‹ Histoire de la bienheureuse Marguerite-MarieChapitre 8 sur 58 · JUIN 1671 — 6 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

JUIN 1671 — 6 NOVEMBRE

Ecee venio ad te quem amavi , quem quœsivi , quem semper optavi.

Voici que je viens à vous que j'ai aimé, que j'ai cherché, que j'ai toujours désiré. (Brev. Rom., Ant. de S'« Agnès.)

La première parole que la vénérable mère Thouvant adressa à la Bienheureuse, au lendemain de son entrée à Paray, est restée célèbre. Comme celleci, embrasée du désir de se donner toute à Dieu, venait en demander les moyens à sa maîtresse, et la priait en particulier de lui enseigner le secret de faire oraison : « Allez, lui dit celle-ci, mettez -vous devant Dieu, comme une toile d'attente devant un peintre. » Parole immense dans sa brièveté et où se

trouve tout le secret de l'oraison '. S'agenouiller aux pieds de Noire-Seigneur, le contempler, laisser sa sainte image se dessiner devant nos yeux ou plutôt s'imprimer en nous; pour cela lui présenter une âme simple, pure, recueillie, comme ces belles plaques d'argent sur lesquelles, grâce aux découvertes de la science moderne, notre image s'imprime toute seule: voilà la vraie méthode. La Bienheureuse alla donc se prosterner en silence aux pieds de Notre -Seigneur; et « d'abord que j'y fus, dit -elle, mon souverain Maître me fît voir que mon âme étoit cette toile d'attente sur laquelle il vouloit peindre tous les traits de sa vie souffrante, qui s'est écoulée dans l'amour, le silence et le sacrifice, jusqu'à sa consommation; mais que, pour faire cette impression, il falloit d'abord qu'il la purifiât de toutes les taches qui lui restoient, tant de l'affection aux choses terrestres que de l'amour de moi-même et de la créature, pour lesquelles j'avois beaucoup de penchant * » . A partir de ce moment, Marguerite sentit s'allumer en elle un si ardent désir de souffrir qu'elle n'en avait plus de repos. Son unique pensée était de sa-

1 Ce mot : une loile d'attente, était un mot très-usité à Paray, et appartenant aux plus anciennes traditions de la maison. En 1628, une des six premières religieuses fondatrices étant tombée malade et souffrant d'horribles douleurs , on l'entendit qui criait : « 0 douce main de mon époux, crayonnez, crayonnez! » La supérieure lui demanda ce qu'elle voulait dire : « Ma mère, répondit-elle, c'est que je me tiens aevant Dieu comme une toile d'attente devant un peintre. Je le supplie de crayonner en moi l'image parfaite de mon Jésus crucifié. » (Année sainte, t. X. p. 181.)

2 Mémoire, p. 313.

voir comment elle pourrait se crucifier assez pour un Dieu qui s'était laissé crucifier pour elle. Vainement elle avait gardé inviolable la robe blanche de son baptême; vainement elle avait fait vœu de virginité à l'âge de trois ans et l'avait renouvelé à seize; vainement à vingt- trois ans elle avait mis entre elle et le monde les grilles infranchissables d'un couvent; ce n'est pas assez pour l'amour plus grand qui s'allumait en elle. Sa vie, si pure cependant, lui faisait horreur. Elle eût voulu la laver dans ses larmes, la baigner dans son sang, poursuivre dans ses veines les derniers restes du péché. 0 larmes de Marguerite! fouets sanglants! verges vengeresses! soif inextinguible d'humiliation et de pénitence! saintes industries pour laver, purifier, embellir son âme et la préparer à la venue de l'Époux! comment vous peindrai-je? Il fallut que saint François de Sales intervînt pour mettre des bornes à l'ardeur de la jeune postulante. Un jour, en souriant, il avait dit à ses filles réunies que si elles oubliaient l'esprit de modération et de douceur dans lequel il voulait qu'elles vécussent pour se jeter dans des austérités contraires à leurs règles, il reviendrait faire tant de bruit dans leurs cellules, qu'il leur ferait bien comprendre qu'elles contrevenaient à sa volonté. Marguerite en sut quelque chose. « Mon bienheureux père, dit-elle, me reprit si fortement d'outre-passer en ce point les limites de l'obéissance que jamais depuis je n'ai eu le courage d'y retourner. — Eh quoi! ma fille, me dit-il, penses-tu plaire à Dieu en dépassant les limites de l'obéissance? C'est elle

et non la pratique des austérités qui est le soutien de cette congrégation '. »

Mais si saint François de Sales dut intervenir pour modérer cette soif d'immolation et de pénitence qui s'éveilla, plus forte que jamais, dans le cœur de Marguerite le jour où elle franchit la porte du couvent, il n'eut qu'à bénir et à encourager en elle un autre désir qui apparut en même temps : celui de se jeter à corps perdu, comme elle disait, danb l'obéissance, dans l'humilité, dans le mépris d'elle-même, et d'atteindre, autant qu'elle le pourrait, toute la perfection de son saint institut. Être une moitié de religieuse lui faisait horreur. Et ce n'est pas la peine, en effet, de quitter le monde pour si peu ! On appelait alors les filles de saint François de Sales les saintes Maries. Elle résolut d'être dans la force du terme une sainte Marie. Nous verrons bientôt si elle y a réussi.

