‹ Histoire de la bienheureuse Marguerite-MarieChapitre 7 sur 58 · LE MONASTÈRE DE PARAY · texte numérisé non relu

LE MONASTÈRE DE PARAY

Surge , illuminare, Jérusalem, quia venit lumen tuum, et gloria Domini super te orta est.

Lève -toi, sors de l'ombre, ô Paray, parce que voici venir celle qui sera ta lumière; et déjà la gloire de Dieu s'est levée sur toi. (Isaïe, lx, 1 et 2.)

Quand l'heure fut venue, les portes du sanctuaire s'ouvrirent, et le Roi d'amour, entrant dans le cher monastère de Paray, y introduisit sa bien-aimée.

(Année sainte, I, p. 746.)

Quel était donc ce monastère vers lequel Dieu dirigeait notre Bienheureuse, et qui allait être le théâtre d'une si grande merveille? Quelles âmes allait -elle y trouver? quelles traditions et quelles vertus? quels courants de foi, de ferveur, de vie religieuse ' ?

C'était le temps où l'ordre de la Visitation, aban-

i II est d'usage à la Visitation que chaque monastère écrive tous les Irois ans une Circulaire adressée à tout l'institut. Dans

donné depuis trente ans à peine par la grande âme de la vénérable mère de Chantai (1641), puisait dans les fêtes récentes de la canonisation de saint François de Sales des forces nouvelles, et continuait à couvrir le monde de ses pieuses solitudes. Chaque année voyait s'ouvrir, pour les âmes fatiguées de la terre et altérées d'amour divin , de nouveaux monastères. En 1642, Villefranche, Verceil en Italie, Montbrison, Agen, Avignon, le deuxième de Rouen; en 1643, Salins, Montélimart, Limoges: en 1644, Issoudun, Caslellane, Vienne et Tulle; en 1645, Saint-Marcellin et Soleure; en 1646,1a Flèche, Avallon et Dole; en 1647, Toulouse, Chartres et Saumur; en 1648, Loudun, Bourbon -Lancy, le deuxième de Grenoble; en 1649, Compiegne et Clermont; en 1650, Abbeville et Mons en Hainaut; en 1651, Chaillot, Seissel, Aurillac et la Rochefoucauld ; en 1652, le deuxième de Marseille et le deuxième d'Aix; en 1653, Saint-Amour et Langres; en 1654, Varsovie en Pologne; en 1657, Arone en Italie; en 1659, Auxerre, Alençon et Brioude; en 1660, Thiers et le troisième de Paris; en 1663, Bourg, Saint-

cetle circulaire, on fait connaître d'abord ce qui a pu arriver de particulier et surtout d'important dans la maison; puis on raconte la vie de toutes les sœurs qui sont mortes durant ces trois années. On voit dès lors l'importance d'un document pareil. C'e?t toute l'histoire d'un monastère, l'histoire générale de la communauté, et l'histoire particulière de chaque sœur. Nous avons en conséquence recherché avec le plus grand soin toutes les circulaires de Paray à l'époque dont nous nous occupons; et c'est avec ces documents que nous allons écrire ce chapitre, et que nous éclaircirons, dans les chapitres suivants, une foule de questions obscures. Voir la note 12.

Andéol et Monaco; en 1664, Nîmes; en 1666, Saint- Remo;enl667, Bruxelles et Munich; en 1669, *Modène et le deuxième de Nice; enfin, en 1671 , Rome. Une intarissable vie coulait de la tombe à peine refermée de sainte Chantai; et si ses premières filles, celles qui avaient entendu sa forte parole, avaient été la rejoindre dans ce séjour de la lumière après lequel elles avaient tant soupiré sur la terre , elles laissaient après elles des âmes formées de leurs mains, héritières de leurs vertus; quelques-unes même qui avaient pu entrevoir encore les traits vénérables, le visage déjà transfiguré de leur sainte fondatrice.

Parmi toutes ces pieuses solitudes, celle de Paray en Bourgogne se recommandait par son ancienneté et sa ferveur.

Cette petite ville de Paray , établie dans une charmante vallée, enveloppée de montagnes, traversée par des eaux vives , ombragée par les plus beaux platanes du monde, repose au pied d'une vieille basilique que saint Hugues fit bâtir au xie siècle, pour essayer le plan qui devait servir à la construction de la colossale église de Cluny 1. Née au souffle

i Saint Hugues, abbé de Cluny, né en 1024, décédé en 1109, a fait commencer l'église de Cluny en 1089. Quelques archéologues pensent que l'église de Paray, moins ancienne que Cluny, serait une réduction de l'église de Cluny. Pour moi, j'incline à croire qu'elle est un essai. Le moyen âge faisait peu de réductions, travail des époques où le souffle s'en va, où l'originalité manque. Il faisait au contraire des essais, et c'était en particulier l'usage de l'ordre bénédictin. J'en citerai pour exemple, dans l'Orléanais, Germigny, dont la petite église contient en germe la magnifique église de Saint-Benoît-sur-Loire,

des moines, et pour cela appelée Paray-le-Monial , ayant grandi sous ce gouvernement paternel des abbés dont on disait en Bourgogne comme aux bords du Rhin : « Il fait bon vivre sous la crosse, » elle a conservé jusqu'à nos jours une douceur de mœurs, une noblesse et une distinction de manières, une aménité et une piété que le malheur des temps n'a pas diminuées. Un instant , il est vrai , le protestantisme y apparut; mais ce ne fut, comme dans toute la Bourgogne, qu'une surprise dont elle se réveilla vite, et reprenant sa fécondité passée, voulant réparer ses brèches , elle se hâta de bâtir à la fois un couvent d'ursulines pour élever ses enfants, un hôpital pour soigner ses malades, une maison de pères jésuites pour lui réapprendre Jésus- Christ, et enfin un monastère de la Visitation pour l'embaumer de tous les parfums de la piété. En quelques années, cette petite ville, dont la population ne dépassait pas alors quatre à cinq mille habitants, eut une de ces vives explosions de foi et de charité qui feraient honneur aux plus grandes cités.

