrompue et unanime, ne permet aucun doute sur la naissance de la Bienheureuse au hameau de Lhautecour, dans le village de Verosvres. (Voir note 1.)

2 Armoriât de Bourgogne. « Chrysostome Alacoque, maire perpétuel de Bois-Marie, porte d'or à un coq de gueules en chef

de doute que ce corps de logis n'ait été dévoré par un incendie, dont on voit encore les traces, et reconstruit plus tard. Il n'est resté, de la maison d'habitation, que la tour carrée qui terminait l'édifice, et où est née Marguerite *,

L'autre bâtiment est en face, entièrement et parfaitement conservé. On y entre par une porte cintrée. C'était la ferme. Mais il est probable qu'il a dû servir également à l'habitation de la famille Alacoque, soit après que l'incendie eut dévoré une partie de l'autre maison, soit lorsque la multiplication des enfants eut rendu ce premier logis trop étroit. Il contient au rez-de-chaussée trois grandes pièces à plafonds bas , avec des poutres et des solives noircies par le temps, et de vastes cheminées. Une galerie extérieure, dont les escaliers sont foret un lion de même en pointe. » (Tome II, p. 205.) Voir à la fin du volume la note 2 sur l'antiquité de la famille Alacoque.

i La tradition du pays est que la maison de M. Alacoque, du moins cette partie de la maison qu'on appelait la maison du cabinet, a été brûlée dans un incendie. C'est ce qu'attestait, en 1831, M. l'abbé Beauchamps, sur le dire des vieillards du pays. Or, avant même que nous connussions cette tradition, nous avions constaté, en étudiant avec soin ce premier bâtiment, la trace d'un incendie. La tour carrée et les bâtiments à fourrage qui en sont séparés par la maison d'habitation ont seuls échappé à l'incendie. Ils sont d'une même main; les pierres des murs disposées en mosaïque et non en assises régulières.Les bâtiments d'habitation, au contraire, sont modernes. Les murs sont en assises régulières, sauf environ deux mètres dans la partie inférieure, où ils sont en mosaïque et où l'on voit encore la trace de la flamme. C'est pour n'avoir pas constaté ce fait que M. l'abbé Beauchamps et M. l'abbé Deverchères se sont égarés, et ont été chercher je ne sais où les traces d'une maison incendiée, que du reste ils n'ont trouvée nulle part.

mes de grands blocs de granit disjoints et brisés , conduit au second étage. Il est composé de deux vastes pièces ouvrant sur la galerie. Dans la première, à l'angle du côté du levant, se trouve une petite chambre à coucher qu'on appelle encore « la chambre de la Vénérable ». Le plafond est couvert de peintures qui représentent des chasses au lion, au tigre, à l'autruche, à l'éléphant, etc. Ces peintures sont dans le même goût, et paraissent être de la même main que celles qui ornent l'autre corps de logis. Il n'y a pas de peintures dans la seconde pièce; mais elle est planchéiée en beau chêne jointoyé avec soin ; ce qui indique assez qu'elle ne servait pas à l'habitation des métayers.

Une cour sépare ces deux corps de logis. On y voit encore le vieux puits, d'un aspect étrange, dont le toit est formé avec de grandes laves granitiques d'une seule pièce. Tout autour s'étendaient les jardins, terminés par un petit bois qui descendait rapidement jusqu'à une vallée étroite : c'était la limite de la propriété. Au milieu de cette petite vallée se dresse un de ces immenses blocs de granit dont nous avons vu plus haut que toute la campagne est semée. Ce fut, pendant vingt ans , la solitude préférée de Marguerite, son refuge à l'heure des épreuves, le lieu de ses prières et de ses premières extases.

Cette vaste habitation était passée dans la famille des Alacoque, par suite du mariage du grand-père de no(,re Bienheureuse avec Jeanne Delaroche ', dont

i Voir à l'appendice, note 3, la généalogie des Alacoque. On y verra qu'ils étaient originaires du hameau d'Audour, pa-

c'était l'ancienne terre patrimoniale ». M. Claude l'avait reçue à titre de fils aîné, ou peut-être, selon la coutume, à titre d'hdritier-associé 2. Il avait une sœur nommée Catherine, qui ne se maria pas et habitait avec lui; une autre sœur, nommée Benoîte, mariée à Toussaint Delaroche, mère de quatre enfants, laquelle, selon les coutumes de ces familles patriarcales, demeurait également avec lui; et enfin, un frère , nommé Antoine , qui était entré dans les ordres, et qui, à ce moment-là même, était curé de Verosvres. Outre l'exploitation de ce domaine , dont la sollicitude incombait surtout à son beau -frère, Toussaint Delaroche, M. Claude Alacoque exerçait la charge de notaire royal de Lhautecour. Plus tard, il y joignit le titre de juge pour les seigneuries du Terreau, de Corcheval et de Pressy. Tout cela, avec la plus belle réputation d'honneur et d'intégrité, avait fait de M. Claude un homme considérable, à peine au-dessous des seigneurs voisins, et fort au-dessus du peuple.