Deux mois s'écoulèrent dans ces pensées, au bout desquelles on lui donna le saint habit. C'était le 25 août 1671 , jour de saint Louis. Elle en a rédigé elle-même et écrit de sa main l'acte sur le registre des prises d'habit.

« Je, Marguerite Alacoque, fille de feu sieur Claude Alacoque et de demoiselle Philiberte Lamyn, mes père et mère, âgée de 23 ans, de mon plain gré et du consentement de ma Mère, après avoir demeuré deux mois en la maison de céans, veu et considéré les Reigles et exercisces d'icelle, ay volon-

i Mémoire, p. 314.

tairement demandé d'estre receue à l'habit au Rang des Sœurs choristes de cette Congrégation; lequel j'ay obtenu par la grâce de Dieu, ayant avec l'habit changé de nom et receu celuy de Marguerite-Marie, ce jourd'hui 25 aoust 1671.

« Sœur Marguerite-Marie Alacoque. »

Nul autre détail ne nous a été conservé sur la cérémonie, si ce n'est que deux de ses compagnes de noviciat ont déposé que son visage resplendissait de modestie, d'humilité, et qu'une lumière joyeuse apparaissait sur tous ses traits *. Faible indice de ce qui se passait au fond de son cœur; car, en ce jour- là même, Notre -Seigneur se montra à elle comme le véritable amant de son âme, celui qu'elle avait préféré à tout, et qui aussi la dédommagerait de tout ce qu'elle avait quitté pour lui. « Mon divin Maître, dit- elle, me fit voir que c'étoit là le temps de nos fiançailles, et qu'à la façon des amants les plus passionnés , il me feroit goûter ce qu'il y avoit de plus doux dans la suavité des caresses de son amour. Et en effet, ajoute la Bienheureuse, elles furent si excessives qu'elles me mettoient souvent toute hors de moi-même, et me rendoient incapable d'agir. Cela me jetoit dans une si profonde confusion que je n'osois plus paraître 2. » Des torrents de larmes coulaient de ses yeux. D'autres fois son visage devenait étincelant comme un astre. La plu-

i Procès de 1715. Déposition de la sœur Contois. 2 Mémoire, p. 314.

part du temps elle était absorbée, comme s'il n'y eût plus eu que son corps sur la terre. Si bien que les sœurs commencèrent à s'étonner et à se dire : Qu'est-ce donc que cette petite novice! et que se passe-t-il en elle?

Ce qui se passait en elle, personne ne le sut alors, et ce n'est que bien longtemps après que l'obéissance, plus forte que l'humilité, lui arracha le secret des merveilles dont elle se vit honorée dès les premiers jours1. Elle eut, en effet, à peine pris l'habit qu'elle reçut de Dieu une grâce extraordinaire, et très-rare dans l'histoire de la sainteté. Notre-Seigneur commença à lui apparaître, non pas de temps en temps, de loin en loin, comme on le voit dans la vie de sainte Catherine de Sienne ou de sainte Thérèse, mais d'une manière continue et permanente2. « Je le voyois, dit-elle, je le sentois proche de moi; je l'entendois beaucoup mieux que si c'eût été avec mes sens corporels, par lesquels j'aurois pu me distraire pour m'en détourner; mais je ne pouvois mettre d'empêchement à cela , n'y ayant rien de ma participation. » Elle ajoute : « Il m'honoroit de ses entretiens quelquefois comme un ami , ou comme un époux passionné d'amour, ou comme un

1 Mémoire de la mère Greyfiè sur la vie et les vertus de noire vertueuse sœur Marguerite- Marie. Ce mémoire, d'une trentaine de pages, est très-précieux. Nous le citerons souvent.