Les sœurs de la Visitation arrivèrent à Paray le 4 septembre 1626; et dès 1642 leur monastère était entièrement bâti à neuf dans une belle plaine située au levant, et comme adossé au chevet de la vieille basilique. On peut le voir encore aujourd'hui dans toute sa simplicité primitive , car il n'a pas changé. Ce sont quatre grands corps de bâtiments reliés ensemble, avec une cour au milieu. Un cloître règne sous les bâtiments, et ouvre ses vastes arcades sur la cour, au milieu de laquelle se trouve la fontaine

traditionnelle et symbolique. Le long des murs d'une blancheur irréprochable, et dans l'arc formé par la naissance des voûtes, on lit encore les sentences que saint François de Sales avait recommandé d'écrire partout, afin qu'on ne pût lever les yeux sans trouver une pensée pour l'esprit et un aliment pour le cœur. Les salles de communauté, la chapelle, la sacristie, le noviciat, le réfectoire, s'ouvrent sur ce cloître, et deux escaliers placés aux angles conduisent aux cellules qui sont au premier étage. Celle de la Bienheureuse subsiste toujours. On l'a convertie en chapelle; mais je l'ai encore vue dans son état primitif : étroite, blanchie à la chaux , sans autres meubles qu'un lit, une table, une chaise; sans autres ornements qu'un crucifix de bois et une image en papier du Sacré-Cœur. Elles sont toutes semblables à celle-là: simples, pauvres et propres. De vastes jardins, semés de statues et de chapelles, enveloppent tout le monastère de verdure, de silence et de paix. Le passage de la sainte a sans doute ajouté à tout cet ensemble un parfum qu'il n'avait pas , et. en a fait comme un reliquaire tout plein des vestiges sacrés de Notre-Seigneur. Mais dès cette époque on ne pouvait y faire un pas sans y respirer la paix, la ferveur, l'oubli des hommes, la présence de Dieu.

En 1671, quand la Bienheureuse y arriva, le monastère était gouverné par la vénérable mère Hiéronyme Hersant, qui achevait sa sixième année de supériorité. La mère Hersant appartenait à la Visitation de la rue Saint-Antoine de Paris, où elle avait eu pour maîtresse la grande et sainte mère Lhu illier.

Toute jeune, elle avait pu ouvrir son cœur et faire connaître son âme à la vénérable mère de Chantai, et pendant vingt ans elle avait eu pour directeur saint Vincent de Paul ». A une telle école, elle était devenue une sainte, et déplus elle avait appris cette science du gouvernement et cet art de manier les esprits, qui, joints à la plus solide vertu, avaient procuré au monastère de Paray cinq années déjà de progrès et de ferveur. Il est vrai qu'elle était au moment, ayant presque achevé ses six années de supériorité (1666-1672), de quitter les sœurs de Paray et de retourner à Paris ; mais , de ses mains , le gouvernement allait passer dans celles, ni moins fortes ni moins tendres, de la mère Saumaise, venue de Dijon, laquelle, après avoir gouverné le monastère pendant six années (1672-1678), ferait place à la mère Greyfié, venue d'Annecy (1678-1684). Gomme si, dans cette Visitation de Paray, où nous allons voir de si belles vertus, des vocations si extraordinaires, un si grand amour des règles, de si mâles courages, l'humilité, plus forte que toutes les autres vertus, ne permettait pas aux religieuses de Paray de croire qu'elles fussent en état de se gouverner elles-mêmes, ou que la ferveur les poussât à chercher dans les premiers monastères de l'ordre, à Annecy, à Paris, à Dijon, les supérieures les plus capables de les entretenir et de les faire avancer dans le vrai esprit de la Visitation. Disons, pour monter plus haut, que Dieu , qui allait amener dans ce cloître une si rare

i Année sainte, l , 745.

merveille de la grâce et par elle achever la Visitation et compléter l'œuvre de saint François de Sales et de sainte Chantai , voulut y appeler, pour diriger la Bienheureuse, les plus éminentes supérieures venues des trois monastères où vivaient les plus fortes traditions et les plus profonds souvenirs des saints fondateurs.

La maîtresse des novices entre les mains de laquelle va être remise, en arrivant, notre Bienheureuse, était une vénérable ancienne qui avait quarante-quatre ans dévie religieuse, et dont la vocation se reliait aux origines mêmes de la Visitation de Paray. Son père, M. de Thouvant, avait été un des deux fondateurs du monastère, et elle fut ellemême la première des jeunes filles de Paray qui prit le voile. Contemporaine des huit religieuses que la mère de Blonay avait envoyées de Lyon pour faire la fondation, et qui étaient « gratifiées de Dieu siextraordinairement, d'une obéissance à toute épreuve, d'un don d'oraison si sublime, et enfin d'un parfum de vertu si puissant que le peuple coupoit leurs vêtements, afin d'en garder des morceaux comme des reliques ' », elle n'avait pas achevé son noviciat, lorsque la sainte mère de Chantai arriva au monastère. La sainte regarda la jeune novice, qui n'avait que seize ans, et, connaissant dans une lumière prophétique ce qu'elle serait un jour, elle lui mit la main sur la tête pour la bénir, et recommanda fort qu'on en prît grand soin et qu'on modérât sa fer-

l Fondation inédite du monastère de Paray, ms. in-4° appartenant à la Visitation de Paray, p. 308.

veur, « et en particulier qu'on ne lui permît qu'une demi-heure d'oraison jusqu'à dix- huit ans, de crainte qu'une trop grande application ne nuisît à sa santé, ajoutant qu'elle prévoyoit que par ses vertus et son bon jugement elle rendroit d'éminents services à la maison *. » La prophétie de la sainte achevait de se réaliser; car, après avoir gouverné pendant douze ans le monastère de Paray en qualité de supérieure (1645-1651 et 1657-1663), après avoir formé-la plupart des religieuses en qualité de maîtresse des novices, douée d'une oraison très-élevée, d'une tendre dévotion à Notre-Seigneur, et d'une profonde connaissance des âmes, elle allait achever sa féconde carrière en formant à la vie religieuse la bienheureuse Marguerite-Marie.