Aussi , quand on parcourt les registres de la paroisse de Verosvres, on trouve son nom à toutes les pages. Il n'y a pas un mariage à Lhautecour où il ne paraisse comme témoin , et , ce qui est plus

roisse de Dompierre-les-Ormes , et que c'est le grand-père de Marguerite qui, en épousant Jeanne Delaroche, vint se fixer à Lhautecour.

i Dans un acte latin du 10 mai 1S09, il est déjà fait mention d'un personnage nommé Pierre Delaroche de Hautecourt.

2 Cette maison appartient aujourd'hui aux deux nièces de Wie Degouvenain, d'une ancienne famille très- charitable de Dijon , toutes deux trop pieuses pour laisser dans le délabrement où elle est aujourd'hui une maison aussi vénérable que celle-là.

extraordinaire, presque pas un baptême où il ne soit parrain. Et dans ce cas, soit à cause de son titre de notaire royal, soit à cause de sa belle écriture, son frère Antoine, le curé de Verosvres, lui passe la plume, et c'est lui qui rédige l'acte.

En 1639, M. Claude Alacoque, à peine âgé de vingt-cinq ans, avait épousé Mlle Philiberte Lamyn, fille d'un notaire royal de Saint-Pierre-le-Vieux, près de Mâcon l. Tous deux très- pieux, et dignes de donner naissance à une sainte. De ce mariage béni de Dieu naquirent sept enfants, quatre garçons et trois filles * : Marguerite fut la cinquième. Elle vint au monde le 22 juillet 1647, jour de sainte Madeleine, et ne fut baptisée, on ignore pourquoi,

* Jusqu'ici on ignorait l'origine de la mère de notre Bienheureuse. Un acte, trouvé en juillet 1874, un mois après la publication de notre première édition, nous apprond qu'elle était fille de M. Philibert Lamyn , notaire royal en la paroisse de Saint-Pierre-le-Vieux, canton de Tramayes (Saône-et- Loire). Cet acte, qui est une quittance notariée pour le premier terme de la dot matrimoniale de la mère de notre Bienheureuse, se trouve dans l'étude de Me Chatot, notaire à Mâtour, chef-lieu de canton (Saône-et-Loire). Ces vieilles éludes de notaires commencent à s'ouvrir et n'ont pas encore livré tous leurs secrets.

2 Voir, à la fin du volume, la note 4. On y trouvera tous les actes de naissance des frères et sœurs, des oncles et tantes de la Bienheureuse. Nous les devons à la bienveillance de M. l'abbé Dessolin, curé de Verosvres, qui a bien voulu les rechercher et les copier sur les précieux registres de sa paroisse. 11 nous a aidé ainsi à résoudre quelques-uns des problèmes assez délicats qui se rencontrent dans la première partie de la vie de notre Bienheureuse. Il nous manque, pour achever de les résoudre, tous les actes de décès que nous n'avons pas pu encore retrouver, et sans lesquels la lumière ne sera jamais complète.

que trois jours après, le 25, dans l'église de Verosvres. Elle eut pour parrain son propre oncle, le frère de son père, M. Antoine Alacoque, curé de Verosvres », et pour marraine Mmc Marguerite de Saint- Amour, épouse de M. de Fautrières, seigneur de Corcheval *. Cette noble famille avait voulu donner, par cet acte public , une preuve de la haute estime en laquelle elle tenait M. Alacoque 3.

i Antoine Alacoque, né en 1607, curé de Verosvres en 1637, démissionnaire le 3 janvier 1670; mort le 12 septembre 1672.

2 Voici l'acte de baptême de la Bienheureuse :

« Marguerite, fille de M" Claude Alacoque, Notre royal, et de dame Philiberte la Main, a esté baptisée par moy soubsigné curé de Verosvre, le jeudy vinct cinquième Juillet 1047, et a esté son parrain moy Antoine Alacoque, P", curé dudict lieu [en surcharge : et Toussaint de la Roche l'a portée sur les sacrés fonts baptismaux), et sa marraine Mademoizelle Marguerite de S Amour, femme de Monsr de Courcheval. Lesquels se sont soubsignés.

« C. de Fautrières-Courcheval , M. de S* Amour,

Ant. Alacoque. »

(L'original est conservé au presbytère de Verosvres.)

3 Messire Claude de Fautrières, seigneur de Corcheval, marié en 1627 avec demoiselle Marguerite de Saint-Amour, était fils de Guy de Fautrières, second du nom, chevalier, maréchal des logis d'une compagnie de cent gentilshommes, etc., et de demoiselle Georgette de Salornay. Son père, Guy de Fautrières, était fils de Philibert de Fautrières, seigneur d'Audour, etc. On voit donc que le grand-père de M. de Fautrières-Corcheval et Claude Alacoque, grand- père de la Bienheureuse, étaient tous deux d'Audour, et de plus contemporains. C'étaient là des liens plus forts en ce temps-là qu'aujourd'hui, et qui expliquent en partie que Mme de Fautrières ait été marraine de la Bienheureuse, et qu'elle ait voulu plus tard l'élever dans son château.

