VOCATION DE MARGUERITE. — ELLE ENTRE A LA VISITATION DE PARAY
In charitate perpétua dilexi te.
Je t'ai aimé d'un amour éternel.
( Jérém., xxi, 3.)
Posw't signum in faciem meam , ut nullum prœter eum amatorem admittam.
Il a mis son sceau sur mon front , afin que je n'admette pas d'autre amour que celui de Jésus-Christ.
[Brev. Rom. Ant. de S«° Agnès.)
Ainsi croissait, dans la solitude de Lhautecour, belle et pure, mais cachée encore à tous les regards, même à ceux de ses proches, la sainte enfant que Dieu avait choisie pour de si grandes choses. Du reste, elle s'ignorait elle-même encore plus qu'on ne l'ignorait. Elle ne respirait que pour Dieu , et toute son ambition était « de se consumer en sa présence comme un cierge ardent, afin de lui rendre amour pour amour ».
D'uno telle vie au cloître il n'y avait qu'un pas, et on devait s'attendre à voir Marguerite y entrer,
heureuse, ne regrettant rien d'un monde dont elle ne connaissait que les épines, et ne lui donnant pas même un regret. Mais si les choses se fussenf passées ainsi, la vocation de notre sainte, dépourvue de sacrifice, n'aurait eu, ni aux yeux de Dieu, ni aux yeux des hommes, tout son parfum et son vrai prix. Il advint donc que, comme elle entrait dans sa dix-septième année, tout changea autour d'elle. Ses deux frères aînés , arrivés à âge d'homme , prirent la conduite des affaires , et rendirent à leur mère la position et l'influence dont on l'avait dépouillée. D'autre part, Toussaint Delaroche avait, en dix années d'une administration un peu dure mais intelligente, rétabli la fortune compromise1. L'aisance était revenue, et avec elle la gaieté , qui est l'hôte ordinaire de ces maisons patriarcales où il y a six ou sept enfants sortant de l'adolescence et entrant dans la jeunesse. On se marie de bonne heure à la campagne, surtout dans les familles nombreuses. Marguerite n'avait que dix-sept ans, et déjà plusieurs bons partis se présentaient. Son frère aîné, qui en avait vingt-deux, et qui était devenu chef de la famille, avait besoin d'une compagne. « Tout cela, dit notre sainte, amenoit au logis beaucoup de monde qu'il me falloit
i On vient de retrouver, dans les Actes de catholicité de Verosvres, l'acte de réhabilitation du mariage de Toussaint Delaroche et de Benoîte Alacoque. II en résulte que Toussaint Delaroche vivait encore en 1676, qu'il avait alors 70 ans, et qu'il était procureur d'office du Terreau ; charge qu'il avait probablement obtenue à l'époque de la majorité des enfants Alacoque, au moment où il se vit obligé d'abandonner )a gestion de leurs biens.
voir '. » Les relations de société commençaient, et peut-être plus brillantes que ne l'ont soupçonné les premiers historiens. Quand on lit les actes de baptême des frères et sœurs de Marguerite, on voit que presque tous avaient eu pour parrains ou marraines les seigneurs et les plus nobles dames des châteaux voisins. Marguerite d'abord, on s'en souvient, avait été tenue sur les fonts par Mme de Fautrières, et bien que celle-ci fût morte, notre sainte enfant ne devait pas avoir rompu toute relation avec le château de Gorcheval. Son frère, Claude -Philibert, avait eu pour marraine dame Couronne d'Apchon , veuve de Jean le Roux, seigneur du Terreau -. Une de ses sœurs, Gilberte, avait été portée au saitf baptême par dame Gilberte Arleloup, baronne Després. Il en est de même de tous les autres, dont les parrains et marraines appartenaient aux meilleures familles dit Charolais. Mme Alacoque, qui désirait marier ses enfants, commença donc à les mener un peu dans le monde , et même à recevoir chez elle. Marguerite se vit promptement remarquée et recherchée. Chose singulière et pourtant explicable! cette jeune fille qui avait été si forte au milieu de l'adversité, que ni les mépris ni les humiliations
2 Couronm d'Apchon, veuve de Jean le Poux, épousa en secondes noces Jean Arleloup ,écuyer, gentilhomme de la chambre du roi, baron de Saint-Péruse, et devenu, par ce mariage, seigneur du Terreau. Elle en eut une fille unique , Gilberte Arleloup, dame du Terreau, qui fut mariée, en 1640, à messire Claude de Thibaud de Noblet, chevalier, baron Desjtrés, etc.
Leur fils et héritier, Pierre de Thibaut de Noblet, fut créé par le roi marquis Després.
n'avaient fait fléchir, à peine le monde commença à lui sourire, qu'elle aussi commença à se parer pour lui plaire. Elle prenait goût aux réunions de plaisir; elle diminuait ses prières; elle éloignait ses confessions; et son âme redescendait peu à peu des hauteurs où s'était élevée son enfance. « Je commençai à voir le monde et à me parer pour lui plaire, et je cherchois à me divertir autant que je pouvois '. »
Heureusement Dieu surveillait cette âme, sur laquelle il avait de si grands desseins. « Mais vous, mon Dieu, continue-t-elle , vous aviez bien d'autres desseins que ceux que je projetois dans mon cœur. Vous me fîtes connoître qu'il m'étoit bien dur de regimber contre le puissant aiguillon de votre amour. Ma malice et mon infidélité me faisoient employer toutes mes forces et toute mon industrie pour résister à son attrait et pour éteindre en moi tous ses mouvements. Mais c'étoit en vain; car, au milieu des compagnies et divertissements, ce divin amour me lançoit des flèches si ardentes qu'elles perçoient mon cœur de toutes parts et le consumoient. La douleur que j'en sentois me rendoit tout interdite; et cela ne suffisant pas encore pour détacher un cœur aussi ingrat que le mien , je me sentois comme liée avec des cordes et tirée si fortement, qu'enfin j'étois contrainte de suivre Celui qui m'appeloit. Il meconduisoit en quelque lieu retiré, où il me faisoit de sévères réprimandes. Hélas! il paroissoit jaloux de ce misérable cœur - ! »
2 Ibid.
Émue d'un tel amour, Marguerite se prosternait la face contre terre, demandait pardon, et prenait une rude et longue discipline. « Nonobstant cela , ajoute-t-elle, je ne laissois pas de retourner à mes vanités tout comme devant, et je retombois dans les mêmes résistances. »
Un jour même, dans un temps de carnaval, elle se déguisa pour assister, avec plusieurs de ses amies, à une soirée où elle avait été invitée. Ce qu'elle versa de larmes pour expier « son grand péché » , comme elle l'appelait; ce que furent, dans ce but, ses jeûnes et ses macérations , ne se pourrait raconter. Et cependant elle ne vainquit pas encore; et, toute sanglante des disciplines que lui avait imposées cette première faute, elle recommença à sourire au monde.