2 II semblerait à la première vue que cet admirable privilège ne fut conféré à la Bienheureuse qu'après sa profession. Elle ne le raconte, en effet, qu'à ce moment. Mais en deux autres endroits elle dit expressément qu'elle en jouissait déjà auparavant.

père blessé d'amour pour son enfant unique et eu d'autres qualités '. »

Il y avait dans ce rare et merveilleux privilège,, dans cette divine présence, moins vue que sentie, mais continuelle et pénétrante, deux aspects divers et comme deux pôles queNotre-Seigneur lui montrai I tour à tour. Marguerite-Marie, ne sachant comment les définir, les appelait l'un la sainteté de justice,' l'autre la sainteté d'amour. Le premier, la sainteté de justice, la faisait frissonner de stupeur à la vue de cette majesté infinie. Il lui imprimait je ne sais quel sentiment d'anéantissement qui lui faisait désirer de se cacher dans l'abîme de son néant. Elle n'osait plus se tenir qu'à genoux devant cette majesté redoutable. Une foule de témoins, entendus au procès de canonisation, ont déposé que, quand elle était seule, travaillant, lisant, écrivant, elle le faisait toujours les deux genoux en terre, comme accablée de respect devant la présence d'un être invisible. « Elle étoit si unie à Dieu, dit la sœur- Marie -Nicole de la Faige, que soit au travailler, à écrire, à lire, elle étoit toujours à genoux avec un tel recueillement qu'on eût dit qu'elle étoit à l'église; ajoutant ladite déposante qu'elle l'a vue plusieurs fois trois ou quatre heures de suite dans la même position, à genoux, immobile, comme absorbée en Dieu, et qu'elle l'a trouvée toute baignée de larmes :. » — « J'ai été souvent témoin, dit la sœur

2 Procès de 1715. Déposition de la sreur Marie-Nicole de la Faige des Claines.

Marie Chevalier de Montrouan, ursuline, ancienne élève de la Visitation de Paray, qu'elle travaillent toujours à genoux, et son recueillement étoit tel que la curiosité m'a souvent poussée à la regarder longtemps, et à inviter mes petites compagnes à la venir voir; ce qu'elles faisoient, sans que celle-ci s'en aperçût, tant elle étoit absorbée en Dieu '. » — « Cette union à Dieu, dit un autre témoin, étoit telle qu'on eût dit qu'elle persévéroit jusque dans le sommeil 2. »

Mais travailler à genoux par respect pour cette majesté infinie qui l'accompagnait partout, n'était en Marguerite que le moindre des effets de la sainteté de justice. Elle aurait voulu s'anéantir devant elle et que toutes les parties de son être fussent détruites; car elle n'en voyait aucune qui fût pure. Ne pouvant les anéantir, elle s'efforçait au moins de les mettre dans l'immolation et le sacrifice. « Si on ne lui eût arraché les verges des mains, dit la mère Greyfié , elle se seroit mise à chaque instant toute en sang 3. »

Voilà ce que produisait la vue de ce qu'elle appelle la sainteté de justice. Si de là Notre-Seigneur la faisait passer à la vue de la sainteté d'amour, c'était comme s'il eût allumé devant elle un astre mille fois plus ardent. On peut supporter la vue de la justice et de la majesté divines; nul ne supportera jamais la

i Procès de 1715. Déposition de la sœur Marie Chevalier de Montrouan.

2 Ibid. Déposition de la sœur Contois.

s Mémoire de la mère Greyfié.

vue de l'amour infini. Déjà être aimé sur terre; être aimé par un être noble, élevé, délicat, distingué; être aimé avec fidélité, avec dévouement : quel enchantement! Mais être aimé par Dieu! et aimé jusqu'à la folie ! Marguerite fondait d'amour à cette pensée. Et comme autrefois saint Philippe de Néri, comme saint François Xavier, elle disait à Dieu : « Suspendez, ô mon Dieu, ces torrents qui m'abîment, ou étendez ma capacité pour les recevoir ». »

Notre-Seigneur ne se contentait pas d'accompagner ainsi partout la jeune novice, dardant tour à tour sur elle les rayons de sa justice et ceux de son amour, il lui apparaissait de temps en temps d'une manière visible. Il lui parlait; il l'encourageait dans ses peines; il la consolait dans ses sacrifices; il la reprenait dans ses fautes. Un jour qu'elle s'était laissée aller à je ne sais quelle négligence : « Apprends, lui dit -il, que je suis un maître saint et qui enseigne la sainteté. Je suis pur et ne puis souffrir la moindre tache. » Et il lui dit cela d'un tel ton qu'il n'y a pas de douleurs et de supplices qu'elle n'eût préférés*. « Une autre fois, dit- elle, m'étant laissée aller à quelque mouvement de vanité en parlant de moi, ô Dieu! combien de larmes me causa cette faute! car, lorsque nous fûmes seul à seule, il me reprit d'un visage sévère : « Qu'as-tu, ô poudre et cendre, de quoi te pouvoir glorifier, puisque tu n'as rien de toi que le néant? Et afin