Dieu , qui destinait cette sainte enfant à ranimer dans le monde le feu de l'amour divin, voulut qu'elle en fût consumée la première. Toute petite , elle ne respirait que pour Jésus- Christ ; elle ne craignait que de lui déplaire. « Dès l'âge de deux à trois ans, écrit son premier historien, elle eut une si grande horreur de l'ombre même du péché, que ses parents, s'en étant aperçus, se contentoient, lorsqu'ils vouloient contrarier ses petites inclinations , de lui dire qu'il y avoit en cela de l'offense de Dieu. Il n'en falloit pas davantage pour lui faire tout quitter '. » « 0 mon unique amour, dit -elle à son tour, combien je vous suis redevable de m'avoir prévenue dès ma plus tendre jeunesse, en vous rendant le maître de mon cœur ! Aussitôt que je me sus connoître, vous fîtes voir à mon âme la laideur du péché; ce qui m'en imprima tant d'horreur, que la moindre tache m'étoit un tourment insupportable ; et pour me contenir dans la vivacité de mon enfance, on n'avoit qu'à me dire que c'étoit peut-être offenser Dieu, cela m'arrêtoit tout court2. » Son frère Chry-

1 Abrégé de la Vie de la sœur Marguerite- Marie Alacoque, religieuse de la Visitation Sainte-Marie, de laquelle Dieu s'est servi pour l'établissement de la dévotion au sacré Cœur de Jésus-Christ, décédée en odeur de sainteté le 17 octobre de l'année 1690, imprimé à Lyon, chez Antoine et Horace Molin, 1691, l'année même qui suivit la mort de Marguerite-Marie. Il a été réédité de nos jours par le P. Ch. Daniel. Un vol. in-12. Paris, Douniol, 1865.

2 Mémoire écrit par la Bienheureuse; sur l'ordre du P. Roilin, son directeur. Ms. autographe appartenant à la Visitation de Paray. Des différents Mémoires que la Bienheureuse écrivit sur l'ordre de ses directeurs, c'est le seul qu'elle n'ait pas jeté au feu, l'obéissance le lui ayant défendu. Il n'a jamais ****

sostome en rapporte un exemple charmant : « Étant encore dans l'enfance, dit-il, elle donna des marques singulières de sainteté, piété et horreur du péché; car ledit déposant, en un temps de carnaval, âgé de sept ans, et ladite sœur de cinq, lui proposa de prendre son habit et qu'elle lui donnât le sien : lequel étoit de soldat, ayant une épée à la main, en vue d'intimider les métayers qui étoient proches de la maison. Elle lui repartit que peut-être ce seroit offenser Dieu , qu'elle n'en vouloit rien faire; n'ayant voulu ni se déguiser, ni accompagner ceux qui l'étoient, dès ledit âge de cinq ans '. »

achevé; mais comme il commence à sa naissance et renferme toutes les révélations du sacré Cœur, il est d'un prix inestimable; d'abord par ce qu'il raconte, et ensuite par l'accent avec lequel il le raconte. On y sent à chaque instant l'élévation de sainte Thérèse avec le cœur et les cris émus de saint Augustin. Il suffirait à lui seul, on le verra, à prouver la vérité des révélations, en montrant la beauté, la sincérité, la pureté et l'humilité de l'âme qui les a reçues. Nous le copierons aussi souvent que possible, et le ferons lire presque entièrement à nos lecteurs. Il a été édité pour la première fois par le P. de Gallifet, à la suite de son beau traité sur VExcellence de la dévotion au Cœur adorable de Jésus- Christ. Le P. Ch. Daniel l'a réédité en 1865. Beaucoup d'autres éditions avaient eu lieu dans l'intervalle; mais dans toutes on remarquait des fautes assez nombreuses. En 1867, la Visitation de Paray résolut d'en donner une édition soigneusement collationnée sur l'original. Elle fait partie de l'ouvrage intitulé : Vie et Œuvres de la bienheureuse Marguerite-Marie , 2 vol. in-8°, Paris, Poussielgue, 1867. C'est cette édition que nous citerons toujours.

t Procès de béatification et de canonisation de la vénérable servante de Dieu Marguerite-Marie Alacoque, religieuse de la Visitation Sainte- Marie , au monastère de Paray en Bourgogne, fait par l'autorité de l'ordinaire en 1715; 1 vol. in-folio ms., appartenant à la Visitation de Paray, paraphé et signé par

A cette délicatesse de conscience se joignit bientôt un tel amour de la prière, avec des instincts si précoces et si étonnants pour la pénitence, « qu'il y a lieu de douter, disent ses premiers historiens, si depuis plusieurs siècles on a rien vu de pareil '. »