C'était au retour de ces soirées que Notre -Seigneur l'attendait. « Le soir, dit-elle, quand je quittois ces maudites livrées de Satan, je veux dire ces vains ajustements, mon souverain Maître se présentoit à moi comme il étoit à sa flagellation , tout défiguré, me faisant des reproches étranges : que c'étoient mes vanités qui l'avoient réduit en cet état; que je perdois un temps infiniment précieux, dont il me demanderoit un compte rigoureux à l'heure de la mort; que je le trahissois et le persécutois après qu'il m'avoit donné tant de preuves de son amour. Tout cela s'imprimoit si fortement en moi et faisoit de si douloureuses plaies dans mon cœur, que je pleurois amèrement '. »
i Mémoire, p. 300.
Alors, prenant contre elle-même le parti de Dieu, jalouse devoir un tel amour méprisé par une si misérable créature, sentant qu'il n'était pas de tourments qu'elle n'eût mérités et qu'elle ne dût subir, Marguerite découvrait ses épaules et les meurtrissait avec un fouet sanglant. « Pour me venger en quelque façon sur moi des injures que je lui faisois, je liois, dit -elle, ce misérable corps criminel avec des cordes pleines de nœuds, et je le serrois si fort qu'à peine pouvoit-il respirer et manger; je laissois ces cordes si longtemps qu'elles s'enfonçoient dans la chair, et je ne pouvois les arracher qu'avec de grandes violences et de cruelles douleurs. Je faisois la même chose avec de petites chaînettes dont je serrois mes bras; je ne pouvois les retirer qu'en emportant des pièces de chair. Je couchois la nuit sur une planche ou sur des bâtons noueux dont je composois mon lit de repos. » Mais elle ne disait rien de tout cela. Elle cachait avec un soin extrême toutes ses macérations, dont personne ne se doutait. Seulement, à la fleur de l'âge, dans toute la sève de la jeunesse, sans qu'on sût pourquoi, on la vit tout à coup « pâlir et se dessécher ' ».
Hâtons-nous d'ajouter, car en écoutant les saints parler si humblement de leurs moindres fautes et les expier si cruellement, on est toujours tenté de les croire plus coupables qu'ils ne sont; hâtons -nous, dis-je, d'ajouter qu'au milieu de. ces alternatives, dans ses premiers regards vers le monde, rien n'al-
i Mémoire, p. 301.
téra jamais la pureté immaculée de ce cœur. A vingt ans, Marguerite était ignorante comme un enfant. Elle avait horreur du mariage; et la pensée de la moindre impureté la faisait fondre en larmes. Plusieurs témoins du procès de canonisation ont affirmé qu'elle avait gardé l'innocence baptismale. Et, à défaut de témoins, il suffît d'ouvrir son Mémoire. On ne peut pas le lire sans que toutes les grandes images de Bossuet, peignant l'éclat des cœurs purs, se présentent à l'esprit. Disons, pour lui en emprunter une, que, du berceau à la tombe, le cœur de Marguerite ressembla à ces belles sources que l'on trouve dans cette partie montagneuse de la Bourgogne où elle naquit : cachées dans une anse profonde, ombragées d'un grand noyer, et offrant au voyageur une eau limpide, dont le pur cristal n'est jamais ridé par aucun souffle.
Protégée par une telle innocence, Marguerite aurait triomphé plus vite, si la pensée de sa mère, qu'elle aimait avec une tendresse extraordinaire, et que par son mariage elle pouvait tirer d'un milieu où il y avait encore pour elle bien des épines , ne fût venue l'ébranler. « Mes parents, dit-elle, me poussoient sans cesse à me marier, et surtout ma chère mère. Je la voyois pleurer en me disant qu'elle n'avoit d'espérance qu'en moi pour sortir de la misère où elle vivoit; qu'elle trouveroit sa consolation à se retirer avec moi aussitôt que je serois logée dans le monde. D'autre part, Dieu poursuivoit si vivement mon cœur, qu'il ne me donnoit point de trêve. J'avois toujours mon vœu devant les yeux, avec la pensée
que, si je venois à y manquer, je serois punie de tourments effroyables. »
La vraie lutte commençait; et comme elle avait pour objet les deux plus grands amours et les plus puissants qui soient sur la terre, l'amour de Dieu et l'amour d'une mère, elle allait être terrible. « 0 mon Dieu, s'écrie la Bienheureuse, vous seul avez été témoin de la longueur de cet effroyable combat que je souffrois au dedans de moi-même. J'y aurois succombé sans un secours extraordinaire de votre miséricorde. »
Elle continue ainsi : « Le démon se servoit de la tendresse et amitié que j'avois pour ma mère, me représentant sans cesse les larmes qu'elle versoit, et que si je venois à me faire religieuse , je serois cause qu'elle mourroit d'affliction, que j'en répondrois à Dieu, puisqu'elle étoit tout abandonnée à mes soins et services. Ceci me causoit un tourment insupportable; car je l'aimois si tendrement, et elle moi, que nous ne pouvions vivre sans nous voir. D'un autre côté , le désir d'être religieuse me persécutoit sans relâche, joint à l'horreur que j'avois pour toute impureté. Tout cela me faisoit souffrir un vrai martyre. Je n'avois aucun repos; je me fondois en larmes. Et, n'ayant personne à qui me découvrir, je ne savois quel parti prendre. Enfin le tendre amour que j'avois pour ma bonne mère commença à prendre le dessus '. »
Ah! on s'attendrit à ce dernier mot. C'est donc
* Mémoire, p. 301.
toujours ce même spectacle que nous avons admiré mille fois dans l'histoire de sainte Chantai. Toujours chez les âmes les plus élevées , les plus pures , les plus virginales , sont les sources les plus profondes de tendresse; et jamais les nobles, les légitimes affections de l'âme ne s'épanouissent mieux , ne donnent de plus belles fleurs et des fruits plus suaves que quand elles poussent dans un cœur échauffé par l'amour de Dieu.