Sous le gouvernement de la vénérable mère Hiéronyme Hersant , sous la direction éclairée de la pieuse sœur de Thouvant, le monastère de Paray se recrutait rapidement. On y voyait accourir et se jeter dans le cloître, au prix des plus grands sacrifices, et après avoir rencontré les plus douloureuses résistances, une foule de jeunes filles appartenant aux premières familles de Bourgogne : Catherine-Antoinette de Lévis-Châteaumorand, par exemple, qui, retenue dans le monde par la tendresse de sa mère, et y étant restée jusqu'à sa mort, versa à si pleines mains les trésors de sa grande fortune sur le pays qu'elle habitait, que, quand on apprit son dessein d'entrer en religion, ce fut une alarme générale, et

i Fondation inédite de Paray, p. 310.

que les principaux résolurent de s'opposer à sa sortie et de l'arrêter en chemin ' ; Marie-Hyacinthe Courtin, « remarquable par sa beauté autant que par sa vertu , et qui fut poursuivie jusque dans nos parloirs par ses prétendants; 2 » Marie-Thérèse Basset, d'une des plus riches familles de Roanne, qui vit ceux qui aspiraient à sa main se battre en duel, et le plus cher de ceux-là tué par un autre qui était jaloux delà préférence qu'elle témoignait; blessée au cœur par ce coup d'épée , elle vint tout oublier et se consoler dans l'amour de Celui qu'on ne peut pas nous ravir3; Madeleine de Vichy-Chamron, des deux illustres maisons de Chamron et d'Amanzé, qui ne vint à la Visitation qu'après avoir refusé la crosse d'abbesse que lui offrait M^ de Villars , archevêque de Vienne4; Séraphique de la Martinière , qui, retenue malgré elle dans le monde par la tendresse de ses parents , en tomba si malade qu'elle ressembla bientôt à un squelette; on finit par la laisser entrer, et « l'ardeur de sa fièvre céda à l'ardeur du divin amour qui la conduisoit à l'Époux céleste » 5 ; tant

i Abrégé de la vie et des vertus de notre vertueuse sœur de Lévis-Châteaumorand (sans date).

2 Circulaire de Paray, 23 mars 1725. Abrégé des vertus de douze de nos chères sœurs qui sont mortes dans le monastère de Paray depuis le 9 septembre 1719.

3 Circulaire de Paray, 17 décembre 1717. Abrégé des vertus de nostre très- honorée sœur Marie- Thérèse Basset.

4 Circulaire de Paray du 20 février 1738. Abrégé de la vie et des vertus de notre très-honorée sœur Madeleine-Victoire de Vichy de Chamron.

& Circulaire du 23 mars 1725. Abrégé des douze..., etc.

d'autres enfin, les Damas, les Goligny, les d'Amanzé, les Varenne de Glétin, les d'Athose, les des Escures, que nous allons voir se grouper autour de la Bienheureuse; qui pouvaient tout espérer du monde si elles avaient daigné lui donner leur cœur; qui, le lui refusant, auraient pu du moins, puisqu'elles voulaient être religieuses, porter des crosses d'abbesses ou des croix pectorales de chanoinesses ; mais qui abandonnaient tout, attirées par l'humilité, la pauvreté et la ferveur de l'humble retraite que saint François de Sales et sainte Chantai venaient d'ouvrir « aux grands cœurs et aux petites santés ». On en vit même, de ces filles du grand monde, qui n'estimaient pas descendre assez, si, en se faisant religieuses, elles ne s'abaissaient pas jusqu'au rang des sœurs domestiques : Françoise-Angélique de la Mettrie, par exemple, ou Claude-Françoise Chappui, petite-fille de M. de Marselison, d'une trèsriche famille du Charolais. « Toutes les instances de ses proches ne purent l'empêcher de prendre , à Paray, le voile des sœurs converses, ni la contraindre, sur la fin de sa vie, à devenir sœur de chœur. Elle déclara qu'elle vouloit mourir sous son voile blanc '. » Précisément parce que ces jeunes filles appartenaient à de grandes familles et qu'elles avaient de grands cœurs, les épreuves du noviciat étaient étrangement fortes: cinquante ans après, le souvenir en faisait encore frémir. « Comme on n'épargnoit pas alors les épreuves, dit la sœur qui raconte l'en-

i Circulaire du 18 avril 1713.

trée en religion de Rosalie Vercbère, elle fit voir toute la générosité de son âme '. » — «Sa grande piété la fît recevoir avec joie au noviciat, est- il écrit de Françoise- Marguerite d'Athose; elle en soutint les épreuves , qui estoient fortes en ce temps-là , avec une ferveur qui lui mérita de prendre notre saint habit2. » — « Son courage intrépide, est-il écrit de Marie -Catherine du Chailloux , dévora, pour ainsi dire, toute la rigueur de ces premiers temps, et se livra à toute les ardeurs du saint amour, au milieu des épreuves rigides que l'on faisoit alors3. » — On peut dire de Catherine Heuillard qu'elle a « porté au tombeau la ferveur de son noviciat, n'ayant jamais eu d'autres reproches à lui adresser que de ce qu'elle en faisoit trop , et bien au-dessus de ses forces4 ». Des mots semblables se rencontrent à toutes les pages des manuscrits qui racontent les origines de la Visitation de Paray.