A quatre ans et demi, elle quitta la maison paternelle et alla demeurer chez sa marraine , Mme de Fautrières de Corcheval , qui avait désiré l'avoir auprès d'elle. Peut-être le nombre croissant des enfants de M. Alacoque (il en avait déjà sept) avaitil inspiré à cette noble dame la pensée d'alléger un peu les charges d'une si excellente famille. Quoi qu'il en soit, les parents de Marguerite y consentirent volontiers, et avec d'autant plus de joie, dans l'intérêt de notre sainte enfant, que le château de Corcheval n'est qu'à une lieue de Lhautecour, et que

les commissaires ecclésiastiques. Nous l'avons étudié avec soin, et toutes nos citations sont faites sur l'original.

i Vie de la Bienheureuse par les Contemporaines. On appelle ainsi un Mémoire composé par deux des religieuses de Paray qui avaient vécu avec la Bienheureuse : la sœur Françoise-Rosalie Verchère et la sœur Péronne-Rosalie de Farges. Ce Mémoire avait été composé pour Mgr Languet, archevêque de Sens, ancien vicaire général d'Autun, lequel se préparait à écrire la Vie de la Bienheureuse. Après s'en être servi et quand cette Vie eut paru (1 vol. in-4°, 1719), il renvoya à la Visitation de Paray ce Mémoire, qui avait fait le fond de son travail, et qui, réputé inutile désormais, demeura manuscrit dans les archives du monastère. Les religieuses de Paray viennent d'en donner une première édition, soigneusement collationnée sur l'original, et même augmentée de pièces conservées dans leurs archives. 11 forme le premier volume de l'ouvrage intitulé : Vie et Œuvres de la Bienheureuse, dont nous venons de parler.

M. Claude, juge de cette seigneurie comme de celle du Terreau , était obligé de s'y rendre souvent. Mma Alacoque, après avoir approprié sa chère petite, la conduisit elle-même à Gorcheval.

Construit dans des temps déjà anciens, dépouillé de ses belles tours par Coligny, qui s'en empara et les rasa pendant les guerres de religion, restauré sous le règne de Louis XIII, le château de Corcheval, qui subsiste encore, joint à la solidité un peu massive des constructions féodales du moyen âge ce grand air qu'ont les habitations seigneuriales du xvne siècle. Une haute montagne couverte de forêts le baigne dans son ombre, et les plus beaux arbres du monde, des charmilles trois fois séculaires viennent jeter la fraîcheur jusque sous ses fenêtres. On y respire la solitude. Notre sainte enfant sentit s'y développer tous les attraits de sa belle âme. Ces profonds ombrages l'attiraient. « Toute mon inclination, dit- elle, n'étoit que de me cacher dans quelque bois; et rien ne m'empêchoit que la crainte de rencontrer des hommes '. »

A la porte du château, sur la terrasse même, se trouvait la chapelle, enveloppée elle aussi de charmilles. La jeune enfant s'y réfugiait sans cesse. Elle y passait de longues heures, « s'y tenant toujours à genoux, les mains jointes; et bien loin de s'y ennuyer, elle n'avoit aucun plaisir en la vie égal à celui d'y demeurer longtemps, et n'en sortoit qu'à regret2. »

i Mémoire, p. 290.

2 Croiset, Abrégé, p. 3.

« Je me sentois, dit-elle, continuellement pressée de dire ces paroles, dont je ne comprenois pas le sens : Mon Dieu, je vous consacre ma pureté; mon Dieu, je vous fais vœu de perpétuelle chasteté. Je les dis une fois entre les deux élévations de la sainte messe, que pour l'ordinaire j'entendois les genoux nus, quelque froid qu'il fît. Je ne comprenois pas ce que j'avois fait, ni ce que signifioit ce mot de vœu, non plus que celui de chasteté1. » Elle ne comprenait qu'une chose, c'est que ces mots mystérieux, qui venaient se placer sur ses lèvres aux heures les plus augustes, renfermaient le don complet d'elle-même à un Dieu qui lui semblait digne de tous les dons.

En même temps naissait en elle cet attrait pour l'oraison qui allait en faire une des plus grandes contemplatives qui aient jamais été dans l'Eglise. « Dès ce premier âge, dit le P. Groiset, le Saint- Esprit lui voulut enseigner par lui-même le point principal de la vie intérieure, en lui donnant l'esprit d'oraison... Tout son plaisir étoit de passer des heures entières en prière; et dès qu'on ne la trouvoit pas à genoux en quelque endroit de la maison, on étoit accoutumé à l'aller chercher en l'église, où on la trouvoit immobile devant le très -saint Sacrement 2. »

La faible santé de Mme de Corcheval ne lui avait pas permis de s'occuper comme elle l'aurait voulu

2 Croiset, Abrégé, p. 4.

de l'éducation de Marguerite; elle en avait remis le soin à deux de ses dames de compagnie, chargées, à tour de rôle, de lui apprendre à prier Dieu, à lire, à écrire et à étudier son catéchisme. L'une d'elles était gracieuse et aimable; l'enfant la fuyait. L'autre était sévère et grendeuse; Marguerite aimait mieux souffrir les rebuts de celle-là que les caresses de la première. La suite fit voir, dans cette conduite qui surprenait alors, un de ces secrets instincts dont Dieu honore les cœurs purs; car on apprit plus tard que celle qui était si gracieuse ne se conduisait pas bien.