Ici même, cette tendresse fut si grande, qu'elle faillit égarer Marguerite. Elle commença à examiner son vœu. Elle l'avait fait toute petite, ne sachant pas ce qu'elle faisait; dès lors pouvait- elle être obligée par là? Elle demanderait une dispense qu'elle obtiendrait facilement. Elle regarda ensuite l'état religieux. Il lui parut que jamais elle ne pourrait s'élever à une si haute sainteté; qu'elle perdrait d'ailleurs, en y entrant, la liberté de ses jeûnes, de ses pénitences, de ses charités ; et peu s'en fallut qu'elle n'y renonçât tout à fait.
Trois ou quatre années s'écoulèrent dans ces terribles alternatives, de 1663 à 1667, au bout desquelles, comme elle entrait dans sa vingtième année, Marguerite sentit se ranimer en elle le désir d'être religieuse. « Ce désir devint si ardent, dit -elle, que je me résolus de l'être à quelque prix que ce fût. » Elle avait sans cesse à l'esprit la beauté des vertus, surtout de l'humilité, de la pauvreté volontaire, de la chasteté. Elle lisait avec enthousiasme la Vie des Saints; mais elle évitait celle des grands saints, dont elle se sentait trop incapable d'imiter l'héroïsme.
En ouvrant le livre , elle se disait : « Cherchons une vie de sainte aisée à imiter, afin que je puisse faire comme elle. » Mais à peine elle avait commencé, que ses larmes coulaient en abondance, voyant que cette sainte n'avait pas offensé Dieu comme elle, ou que, si elle l'avait fait, elle avait vécu dans la pénitence ».
Persuadée qu'elle ne pourrait jamais aimer Dieu comme il le mérite, elle s'appliquait du moins à servir et à aimer les pauvres. Elle avait une telle compassion de leurs misères, que, s'il avait été en son pouvoir, elle ne se serait rien laissé. « Lorsque j'avois de l'argent, dit-elle, je le donnois à de petits pauvres pour les engager à venir auprès de moi , afin de leur apprendre leur catéchisme et à prier Dieu. Il en venoit tant que je ne savois où les mettre pendant l'hiver. »
Elle se servait pour cela « d'une grande chambre » qui subsiste encore, et qui fait partie du second corps de bâtiment. On y arrive par un escalier extérieur; c'est au fond de cette chambre que se trouve la petite cellule de la Bienheureuse.
Quelquefois, en traversant la cour, son frère, apercevant ces bandes d'enfants pauvres , venait plaisanter sa sœur : « Chère sœur, vous voulez donc être maîtresse d'école? — Eh! mon frère, répondaitelle, si je ne le fais, qui donc instruira ces pauvres petits 2 ? » D'autres fois , la vieille tante Catherine venait gronder. Elle chassait impitoyablement ces
2 Procès de 1715. Déposition de Chrysostome.
enfants. « L'on croyoit que je donnois aux pauvres tout ce que je pouvois attraper; mais je n'aurois osé le faire, crainte de dérober. Cela m'obligeoit, continue-t-elle, à caresser ma mère, pour qu'elle me permît de donner ce que j'avois. Comme elle m'aimoit beaucoup , elle me l'accordoit assez facilement '. »
Notre sainte jeune fille ne se contentait pas d'aimer et d'instruire les petits pauvres, elle allait visiter leurs familles, surtout quand il y avait des malades. Délicate et sensible comme elle l'était, ayant horreur de toute malpropreté, frémissant d'épouvante devant la moindre plaie , jamais on ne saura ce qu'elle fit pour se vaincre, et de quels actes d'héroïsme fut rempli ce ministère. Elle n'en a dit qu'un mot trèscourt , où l'on entrevoit des prodiges de courage, et , sous les réticences calculées d'un récit que l'obéissance lui imposa, des guérisons miraculeuses. « J'avois une extrême répugnance de voir les plaies; il fallut d'abord me mettre à les panser, et même à les baiser pour me vaincre; j'étois fort ignorante comment il falloit les panser; mais mon divin Maître savoit si bien suppléer à mes ignorances, qu'encore que ces plaies fussent très - dangereuses , elles se trouvoient guéries en peu de temps; aussi avois-je plus de confiance en sa bonté qu'aux remèdes que j'employois 2. »
Au milieu de telles occupations , sa vive et ardente nature, portée au plaisir, reparaissait malgré elle.
i Mémoire, p. 302.
■i Ibid., p. 303.
« J'étois naturellement portée à l'amour du plaisir et des divertissements; mais je n'en pouvois prendre aucun, encore que souvent je fisse ce que je pouvois pour en chercher. Mais cette douloureuse figure de Notre -Seigneur qui se présentoit à moi couverte du sang de sa flagellation m'empêchoit bien d'en prendre; car il me faisoit ce reproche qui me perçoit jusqu'au cœur : Voudrois-tu bien ce plaisir? Et moi, qui n'en ai goûté aucun, et me suis livré à toutes sortes d'amertumes pour ton amour et pour gagner ton cœur! Et tu voudrois encore me le disputer! » A de telles paroles, Marguerite s'arrêtait tout court; elle restait plusieurs jours interdite et confuse; et puis, quelque temps après, elle se reprenait à chercher d'autres vanités. « Un jour que j'étois, dit elle, dans un abîme d'étonnement de ce que tant de défauts et d'infidélités n'étoient pas capables de le rebuter, il me fit cette réponse : C'est que j'ai envie de faire de toi comme un composé de mon amour et de mes miséricordes *. »
Et une autre fois il me dit : « Je t'ai choisie pour mon épouse, et nous nous sommes promis la fidélité lorsque tu m'as fait vœu de chasteté. C'est moi qui te pressois de le faire, avant que le monde eût aucune part dans ton cœur; car je le voulois tout pur et sans être souillé d'aucune affection terrestre 2. »
Qui n'aurait cru qu'un cœur comme celui de Marguerite, si pur en effet, si angélique, doué d'une
i Mémoire, p. 304.