1 Mémoire de la mère Greyfié, p. 317.

2 Mémoire, p. 323.

que tu ne puisses oublier ce que tu es, je t'en veux mettre le tableau sous les yeux. » Et aussitôt il me fit voir un raccourci de ce que je suis; ce qui me surprit si fort, avec tant d'horreur de moi-même, que, s'il ne m'avoit soutenue, j'en serois pâmée de douleur. C'étoil là le supplice dont il punissoit en moi les moindres mouvements de vaine complaisance; ce qui m'obligeoit quelquefois à lui dire: ( 0 mon Dieu, hélas! ou faites-moi mourir, ou cachez -moi ce tableau; je ne peux vivre en le voyant. Car ce tableau imprimant en moi des désirs de haine et de vengeance contre moi-même, et l'obéissance ne me permettant pas d'exécuter les rigueurs que cela me suggéroit, je ne peux exprimer tout ce que souffrois '. »

Si sévère toutefois que lût Notre -Seigneur pour les fautes contre la vertu de religion , pour les manquements de respect devant le saint Sacrement, pour les défauts de droiture, de pureté d'intention, d'humilité, rien n'égalait son inflexible sévérité quand il s'agissait de fautes contre l'obéissance. Les plus grandes vertus , en dehors de celle-ci , devenaient des crimes; les plus violents sacrifices, des fruits corrompus, dignes de sa colère. « Tu te trompes, lui disait-il , en pensant me plaire par ces sortes d'actions et de mortifications. J'agréerois plutôt qu'une âme prît ses petites commodités par obéissance, que de s'accabler d'austérités et de jeûnes par sa propre volonté2. » Tout cela, Notre -Seigneur le lui dit si

i Mémoire, p. 330.

2 lbid., p. 324.

souvent, si nettement, avec de tels termes , sous des images si saisissantes, « que je me résolus, dit-elle, de mourir plutôt que d'outre-passer tant soit peu les limites de l'obéissance l. »

Ainsi, tendre et bon pour cette âme, comme il l'est envers toutes les âmes, montrant seulement un peu plus son action parce que celle-ci était destinée à une grande et périlleuse mission, Notre-Seigneur la formait lui-même, lui faisait gravir rapidement les premiers degrés de la perfection, et la mettait peu à peu en état de recevoir, dans l'humilité et le plein oubli d'elle-même, les plus divines communications. « Rien ne m'étoit difficile, écrit-elle, parce qu'il tenoit encore en ce temps toute la rigueur de mes souffrances absorbée dans la douceur de son amour. Je le suppliois souvent de retirer de moi cette douceur, pour me laisser goûter les amertumes de ses angoisses et de ses agonies. Mais il me répondoit de me soumettre à sa conduite, et que je verrois plus tard combien il étoit un sage et savant directeur, qui sait conduire les âmes, quand elles s'abandonnent à lui en s'oubliant elles-mêmes2. »

Cependant, tandis que ces choses se passaient dans l'âme de la Bienheureuse, les sœurs, qui ne voyaient que l'extérieur, commençaient à s'étonner et à s'alarmer. Vainement l'humble novice s'efforçait de cacher les grâces dont elle était comblée; ces grâces transpiraient au dehors. Ce qui étonnait

( Mémoire, p. 324.

2 Ibid., p. 325

davantage les sœurs, ce n'étaient pas seulement ces longues heures qu'elle passait à genoux dans la chapelle ou dans sa cellule, ce visage lumineux, ces yeux pleins de larmes; c'était une sorte d'absorption dont il fallait sans cesse la tirer. Tout lui tombait des mains. Elle oubliait tout. La pauvre fille avait l'âme dans le ciel; elle s'entendait assez mal à se gouverner sur la terre.

Les supérieures étaient encore plus inquiètes que les sœurs; et, dès les premiers jours, la maîtresse des novices, la mère Thouvant, crut devoir déclarer à la Bienheureuse que toute cette manière de faire n'était pas l'esprit de la Visitation , et que si elle ne s'en retirait pas, on ne la recevrait pas à la profession '.

Cette parole jeta Marguerite dans une grande désolation , et elle essaya de renoncer à ce genre de vie. Mais comment faire? « Cet Esprit, dit-elle, avoit déjà pris un tel empire sur le mien, que je n'en pouvois plus jouir, non plus que de mes autres puissances, que je sentois absorbées dans lui2. »

Ce que la vénérable mère Thouvant désirait, et ce qu'il était juste de demander à la Bienheureuse, si jeune et qui pouvait être encore si inexpérimentée, c'était de renoncer à toutes ces lumières extraordinaires, et de suivre pour l'oraison le chemin simple que l'on enseignait à toutes les novices, La Bienheureuse n'hésitait pas à obéir, mais tous

i Mémoire, p. 314.