Ainsi, horreur du mal, désir de solitude, fuite des hommes, amour de la pureté , voilà les premiers traits que Dieu avait gravés dans l'âme de cette sainte enfant, dès l'âge de cinq ou six ans. Hâtonsnous d'ajouter, pour avoir au complet la physionomie de Marguerite au moment où elle sort du berceau, qu'à toutes ces grâces se joignait en elle la plus tendre dévotion à la sainte Vierge. « J'avois recours à elle, dit-elle, en tous mes besoins, et elle m'a retirée de très-grands périls. Je n'osois m'adresser à son divin Fils, mais toujours à elle. Je lui offrois la petite couronne du rosaire, les genoux nus en terre, ou bien en faisant autant de génuflexions qu'il y a d'Ave Maria, ou baisant la terre autant de fois l. » La sainte Vierge ne se laissait pas vaincre en amour, et la chère petite en reçut, dès sa première enfance, des grâces signalées.

l Mémoire, p. 290.

Cependant Mme de Fautrières ne parvint pas à dominer la maladie qui la tourmentait depuis longtemps. Elle mourut en 1655; la petite Marguerite, qui n'avait que huit ans, dut être rendue à sa famille. Elle venait de rentrer à Lhautecour, lorsqu'à ce premier malheur s'en ajouta un second, bien autrement grave. Son père, M. Claude Alacoque, mourut à son tour, à la fin de la même année l; jeune encore, à peine âgé de quarante et un ans, dans la plus parfaite réputation d'honnête homme et de chrétien, mais laissant une toute jeune veuve et cinq petits enfants, dont le dernier n'avait encore que quatre ans. Avec cela, une fortune médiocre et des affaires embarrassées. Il paraît que cet excellent homme ne savait ni payer ni se faire payer 2. Il devait un peu; on lui devait beaucoup. La pauvre veuve accepta courageusement la tutelle de ses cinq enfants, et résolut, à force de démarches, de refaire leur fortune compromise. Seulement, comme ses voyages multipliés ne lui permettaient pas de s'occuper de leur éducation, elle mit pour un moment les deux aînés de ses fils à Cluny; les deux autres, chez leur oncle M. Antoine Alacoque, curé de Verosvres; quant à notre sainte enfant, elle fut envoyée à Charolles, chez les Clarisses.

Le silence de ce cloître fervent, l'austérité et les

1 Mémoire de Chrysostome Alacoque. « Ledit messire Alacoque étant mort en 16o5, etc. »

2 On en juge par des mémoires de médecin remis à sa veuve à ce moment, et qui embrassaient des comptes de la maison entière pendant dix années. Ces mémoires sont à la Visitation de Taray.

prières continuelles des religieuses, le lever de la nuit, leur recueillement et leur modestie lui firent une impression extraordinaire. Elle entrevit que c'était là le genre de vie que Dieu voulait d'elle. « Je pensois que si j'étois religieuse, je deviendrois sainte comme elles. J'en conçus un si grand désir que je ne respirois que pour cela. A la vérité, je ne trouvois pas le couvent où l'on m'avoit mise assez retiré pour moi. Mais n'en connoissant pas d'autres, je pensois qu'il me falloit demeurer là1. » Notons ce nouveau trait. Ce couvent de Clarisses, fermé par des grilles austères , enveloppé de silence, de ferveur, n'était pas assez retiré pour satisfaire ce besoin de vie cachée qu'éprouvait déjà la jeune enfant, et qui, du berceau à la tombe, ne devait plus cesser de croître.

A peine entrée chez les Clarisses , on lui fit faire sa première communion. Elle n'avait que neuf ans; mais des dispositions angéliques suppléaient à ce qui manquait du côté de l'âge. Les résultats furent extraordinaires. Marguerite était gaie, vive, enjouée, naturellement portée au plaisir. A partir de ce jour, elle n'y trouva plus le même attrait. « Cette première communion, dit- elle, répandit tant d'amertume sur tous les petits plaisirs et divertissements de mon âge, que je n'y trouvois plus de goût, encore que je les recherchasse avec empressement. Lorsque j'en voulois prendre quelqu'un avec mes compagnes, je sentois toujours quelque chose qui

i Mémoire, p. 291.

m'en retiroit, et qui m'appeloit en quelque petit coin à l'écart , sans me laisser de repos que je n'eusse suivi ce mouvement. Et puis II me faisoit mettre en prière, mais presque toujours prosternée, les genoux nus , ou faisant des génuflexions , pourvu que je ne fusse pas vue; car ce m'étoit un étrange tourment quand j'étois rencontrée ». »

Une grande maladie, qu'elle fit à cette époque et qui mit ses jours en danger, obligea sa famille à la retirer du monastère des Glarisses. Elle rentra à Lhautecour, où sa mère et ses frères , qui la chérissaient, l'entourèrent des soins les plus tendres. On usa de tout pour la guérir, mais inutilement. « On ne put jamais, dit-elle, trouver un remède à mes maux que de me vouer à la sainte Vierge. On lui promit que si je guérissois je serois un jour une de ses filles. Je n'en eus pas plutôt fait le vœu que je fus guérie, et j'éprouvai une protection toute nouvelle de la sainte Vierge, comme lui appartenant entièrement2. » Ce fut là le premier signe public de l'amour particulier de Dieu sur cette sainte enfant. Elle en fut profondément émue, et résolut plus que jamais d'être à lui sans réserve.