2 Ibid.
telle générosité , répondrait avec enthousiasme à ces tendres et magnifiques avances? Et cependant, à ce moment-là même, elle hésitait , et jamais peut-être, dans cette lutte terrible qu'elle soutenait depuis quatre ans, elle n'avait été plus près de succomber. C'est que de grands événements avaient changé l'état de sa famille. Ses deux frères aînés étaient morts l'un après l'autre, dans la fleur de la jeunesse. Jean, l'aîné de tous, celui-là qui, arrivé à âge d'homme , avait pris la direction des affaires , et rendu à sa mère qu'il chérissait l'honneur et l'influence, s'était éteint le premier, à l'âge de vingttrois ans, en 1663, laissant toute la charge à son frère Claude- Philibert. Deux ans après, en septembre 1665, celui-ci le rejoignait dans la tombe, à ce même âge de vingt-trois ans. Il ne restait plus, avec Marguerite, que deux enfants : Chrysostome, que nous connaissons déjà, et Jacques, le plus jeune de tous, qui se préparait aux saints ordres. Demeuré ainsi seul propriétaire du domaine de Lhautecour, et devenu le chef de la famille, Chrysostome dut songer à se marier; et en 1666 , âge seulement de vingt et un ans , il épousa Angélique Aumônier, fille de sieur Moïse Aumônier, sieur de Chalenforge; et de damoiselle Huguette de Chapon de la Bouthière , probablement sœur ou parente d'Elisabeth de Chapon de la Bouthière, femme de messire Claude de Fautrières, second du nom, seigneur de Corcheval, fils de Marguerite de Saint-Amour, marraine de la Bienheureuse. On le voit, c'était une belle alliance. En vue de ce mariage , Mme Claude
Alacoque abandonna à son fils tous ses biens , meubles et immeubles , tant ceux qu'elle possédait actuellement que ceux qui pourraient lui survenir par héritage. De son côté Jean Chrysostome s'engageait à « nourrir et entretenir sa mère, sa vie naturelle durant, suivant sa condition, avec une servante en sa maison » ; et à lui donner « outre ce, la somme de cinquante livres de pension, qui lui sera payée en deux termes par année; et de plus, se réserve la dite damoiselle donatrice la somme de mille livres pour en disposer en dernière volonté ». En même temps qu'elle donnait à son fils tous ses biens , Mme Claude Alacoque le chargeait, comme héritier unique et chef de famille, de l'éducation et de l'avenir de sa sœur Marguerite et de son frère Jacques. Il devait donner une dot « à damoiselle Marguerite lorsqu'elle trouveroit un parti en loyal mariage ou qu'elle aurait atteint l'âge de majorité». Et « en outre sera tenu faire étudier le dit Jacques et le faire parvenir à l'ordre de prestrise, à ses frais; en cas que le dit Jacques en veuille estre pourvu • ». Tout étant réglé ainsi , le mariage se célébra solennellement le 30 janvier 1666. On pense que ce fut à cette occasion que furent exécutées les peintures qui ornent la maison. Il est au moins singulier, en ce temps qui vit s'ouvrir la tombe des deux fils aînés et se célébrer le mariage du troisième , de re-
i Voir, note 5, le contrat de mariage de sieur Chrysostome Alacoque et de damoiselle Angélique Aumônier. Il vient de nous être communiqué par M. Sapaty, parent de la Bienheureuse.
trouver, au milieu de ces peintures allégoriques, d'un côté deux tombeaux sur lesquels pleurent des Amours, leurs torches renversées, et de l'autre un seul cartouche dans lequel on voit des Amours qui allument le flambeau de l'hyménée '.
Chrysostome marié, on se décida à essayer les derniers efforts pour déterminer Marguerite à en faire autant. Sa mère, qui avait tant souffert précédemment, ne se souciait pas de demeurer dans une maison où allait commander une belle-fille. Elle conjurait donc Marguerite avec larmes de se décider et de l'emmener avec elle. D'autre part, le plus jeune des fils, Jacques, qui se préparait à entrer dans les saints ordres, offrait à sa sœur la moitié de son bien pour l'aider à se bien établir. Chrysostome enfin, devenu chef de la famille et tuteur de Marguerite, déclarait qu'il était temps d'en finir et de prendre un parti. L'assaut fut si violent, que notre sainte jeune fille fut au moment de se rendre. « Je ne pouvois plus résister, dit-elle, aux persécutions que mes parents me faisoient, ni aux larmes d'une mère qui me chérissoit tendrement, et qui me représentoit qu'à vingt ans une fille doit prendre son parti. Le démon, de son côté, me disoit continuellement : « Pauvre misérable, que penses-tu faire
i II serait à désirer que ces peintures fussent étudiées de beaucoup plus près, pour en bien fixer la date. Ainsi, dans les cartouches qui décorent les murs, on voit des paysages. Que sont ces paysages? Si quelqu'un, habitant la contrée, connaissant les châteaux, les églises, les champs et les bois voisins, pouvait mettre un nom sous chacun de ces paysages, il y aurait peut-être là une lumière.
en voulant être religieuse? Tu te vas rendre la risée de tout le monde, car jamais tu ne persévéreras ; et quelle confusion sera-ce pour toi de quitter un habit de religieuse et de sortir d'un couvent! Où iras-tu te cacher après cela? » Je commençai donc à donner dans le sentiment de ma mère de me loger dans le monde; mais je ne pouvois y penser sans fondre en larmes , car je me sentois une horreur épouvantable pour le mariage *.»
Elle en était là , hésitant , ne sachant plus que faire, lorsque Notre-Seigneur lui vint en aide. « Un jour, dit-elle, après la sainte communion, il me fit voir qu'il étoit le plus beau, le plus riche, le plus puissant, le plus parfait et accompli de tous les amants; et que lui étant promise, d'où venoit donc que je voulois tout rompre avec lui? « Oh ! apprends, me dit-il, que si tu me fais ce mépris, je t'abandonne pour jamais; mais si tu m'es fidèle, je ne te quitterai point, et me rendrai ta victoire contre tous tes ennemis. J'excuse ton ignorance, parce que tu ne me connois pas encore; mais si tu m'es fidèle, je t'apprendrai à me connoitre et me manifesterai à toi. » Ces paroles, où il y a, à la fois, de l'autorité, de la majesté, de la tendresse, et cette sorte d'indignation de l'amour méprisé , percèrent d'un trait le cœur de Marguerite. Elle sentit, avec des flots de larmes, une lumière céleste descendre dans son âme. Elle renouvela son vœu de chasteté, décidée « à mourir plutôt que de changer». En sortant de l'église de
i Mémoire, p. 305.