Et comment le noviciat n'aurait-il pas eu ce caractère d'austérité, de saint et généreux abandon aux rigueurs du saint amour, quand les sœurs professes ont toutes ce caractère? On en a déjà vu quelque chose. Il faudrait raconter l'histoire de chaque sœur pour donner la vraie physionomie de ce fervent et généreux monastère. Marie- Suzanne Piédenuz était un prodige d'austérité. « Toute pénétrée de la sainteté et de la grandeur de Dieu, elle

' Circulaire du monastère de Paray, 23 mars 1725.

2 Ibid.

;3 Circulaire de Paray, 1er octobre 4743.

4 Circulaire du 17 décembre 1717.

auroit voulu s'abîmer devant lui jusqu'au centre de la terre. Elle se tenoit en sa présence comme une criminelle accablée sous le poids de sa justice. Elle faisoit de rudes et sanglantes disciplines, qui n'ôtoient rien à l'ardeur de son amour, aimant ce divin Sauveur de toutes les puissances de son âme, et parce qu'elle ne pouvoit l'aimer autant qu'elle vouloit, se regardant comme une réprouvée ; état pénible qui a duré jusqu'à sa mort ». » Catherine -Augustine Marest avait pour la pénitence des attraits encore plus puissants. « Cette fille, admirable plus qu'elle n'étoit imitable dans ses mortifications, buvoit rarement du vin, ne s'approchoit presque jamais du feu, l'ardeur du divin amour lui en servant en tout temps; habillée en hiver comme en été, et ne se croyant pas même digne de porter ce qui ne pouvoit plus servir aux autres 2. » — « Dieu avoit prévenu Marie- Hyacinthe Courtin de sa sainte crainte et d'une si vive horreur du péché, qu'elle en fuyoit jusqu'à l'apparence, ce qui la pénétroit de frayeur à l'approche des sacrements. Il lui falloit des temps infinis pour se préparer à celui de pénitence, où elle ne laissoit pas d'être fort courte et claire, malgré les grands scrupules sur son office qui la dévoroient toute vive; ce qui, joint à sa grande abstinence et mortification , l'a réduite à l'étisie qu'elle a portée longtemps 3. » Marie-Charlotte Benoît était plus pénitente encore. « Son esprit fort et généreux lui fit

1 Circulaire de Paray du 15 mars 1703.

2 Circulaire de Paray, 18 avril 1713.

3 Circulaire de Paray, 23 mars 1725.

entreprendre la perfection de la manière la plus vigoureuse, ne faisant rien à demi, se sacrifiant sans ménagement , et portant la rigueur sur ellemême à un point si excessif, que sa conduite en ce point a été plus admirable qu'imitable, s'étant traitée si durement qu'elle a été contrainte, sur la fin de sa vie, de demander pardon à son corps, comme saint Bernard, craignant d'avoir abrégé ses jours. Cet état de mort continuelle nous la faisoit regarder comme un autre saint Jérôme ». » On comparait Rosalie de Farges à un autre Élie. Elle en avait l'ardeur, la pénitence. Nous la verrons passer sa vie tout entière sur le Calvaire , dans des austérités qui font frémir 2.

A cette austérité, à cette mortification qui marque d'un premier trait la physionomie des sœurs de Paray, se joignait un amour des règles qui ne fut peut-être en aucun monastère poussé à un si haut degré. Sœur Jeanne-Aimée était au moment de mourir; la supérieure la trouva tout abîmée en Dieu, tenant en main ses constitutions, et aux questions qu'elle lui adressa : « Ah ! ma mère , répondit la mourante , Notre-Seigneur m'a fait connoître que je ne puis entrer au ciel que par ces trois portes : la première est l'observation de nos saintes règles , la seconde l'amour du prochain, la troisième l'humilité 3. » Marie- Joseph Boutier, qui mourut âgée de vingt et un ans, et qui eut tant de peine à mourir si jeune,

1 Circulaire du 17 décembre 1717.

2 Circulaire du 14 mai 1743.

3 Circulaire du 17 décembre 1717.

disant : « Hélas! je ne fais que commencer à vivre, et voilà qu'il faut mourir! » pour se décider à son sacrifice, elle baisoit ses constitutions, et y Irouvoit la force de s'abandonner à la sainte volonté de Dieu '. » Marie-Hyacinthe Courtin avait toujours ses règles à la main; elle compassait dessus toutes ses actions, ne voulant « faire ni plus ni moins » , et elle avait même pris ces mots pour sa devise 2. Le zèle de la sœur Catherine- Augustine Marest pour les saintes règles l'a animée, pour ne pas dire embrasée, ne pouvant souffrir qu'on y manquât dans le moindre article; mais dans la suite Dieu lui fît comprendre qu'il y aurait plus de mérite à en modérer les mouvements. «Attachée à sa règle, ellen'entendoit rien à tous ces mystères de direction, comme elle disoit en riant. Sa règle, sa supérieure, son confesseur ordinaire, cela lui suffisoit 3. » On en dit autant de la sœur Séraphique delà Martinière, dont l'attrait principal était lamour de la vie cachée et l'exacte observance des règles, et « à laquelle tout ce qui étoit élevé et sublime étoit suspect 4 ». Et ailleurs, en parlant de la sœur de Damas de Barnay : « Tout ce qui étoit singulier et admirable n'étoit pas pour elle. :>

Il faut noter avec soin tous ces traits : cette observation exacte des règles, ce soin de compasser dessus toutes ses actions , ces devises : Ni plus ni moins , cette crainte de tout ce qui est élevé et sublime , cet

1 Circulaire du 23 mars 1725.

2 Circulaire du 17 décembre 1717.

3 lbid

4 lbid.

effroi du singulier et de l'admirable, ce doux sourire en parlant de ces mystères de direction, etc. Nous touchons là un des traits les plus frappants du monastère de Paray, et le vrai motif de cette passagère opposition que va rencontrer notre Bienheureuse, et qui a été jusqu'ici mal comprise et injustement appréciée.