Pendant les heures solitaires de cette longue maladie, les pensées de Marguerite achevèrent de se tourner entièrement vers Dieu. « Je me sentois fortement attirée à l'oraison ; mais cet attrait me faisoit beancoup souffrir, parce qu'il me sembloit ne pouvoir y satisfaire, ne sachant pas faire oraison et

1 Mémoire, p. 291.

2 Ibid.

n'ayant personne qui me pût l'apprendre. Je ne savois autre chose de l'oraison que le nom, et ce seul mot : oraison , ravissoit mon cœur. »

Elle s'adressa alors à Notre-Seigneur et le conjura instamment de lui apprendre ce secret. Il le fit avec une bonté admirable : «Ce souverain Maître m'apprit comment il vouloit que je la fisse : ce qui m'a servi toute ma vie. Il me faisoit prosterner humblement devant lui pour lui demander pardon de tout ce en quoi je l'avois offensé; et puis, après l'avoir adoré, je lui offrois mon oraison, sans savoir comment il falloit m'y prendre. Ensuite il se présentoit luimême à moi dans le mystère où il vouloit que je le considérasse, et il y appliquoit si fort mon esprit, tenant mon âme et toutes mes puissances englouties en lui-même, que je ne sentois point de distraction : mon cœur étoit consumé du désir de l'aimer, et cela me donnoit un besoin infatigable de la sainte communion et des souffrances ' . »

Dieu allait exaucer en même temps ces deux désirs.

Quand Marguerite malade avait été ramenée à Lhautecour, elle ne s'était pas aperçue du grand changement qui y était survenu. Les démarches de sa mère pour rétablir un peu la fortune patrimoniale n'avaient pas réussi. Un nouveau bail pour les terres avait été passé, au nom des enfants mineurs, non plus avec leur mère, mais avec Toussaint Delaroche , leur oncle , lequel avait pris assez rudement la

i Mémoire, p. 291.

gestion des affaires qui périssaient. Sa femme s'était installée en maîtresse absolue à Lhautecour, où se trouvaient déjà sa grand'mère, Mme Alacoque, née Delaroche, et sa fille Catherine, qui ne s'était pas mariée. Peu à peu la pauvre veuve avait été écartée et privée de toute influence. Soit qu'elle fût faible de caractère, soit que toute la famille la rendît responsable de la gêne momentanée où l'on était, elle ne rencontrait que paroles aigres et mauvaise humeur. La sainte a dit tout cela à mots couverts , sans nommer personne, en prenant d'excessives précautions pour ne pas révéler les coupables; mais à l'émotion contenue qui perce vingt ans après à travers la réserve de son langage, on sent tout ce que dut souffrir cette âme si délicate et naturellement fière. « Dien permit que ma mère se dépouillât de son autorité dans sa propre, maison pour la remettre à d'autres. Les personnes à qui elle la remit s'en prévalurent de telle sorte , que ma mère et moi fûmes bientôt réduites à une dure captivité. Ce n'est pas mon intention, en ce que je vais dire, de blâmer ces personnes; je ne veux pas croire qu'elles fissent mal en me faisant souffrir. (Éloignez de moi, mon Dieu, une telle pensée!) Je les regarde plutôt comme des instruments dont Dieu se servoit pour accomplir sa sainte volonté. Nous n'avions donc plus aucun pouvoir dans la maison , et nous n'osions rien faire sans permission. C'étoit une continuelle guerre; tout étoit fermé sous clef, en telle sorte que je ne trouvois pas même de quoi m'habiller pour aller à la sainte messe; il me falloit emprunter des effets et

habits. J'avoue que je ressentis vivement cet esclavage ' . »

D'odieux soupçons accroissaient encore la douleur d'une telle position. « Ce fut en ce temps, dit-elle, que je tournai toutes mes affections à chercher ma consolation dans le très -saint sacrement de l'autel. Mais étant dans une maison de campagne éloignée de l'église, je ne pouvois y aller sans l'agrément de ces mêmes personnes, et il arrivoit que quand l'une le vouloit, l'autre le désagréoit. Et quand je témoignois ma peine par mes larmes, qui marquoient la douleur que j'en ressentais, l'on me reprochoit que j'avois donné un rendez-vous et que je le couvrois du prétexte d'aller à la messe ou bénédiction du saint Sacrement. C'étoit en juger bien injustement; car j'aurois plutôt consenti à voir déchirer mon corps en mille pièces que d'avoir telle pensée. »