Verosvres , elle déclara sa résolution à tous les siens , « priant qu'on congédiât tous les partis , quelque avantageux qu'ils pussent être l. »
Le ton dont elle parlait fit comprendre , même à sa mère, qu'il n'y avait plus à insister. « Ma mère, voyant cela, ne pleuroit plus en ma présence; mais elle le faisoit continuellement avec tous ceux qui lui en parloient, qui ne manquoient pas de me venir dire que je serois la cause de sa mort si je la quittois, que j'en répondrois à Dieu, et que je serois aussi bien religieuse après sa mort que pendant sa vie. Et un frère, qui m'aimoit beaucoup, fît tous ses efforts pour me détourner de mon dessein, m'offrant de son bien pour me loger dans le monde ; mais à tout cela mon cœur étoit devenu insensible comme un rocher. »
Il fallut néanmoins que Marguerite se décidât à rester encore près de trois ans dans le monde. La dot n'était pas prête, et la famille pas décidée. On mettait des lenteurs et on cherchait des prétextes pour ajourner. Marguerite attendait patiemment. Sûre maintenant d'elle-même et de Dieu , elle vivait dans une paix céleste.
Dans la pensée que les distractions d'une ville aimable pourraient modifier ses idées, on l'envoya à Mâcon, où le frère de sa mère avait la charge de notaire royal. La fille de cet oncle était très -pieuse et venait d'entrer chez les Ursulines de cette ville. Elle fit des efforts extrêmes pour y entraîner sa cou-
i Mémoire, p. 305.
sine. L'oncle se mit de la partie et insista plus que de droit. Mais à toutes leurs instances elle ne répondait qu'un mot où éclatent l'élévation et le désintéressement tout divin de sa vocation : « Si j'allois dans votre couvent ce seroit pour l'amour de vous ; je veux aller dans une maison où je n'aie ni parents ni connoissances , afin d'être religieuse sans autre motif que l'amour de Dieu. » Elle en était là, à se débattre avec cet oncle, avec cette cousine, et prête à céder, car elle ne s'expliquait pas et elle parvenait bien moins encore à expliquer aux autres l'espèce de répugnance sans motif qui l'éloignait d'un monastère pieux , fervent , et où on l'accueillait avec tant de joie, lorsque survint tout à coup son frère Ghrysostome, qui venait la chercher et la ramener à la maison , où sa mère était à toute extrémité. Au fond, cette bonne et excellente mère se mourait de chagrin. On en profita pour faire comprendre à Marguerite la responsabilité qu'elle allait encourir en persistant dans ses projets. « L'on me faisoit voir, dit -elle, que ma mère ne pou voit vivre sans moi, et que je répondrois à Dieu de sa mort. Cela, m'étant dit par des personnes ecclésiastiques, me causoit de rudes peines, par le tendre amour que j'avois pour ma mère, et le démon s'en servoit pour me faire croire que ce seroit cause de ma damnation éternelle '. »
Torturée ainsi par son cœur et par sa conscience, elle se jetait aux pieds de son crucifix; elle l'arrosait
i Mémoire, p. 307.
de larmes; elle y retrouvait sa paix. Dieu viendrait à son aide; il consolerait sa mère; il éclairerait son frère; il ferait comprendre à tous ses proches qu'il faut aller où Dieu nous appelle.
Plus elle y pensait, plus la vie religieuse l'enthousiasmait. C'est là qu'elle apprendrait à faire oraison, ce qu'elle n'avait jamais su, pensait -elle; qu'elle obéirait et ferait pénitence selon toute l'étendue de ses désirs. C'est là surtout qu'elle communierait souvent : cette dernière pensée la ravissait. « Ma plus grande joie étoit de penser que je communierois souvent; car on ne vouloit me le permettre que rarement. Je me serois crue la plus heureuse personne du monde si je l'avois pu faire souvent et. passer les nuits seule devant le saint Sacrement. Les veilles de communion , je me sentois abîmée dans un si profond silence que je ne pouvois parler qu'avec violence , pour la grandeur de l'action que je devois faire, et après, je n'aurois voulu ni boire, ni manger, ni voir, ni parler, tant la consolation et la paix que je sentois étoient grandes '. »
Sur ces entrefaites arriva à Verosvres , pour y prêcher le jubilé que Clément X venait d'accorder après son élévation au souverain pontificat (1670), un religieux de Saint- François, dont les anciens Mémoires ne nous ont pas dit le nom , mais qu'ils qualifient d'homme d'éminente piété. A cette enfant qui allait révéler au monde le cœur percé de Jésus- Christ, Dieu envoyait un disciple de celui qui, sur le
i Mémoire, p. 308.
mont Alverne, avait reçu aux pieds , aux mains et au cœur les stigmates sacrés des plaies de Jésus-Christ. « Sa bonté permit, dit-elle, qu'il vînt au logis et y couchât pour nous donner loisir de faire nos confessions générales l. » Elle fît la sienne avec une grande abondance de larmes. Ses moindres fautes lui paraissaient des crimes. Ce saint religieux, voyant la pureté de cette âme, l'excita à se donner tout entière à Dieu, lui apprit à faire oraison, ce dont elle n'avait guère besoin , et lui promit des instruments de pénitence, car elle n'avait pas osé lui parler de ceux qu'elle employait, craignant que ce ne fût vanité. Il fit plus : il alla trouver immédiatement Chrysostome , et lui donna de grands scrupules de mettre ainsi obstacle à une telle vocation. Chrysostome aimait tendrement sa sœur, mais il craignait encore plus d'offenser Dieu. Il eut le jour même un long entretien avec Marguerite, pour savoir si vraiment elle persévérait dans son dessein , et celle-ci lui ayant répondu avec énergie : « Oui, certes, plutôt mourir que de changer, » il prit aussitôt toutes mesures pour son prochain départ.
Très-peu après, en effet, le 25 mai 1671, fête de sainte Madeleine de Pazzi, Marguerite, accompagnée de son frère, se mettait en route pour Parayle-Monial, où il y avait un monastère de la Visitation , dans lequel elle avait résolu de cacher et de finir sa vie.