Ajoutons que ces âmes si ardentes, si généreuses, si fortement attachées à leurs règles, étaient d'une humilité et d'une obéissance incroyables. « La sœur Anne-Alexis de Maréchalle étoit comme une boule de cire entre les mains de Dieu et de celles qui lui en tenoient la place; c'est ce qui faisoit qu'on la mettoit dans tous les emplois grands et petits, sans qu'elle en fût ni abaissée ni élevée, mais toujours franche, cordiale, et d'une régularité exemplaire '. » Qu;;nd on annonça à la sœur de Vichy-Chamron, qui avait brisé sa crosse d'abbesse pour entrer à la Visitation , qu'on songeait à elle pour la faire directrice, tout son corps frémit, des larmes parurent à sa paupière, et elle faillit s'évanouir2. Il en fut de même de la mère de Lévis-Châteaumorand lorsqu'il fu question de la faire supérieure. Obligée de céder, elle laissa un écrit par lequel elie demandait que, contrairement à la coutume, on n'écrivît rien sur elle, et qu'on lassât sa mémoire dans un éternel oubli s. Les sœurs n'obéirent point à cet ordre, et

1 Abrégé de la vie et des vertus de sœur Anne- Alexis de Maréchalle, petLt in-4° de lu pages.

2 Circulaire du 20 tevner 1738.

3 Abrégé de la Vie, etc.

plût à Dieu qu'elles n'eussent pas obéi davantage aux recommandations semblables que laissa la sœur Marie- Madeleine des Escures, d'abord l'amie la plus intime de la Bienheureuse; plus tard son adversaire la plus ardente, parce que, très-fervente, mais moins éclairée que notre sainte, il lui sembla que celle-ci s'écartait des règles et de l'esprit de la Visitation, au-dessus desquels elle ne mettait rien; et enfin, quand elle eut reconnu son erreur, la plus humble, la plus zélée des adoratrices du sacré Cœur et des disciples de la Bienheureuse. Regrettons aussi que les sœurs se soient conformées trop exactement aux écrits que laissèrent la sœur Angélique de Damas de Barnay, la sœur Jeanne- Françoise Chalon, la sœur de Goligny, et une foule d'autres; car, après avoir eu la passion de tout quitter pour s'ensevelir dans le cloître, elles avaient maintenant la passion d'être oubliées même du cloître.

Inutile de dire que l'amour de Dieu couronnait tant de vertus et enflammait toutes les âmes : un amour un peu craintif, il faut bien le reconnaître; un amour fort et austère à la manière du xvn° siècle, où la générosité était sans bornes, mais où la tendresse demandait à avoir plus de part. La grande dévotion de Marie- Anne Cordier était à l'immensité de Dieu, se regardant sans cesse dans cet abîme, comme un néant qui se va détruire '. Celle de Séraphique de la Martinière était pour la majesté infinie

i Circulaire du 18 avril 1713.

de Dieu, qu'elle avait sans cesse devant les yeux. Aussi travaillait-elle toujours à genoux '. Marie- Èmerentianne Rosselin était presque toujours abîmée dans la pensée de la justice de Dieu, et elle en séchait de frayeur2. Il en fut de même de Marie- Catherine du Chailloux, dont toute la vie s'est passée dans la terreur des jugements de Dieu. « Tout ce qu'elle entendoit dans les sermons ou les lectures sur les fins de l'homme, la prédestination ou la fidélité à la grâce, la frappoit si vivement qu'elle en étoit à mourir. On ne sauroit dire toutes les pénitences qu'elle a faites pour obtenir cette paix des enfants de Dieu, qu'elle eut enfin, après l'avoir achetée bien chèrement 3. »

Mais ces grandes vues, qui ont tant diminué de nos jours, qui mettaient alors dans les âmes un si vif respect pour Dieu, n'empêchaient pas l'amour. Cette sœur Séraphique de la Martinière, qui travaillait toujours à genoux, paraissait embrasée de ce feu divin que Jésus-Christ est venu allumer sur la terre. « Souvent des assauts d'amour la réduisoient au mourir. Elle s'en plaignoit tendrement à son Dieu. Je n'en puis plus, disait-elle; ménagez ma faiblesse, ou j'expirerai sous la violence de votre amour *. » Cette autre sœur, Marie-Anne Cordier, qui se voyait toujours si anéantie devant l'immensité de Dieu, avait en même temps pour lui un amour

i Circulaire du 23 mars 1725.

2 Ibid.

3 Circulaire du 1er octobre 1743.

4 Circulaire du 23 mars 1725.

si fort, si ardent que, selon son expression, elle mourait de douleur de ne pouvoir mourir d'amour '. « 0 ma mère, disait sœur Émerenlianne Rosselin, je passionne de mourir pour aller voir mon Dieu. » Et il y avait dans ses yeux, en disant ces choses, de si vives flammes, qu'on voyait bien la vérité de ce qu'elle affirmait2. Sœur Marie -Suzanne Piédenuz faisait tous les jours cent actes d'amour de Dieu*. Et les larmes venaient aux yeux en voyant sœur Catherine- Séraphique Douillet, une vénérable ancienne, demander mains jointes et à genoux aux petites novices comment il fallait s'y prendre pour aimer Dieu. « Car je languis d'amour, disait-elle, et ne puis me satisfaire4. »

Aussi les deux grandes dévotions du monastère, c'était la Croix et la sainte Eucharistie, le monument du sacrifice et le monument de l'éternel amour. Les religieuses allaient au premier pour y entretenir et y exciter cette soif d'immolation, de pénitence, d'austérité et d'humilité qui les dévorait toutes, et il n'est pas une de ces Vies où l'on ne voie que la seconde source de la piété était Notre-Seigneur au saint Sacrement. Elles y couraient comme des faméliques , se.on l'expression de nos vieux Mémoires.