2 Ibid., p. 20.

ses efforts étaient impuissants. « Je faisois, dit-elle, tous mes efforts pour m'appliquer à suivre la méthode d'oraison que l'on m'enscignoit avec les autres pratiques; mais rien n'en demeuroit dans mon esprit. J'avois beau lire mes points d'oraison; tout s'évanouissoit, et je ne pouvois rien apprendre ni retenir que ce que mon divin Maître m'enseignoit. Ce qui me faisoit beaucoup souffrir, car on détruisoit autant, que possible toutes ses opérations en moi, et je combattois contre lui autant que je pouvois ». » C'était la lutte de Jacob contre l'ange. Elle en sortait brisée, meurtrie, mais gagnant de plus en plus le cœur de sa maîtresse par son admirable obéissance.

Pour l'aider dans cette œuvre, et pour vaincre, s'il était possible, cet état d'absorption qui était ce que la communauté commençait à remarquer le plus, on la confia, comme aide, à la sœur Catherine-Augustine Marest, infirmière, avec ordre de la faire travailler beaucoup et de ne pas lui laisser un moment de repos. C'était une sœur merveilleusement choisie pour une pareille œuvre que cette sœur Marest. Elle était « incomparable en force de corps et d'esprit »; toute portée à l'action, trèspeu à la contemplation; elle ne se souciait nullement de tous ces mystères de direction, comme elle disait agréablement; ne connaissant que sa règle, rien de plus, rien de moins; mais élevant l'observation de cette règle, quand il le fallait, jusqu'à

i Mémoire, p. 320.

l'héroïsme; avec cela, un amour de Dieu, non pas tendre ni contemplatif, mais chaud et ardent; une vraie Marthe, et voilà qu'on lui associait une Marie! Il arriva ce qu'on lit dans l'Évangile. Marthe se plaignit de Marie, ravie, malgré elle, à de saintes extases, et retombant sans cesse de l'action qu'on voulait lui imposer dans le doux sommeil de la contemplation '. A peine si on permettait à la Bienheureuse d'entrer au chœur pour entendre la lecture du sujet d'oraison ; puis on la faisait sortir pour aller balayer les corridors, nettoyer les cellules, sarcler le jardin; et quand, accablée d'ouvrage, soupirant après l'oraison qu'elle n'avait pu faire, elle venait demander à sa maîtresse le temps de la reprendre, celle-ci la réprimandait fortement, lui disant qu'il était étrange qu'elle ne sût pas faire oraison en travaillant; et elle la renvoyait à d'autres ouvrages encore plus fatigants.

Mais on avait beau faire. Notre-Seigneur, qui s'était emparé de cette âme. y régnait en maître, et, en dépit de tous ces obstacles, il l'enivrait de délices. Errant dans les corridors, un balai à la main, pendant que toutes les sœurs étaient doucement agenouillées au pied des saints autels, elle avait toujours devant les yeux l'objet invisible de son amour, Elle le contemplait, elle l'écoulait; elle vivait sous le charme d'une vision perpétuelle qui la faisait jouir de son céleste époux. Elle chantait, en travaillant :

i Circulaire du 17 décembre 1717. — Année sainte, t. II, p. 242.

Plus on contredit mon amour, Plus cet unique bien m'enflamme!

Que l'on m'afflige nuit et jour, On ne peut l'ôter à mon âme.

Plus je souffrirai de douleur, Plus il s'unira à mon cœur ' !

Cependant l'anniversaire de la prise d'habit de Marguerite approchait (25 août 1672), et on ne l'avait pas appelée à la sainte profession. L'embarras croissait tous les jours. On admirait toutes ses vertus : son humilité, qui était sans bornes; son obéissance et son amour des règles , d'autant plus frappants qu'elle semblait emportée dans des voies plus extraordinaires; sa charité, qui la mettait au service de toutes les sœurs. Elle était bien peu adroite dans les choses matérielles; mais elle était si bonne, si empressée, que même en la remerciant de services qu'elle rendait si mal, on était touché de son bon cœur. La mère Hersant déclarait tout haut qu'elle était appelée à une extraordinaire sainteté2, et deux ou trois actes venaient de montrer qu'elle était capable des plus héroïques sacrifices. Une fois, par exemple, vis-à-vis d'une répugnance naturelle, elle avait lutté jusqu'à s'évanouir; et une autre fois, comme elle s'était tendrement attachée à une de ses compagnes du noviciat, avertie intérieurement que cette douce liaison contristait l'amour jaloux de son divin maître, elle résolut d'en retirer son cœur. II lui fallut trois mois de luttes, tant elle était naturelle-

i Mémoire, p. 315.