Pourquoi la Visitation? Elle n'en savait rien. Ja-
i Mémoire, p. 309.
mais elle n'avait mis le pied dans un monastère de cet ordre. Seulement elle trouvait les Clarisses de Charolles trop rapprochées de Verosvres; et quant aux Ursulines de Mâcon, elle s'en tenait de plus en plus à la réponse qu'elle avait faite à sa cousine : « Si j'allois dans votre maison, ce seroit pour l'amour de vous; je veux aller dans une maison où je n'aie ni parent ni connoissance , afin d'être religieuse sans autre motif que l'amour de Dieu. » Et un autre jour, son frère insistant pour la déterminer à entrer aux Ursulines : « Non , jamais cela ne sera. Je veux aller chez les Saintes-Mariés , dans un couvent éloigné, où je n'aurai point de connoissances. Je ne veux être religieuse que pour Dieu seul. Je veux quitter le monde tout à fait, me cacher en quelque coin où je puisse l'oublier et en être oubliée pour toujours *. »
Voilà ce qu'elle savait de sa vocation à la Visitation. Le reste était le secret de Dieu.
On lui proposa alors plusieurs couvents de la Visitation. Il y en avait à Charolles , à Mâcon, à Autun, à Dijon, à Paray. « Mais aussitôt, dit-elle, qu'on m'eut nommé Paray, mon cœur se dilata de joie, et j'y consentis d'abord. Elle partit donc avec son frère pour « venir vitement au lieu de son bonheur , le cher Paray ». En y mettant le pied, elle sentit je ne sais quoi de doux et de céleste qui lui disait intérieurement : « C'est ici que je te veux. » Déjà un peu avant, ayant aperçu à Mâcon un tableau de saint
t Mémoire, p. 310.
François de Sales, il lui avait semblé que le saint la regardait avec tendresse. C'était quelque chose de semblable qu'elle éprouvait en ce moment. Elle se retourna vivement vers son frère qui l'accompagnait et lui dit : « Tenez pour certain que je ne sortirai plus d'ici. » Les gens de Paray qui la virenl entrer n'en jugeaient pas de même; car elle était ce jour-là parée avec grâce, la joie sur le visage, les gestes vifs et heureux. On souriait en la regardant et on disait : « Voyez-la , qu'elle a bien les façons d'une religieuse! » — « Et, en effet, ajoute-t-elle, je portois plus d'ajustements de vanité que jamais je n'avoit fait, et me divertissois de même pour la grande joie que je sentois de me voir enfin toute à mon souverain Bien '. »
Marguerite revint avec son frère à Verosvres, et y demeura encore un mois pour mettre ordre à ses affaires. La veille de son départ, le 19 juin, elle fit venir un notaire, et disposa par testament de son petit bien en faveur de tous les siens. On vient de retrouver ce testament2, et nous ne résistons pas au plaisir d'en mettre sous les yeux de nos lecteurs les principaux articles. Il y a là une tendresse contenue et un charme que sentiront les hommes de goût. Ce sera notre adieu à cette petite maison de Verosvres que la sainte va quitter et que nous ne retrouverons plus dans cette histoire.
i Mémoire, p. 311.
2 Ce testament, jusqu'ici inédit, a été acquis récemment par les religieuses de la Visitation de Paray, et elles nous l'ont spontanément et gracieusement offert pour cette nouvelle édition.
« Par devant le Notaire royal résidant au lieu de Saint-Marlin-d'Ozolles ' soubsigné, et en présence des témoins après nommés eticy expressément apellés :
« Fut présente, en sa personne, Damoiselle Marguerite Alacoque, fille de defîunt Me Claude Alacoque vivant Notaire royal du lieu de Verosvres , et de Damoiselle Philiberte Lamyn.
« La quelle étant en plaine santé de corps , esprit, mémoire et entendement ainsy qu'il est visiblement apparu a moy le dit Notaire et aux dits témoins, et disposée pour entrer en Religion aux Saintes-Mariés du couvent de Paray-le-Monial, ainsy que les supérieure et autres dames du dit Couvent lui ont fait espérer, désirant d'évitter toutes difficultés qui pourroient naistre entre ses parents pour la recherche de ses biens après qu'elle aura fait profession , sy tant est qu'elle arrive, elle m'a prié et requis vouloir rédiger par escript le présent son testament, disposant de ses biens, ainsy que s'ensuit :
« Premièrement. Elle a faict le vénérable signe de la Croix en profférant les paroles , priant sa Divine Majesté luy faire miséricorde de ses offenses et luy accorder ses grâces pour survenir à son intention ; implorant aussy pour cet effet le secours de la glorieuse Vierge Marie et le suffrage des Saints et Saintes du Paradis; et venant, comme sus est dit, à la disposition de ses dits biens, elle donne et lègue à l'Eglise dudit Verosvres la somme de vingt-
i Ozolles ( Saône -et- Loire ), Ar. Gharolles, canton de Charolles. — 1,074 habitants.
cinq livres ; la quelle somme elle veut être employée pour une Bannière ou Chazuble, et qu'elle soit payée incontinent après qu'elle aura fait profession au susdit Couvent par son héritière cy après nommée. »
On voit, par cet exorde, ce qu'étaient encore les notaires en ce temps-là, et dans quelle religieuse gravité et beauté ils rédigeaient les Actes de la vie civile.
Après ce premier legs fait à Dieu, la Bienheureuse commence à distribuer tout son bien à sa famille. Et d'abord à sa mère , « sa chère mère, » comme elle dit.
« Item. Donne et lègue et par droit d'institution, hoirie et légat particulier deslaisse à la dite Damoiselle Philiberte Lamyn sa chère mère la somme de cinq cents livres, la quelle somme elle veut luy estre délivrée aussy tost après qu'elle aura fait profession , pour par elle en disposer comme bon lui semblera. Et de plus veut qu'il lui soit délivré au même temps la somme de dix-huit livres pour estre employée à lui achepter un habit. »
Vient ensuite son frère, le jeune étudiant de Cluny, celui qui, pour la mieux établir dans le monde , lui avait si généreusement offert une partie de ses biens.