On commence à voir se dessiner, si nous ne nous faisons pas illusion, la vraie physionomie du mona-

i Circulaire du 23 mars 1725.

2 Ibid.

3 Année sainte, t. V, p. 353.

4 Circulaire du 4 mai 1704.

stère de Paray. Dans sa grande œuvre de la fondation de la Visitation, le saint évêque de Genève avait eu, on se le rappelle, deux idées très -hardies, de ces idées comme en ont les génies ou les saints, qui devancent leur siècle, et qui, pour cette raison, ont mille peines à réussir. Aussi, de ces deux idées, l'une avait échoué, l'autre était toujours en péril. Saint François de Sales, d'abord, avait voulu créer des religieuses qui allassent servir les pauvres. Le siècle s'était récrié, et avait obligé le saint évêque à rétablir les grilles. Contraint de ce côté, le saint avait alors pensé à cette foule d'âmes qui, par défaut de santé, ne pouvaient pas entrer au Garmel ou chez les Clarisses, et il avait arrange un genre de vie où le recueillement, la douceur, la mortification de l'esprit, la charité aimable suppléassent aux austérités corporelles, devenues impossibles. Mais, ici encore, ce grand courant de pénitence qui honore le xvir9 siècle s'était mis en travers, et emportait une foule de Visitations. Paray était de ce nombre. Des grilles plus austères que celles qu'avait demandées saint François de Sales, des disciplines fréquentes, des jeûnes continuels, une foule de sœurs ayant à demander pardon à leur corps de l'avoir si maltraité; et avec cela le saint tremblement devant Dieu, le sentiment de son immensité, de sa grandeur redoutable; un amour très -généreux, pas assez tendre: voilà ce qu'était, en 1671, le monastère de Paray. C'était quelque chose de plus austère que ce qu'avait voulu saint François de Sales; ce n'était pas quelque chose de moins fervent»

Qu'on n'aille pas cependant s'imaginer que la tristesse habitât ce généreux monastère. C'est une observation mille fois renouvelée que, plus les règles sont sévères, plus les religieuses sont gaies. Dans les vies des sœurs qui composaient alors la Visitation de Paray, on surprend des mots aimables, spirituels, quelquefois plaisants. On s'aimait beaucoup. Il n'est presque pas une de ces religieuses dont on ne dise que c'était « une bonne amie » , une des meilleures amies que l'on pût trouver 2 , une âme sincère et franche dans l'amitié3 » ; qu'elle avait « le cœur royal * ; le cœur noble et libéral 5 , le cœur très- sensible à l'affection, avec des reconnoissances infinies pour les moindres services6 ». On célèbre sur tous les tons leur amabilité, leur gaieté, leur douceur, leur empressement à faire plaisir, leurs reparties vives et spirituelles , leurs beaux talents en tous genres7. « Marie-Thérèse Basset, fille du maire de Roanne , entendoit si bien les affaires, que messieurs nos avocats en étoient surpris. Elle nous a été très -utile dans le soin des papiers, et sa belle et bonne plume nous a été d'un secours merveilleux. C'est elle qui, entrant au monastère, y apporta une bibliothèque si bien fournie en toutes

1 Circulaire du 23 mars 1725.

2 Ibid.

3 Circulaire du 1er novembre 1715.

4 Circulaire du 8 mars 1701.

5 Circulaire du 17 décembre 1717.

6 Circulaire du 7 juillet 1743.

? Voir toutes ces différentes Circulaires, et celles que nous avons citées déjà ou que nous allons citer.

choses, que ce nous fut un présent considérable !. » Sœur Marie-Catherine du Chailloux n'avait pas une moins bonne plume. C'est elle qui a écrit les Annales du monastère de Paray ; « ce qui l'immortalisera parmi nous 2. » Sœur Alexis de Mareschalle faisait des vers charmants. « Elle avoit une certaine allégresse qui reluisoit sur son visage, et qui passoit jusqu'à sa conversation, qui fut toujours gaie et saintement joyeuse, composant des couplets de chanson trèsagréables, pour s'animer à une ferveur toujours nouvelle3. » Sœur Marie-Suzanne Piédenuz faisait mieux encore. « Elle a composé un grand nombre de poésies et de cantiques. Elle mit en vers le psautier de la sainte Vierge, de cent cinquante psaumes, composé par saint Bonaventure *. » Madeleine-Victoire de Vichy-Chamron cultivait aussi la poésie, « passant le temps si agréablement dans sa cellule, qu'elle le trou voit toujours trop court, bien loin de s'y ennuyer, composant des cantiques spirituels pleins d'esprit et de ferveur. » On a conservé quelques-unes de ces poésies qui se faisaient alors au monastère de Paray. Elles ne sont pas inférieures à celles qu'a citées M. Cousin, et que composaient à la même époque MUe de Bourbon, Mlle de Rambouillet, Mlles de Bouteville et de Brienne, au château de Chantilly s. Notre Bienheureuse va bientôt se mêler à ce chœur

i Circulaire du 17 décembre 1717 : voir sa Vie très-détaillée.