2 Procès, p. 71.

ment affectueuse; mais elle triompha sur ce point comme sur l'autre; car ni répugnances ni sympathies n'étaient capables de l'arrêter. Rien n'était trop grand pour la grandeur de son courage. Et néanmoins, bien que ce soit l'usage à la Visitation que la profession ait lieu un an et un jour après la prise d'habit, le 25 août 1672 s'écoula sans que Marguerite eût le bonheur de prononcer ses saints vœux.

« J'ai appris de plusieurs sœurs anciennes, dit un des témoins, que sa profession ne fut différée qu'à cause de ses voies extraordinaires, car du reste on la tenoit pour une sainte *. » — « J'ai entendu dire à la supérieures à la maîtresse des novices qui conféraient ensemble sur la Bienheureuse, dit la sœur Jeanne-Marie Contois, qu'elle seroit un jour une sainte, mais qu'il y avoit en elle quelque chose de si extraordinaire, que peut-être elle n'éloit pas faite pour demeurer à la Visitation *. » — « La Vénérable, dit un troisième témoin, fut, pendant son noviciat, un exemplaire de toute ferveur. Tout le monde en avoit une opinion excellente. Mais quelques sœurs n'approuvoient pas ses voies extraordinaires •. » — « La Bienheureuse, dit un quatrième témoin, fut étonnamment fervente pendant son noviciat. Seulement ses voies extraordinaires nous faisoient craindre4, »

Toutes les sœurs parlent de même, et nous révèlent les préoccupations, bien légitimes du reste, d'un

i Procès, p. 70.

2 Ibid., p. 68.

3 Ibid., p. 72.

* Ibid., p. 73.

monastère où apparaissait tout à coup un des phénomènes les plus rares de la sainteté : une humble fille vivant déjà dans le ciel , accompagnée partout de la présence invisible de Dieu; passant, au milieu de ses sœurs, absorbée, les yeux en larmes, le visage tour à tour étincelant comme un astre, ou accablé et comme anéanti; d'une obéissance admirable, mais d'une obéissance impuissante; avide de pénitences extraordinaires et si passionnée pour la souffrance que ses supérieures ne savaient ni comment la contenir ni comment la satisfaire. Assurément, dans tout monastère on eût hésité, car les chances d'erreur sont grandes en des choses si délicates : combien plus devait -on le faire à la Visitation , où saint François de Sales avait tant recommandé l'humilité, la simplicité, l'amour de la vie cachée, et où il avait supplié les sœurs de s'en tenir purement et simplement à la règle, sans rien innover jamais ! Un jour même , après avoir dit la sainte messe, ne s'était-il pas agenouillé avec sainte Chantai au pied de l'autel, et tous deux n'avaient-ils pas supplié Dieu de ne jamais envoyer à la Visitation aucune grâce extraordinaire? Si bien que peu à peu il s'était formé dans l'ordre cette opinion, que la Visitation n'était pas appelée à ces dons éclatants; qu'elle devait vivre bien cachée et obscure, comme une humble petite violette, et laisser aux autres ordres les dons exceptionnels et les grandes missions. Toutes ces pensées faisaient donc hésiter à appeler Marguerite à prononcer ses vœux; mais d'autre part, quand on arrêtait les yeux sur elle, comment

ne pas se rassurer? Où trouver plus d'humilité? Quelle obéissance avait jamais été plus prompte? quelle âme plus candide? Y eut-il jamais vocation à la fois plus surnaturelle et plus désintéressée? Qui avait amené Marguerite à la Visitation qu'elle ne connaissait pas, si ce n'est Dieu, et malgré tous les obstacles , et en dépit de tous ses parents? Et si Dieu avait voulu faire ce don à la Visitation, pourquoi la Visitation le refuserait-elle? L'Esprit souffle où il veut. L'amour est le maître. Et que de signes déjà que l'Esprit qui soufflait sur Marguerite était vraiment l'esprit de Dieu, et qu'elle était conduite par son divin amour!

On se décida enfin, et, après trois mois de réflexion , le 27 octobre 1672 , elle entra dans sa grande retraite, pour se préparer à ses saints vœux. Il faut renoncer à peindre le recueillement, le silence, l'union profonde de Marguerite avec Notre -Seigneur pendant ce temps béni. Dès le second jour, l'absorption devint telle, que, pour « modérer un peu le grand brasier d'amour qui la dévoroit1 », la supérieure l'envoya dans le jardin garder une ânesse et son petit ànon, que la communauté venait d'acheter pour le service d'une sœur malade. Ordre était donné à la sainte novice de veiller à ce qu'ils ne pénétrassent pas dans le potager, qui était tout auprès , et qu'aucune clôture ne protégeait. Elle passait donc la journée à courir tantôt après l'ânesse, tantôt après l'ânon , que tentaient les herbes du potager. La fer-

i Contemp., p. 37, note.