« Item. Donne et lègue à honneste Jacques Alacoque son frère, estudiant de présent au Collège de Cluny », la somme de trois cents livres. Plus, un lit, tel qu'il lui a esté (à elle) donné par le testament du dit deffunt Me Claude Alacoque, son père. Plus, son coffre, tel qu'elle le laisse à la maison ou pour
* Jacques Alacoque, né le 19 septembre 1651, était donc dans sa vinçrti^me année lors de ce testament, daté du 19 juin 1671.
la valeur d'iceluy au cas qu'on ne le lui relâche , la somme de dix- huit livres. Et de plus une nappe, une douzaine de serviettes, un plat et une escuelle d'etaing avec une cuillère d'argent; le tout payable, lorsqu'il aura atteint l'asge de majorité, sans intérêts, pour tous les droits qu'il pourroit rechercher en ses biens ; le suppliant d'accepter le présent légat. »
C'est, on le voit, tout le petit mobilier de sa chambre. Après cela , elle passe à son frère aîné, Chrysoslome, son tuteur, qu'elle établit son exécuteur testamentaire1. Il avait trois petites filles, Claude2, Huguette 3 et Madeleine f , presque encore au berceau. Elle établit l'aînée sa légataire universelle, et fait des legs particuliers aux deux autres.
« Item. Donne et lègue à honnestes filles Huguette et Magdeleine Alacoque, filles des dits mariés Alacoque et Aulmosnier, ses niepces, et à chacune d'elles, la somme de trois cents trente livres , payable lors qu'elles auront atteint l'asge de majorité, par sa dite héritière cy après nommée.
« Item. Elle veut et entend qu'une commande de brebis que tient d'elle Pierre (nom illisible) soit
i Chrysostome , né le 21 mai 1645, avait alors 26 ans.
2 Claude, l'aînée, mourut à 19 ans sans s'être mariée, et avant la Bienheureuse.
3 Huguette épousa , le 15 février 1689, Jean Lombard , notaire à Baubery, lequel, en 1692, réclama une copie du testament de leur Bienheureuse tante et la fit faire par un notaire, comme porte cette pièce.
4 Madeleine épousa, le 24 avril 1690, six mois avant la mort de la Bienheureuse, André Fénérot
pautagée également, sçavoir la moitié au dit Jacques son frère , et l'autre moitié à honneste fille Claude Alacoque , sœur des sus-nommées légataires ; et la dite Huguette Alacoque pour participer également tant au capital qu'au croît provenu ou qui en proviendra par moitié , comme dict icy.
« La quelle Claude Alacoque, fille aynée des dits sieurs mariés Alacoque Aulmosnier, elle a fait et fait, nomme, crée et institue son héritière universelle seulle et pour le tout, en tout le restant de ses biens dont n'est fait mention cy dessus , à la charge qu'elle sera tenue de payer les susdits légats, et en outre la dotte telle qu'on la promis aux dites Dames Religieuses du dit Couvent Sainte-Marie de Paray ; et de plus de luy payer annuellement la somme de cinq livres, payable à compter du jour de sa pro Session sa vie durant, Nommant pour exécuteur du présent son testament le dit sieur Jean Chrysostome Alacoque, qu'elle supplie en avoir soin; étant bien persuadée qu'il n'y manquera pas , et à qui elle se reGe, puisque, comme elle dit, il luy a toujours preste toute assistance dès le décès de leur père. Et au cas que par grand inconvénient le dit Couvent vînt à succomber , elle se réserve le pouvoir de rentrer dans ses biens aultres que ceux qui auront esté délivrés au dit Couvent, pour pouvoir être rétablie en un autre, et à ce, en ce cas, implore l'assistance du dict sieur son frère.
« Fait, lu et passé en la maison de la dite Damoiselle testatrice, et en une chambre du côté du matin, ou elle m'a retiré à part pour ce sujet, sur
l'heure de dix du matin , le dix-neuvième jour du mois de juin mil six cent soixante et onze , présence de Guillaume Aulmosnier sieur de Chalenforge et Antoine Delaroche clerc du dit Verosvres , témoins requis, appelés, soussignés , avec la dite Damoiselle testatrice , présence des quels le présent a esté lu et relu; après quoi elle a déclaré le vouloir ainsi. » La minute est signée : Marguerite Alacoque, Guillaume Aulmosnier et Delaroche, et G. Declessy, notaire royal ».
i Lorsque nous avions donné, pour la première fois, ce testament, jusqu'ici inédit, nous l'avions publié d'après une copie notariée faite sur la minute en 1692, deux ans après la mort de la Bienheureuse. Quoique cette copie pût suffire, étant parfaitement authentique, nous exprimions le désir de retrouver l'original; et, dans ce but, nous faisions appel à tous ceux qui pouvaient nous donner un renseignement. Nous reçûmes, trèspeu après, une lettre de M. Joleaud, lieutenant -colonel du 7« dragons, à Versailles, lequel, en nous apprenant qu'il était parent de notre Bienheureuse, et en nous le démontrant sans réplique, ajoutait : « Le testament de ma sainte parente est du 19 juin 1671; il a été fait par- devant M" Declessy, notaire à Ozolles. Or j'ai retrouvé dans l'étude de Me Goyard, notaire à Gharolles, il y a quelques années, le testament d'un de mes ascendants, du 15 novembre 1670, fait également devant M* Declessy, notaire à Ozolles. Les minutes des actes de l'étude de Me Declessy, d'Ozolles, ont donc été transportées en l'étude de Me Goyard, ou plutôt de son successeur; car Me Goyard s'est retiré depuis plusieurs années. Peut-être y aurait-il là une indication qui pourrait vous faire retrouver la minute du testament de la Bienheureuse. » J'envoyai immédiatement cette lettre à M. Mamessier, curé de Dompierre-les-Ormes, qui m'avait rendu déjà tant de services; je le priai de se transporter au plus vite à Charolles, chez le succeseeur de Me Goyard. Les prévisions de M. Joleaud étaient justes; et nous eûmes le bonheur d'y retrouver la minute de ce testament précieux , signé par la Bienheureuse. Mille remercîments à M. le colonel Joleaud, auquel
Ce fut là le dernier acte de la Bienheureuse, en quittant le monde. Après quoi, ayant tout donné aux siens, dès le lendemain matin , 20 juin 1671 ',
nous devons une telle découverte ; à M. Mamessier, qui a déchiffré ce texte avec plus de soin et de succès qu'on ne l'avait fait en 1692; et à M. le notaire Thevenin, qui, avec un désintéressement parfait, nous a en expédié une copie authentique. C'est elle que l'on trouvera à la fin du volume, note 9.