2 Circulaire du 7 juillet 1743.

3 Circulaire du 9 mars 1733.

4 Année sainte, t. V, p. 353.

6 Cousin, La Jeunesse de Mme de Longueville, p. 217.

de voix douces et pures, et cette enfant de la campagne laissera échapper des accents comme ceux-ci :

Je suis une biche harassée, Qui cherche Fonde avec ardeur :

La main du chasseur m'a blessée; Son dard a percé jusqu'au cœur.

Voici maintenant une artiste. Marie-Anne Gordier avait couvert le monastère de ses peintures. Tantôt prenant le pinceau elle-même, et peignant dans la chapelle de la Sainte- Vierge « le lambris azuré et parsemé d'étoiles d'or, qui fait un joli effet ». Tantôt, inspirant les peintres, les sculpteurs, leur fournissant des idées, « n'étant pas permis d'avoir plus d'adresse et l'idée plus juste qu'elle avoit, dont les ouvriers même les plus habiles étoient charmés. Elle fît faire le retable du grand autel, et en donna l'idée à un très -habile sculpteur; elle fît faire aussi des images en taille-douce qui représentoient les mystères de la Passion, pour mettre dans une allée qui va à l'infirmerie, avec un calvaire au fond. Et, enfin, elle fît peindre tout autour de la chapelle de la Sainte-Vierge les mystères de sa vie ». » Mais elle n'eut pas la joie de peindre la chapelle du Sacré- Cœur. Soit qu'elle fût souffrante alors, soit pour d'autres raisons, cet honneur fut donné à Marie- Nicole de la Faige des Claines, qui, née dans une grande famille, ayant reçu une brillante éducation, avait peut-être une plus belle main. C'est elle en-

1 Circulaire du 18 avril 1713.

core, Marie des Claines, qui peignit la première chapelle du Sacré-Cœur ». Une autre sœur, Françoise- Éléonore de Vichy-Chamron, réussissait si bien aux petits pastels, « que ceux qui sortoient de ses mains, après avoir été admirés de Mgr le cardinal de Bouillon, étoient envoyés par ce prince, non-seulement à Paris aux princesses ses parentes, mais encore à notre saint-père le pape Clément XL Son Altesse Éminentissime nous a, en effet, assuré que le bréviaire de Sa Sainteté en étoit rempli, et qu'elle en louoit beaucoup la délicatesse 2. »

Pendant que les unes charmaient ainsi les loisirs du cloître et échauffaient leurs cœurs par de pieuses poésies et de gracieuses peintures, les autres tenaient l'aiguille; et, moitié par esprit de religion pour orner les saints autels, moitié par pénitence afin de vivre dans le travail, et plus tard, après la peste, par nécessité pour subvenir à leurs besoins, se montraient artistes encore, et faisaient des merveilles. Françoise-Marguerite d'Athoze « étoit des plus habiles aux dentelles d'or et d'argent que nous faisions alors pour un marchand de Lyon 3 ». Quand la sœur Madeleine de Vichy-Chamron prit le voile, « elle étoit vêtue d'un habit magnifique d'une moire d'argent couleur de cerise, doublée d'une autre aussi d'argent, qui fut son présent d'autel. Elle broda ensuite, avec ses chères sœurs, en or et en argent; et elles y ont si bien réussi, qu'elles ont fait nos deux

i Année sainte, t. IX, p. 727.

2 Vie et Œuvres, t. I, p. 482.

'•i Circulaire du 23 mars 1725.

plus beaux ornements ». » La sœur de Vichy-Chamron avait pour amie et pour rivale, dans ce genre de travail, Catherine- Augustine Marest, « qui employoit son temps et son adresse, qui étoit extrême, à faire des dentelles de point à la reine pour en garnir les aubes et les surplis. Elle étoit singulièrement habile aussi à faire des dentelles d'or et d'argent pour des marchands de Lyon , et tel fut le gain qu'on retira de son travail, qu'on eut de quoi faire bâtir la chapelle de Saint- François-de- Sales qui est dans l'église 2. » On vantait les belles tapisseries de la sœur Marie-Catherine du Chailloux, quand elle était jeune religieuse; car plus tard son humilité la porta à demander, et elle obtint à force d'instances la permission de faire vœu de rester toujours à la cordonnerie, où, de cette même main qui avait rédigé les Annales du monastère, elle fît pendant quatorze ans des souliers 3. C'est le même sentiment d'humilité qui fit abandonner à Madeleine de Vichy- Chamron ses broderies en or et en argent, pour aller s'enfermer à la fabrique de drap que les sœurs de Paray établirent chez elles, afin de subvenir aux besoins de leur monastère, ruiné par la peste. Elle y passa plusieurs années, « faisant des ceintures à un petit métier, et les trames pour couvrir l'étoffe à un rouet. » Et comme Mme de Maulvrier s'étonnait de voir une

1 Circulaire du 20 janvier 1738. Ces beaux ornements n'ont pas péri. Restaurés splendidement, ils ont servi aux fêtes de la béatification.