« Ne sachant où me réfugier, continue-t-elle, je me cachois en quelque coin du jardin ou d'étable ou en d'autres lieux écartés, où il me fût permis de me mettre à genoux et de répandre mon cœur par mes larmes devant mon Dieu. Je le faisois toujours par l'entremise de ma bonne Mère, la très-sainte Vierge, en laquelle j'avois mis toutes mes espérances. Je demeurois là des journées entières, sans boire ni manger, et quelquefois de pauvres gens du village me donnoient par compassion un peu de lait ou de fruit sur le soir. Retournant ensuite au logis, c'étoit avec tant de crainte et de tremblement, qu'il me

< Mémoire, p. 292.

semblent être une pauvre criminelle qui alloit recevoir sa sentence de condamnation '. »

Elle ajoute : « Je me serois estimée plus heureuse d'aller mendier mon pain que de vivre comme cela; car souvent je n'osois en prendre sur la table. Du moment que j'entrois à la maison, la batterie recommençoit plus fort, sur ce que je n'avois pas pris soin du ménage et des enfants de ces chères bienfaitrices de mon âme*, et sans qu'il me fût loisible de dire un seul mot. Ensuite de quoi je passois les nuits comme j'avois passé le jour, à verser des larmes au pied de mon crucifix. »

Mais ce n'était pas encore là sa plus grande épreuve. Marguerite aimait tendrement sa mère; elle souffrait horriblement de la voir ainsi abaissée, humiliée dans sa propre maison. « La plus rude de mes croix étoit de ne pouvoir adoucir celles de ma mère, lesquelles m'étoient cent fois plus dures à supporter que les miennes. Je n'osois pas même lui donner la consolation de m'en dire un mot, crainte

i Mémoire, p. 293.

2 Non pas les enfants de domestiques mariés, comme l'ont imaginé quelques historiens qui ne connaissaient pas le procès de canonisation, où l'on voit que ces chères bienfaitrices de son âme « étoient des personnes de sa famille ». (Procès, p. 54.) N^ns les avons nommées plus haut; à savoir : 1° Catherine A.acoque, non mariée, tante de la Bienheureuse; 2° Benoîte Alacoque, aussi sa tante, femme de Toussaint Delaroche ; 3° Jeanne Delaroche, sa grand'mère. Les enfants dont il est ici question étaient : Jean, Marguerite dont notre Bienheureuse était marraine, Antoine et Jeanne -Gabrielle, enfants de Benoîte Alacoque, et petits-enfants de Jeanne Delaroche. L'aînée avait huit ans, et la dernière trois. Voir la note 4.

d'offenser Dieu en prenant plaisir à nous entretenir de nos peines. G'étoit surtout dans ses maladies que mon affliction étoit extrême. Car, comme elle étoit abandonnée à mes soins et petits services, elle souffroit beaucoup, d'autant que tout se trouvant quelquefois fermé sous clef, il me falloit aller demander jusqu'aux œufs et autres choses nécessaires aux malades; ce qui n'étoit pas un petit tourment pour moi, à cause de mon naturel timide, surtout auprès des villageois , qui me recevoient souvent fort durement l. »

Inutile d'ajouter que Dieu n'abandonnait pas sa fidèle servante au milieu de telles douleurs. Un jour en particulier que sa mère était malade d'un violent érésipèle , et qu'un petit médecin de village qui passait s'était contenté de lui faire une saignée, disant, en s'en allant, qu'à moins d'un miracle elle n'en pouvait revenir, la sainte enfant, ne sachant plus que faire, courut à l'église; c'était le jour de la Circoncision; et elle conjura Dieu avec larmes d'être lui-même le médecin de sa pauvre mère. Je ne sais au juste comment la chose se passa. Il y a mille réticences dans l'humble récit de la sainte. Mais quand elle revint au logis, l'enflure de la joue avait disparu, « et la plaie fut guérie en peu de jours, contre toute apparence humaine 2. »

Voilà dans quelles dures épreuves s'achevait l'enfance de Marguerite, à peine âgée alors de quinze ans. Heureusement les souffrances, les humiliations,

i Mémoire, p. 293.

2 Ibid.,p. 295.

les mépris des créatures ne sont pas des obstacles à la sainteté; au contraire, ils en sont, quand l'âme s'y prête, les ouvriers les plus actifs et les plus puissants. Persécutée, humiliée, presque chassée de la maison, la pieuse enfant se réfugiait de plus en plus en Dieu. Elle priait sans cesse; elle commençait déjà à se livrer aux pénitences les plus austères. « J'affirme, dit son frère Ghrysostome, qu'en ces premiers temps elle ne se contentoit pas de demeurer très-longtemps à l'église pour y faire oraison , mais que souvent ledit déposant l'a trouvée dans la maison, dans des coins, à genoux et en prière; qu'elle pratiquoit dès ladite enfance plusieurs austérités et macérations, par jeûnes, chaînes de fer, disciplines et ceintures qu'il a ouï dire lui être entrées dans la chair; qu'elle couchoit sur des planches et passoit la nuit en prière ; ce que les domestiques dudit sieur Alacoque ont reconnu et vu, s'étant quelquefois oubliée de se remettre au lit , et la trouvoient à genoux 1 . »