t Le testament que nous venons de transcrire, outre son charme, nous a, de plus, apporté une grande lumière sur la question du jour où la Bienheureuse était entrée au monastère. Les Contemporaines avaient écrit que c'était le 25 mai 1671, jour de sainte Madeleine de Pazzi , un samedi. Et tous les historiens avaient copié cette date, si bien que c'était chose consacrée. Il y avait cependant à cela deux difficultés : 1° en 1671, le 25 mai ne tombait pas un samedi; 2° au registre officiel des prises d'habit, l'acte, écrit tout entier de la main de la Bienheureuse, portait qu'elle avait pris l'habit « le 25 aoust 1671, après avoir demeuré deux mois en la maison de céans ». Or, du 25 mai au 25 août , il n'y a pas deux mois , il y en a trois. Les Contemporaines s'étaient donc trompées. Mais, comme on ne savait comment expliquer cette contradiction, on continuait à dire que la Bienheureuse était venue le 25 mai. Le testament qu'on vient de découvrir ne permet plus cette erreur. Il a été fait par elle, « avant de partir. » Or il est du 19 juin 1671. Le lendemain 20, se trouve justement un samedi. Du 20 juin au 25 août, il y a deux mois. Toutes les dates concordent; et on voit dans cet exemple l'importance de rechercher les moindres pièces, dans les études de notaires, jusque dans les boutiques de marchands. Une note, une quittance, un acte, donne une date et une lumière.
Comme cependant il est impossible d'admettre que les Contemporaines n'aient eu aucune raison de dire qu'elle est entrée au monastère le 25 mai 1671, jour de sainte Madeleine de Pazzi, voici ce que nous croyons. Les Contemporaines disent : « que la Bienheureuse vint une première fois au monastère avec Chrysostome; qu'elle lui dit de s'arranger à tout prix pour sa dot, et qu'elle s'en retourna ensuite mettre ordre à ses affaires, qu'elle
elle se mit en route pour Paray. Les adieux furent déchirants. Sa mère la couvrit de ses embrassements et de ses larmes. Marguerite supporta d'abord sans pâlir ce dernier assaut. « Jamais je ne sentis tant de joie et de fermeté dans mon cœur, qui éloit comme insensible, tant à l'amitié qu'à la douleur qu'on me témoignoit, surtout ma mère, et je ne versai pas une larme en la quittant. » Mais, comme Dieu voulait qu'aucune des beautés de la nature et de la grâce ne manquât à ce grand sacrifice, à peine elle eut abandonné sa mère, qu'une immense douleur fît irruption dans son âme. « Il me sembla , dit -elle, que mon esprit alloit se séparer de mon corps. «Ainsi, quand sainte Thérèse franchissait le seuil de la maison paternelle, elle sentait ses os se briser, selon son expression , et la vie défaillir en elle. Ainsi encore, quand sainte Chantai s'arrachait aux embrassements de son vieux père, aux caresses de ses petits enfants, elle versait de tels torrents de larmes , que les témoins de cette scène s'en étonnaient et s'en scandalisaient. La bienheureuse Marguerite- Marie eut la même gloire, et, sur la route de Verosvres à Paray, elle connut toutes les angoisses de l'agonie.
termina promptement. » N'est-il pas très-possible que ce jour de sainte Madeleine de Pazzi, qui ne va pas pour être un samedi, soit celui de la première entrevue avec la communauté; et que la Bienheureuse, s'en étant retournée avec cette bonne assurance de réception, ait achevé toutes ses affaires le 19 juin, et ait eu ensuite ses deux mois de postulat avant le 25 août? Rien n'empêche alors qu'elle ne soit entrée un samedi , puisque le 10, jour de la signature du testament, est un vendredi.
Nous demandions tout à l'heure pourquoi elle avait choisi la Visitation, alors que tant d'autres maisons religieuses s'ouvraient devant elle. Nous le savons aujourd'hui. Marguerite-Marie ne venait pas à la Visitation comme tant d'autres , parce que cet Institut, fondé hier par deux saints admirables, exhalait encore ces premiers parfums si doux à respirer sur le berceau des maisons religieuses. Elle y venait par une raison d'un ordre supérieur. Dieu , qui n'a pas élevé une montagne, creusé une vallée, dessiné un rivage sans savoir pour quel peuple ou pour quelle âme il travaillait, en créant la Visitation, avait pensé à Marguerite-Marie. Il les avait faits l'un pour l'autre. Il avait fait la douceur, la simplicité, l'humilité, la vie cachée de la Visitation, pour qu'au jour où Marguerite- Marie y entrerait, elle pût s'y dilater comme dans son élément ; et depuis vingt ans il travaillait l'âme de notre sainte enfant, il la faisait douce, humble, simple, pure, afin qu'elle pût être un jour la plus haute fleur et le fruit le plus suave de la Visitation; ou plutôt il les avait faits l'un et l'autre, le grand ordre et l'humble vierge, afin qu'ils fussent tous deux, celui-là le théâtre, celle-ci l'évangéliste et l'apôtre d'une grande merveille dont ils ne se doutaient ni l'un ni l'autre. Seulement, s'y prenant de loin, il en avait envoyé à saint François de Sales et à sainte Chantai de sublimes pressentiments ; il en avait mis les germes , prêts à fleurir dans les fondations mêmes de l'Institut; il avait donné à celui-ci, pour armoiries et pour blason , un Cœur couronné d'épines et surmonté d'une
croix; et ces pieuses filles que Dieu avait créées depuis soixante ans, et qu'il formait dans la solitude pour être un jour la garde d'honneur de son Cœur adorable, le peuple, sans savoir pourquoi, commençait à les appeler les filles du Cœur.
Mais l'humble vierge qui devait faire fleurir ces germes , éclairer ces pressentiments , donner un sens à ces armoiries, ne se doutait de rien. Dans toute cette première partie de sa vie où Dieu déjà lui parle, pas un mot de sa vocation extraordinaire, pas une lueur sur sa destinée, pas un regard sur les besoins de l'Église, à laquelle cependant elle est envoyée comme un ange libérateur. Elle n'a qu'un attrait qui finit par tout dominer : se cacher, fuir les hommes, oublier les créatures, trouver un petit coin, une solitude, une maison fermée, où elle oubliera tout, et où, oubliée de tout, elle ne vivra que pour Dieu seul.
Voilà comment elle entre à la Visitation. C'était le 20 juin 1671. Deux mois après, elle prenait l'habit. Dix-sept mois plus tard, elle se couchait sur le pavé de l'église ; on étendait sur elle le drap des morts, et elle se relevait radieuse ; car entre elle et les hommes c'était à jamais fini; la tombe était scellée.