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vente novice eût mieux aimé sans doute rester à genoux au pied du saint autel, mais elle était où Dieu la voulait; que fallait-il de plus? « Si Saûl, disaitelle naïvement, avoit trouvé le royaume d'Israël en cherchant les ânesses de son père, pourquoi n'obtiendrois-je pas le royaume des deux en courant après ces animaux? » Elle le trouvait en effet; car c'est dans ce lieu, parmi ces humbles occupations, qu'agenouillée dans un petit bouquet de noisetiers , qu'on montre encore et qui a survécu à tout ', elle reçut une des plus grandes faveurs de sa vie. Elle en a parlé en termes trop brefs, et surtout trop couverts. « Je me trouvois si contente en cette occupation, ditelle, et mon Souverain m'y tenoit si fidèle compagnie, que toutes ces courses ne m'inquiétoient pas. Ce fut là que je reçus de si grandes grâces que jamais je n'en avois expérimenté de semblables. Surtout ce qu'il me fît connoître sur le mystère de sa sainte mort et passion; mais c'est un abîme à écrire, et la longueur me fait tout supprimer. Je dirai seulement que c'est ce qui m'a donné tant d'amour pour la Croix, que je ne peux vivre un moment sans souffrir; mais souffrir en silence, sans consolation, soulagement ou compassion, et mourir avec le Souverain de mon âme; accablée sous la croix de toutes sortes d'opprobres, d'oublis, d'humiliations et de mépris 2. »

i Ce berceau existe encore. Sur les énormes racines qui ee tiennent toutes ont poussé de verts et vigoureux rejetons. On en distribue les feuilles aux pèlerins.

2 Mêmowe, p. 322.

La suite de la retraite répondit à ce commencement. Jamais délices plus grandes n'enivrèrent une âme. Elle connut tout ce que l'amour a de plus doux, de plus tendre, de plus ardent, de plus divinement consolateur; tout cela, mêlé cependant de l'annonce de je ne sais quelle croix qui viendrait plus tard, et qui égalerait en amertume tout ce qu'elle recevait maintenant de caresses divines.

Enfin, le 6 novembre 1672, dans la chapelle actuelle du monastère de Paray, à la grille qui subsiste encore, Marguerite-Marie prononça ses saints vœux. On n'a pas plus de détails sur cette cérémonie qu'on n'en a sur celle de sa prise d'habit. Mais, ce qui vaut mieux, on connaît parfaitement les sentiments qui remplirent son cœur, et les grâces dont elle fut inondée. Notre- Seigneur lui apparut et lui dit : « Jusqu'ici je n'étois que ton fiancé; à partir de ce jour, je veux être ton époux. » Il lui promit de ne plus jamais la quitter, de la traiter comme son épouse, et il commença à le faire « d'une manière, dit-elle, que je me sens impuissante à exprimer, et dont je dirai seulement qu'il me parloit et me traitoit comme une épouse du Thabor » ». De son côté, la Bienheureuse, émue jusqu'au fond de l'âme, écrivit dans le transport de son amour, et avec son sang, une totale consécration d'elle-même à Noire-Seigneur. Cet acte se terminait par ces mots qui rappellent les cris les plus sublimes de sainte Thérèse ou de sainte Catherine de Sienne :

1 Mémoire, p. 318.

a Tout en Dieu , et rien en moi !

« Tout à Dieu , et rien à moi !

a Tout pour Dieu, et rien pour moi! »

Et elle signa :

« Son indigne épouse, sœur Marguerite- Marie, morte au monde '. »

Il faut rapprocher ces paroles de celles que nous avons entendues plus haut, afin de nous élever à comprendre la vraie beauté de la vocation que Dieu avait donnée à Marguerite- Marie. Au jour de son adolescence, Notre-Seigneur lui avait dit : « Je serai pour toi le plus beau, le plus riche, le plus puissant, le plus parfait de tous les amants 2. » Au jour de son noviciat, il avait ajouté : « C'est aujourd'hui le jour de nos fiançailles 3. » Maintenant il fait un pas de plus. « Jusqu'ici, lui dit-il , je n'ai été que ton fiancé; à partir de ce jour, je veux être ton époux. » Toute la

i « Faut-il exprimer ici un profond regret; cette relique sacrée de l'âme et du sang de notre Bienheureuse est probablement perdue sans retour. Elle était en la possession de la respectable mère Baudron , supérieure de l'hospice de Paray, au sortir de la révolution. Elle en comprenait le prix, et avait toujours refusé de s'en séparer, même un instant. Il fallut, pour qu'elle consentît à la prêter, la prière d'un ancien confesseur de la foi, M. l'abbé Jean Gaudin, curé de Vaudebarrier, archiprètre de Charolles. Il en faisait la demande dans le même sentiment qui animait saint Hugues mourant à faire exposer près de lui les reliques de saint Marcel, pape et martyr. M. Gaudin est mort avec la réputation d'un saint; mais qu'est devenu le sang sacré dont la présence l'avait aidé à bien mourir? » (Histoire populaire de la Bienheureuse, par M. l'abbé Cucherat, aumônier de l'hospice de Paray, p. 84.)