2 Circulaire du 17 décembre 1717.

•'i Circulaire du 7 juillet 1743.

fille de sa naissance dans un emploi si rabaissé, elle lui fit cette belle réponse que c'était encore trop d'honneur pour elle l. Elle avait eu dans ce métier, pour guide et pour maîtresse, la sœur Anne-Alexis de Mareschalle, qui l'avait appris la première d'un faiseur d'étoffes et de sa femme, tous deux trèsgrossiers, « et desquels elle souffrit beaucoup pour apprendre à filer à la roue et à tisser les étoffes; mais rien ne put la rebuter, ayant à cœur de fonder cette draperie, et y ayant consacré dix-sept ans2. » Notons encore, parmi celles qui se dévouèrent à cette œuvre si laborieuse et si cachée, Catherine- Augustine Marest, si habile à faire des dentelles de point à la reine. Elle resta de longues années à la draperie, « tournant sa grande roue avec un recueillement qui donnoit de l'édification , et une force que nulle fatigue ne pouvoit abattre, se regardant comme l'âne de la maison, ainsi que l'appeloit en riant la mère Greyfié ; non qu'elle manquât d'esprit , ayant la repartie la plus vive et la plus spirituelle, et le jugement des meilleurs, mais par les travaux dont elle s'accabloit 3. »

Enfin, n'oublions pas une bonne sœur convcse , Lazare Dusson, qui des premières comprendra plus tard la Bienheureuse et mettra à son service l'ardeur généreuse de son âme et l'originalité piquante de son caractère. Née à Couches, près d'Autun, en pays à moitié protestant, elle devait à cette circonstance

1 Circulaire du 20 février 1738.

2 Circulaire du 23 mars 1725.

3 Circulaire du 17 décembre 1717.

une forte éducation religieuse avec une grande énergie de foi. « Elle apprit de bonne heure, disent les vieux Mémoires, à faire oraison d'une manière aisée et cordiale, qui étoit sans façon, sans scrupule, ayant l'esprit juste, mâle et très- sensé. Elle étoit fort décidée et avoit l'air aisé et sûr en tout ce qu'elle faisoit. Elle alloit même sans cérémonie à la chasse avec ses frères et tiroit si bien du fusil , qu'elle nous a été dans la suite comme une sauvegarde, le tirant dans notre enclos lorsqu'on appréhendoit les voleurs; cet exercice, ne lui étant pas ordinaire, n interrompait point ses exercices spirituels... Elle étoit savante dans les choses divines, et , quoiqu'elle n'eût jamais lu la sainte Bible qu'une seule fois, sa riche mémoire ne lui en avoit presque pas fait perdre un passage. Tous les jours elle nous disoit à l'assemblée une retenue du saint Évangile, ou des hymnes de l'Église, qu'elle savoit toutes par cœur en beaux vers ; elle avoit un goût particulier, les disant dans son lit lorsqu'elle ne pouvoit dormir. G'étoit une âme généreuse et qui ne craignoit rien lorsqu'il s'agissoit des intérêts de Dieu. Elle auroit défié un tyran1.

Il faut ajouter, pour avoir la vraie et complète physionomie du monastère de Paray, que dès les premiers jours un pensionnat s'y établit, où les grandes familles du Gharolais, du Maçonnais, de l'Autunois, se hâtèrent d'envoyer leurs filles; heureuses de les confier à des femmes comme la mère de

1 Abrégé de la vie de noire chère sœur Lazare Dusson. Ms. Archives de Paray-le-Monial.

Lévis-Ghâteaumorand, la sœur Marie-Catherine du Ghailloux, Ja sœur de Vichy-Chamron, la sœur d'Athoze, la sœur de Damas , la sœur de Coligny, et tant d'autres, si pieuses, si distinguées par l'esprit et par le cœur, et qui, en abandonnant le monde, n'en avaient pas répudié les charmes et en avaient conservé les talents. Nous ne citerons qu'une seule de ces jeunes filles, confiées aux religieuses de Paray : Marie- Madeleine de Chaugy, que sainte Chantai y trouva lors de sa dernière visite , qu'elle emmena avec elle à Annecy, et qui devint plus tard, on le sait, une si grande religieuse et un si brillant écrivain.

Voilà le monastère de Paray. C'était un des plus fervents de l'ordre et des plus généreux. On l'appelait « le cher Paray ». On disait qu'il était « le Thabordes supérieures », à cause de la douce union et de la parfaite obéissance des sœurs. Dieu visiblement bénissait cette maison, mais on n'en savait pas encore les raisons mystérieuses. Enfin, quand tout fut prêt, le 25 mai 1671 , « les portes du sanctuaire s'ouvrirent, et le Roi d'amour, entrant dans le cher Paray, y introduisit sa bien-aimée ». »

Marguerite avait alors vingt-trois ans; et quoiqu'aucun portrait un peu authentique ne nous ait été laissé d'elle, on peut essayer d'entrevoir sa vraie physionomie. Elle était de taille moyenne, un peu au-dessus de l'ordinaire. Sa constitution était déli-

l Abrégé de la vie et des vertus de notre très-verlueuse mère Marguerite -Hiéronyme Hersant, supérieure du monastère de Paray. [Année sainte, t. I, p. 742.)

cate. Elle avait une figure expressive, des yeux doux et clairs, l'air fort gai ', l'humeur agréable 2. Avec cela, beaucoup d'esprit, un jugement solide, fin et pénétrant, une âme noble, un grand cœur 3. Toute sa physionomie portait l'empreinte de la plus vive piété. Mais elle n'avait pas encore « ce recueillement incomparable4, cet extérieur doux et humble 5, cet air rabaissé jusqu'au centre de son néant6 », qui depuis ont été si célèbres.

Les sœurs lui firent cet accueil maternel et tendre que trouve toute jeune fille qui s'arrache à sa famille et arrive brisée au couvent. On l'entoura de prévenances et d'affection; mais nulle ne se douta du trésor dont Dieu venait d'enrichir l'humble monastère de Paray.

i Visite faite au parloir à la Bienheureuse, par le P. Leau, de la Compagnie de Jésus. (Vie de la Bienheureuse, par le P. Daniel, p. 352.)

2 Déposition de la mère Greyfié.

3 Vie de la Bienheureuse, par le P. Croiset.

4 Déposition de la sœur Anne-Alexis de Mareschalle.

s Visite faite au parloir par les PP. de Vilhtte et Croiset. 0 Circulaire de la Visitation de Paray, 23 mars 1725.

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