Pour la soutenir dans de telles épreuves, Notre- Seigneur commençait à lui apparaître, et elle ne s'en étonnait pas; car elle croyait que les autres étaient traités de même. D'ordinaire c'était « sous la figure ou de crucifié, ou d'Ecce Homo, ou portant sa croix ». Cette vue imprimait en elle tant d'amour que les maux qu'elle souffrait, cet esclavage, ce mépris, cette mendicité et les coups même qu'elle recevait, lui paraissaient légers. « Quelquefois, dit-elle, quand on étoit prêt à me frapper, je m'affligeois que les mains

f Procès de 1715, Déposition de Chrysostome.

qui étoient levées sur moi fussent retenues et ne déchargeassent pas sur ma personne toute leur rigueur. Je me sentois continuellement pressée de rendre toutes sortes de services à ces personnes, comme aux véritables amies de mon âme, n'ayant pas de plus grand plaisir que de leur faire du bien et en dire tout celui que je pou vois1. »

Et qu'on ne s'imagine pas que Marguerite fût de' ces natures froides et mortes qui ne sentent rien. Elle était, au contraire, d'une tendresse et d'une sensibilité extrêmes, ressentant vivement le moindre manque d'égards, s'épanouissant, comme une fleur délicate, à la moindre preuve d'affection. Il y avait en elle une fierté naturelle qui devait lui rendre une telle vie insupportable. Avec cela, vive, gaie, enjouée , spirituelle , portée au plaisir, à ce point qu'elle sera tout à l'heure exposée à un vrai péril du côté du monde. Aussi répète-t-elle à toutes les pages de son Mémoire que ce n'est pas elle qui agissait ainsi, que c'était son souverain Maître qui s'était emparé de son âme et qui la dirigeait en tout.

C'était surtout au pied du saint Sacrement qu'elle allait chercher ses consolations et sa force. Dès qu'elle avait un moment, elle courait à l'église. Elle y volait plutôt. Arrivée à la porte, elle ne pouvait pas demeurer dans la nef, l'amour l'emportait jusqu'au pied de l'autel. Elle n'était jamais assez proche du tabernacle. « Je ne pouvois plus faire, dit -elle, de prières vocales devant le saint Sacrement, où je

1 Mémoire, p. 295.

me sentois tellement absorbée que jamais je ne m'y cnnuyois; j'y aurois passé les jours et les nuits sans boire ni manger. Je ne savois bonnement ce que j'y f'aisois, sinon que je me consumois en sa présence comme un cierge ardent pour lui rendre amour pour amour. Je ne pouvois demeurer au bas de l'église, et, quelque confusion que j'en eusse intérieurement, je ne laissois pas de m'approcher tout le plus près que je pouvois de l'autel où reposoit le saint Sacrement. Je n'estimois heureuses, et ne portois envie qu'aux personnes qui pouvoient communier souvent, et qui avoient la liberté de demeurer devant le divin Sacrement. Je tàchois de gagner l'amitié des personnes dont j'ai parlé, afin d'obtenir d'elles la liberté d'aller passer quelques moments devant Jésus-Christ dans ce mystère l. »

Elle ne réussissait pas toujours ; car « il lui falloit, on i'a vu , l'autorisation de trois personnes , et quand l'une vouloit, l'autre ne vouloit pas ». Alors la pieuse enfant s'allait cacher « dans quelque coin du jardin », et elle se consolait en priant et en pleurant devant Dieu. Il y avait surtout dans le jardin un lieu qui lui était cher. Lorsqu'on sort de la maison , après avoir fait quelques pas dans la direction du couchant, le terrain s'affaisse tout à coup sous les pieds, et on descend par une pente très-rapide, à travers un petit bois jeté aux flancs de cette déclivité pour soutenir les terres, jusqu'à une petite vallée très-profonde. Ce dut être, au temps où le globe était en fusion, un

passage de laves brûlantes ou d'eaux torrentielles. Il en est resté un monument. C'est un bloc de granit, immense, de dimensions extraordinaires , que le courant a laissé là , ne pouvant l'entraîner plus loin. Notre sainte enfant aimait cet endroit solitaire, qui formait la limite du jardin. Elle s'y réfugiait souvent, protégée par derrière et comme enveloppée d'un voile, du côté de la maison, par le petit bois, et ayant devant elle , sous ses yeux , le chevet de l'église de Verosvres. L'église est à un petit kilomètre; mais comme , à partir de ce bloc granitique , le terrain se relève rapidement et d'étages en étages jusqu'à l'église, on la dirait plus proche. Elle semble assise à deux pas sur l'autre bord de la vallée. Le soir, on pouvait presque voir, à travers les vitraux, la petite lampe qui brûlait devant le tabernacle. C'est là quft son Seigneur et son Maître habitait, dépouillé d" toute gloire, humilié, abandonné des hommes; mille fois plus abandonné et humilié qu'elle ne le serait jamais! Ces pensées la faisaient fondre d'amour; des larmes montaient à ses yeux; et, accoudée sur ce bloc, le regard et le cœur au pied du tabernacle, elle s'oubliait des heures entières dans la contemplation.

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