2 Mémoire, p. 305.

3 tbid., p. 314.

vie religieuse est là; car, pas plus dans le cloître que dans le monde, « il n'est bon à l'homme de vivre seul. » Dieu, qui nous a faits pour un amour infini, en a déposé en nous les sources cachées. A seize ans, elles commencent à sourdre profondément et tendrement. Nous sortons de nous-mêmes pour trouver quelque âme sympathique à la nôtre. Noble mouvement, fait par Dieu et digne de lui, d'où naît la famille avec toutes ses joies. Mais dans la foule des âmes, dévorées du besoin des sympathies humaines, quelles sont celles-ci qui regardent plus haut que la terre? Ni les cœurs ne sont assez profonds pour elles, ni les amours assez beaux. Elles ont à peine vu le monde, et elles le méprisent. Elles n'ont pas goûté à l'amour, et elles n'en veulent plus. Non qu'elles soient dépourvues de sensibilité et de tendresse; au contraire, nul cœur n'est plus insatiable que le leur; mais c'est pour cela même qu'elles regardent plus haut que les créatures , et que , rayonnantes et radieuses, elles courent porter leur cœur à Jésus -Christ. Vingt fois j'ai eu sous les yeux ce spectacle. J'ai vu des jeunes filles s'arracher, toutes jeunes et charmantes, aux embrassements d'un père, d'une mère, abandonner à vingt ans toutes les espérances et toutes les illusions de la vie; et, à la grandeur de leurs émotions, à la tendresse déchirante de leurs adieux, j'ai compris la beauté de leur cœur et la puissance de l'attrait qui les emportait. Trois ou quatre mois se passent, les voilà qui reparaissent à la grille du chœur, dans la douce cérémonie de la prise d'habit. Regardez -les : il n'y a plus

de larmes dans leurs yeux. Vêtues comme de jeunes épouses, parées de ces bijoux et de ces diamants qu'elles n'acceptent un instant que pour avoir le bonheur de les. arracher publiquement et de les fouler aux pieds, elles portent sur leur front une sérénité si pieuse et si divine, une telle certitude de bonheur, que je n'ai jamais rien vu de pareil en aucune union de la terre. Elles savent à qui elles se donnent! Et quand , après douze mois d'une seconde et définitive épreuve, elle réapparaissent une dernière fois à la grille pour y prononcer d'irrévocables vœux ; quand leur voix s'élève dans le silence de l'assemblée sainte, pour dire : 0 Dieu! écoutez ce que je dis , que la terre entende les paroles de ma bouche ! C'est à vous, mon Jésus, auquel mon cœur se donne/ ce n'est plus seulement la joie, c'est l'enthousiasme qui fait battre leur cœur, et qui trahit, dans l'émotion de leur voix, la passion qui les dévore.

Mais quel est-il donc cet être, mort il y a dix-huit siècles sur un gibet, qui suscite aujourd'hui encore de tels enthousiasmes? Quel est -il cet amant invisible , caché à tous les yeux, qui chaque jour arrache à nos côtés et de nos entrailles les êtres les plus chers, les plus purs, les plus charmants, les plus faits pour enchanter notre vie ou pour la consoler? C'est Celui qui disait à Marguerite âgée de vingt ans : « Je serai pour toi l'amant le plus tendre ; » Celui qui lui disait au jour de sa prise d'habit : « C'est aujourd'hui le jour de nos fiançailles ; » Celui qui au moment de sa profession ajoutait : « Jusqu'ici je n'ai été que ton fiancé ; à partir de ce jour

je veux être ton époux; » Celui enfin qui, faisant de telles promesses, est seul capable de les accomplir. Tandis que les amours humains périssent les uns après les autres; que les couronnes de fleurs se fanent au front des jeunes épouses ; que tout amour trompe, parce que, hélas 1 il promet plus qu'il ne peut donner, et qu'ainsi une inévitable mélancolie plane sur toutes les unions ; Jésus-Christ tient sous un charme qui se renouvelle sans cesse les âmes qui se sont données à lui, les jeunes cœurs, intrépides et vaillants , qui ont tout quitté pour lui tt qui ne peuvent plus s'en détacher; car il se les unit par la douleur aussi bien que par la joie; et, comme il est un époux crucifié, soit qu'il les enivre de consolations, soit qu'il les accable de souffrances, il les béatifie toujours.

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